LE NABAB
... Là'bas, à l'autre bout de Paris!... Une bonbonnière de petit théâtre I... La bonbonnière est un peu crasseuse, elle suinte Thumidité, elle exhale des relents douteux; mais on s'y amuse. On y vient voir des pièces gaies, jouées par de bons acteurs et par de très jolies filles. Sur ce chapitre on peut s'en rapporter au Nabab, il s'y connaît. Pas moyen de le tromper sur la qualité de la marchandise. Il ne suffît pas qu'une jolie fille lui dise : « Monsieur le Nàbab, je suis une jolie fille. » Il la regarde d'un œil soupçonneux, il l'emmène dans son petit cabinet directorial, et il lui pose des questions minutieuses, aussi méticuleux qu'un juge d'instruction (quoique moins sévère). La pauvre enfant, toute tremblante, répond d'une voix entrecoupée à ses pressantes interrogations!... Et ce n'est qu'au bout d'une heure (parfois un peu plus, parfois un peu moins) que le Nabab, complètement édifié sur le talent, l'état social, l'expérience et la direction de la jeune comédienne, lui accorde la faveur de gagner cent francs par mois (frais de toilette compris) et de créer un petit rôle dans
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la prochaine pièce de Gandillot. Vous pourriez supposer que le Nabab est un homme maigre et fatigué. Au contraire, il est gros, jovial, prospère : son ventre s'arrondit avec sa fortune. Cet homme est heureux de vivre; il est satisfait de lui-même; je ne veux pas dire qu'il soit particulièrement orgueilleux ou atteint du délire des grandeurs. Non ; il est content d'avoir réussi en ses entreprises et, parti de très bas et de très loin, d'être arrivé à conquérir une place dans le monde des théâtres. Il économise, il capitalise, il achète de la rente, il a pignon sur rue, il possédera plus tard un château. Ce Sardanapale est un excellent administrateur, il réalise la quintessence de Téconomie et, s'il sacrifie souvent à la bagatelle, c'est avec méthode, prudence et circonspection. Il s'amuse en bon père de famille... Rendons justice au Nabab : il déploie une rare activité et, bien qu'il nourrisse une prédilection légitime pour le répertoire de Labiche, il ne repousse pas départi pris les nouveaux venus; il ne les fait pas languir. Dès qu'un ouvrage lui plaît, il l'accepte; dès que l'ouvrage est reçu, il le monte. Et il laisse à l'auteur le soin de diriger les études de sa pièce; il ne lui impose pas des tripatouillages et ne lui souffle pas des mots d'esprit. L'auteur s'arrange à sa guise; il est chez lui, il a licence de tout commander, hormis des décors trop riches et des accessoires trop onéreux... Vous jugez de sa joie... Trôner seul à l'avant-scène, ne pas sentir, près de soi, un imprésario maussade et tatillon, qui
VOUS larde d'observations malveillantes... Quelquefois, au milieu d'une répétition, la porte du balcon s'ouvre avec fracas. Le Nabab surgit, en manches de chemise, en gilet déboutonné, beau comme un dieu marin sortant de l'onde; il rugit, vocifère, interpelle violemment le machiniste ou le régisseur et disparait... Et si vous lui demandez les causes de cette fantastique intervention : « Ne suis-je pas le maître? Ne dois-je pas faire sentir mon autorité? » Il rit, mais regardez-le : sa lèvre en se soulevant montre des dents aiguisées, son œil demeure grave. Sous la feinte bonhomie de ce directeur boulevardier se cache Tàpre ténacité d'un homme de Bourse, la ruse d'un avoué franc-comtois...
M. PRUDUOMME
... Le parfait notaire... Visage rasé de frais, cheveux grisonnants, amples faux cols, cravate noire, vêtements sombres... Idées saines, respect des traditions, triomphe de la morale bourgeoise... Sera maire, s'il ne Test déjà, d'une commune suburbaine et adressera à la rosière une attendrissante allocution... En attendant, il cherche de tous côtés des pièces grivoises qui attirent la foule en son tout petit théâtre (il faut bien, n'est-ce pas, gagner sa pauvre existence I). Et, tout en condamnant les fâcheuses tendances du goût moderne, M. Prudhomme, qui a la prétention de
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marcher avec son siècle, donne des conseils aux jeunes vaudevillistes. Il a suivi les représentations du Théâtre-Libre qui Tout blessé dans sa conscience de Français et de lettré: mais il a cru remarquer que le public prenait quelque plaisir à cet étalage de pessimisme. Il en a judicieusement conclu que les comédies légères devaient, pour suivre la mode, changer de ton et se nuancer de mélancolie. Il a mandé soudain un de ses fournisseurs habituels. Et entre eux s'est engagé ce curieux dialogue :
— Avez- vous une pièce?
— Oui...
— Est-elle triste ou gaie?
— Elle est gaie I
— Tant pisi
— Comment I tant pis I... Vous changez de genre? Vous voulez un drame ?
— Nullement, je désire un vaudeville I
— Un vaudeville triste??...
M. Prudhomme sourit et dans son sourire passe une ombre de dédain pour la faible intelligence de son interlocuteur.
— Je vais vous expliquer mon idée, dit-il en caressant négligemment le cordon de son binocle.. . Il me faudrait une pièce gaie, très gaie, extrêmement gaie, avec, sur le coup de dix heures, une note amère?.,. Avez-vous compris?...
Le malheureux auteur ne comprit que trop, il réalisa le rêve de M. Prudhomme, il introduisit la note
arrière en son prochain vaudeville. Et de cette chimérique combinaison résulta une épouvantable catastrophe... L'ouvrage dut être remisé après la seconde représentation. Cependant M. Prudhomme n'est pas guéri de sa turlutaine. Il continue de chercher la note arrière. Et, peut-être, quand il prendra sa retraite, consacrera-t-il ses loisirs à écrire le chef-d'œuvre, suave amalgame de rires et de pleurs, qui doit ouvrir un nouveau filon aux dramaturges de l'avenir..