‹ Portraits intimes (volume 5)Chapitre 12 sur 37 · AVANT-PROPOS XI · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS XI

annoncé qu'il débiterait à Saint-Louis, un dimanche soir, une harangue foudroyante contre la religion. Il devait réciter cette môme philippique, deux jours auparavant, dans une ville voisine. M. Joseph Cullagh y dépêcha une armée de sténographes; il imprima la conférence dans son journal et la répandit à profusion dans la ville; les habitants de Saint-Louis Tayant lue à dix heures du matin n'eurent audune envie d'aller Técouter à neuf heures du soir; et M. Ingersall fut obligé de pérorer devant des banquettes vides. M. Joseph GuUagh avait,-du même coup, lancé son organe, humilié un adversaire et servi la cause de Dieu. Mais c'était là une forme naïve, grossière et, si Ton peut dire, mécanique du reportage; les puissantes gazettes de New- York et de Chicago, et les grands journaux de Londres l'ont singulièrement perfectionné. Malgré tout, le reportage anglais et américain est demeuré un peu fruste, les traits de la race se retrouvant dans toutes les manifestations de son énergie. Le journaliste yankee est un homme d'action; il ne s'arrête pas aux agréments du langage, il va droit à son but qui est audacieux et pratique. Il y a en lui de l'industriel, du partisan, de l'explorateur. Il s'en ira indifféremment vers le pôle ou vers l'équateur et l'on couvrira d'or ses dépêches sans s'inquiéter de savoir si elles sont rédigées en termes choisis.. M. de Varigny a narré quelque part l'extraordinaire histoire de ce « globe trotter » rédacteur d'un journal américain qu'il rencontra trois fois dans sa vie : la première au sommet du volcan de Kilauea, sur lequel il avait fait placarder des annonces pour la Coleman's Mustard; la seconde à Buenos- Ayres oii il promenait un lingot d'or de 10,000 pesos, fruit de son labeur et de ses économies ; la troisième

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au Nicaragua, où il était sur le point d'être élu président de la République. Notre éducation latine envisage la presse à un autre point de vue. Nous la voulons plus humaine et plus ornée. Nous accordons, dans notre vie civilisée, une large place à ce qui n'est qu'élégant. Nous ne dédaignons pas l'information; encore exigeons-nous que l'on mette quelque coquetterie à la présenter. Il ne nous suffit pas que le mets soit substantiel, il faut qu'il soit accommodé sur le plat de manière à plaire aux yeux. Nous sommes d'un pays où les questions de forme ont toujours eu de l'importance. C'est notre faiblesse, et c'est aussi notre grâce. Il est donc logique que l'interview, implantée chez nous, ait cherché à s'imprégner de littérature. Il en est d'elle comme des modes que nous empruntons à nos voisins; nous les plions à nos goûts, nous nous les assimilons en les transformant...

Les chapitres qui suivent répondent à ce dessein. Ce sont des essais d'« interview à la française ». Je n'ai pas la prétention de supposer qu'ils atteignent à la perfection, ou qu'ils en approchent. Le lecteur y trouvera, en tout cas, de la sincérité et un grand désir de vérité. Son indulgence suppléera au reste...

€ Cher monsieur,

€ Le hasard veut tout juste que je sois obligé de c venir dimanche à Bruxelles... J'ai une sorte de piedc à-terre, rue du Marais. Il n'est guère convenable « pour y recevoir les gens. Cependant, à moins de € contre-ordre, je vous y attendrai lundi matin ; et c de là, nous pourrions aller déjeuner n'importe où et € causer tranquillement...

€ Croyez-moi, cher monsieur, etc.

€ M. Maeterlinck. »

Je n'aurais eu garde de manquer au rendez-vous... A onze heures, je m'achemine vers cette rue du Marais où m'attend le poète de l'Invisible. Une petite maison d'aspect modeste et propre. Une servante est en train de laver à grande eau le vestibule. Elle m'indique le logis de M. Maeterlinck, où l'on accède par un sombre escalier. Je frappe à la porte qui s'entr'ouvre. L'auteur de la Princesse Malène est devant moi. t Mon home n'est pas confortable », me dit-il en souriant. C'est une pièce garnie de meubles très simples en bois d'acajou, recouverts d'étoffes vulgaires : le lit, la table, le

