‹ Portraits intimes (volume 4)Chapitre 48 sur 50 · A JULES CLARETIE · texte numérisé non relu

A JULES CLARETIE

Tes immenses succès dans le monde des lettres Dépasseront toujours comme point colossal De tous les immortels et des célèbres maîtres Le talent, le génie et le haut piédestal.

(Quel lyrisme, messeigneursl)

Parce que tu naquis pour aimer tous les êtres,

£t que ton &me grande et ton cœur amical

N'ont du vulgaire humain, depuis la tête aux guêtres,

Rien de ce qui le rend jaloux, traître et fatal.

(Comment le poète a-t-il pu savoir que M. Jules Claretie portait des guêtres ?)

Domine, comme un Dieu, sur la terre de France; Je viens avec loi, frère, apporter Tespérance Autour de TOcéan de ce monde agité.

Nos vœux B^accompliront, oui, j'en ai l'assurance, Car nous sommes ceux-là qui changent Tarrogance Et l'&me des méchants envers Thumanité

Si réminent administrateur de la Comédie-Fran-" çaise n'est pas le dernier des ingrats, il déposera dans Fume le nom du suave écrivain qui rima les fines perlesl...

n. — M. OLIVIER LE ROY DE KÉRANIOU

<c M. Le Roy de Kéraniou se présente à l'Académie française. » Telle est la nouvelle qui paraît dans les journaux, dés que se produit une vacance. Quel est ce candidat? Quelle profession exerce-t-il? Est-ce un homme de lettres, un romancier, un auteur dramatique, un savant, un géographe? Puisqu'il se présente à l'Académie, il a dû publier des livres... Quels livres a-t-il écrits?

Certains renseignements recueillis, une longue visite à la Bibliothèque, des fouilles consciencieuses pratiquées au département des imprimés, vont me permettre d'élucider ce mystère.

M. Olivier Le Roy de Kéraniou est né en 1828; il

est entré dans la marine, il a conquis le grade de capitaine au long cours; dans Fintervalle de ses traversées, il a donné Tessor à quelques ouvrages parmi lesquels je citerai les suivants :

Les Potins f poème dédié aux enfants d'Adam (1842);

V Avenir du commerce et des ports français (1857) ;

V Avenir de l'administration des postes en France et en Espagne {i^3);

La Libération du territoire (1872);

De la défense de Brest et de ses abords (1873).

Cet opuscule est le dernier que mentionne le Journal de la librairie. Depuis 1873, M. de Kéraniou n'a pas, au point de vue littéraire, donné signe de vie ; c'est après un silence de vingt ans passés, qu'il sollicite un fauteuil à l'Académie.

Ce silence est un peu long... N'importe 1... M. Le Roy de Kéraniou n'en a pas moins publié un ouvrage en vers et plusieurs en prose; nous devons donc le considérer comme un prosateur et comme un poète. C'est sous ce double aspect que je vais me permettre de l'envisager.

« Les PotinSy poème dédié aux enfants d'Adam. » J'ai lu avec beaucoup de curiosité cet opuscule, que j'ai eu mille peines à me procurer. Il se compose d'environ cent cinquante vers, où les « faiseuses » et les « faiseurs » de potins sont énergiquement flétris. M. de Kéraniou n'aime point les potins; peut-être déjà, à cette époque lointaine, avait-il eu à s'en

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plaindre; en tout cas, sa muse fulmine; elle invoque Melpomène dans un exorde majestueux :

Saisis ta lyre d'or, céleste MelpomëDe, Soutiens mes faibles pas dans Timmortelle arène, Viens embraser mes sens par tes accords divins, Je m'apprête, en ce jour, à chanter... les potins,,.

A cet endroit, Fauteur introduit une parenthèse...

Les potins? Quel est ce mot barbare, et que veut-il dire? Il ne figure pas au dictionnaire de TAcadémie; mais notre poète n'est pas embarrassé pour si peu, et il nous donne dn potin cette ingénieuse définition :

De rillustre cancan, le potin est le frère.

Maintenant que le mot est expliqué, il ne reste plus qu'à énumérer les idées qu'il représente. C'est à quoi s'attache M. de Kéraniou, et vous allez voir que ses exemples sont aussi variés que bien choisis. Il nous montre d'abord un quidam, arrivant dans une petite ville, suivi de sa nombreuse famille.

On ignore son nom, son lieu d'origine ; il vit dans la retraite. Aussitôt les calomnies de courir, les bruits les plus contradictoires de circuler :

Si j'en crois ce grand efflanqué Qui pATtout me suit à la piste.

