‹ Portraits intimes (volume 4)Chapitre 49 sur 50 · L'AMATEUR DE STATISTIQUE · texte numérisé non relu

L'AMATEUR DE STATISTIQUE

Lorsque vous aurez un instant à perdre, entrez à la bibliothèque, franchissez le seuil de la salle de travail... Vous apercevrez, non loin de la porte, enfoui sous un monceau de livres et de paperasses, un singulier personnage. C'est un vieillard, aux cheveux blancs comme neige, qui, chaque matin, arrive à la même heure, s'assied à la même place et noircit sans s'interrompre de minuscules feuillets de papier. Son abord est farouche. Essayez-vous de l'approcher, de glisser vers lui un regard indiscret, il lève brusquement la tête et vous montre deux prunelles dilatées par la fureur... Gomment suis-je arrivé à adoucir ce cerbère? Ne me le demandez pas. Sachez seulement qu'il a daigné me prendre pour confident. Il m'a avoué qu'il n'avait jamais connu qu'une passion : la statistique; qu'à cette passion dévorante il avait tout sacrifié, sa famille, son bonheur domestique, ses relations sociales, sa fortune...

— Je possède des trésors inestimables, me dit-il, et je vous invite à les venir voir...

Vous pensez si je fus exact au rendez-vous. Après avoir grimpé six étages, j'arrivai dans le grenier où m'attendait mon nouvel ami. Autour de lui, le long des murs étaient rivés d'innombrables casiers d'ébène, fort proprement établis. Chaque casier portait, sculptés en relief, de mystérieux hiéroglyphes.

— Voilà mes richesses, murmura le vieillard d'un ton craintif (comme s'il regrettait d'avoir introduit un profane dans son sanctuaire). Tout ce que la science humaine peut connaître se trouve ici résunié, et condensé et fixé sur ces tablettes. Je suis en état de vous fournir à l'instant tel renseignement qu'il vous plaira de me demander sur n'importe quel sujet, histoire , beaux-arts , littérature , mathématique , astronomie, magie, cabale, jeux d'esprits et boutsrimés... Voulez-vous en faire l'expérience? Désignezmoi du doigt un casier, le premier venu... Celui-ci? Le troisième, à droite 1

Mon bizarre interlocuteur tire à lui la boite d'ébène et en extrait une centaine de feuilles couvertes de pattes de mouches :

— Vous êtes tombé sur la statistique de l'or, une des plus curieuses. Soupçonnez-vous (il prit un air fin) quelle quantité d'or emploient les dentistes américains pour aurifier les dents de leurs compatriotes? Le métal utilisé à ce service s'est élevé pour l'année 1890 à 802 kilogrammes. Cela représente une

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somme d'environ ^500000 francs qui se trouvera enterrée après la mort des Yankees avec leurs mâchoires. En supposant que cette consommation dure trois siècles, les cimetières des Ëtats-Unis recèleront une valeur de 750 millions de francs, équivalente à celle de Tor monnayé qui circule actuellement dans ce pays. Ce seront là pour nos petits-fils de riches et sinistres placers.... Savez-vous encore, ajouta-t-il, que la fortune des Gordon Bennett ne suffirait pas à nourrir pendant douze ans la race d'une truie qui aurait eu, d'une portée, six petits cochons mâles et quatre femelles, en supposant que ces femelles eussent chacune la première année un nombre égal de petits?

Et comme j'ouvrais des yeux étonnés...

— Sans doute, reprit-il en souriant. Si aucun de ces cochons ne mourait, ils seraient, après douze ans révolus, au nombre de 35 551 230... Or, en comptant seulement par an cinq francs de nourriture pour chaque animal, ce qui est fort modéré, il faudrait dépenser pour leur entretien annuel la somme énorme de 165 970150 francs... Mais passons à des sujets moins frivoles.

Il ouvrit un autre carton.

— Je vous présente la statistique des guerres et du sang versé depuis le commencement du monde. Le total est effrayant. En estimant à 19 millions d'hommes pour le dernier siècle et k 1200 millions pour trente siècles le nombre des victimes de la

guerre, rien que dans les contrées civilisées, le sang de ces victimes cuberait 18 millions de mètres cubes et atteindrait le poids de 18 milliards 900 millions de kilogrammes. Chaque heure de Thistoire de ces trente siècles aurait donc vu couler 680 litres de sang pour teindre la « pourpre royale des tyrans ». Enfin, et voici le bouquet : si les squelettes de ces 1200 millions de victimes étaient dressés et mis bout à bout, ils atteindraient la lune, la traverseraient, et continuant leur ascension, s'élèveraient quatre fois plus haut encore dans les espaces sidéraux... Vous doutiez-vous de ces choses?

Je dus convenir qu'un tel résultat confondait Timagination la plus hardie.

Encouragé par mes témoignages d'admiration, mon hôte poursuivit sa promenade. Pendant une heure, il jongla avec les chiffres... Et quels chiffres I Il me fit des révélations de la plus haute importance. Il m'apprit que les pleurs versés par les femmes étaient quarante-neuf fois plus abondants que ceux versés par les hommes; que ces larmes, recueillies pendant dix mille ans et employées à faire mouvoir la roue d'un moulin, permettraient de moudre assez de grains pour nourrir la France pendant quatre ans, huit mois et sept jours. Il m'apprit aussi que les plus petits pieds de femmes se trouvent en deçà de la Provence et les plus grands dans le Lyonnais; que l'estomac d'un homme âgé de soixante-dix ans a tout juste absorbé vingt wagons de nourriture, soit quatre

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tonnes par wagon, soit 80000 kilogrammes. Il m'affirma que sur cent spectateurs assis dans une salle de théâtre, on en découvre en moyenne dix-sept de chauves, douze qui louchent ou qui portent monocle et sept qui mâchent leurs cannes; que sur les soixante-quatre qui restent, seize ont l'habitude de se passer la main dans les cheveux, et autant de se fourrer les doigts dans le nez ; et que les trente-deux derniers sont plus ou moins tourmentés de tics nerveux... Il me fournit la preuve que sur cent Français douze seulement portent la barbe, tandis que la proportion des hommes barbus est de 36 0/0 pour les Espagnols, de 29 pour les Russes, de 21 pour les Autrichiens, de 80 pour les Italiens et de 7 pour les Anglais...

Que vous dirai-je? Quand je quittai mon vieil astrologue, j'étais étourdi, grisé, anéanti, mon crâne bouillait; je marchais comme en un rêve. Je fis cent pas dans la rue en m'appuyant aux murailles pour ne pas tomber, et je m'aperçus, ô terreur 1 que je commençais à retenir machinalement le numéro des fiacres qui passaient sur la chaussée... Je devenais statisticien par esprit d'imitation I...

Je me guéris de cette manie naissante. Et peut-être eus-je tort de m'en guérir. Il est si doux d'avoir une marotte qui vous est un perpétuel et salutaire délassement 1 Les fureteurs de bibliothèques ressemblent à Christophe Colomb, ils poursuivent obstinément la découverte de l'Amérique, c'est-à-dire l'exhumation

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de quelque manuscrit rarissime, de quelque livre oublié. Et si, par hasard, leurs recherches aboutissent, leur àme est agitée du même frisson qui parcourut le cœur du Génois, quand, après trois jours d*angoisse, il aperçut la terre nouvelle 1

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