canapé, les fauteuils, qui composent rornementation classique des chambres d'hôtel. Pour en relever la banalité, M. Maeterlinck a suspendu aux murs des gravures et des photographies reproduisant les principales compositions de Burne Jones, qui est, à ce que je présume, son peintre préféré. Mon hôte s'est assis et je puis, tout à loisir, examiner sa physionomie. Il est vigoureux et de haute taille; ses cheveux coupés en brosse, sa moustache blonde tirant sur le roux lui donnent Tair d'un archer des tableaux de Franz Halz. Son œil bleu est extrêmement mobile, sinon très vif. Je veux dire que l'expression en est changeante. Le plus souvent, le regard de M. Maeterlinck flotte dans une sorte de rêve; il semble tourné vers des choses intérieures et lointaines; mais quelquefois il s'anime et s'imprègne d'ironie, particulièrement quand le nom d'un littérateur est prononcé — de ceux que M. Maeterlinck n'estime pas. Alors M. Maeterlinck devient presque joyeux; on sent bien qu'il entre dans sa gaieté une légère dose de mépris. Ces nuances se laissent deviner, plutôt qu'elles ne s'affirment, car M. Maeterlinck parle peu. Les premières minutes que l'on passe à ses côtés sont pénibles ; elles sont coupées de longs silences que l'on n'ose pas rompre et qui vous plongent en un réel embarras. On craint d'être importun. On s'imagine que le poète emploie la façon la plus polie de vous congédier, qui est de faire mourir à tous coups la conversation. Mais non! il obéit à son tempérament qui l'éloigné du babil impétueux et frivole. Il a besoin de mûrir ses idées avant de les exprimer; encore ne retient-il que celles qui valent la peine d'être traduites; et il leur accorde le loisir de se développer paisiblement, il marche après elles sans se presser, comme un bon Flamand à la promenade. On le croit à cent lieues de l'entretien; et, déjà, l'on cherche un autre sujet qui le captive davantage ; mais à ce moment

précis, il articule une phrase qui prouve qu'il ne l'a pas perdu de vue. Vous le supposiez distrait ou indifférent : il méditait et se recueillait. Telle une source qui chemine sous terre et reparaît, alors qu'elle semblait perdue : telle la parole réfléchie de M. Maurice Maeterlinck. Il faut y être accoutumé, pour en goûter la saveur.

Pendant une demi-heure, je m'évertue à pousser dans tous les sens mon célèbre interlocuteur. Nous avons des amis communs, que je lui nomme. Il s'incline. Je mets sur le tapis la question du théâtre. Il me dit avec tristesse : c Cela doit bien vous ennuyer d'écouter toujours les mêmes pièces! » Je conviens que les comédies originales se font assez rares, et qu'il n'est rien de plus pénible que l'impression du c déjà vu » et du € déjà entendu ». c D'ailleurs, ajoutet-il, après une longue pause, votre existence à Paris est si fiévreuse, si surmenée!... » J'acquiesce du geste... Et absorbés l'un et l'autre dans les pensers que nous suggère cette observation, nous demeurons à nous dévisager, bercés par le tic-tac régulier de la pendule. Quelques minutes s'écoulent ainsi» Il faut nous arracher à cette torpeur.

€ Si nous allions déjeuner!... »

Nous voici déambulant par la rue du Marais, du côté des galeries Saint-Hubert. Le pavé est gras, le ciel pluvieux. M. Maeterlinck s'est enveloppé d'un ample waterproof et coiffé d'un chapeau melon également imperméable. Il brave les intempéries ; aucune averse ne saurait altérer sa sérénité. Je l'interroge sur les conditions actuelles de l'art dramatique : c'est un sujet qui lui tient au cœur. Et, tout en pataugeant au milieu des flaques, de sa voix sans timbre, calme et méthodique, il me développe ses théories.