C'est un parfait 6o/ia/>ar/w/e, Mais papa donne pour certain Que c'est un franc républicain ; Et mon oncle le médecin Soutient qu'il Qsi orléajiiste.,.

Moi; je réponds qu'il est carliste,,»

Autre exemple de potin : la jeune Laure dépérit; on remmène à la campagne, elle passe deux mois dans une ferme isolée. Là, grâce au bon air et au laitage, sa santé renaît :

La joie en ses regards pétille, En son front le bonheur est peint.

Près d'elle FAmitié s'empresse Et verse des pleurs de tendresse.

Mais la Malignité sourit...

Pourquoi sourit-elle? Vous le devinez... Elle insinue que la jeune fille avait un douloureux secret à cacher, et qu'elle n'est venue se réfugier au milieu des champs que pour dissimuler à tous les yeux le fruit de sa faute. Ohl la médisance, Tinfâme et stupide calomnie I ... M. de Kéraniou est positivement indigné ; s'il n'écoutait que sa colère, il briserait sa plume, mais nonl... il accomplit une tâche vengeresse; il la poursuivra jusqu'au bout.

— Ai-je tout dit sur les potins'^... demande-t-il avec amertume... Hélas I la matière n'est que trop riche; elle n'est pas près d'être épuisée, et le poète passe en revue toute la gent potinière. Voici d'abord :

Ces bonnes &mes

Qui toujours, dans le droit sentier, Au beau titre de saintes femmes Joignent celui de fines lames (??) Et sont la terreur du quartier.

Voici, d'autre part,

Ces colombes timorées,

Ces citadelles de vertu

Qui vous damnent pour un fétu.

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Ici, le bon M. Le Roy de Kéraniou s'attendrit; une pensée charitable lui vient sous la plume. Les diseurs de potins sont parfois inconscients, songent-ils. Ce sont de braves gens égarés, mais bien dangereux. Et il enferme cette profonde pensée dans le distique suivant :

Souvent, hélas t d'affreux malheurs Ces braves gens sont les auteurs!...

Je viens de vous montrer le poète. Je passe au prosateur.

En 1872, M. Le Roy de Kéraniou, qui n*avait publié jusqu'alors que de savants travaux sur le port de Brest, donna le jour & une petite plaquette modestement intitulée : la Libération du territoire. Ce titre ne vous dit rien de particulier. Moi-même, hier, j'ai ouvert sans défiance cette vieille brochure. Mais à peine avais-je commencé de la parcourir que j'ai poussé un cri de surprise. Cet opuscule, aujourd'hui oublié, contient l'exposé d'un projet colossal, à côté duquel les conceptions de M. de Lesseps paraissent des jeux d'enfant.

Voici la chose en deux mots :

M. de Kéraniou (songez que nous sommes en 1872, au lendemain de la guerre, et que les Prussiens n'ont pas encore quitté nos départements), M. de Kéraniou blâme sévèrement et juge ridicule le concours des dons nationaux, qui, de toute part, sont offerts pour payer l'indemnité de guerre et libérer nos provinces.

Il a une autre idée, bien plus pratique h ses yeux. Il propose, pour se procurer les cinq milliards, de constituer une société anonyme. Et quel sera l'objet de cette société? C'est là que Timagination de M. de Kéraniou nous ouvre des horizons infinis... La société aura pour but (je copie textuellement) :

« De construire, entre TAtlantique et la mer Noire (à Faide de prises d*eau intelligemment pratiquées dans les lacs de Suisse, et dirigées à travers la France, TAutriche et la Russie), un canal de cinquante à soixante mètres de large, sur six ou sept mètres de profondeur ; de creuser à la même profondeur et de souder audit canal tous les cours d*eau importants d'Europe; et de transformer ainsi les lacs de la Suisse en véritables rades ou mers intérieures accessibles aux plus puissantes flottes qui aient encore sillonné les océans... »

(Vous voyez que, si Ton eût écouté M. de Kéraniou, le fameux « amiral suisse », d'exhilarante mémoire, eût cessé d*ôtre un personnage de vaudeville!... Mais je poursuis) :

« La société aura pour but de faire de Lyon, Paris, Bâle, Genève, Berne, Prague, Vienne, Bucarest, des ports de premier ordre, en communication directe avec l'Atlantique, la Manche, la Méditerranée et la mer Noire. »

Qu'en dites-vous? Vous reculez, effrayés, devant ce programme I... M. Le Roy de Kéraniou n'est pas aussi timoré. Il envisage avec tranquillité cette entreprise

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sans précédent dans Thistoire; il se charge de la réaliser promptement, et il ajoute avec une adorable candeur :

« Si, pour le moment, nous n'étendons pas le cercle d'action de la compagnie au delà des frontières d'Europe, tout esprit qui sait s'élever comprendra que c'est pour n'être pas taxé d'exagération. »

Tartarin n'eût pas mieux dit...