Il est très érudit en la matière. Il a étudié les tragiques grecs, Shakespeare et les contemporains du

grand Will, la monstrueuse pléiade qui va de Marlowe à Otway et qui a produit des œuvres géniales et informes; parmi les modernes, s'il n'a pas lu de très près le théâtre d'Alexandre Dumas fils, ainsi qu'il Ta confessé ingénument au cours d'une interview mémorable, il sait du moins, par les livres de critique, et par ce qu'il a pu en saisir de droite et de gauche, quelle est l'esthétique de nos dramaturges. Il la juge misérable et tout à fait en désaccord avec nos aspirations actuelles. Qu'y a-t-il dans les ouvrages qu'ion expose chaque année au suffrage du public? De petites observations greffées sur de petites intrigues, mettant en jeu des personnages coulés dans des moules immuables et qui sont eux-mêmes agités par de petites passions. C'est l'adultère; c'est l'amour considéré sous tous les angles, mais réduit à des proportions mesquines. C'est l'observation des mœurs du jour, des travers passagers, la peinture à fleur de peau de ce qu'il y a de plus superficiel dans la vie. Que tout cela est médiocre lorsqu'on le contemple du haut de Sirius ! Que nous importe, en vérité, d'apprendre qu'un mari venge son honneur, ou qu'un amant tue sa maîtresse? L'art divin de la scène, par lequel on émeut les foules, ne doit-il pas se proposer un objet plus important? Chaque fois que M. Maeterlink a franchi le seuil d'une salle de spectacle, il a été déçu.

€ J'arrivais avec l'espoir d'apercevoir quelque chose de la vie, rattachée à ses sources et à ses mystères, d'entrevoir un moment la beauté, la grandeur et la gravité de mon humble existence quotidienne. Et l'on me racontait des historiettes enfantines, basées sur des sentiments d'exception ; on me montrait des héros quand j'eusse voulu voir des hommes. Nous n'avons pas fait un pas; nous sommes inférieurs aux poètes de l'antiquité qui mêlaient à leurs fictions un souci métaphysique et qui mettaient à la scène la lutte de

l'homme contre les dieux, c'est-à-dire le problème de la destinée terrestre. Ces nobles inquiétudes ont disparu. Le théâtre meurt entre les mains des vaudevillistes. Il est le plus arriéré de tous les arts. L'heure est venue de le régénérer. >

M. Maeterlinck y insiste. Un mouvement s'accomplit que les aveugles seuls persistent à ne pas voir. L'âme se réveille; l'âme et tout ce qui dépend d'elle. Nous commençons à comprendre qu'il y a au-dessus de l'existence vulgaire, une existence supérieure dont on n'a pu jusqu'ici pénétrer l'essence, mais qui se révèle par d'incontestables manifestations. Les yeux se tournent de ce côté. Les sciences occultes, le magnétisme, les phénomènes d'hypnotisme et de suggestion excitent d'ardentes curiosités ; et elles ne s'expliquent que par le besoin qui nous possède de sonder les ténèbres dont nous sommes entourés. Nous voudrions déchilTrer l'irritante énigme. L'inconnu nous environne, l'acte le moins important que nous accomplissons est soumis à des influences que la raison est impuissante à expliquer. Qu'est-ce que la sympathie ou l'antipathie qui nous rapproche ou nous éloigne invinciblement de certains individus? A quelles lois obéissent ces affinités électives ou instinctives? 11 y a là un champ d'étude autrement intéressant que l'analyse de quelques cas passionnels ; la vraie psychologie est la psychologie transcendante, qui s'occupe des rapports directs d'âme à âme. Elle n'a rien de commun avec la psychologie élémentaire, dont le règne, Dieu merci ! est près de finir,

... La pluie ruisselle sur nos fronts. Et M. Maeterlinck poursuit son calme discours. Au pied de la montagne des Herbes-Potagères, il laisse tomber ces mots:

< Un temps viendra (et ce temps approche) où nos âmes s'apercevront sans l'intermédiaire de nos sens. »

Et comme nous entrons darts la brasserie où nous allons nous réconforter, il conclut :

« L'âme est comme un dormeur qui, du fond de ses songes, fait d'immenses efforts pour remuer un bras ou remuer une paupière. >

Devant la table servie, nos propos, sans devenir folâtres, prennent un tour plus familier. M. Maeterlinck daigne redescendre sur notre planète ; il me parle de ses travaux passés et futurs avec une simplicité exempte de prétention et de laquelle je lui sais un gré infini. M. Maurice Maeterlinck est modeste. Oui, cet écrivain qui, n'ayant pas encore atteint l'âge de trente ans, fut comparé à Shakespeare par M. Octave Mirbeau et qui jouit présentement d'une renommée européenne est sévère pour lui-même! Je n'oublierai jamais les paroles qu'il a proférées en déposant sur mon assiette des pousses de houblon accommodées au beurre (mets national du Brabant) :

« Il me semble qu'on s'est exagéré mes pauvres mérites. On a trop exalté la Princesse Malène que, pour ma part, j'estime modérément. Je ne suis pas entièrement satisfait de Vlntruse^ ni des Aveugles, Je tâtonne encore; j'ignore à quel moment j'entrerai dans la route que je veux suivre. »

Il prépare en ce moment un nouveau drame. Je lui demande quelle en sera la signification symbolique. Et je crois discerner dans sa réponse comme une fine nuance do moquerie.