Donc, M. de Kéraniou voit déjà dans sa pensée s'allonger le grand canal. Il partira de Tembouchure de la Charente et se dirigera sur Vienne en s' écartant le moins possible de la ligne droite. De Vienne, il « coupera tous les affluents du Danube » et ira déboucher dans la mer Noire.

Et, saisi d'un transport d'enthousiasme, l'auteur du projet s'écrie :

« Ne sera-ce pas vraiment beau, alors, de voir des milliers de navires de toutes les nations et dimensions^ circuler au milieu de nos champs et de nos prairies comme à la mer et répandre sur leur passage toutes les richesses de la terre? »

Or, pour exécuter ce vaste dessein, que faut-il? Environ cinq milliards. M- de Kéraniou propose de diviser ce capital en cinquante millions d'actions de cent francs chacune, qui, naturellement, se placeront comme du pain dans tous les pays d'Europe.

Sur les cmq milliards ainsi obtenus, trois milliards seront déposés dans les caisses de l'Ëtat qui s'en ser-

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vira pour libérer le territoire, et qui versera à la Société une rente annuelle de deux cents millions. Les deux autres milliards seront consacrés à pousser « avec une rapidité qui tiendra de la vapeur et de F électricité {sic) » Fexécution des travaux. Ces travaux dureront trente ans environ. M. de Kéraniou estime qu'en les commençant tout de suite ils pourront dire achevés vers 1902, et que à cette époque bienheureuse, tous les fleuves d'Europe viendront verser leurs ondes dans le grand canal, et que tous les riverains de ces fleuves auront trempé leurs lèvres « aux milliards de la compagnie. »

Je vous ai résumé, dans ses grandes lignes, le projet colossal de ce candidat à TÂcadémie. Et ne croyez pas que ce projet fut improvisé, imaginé en 1872 dans une heure de fièvre patriotique. L'auteur Favait longuement mûri. Il y songeait, nous dit-il lui-même, depuis trente-deux ans. Lorsqu'il parcourait les mers sur son navire, il passait des nuits entières à rêver, les yeux levés vers les astres d'or... Il était inquiet, agité, il sentait confusément qu'un vaste dessein germait en lui. Cependant les années passaient, M. de Kéraniou commençait à vieillir, ses cheveux grisonnaient, il se croyait arrivé au terme de sa carrière, lorsqu'un jour (je lui laisse la parole) :

a C'était au commencement de mai 1868, je me sentis, « comme par un effet électrique », rattaché à la vie. L'idée du grand canal venait de m'apparaîtrel »

Pauvre idéologue.! Quel sort mélancolique a été le sieni Concevoir, après trente-deux ans d'attente, un aussi vaste projet et attendre encore vingt-cinq ans sans pouvoir l'exécuter... Je le plains de tout mon cœurl... Si l'Académie était clémente, elle offrirait, en guise de consolation, un fauteuil à ce rêveur. Mais j'ai peur qu'elle ne demeure insensible à ses ardentes prières.

Et puis, je suis forcé de Tavouer, quoi qu'il m'en coûte, si M. Le Roy de Kéraniou est un penseur d'immense envergure, ce n'est malheureusement qu'un poète et qu'un prosateur de second ordre. Son style est émaillé de locutions et de phrases bizarres dans le goût de celles-ci :

« Trop délicat est l'épiderme allemand pour résister longtemps au souffle du mistral et de ces brises du large qui pénètrent dans les chairs, comme avec les dents.

« Notre territoire sera devenu la véritable plaque tournante de l'humanité.

« Le génie qui s'engage dans la voie de l'erreur, comme la sève qui se répand dans les brancheSi tombe bientôt en feuilles, »

Tout cela constitue un mince bagage académique; je crains que l'œuvre génial de M. de Kéraniou ne paraisse insuffisant. Il lui restera la consolation d'avoir conçu un grand rêve, que peut-être l'avenir réalisera, et qui, en tout cas, pourra suggérer à Jules Verne un merveilleux sujet de roman.

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