€ Le symbole! Ne trouvez- vous pas qu'on en abuse? J'en suis un peu las, je l'avoue. J'ai essayé, cette fois, de faire autre chose. >

Il s'arrête, pensif...

« C'est du symbole, et ce n'est pas du symbole. »

Je me dispose à l'interroger sur cet ouvrage qui doit nous être bientôt révélé. Mais il devine ma curiosité et il s'y dérobe adroitement.

« D'ailleurs, je ne m'attache à mes pièces qu'avant de commencer à les écrire. Je ne les aime que lorsque je les porte dans mon esprit. La conception est un pur délice. L'exécution est un^tourment. Et puis, on trouve si malaisément l'expression précise, adéquate à l'idée. On est presque toujours en deçà ou au delà. Ah! ce n'est pas un art facile ! >

Quand le mot cherché le fuit, il ne s'obstine point à le poursuivre. Il n'est pas impatient d'accumuler les volumes et les tragédies. La Bruyère, La Rochefoucauld, Montaigne ont enfermé en un seul livre cinquante ans d'expérience. Aujourd'hui, nous sommes atteints d'un besoin maladif de production. Un romancier se croirait déshonoré s'il ne publiait chaque année un in-18 copieux. Il craint de se laisser oublier, et il aspire à gagner beaucoup d'argent. M. Maeterlinck dédaigne cette double préoccupation. Ajoutons qu'il n'est, dans aucune mesure, improvisateur et que, s'il a du génie et même du talent, il est dénué de facilité. Son dialogue, qui est empreint par endroits d'une naïveté primitive, lui coûte néanmoins de rudes efforts. Un des procédés auxquels il a recours d'ordinaire est la répétition des mêmes mots, des mêmes syllabes. Rappelez-vous les balbutiem.ents enfantins de Pelleas et Melisandre : « Ne me touchez pas ! ne me touchez pas! Je me suis enfuie, enfuie, enfuie. Je ne suis pas heureuse! Je ne suis pas heureuse! »

Je voudrais connaître la raison d'art qui a pu déterminer M. Maeterlinck à se servir de cet artifice littéraire.

< 11 n'y en a aucune. Les paysans do chez nous, dont l'intelligence est paresseuse, ont coutume de prononcer plusieurs fois les mêmes épithètes ou les mêmes verbes. Cette habitude donne à leur discours un caractère de gravité tout à la fois puéril et sentencieux. Je m'en suis inspiré, jugeant qu'un personnage de légende

avait quelque affinité avec un homme des champs et pouvait parler la même langue... J'ai été poussé par une sorte d'instinct d'imitation et non par le désir de . me singulariser. >

... Maintenant, nous gravissons d'un pas alerte les rues étroites et rapides qui conduisent au musée, M. Maeterlinck va écouter une conférence de son ami M. Camille Mauclair, tandis que j'irai renouer connaissance avec Rubens et Rembrandt.

« Vous verra-t-on à Paris prochainement? »

J'obtiens pour toute réponse une moue significative.

€ Eh quoi ! détestez-vous cette ville, où vous fûtes si bien traité, où vous comptez tant d'admirateurs? Seriez-vous donc un ingrat? >

Ce reproche ne semble pas le toucher :

< J'avoue que je préfère ma vieille cité gantoise. On n'y entend pas de bruit, on n'y rencontre point d'omnibus à trois chevaux. Lorsque j'arrive chez vous, je suis tout étourdi par votre agitation extérieure. Au bout de quelques jours je suis atteint par la contagion, je perds le sommeil, je deviens nerveux; il me tarde de repartir, de regagner ma province, où j'ai le loisir de vivre mon rêve. Du reste, je ne suis pas assez riche pour résider à Paris, tandis qu'à Gand!... Et si je veux apercevoir des rues animées, je viens à Bruxelles. Ce pays est un pays complet, où les aspects les plus divers de l'humanité sont représentés. Il est très vénérable et très jeune; la foi superstitieuse du moyen âge s'y heurte à l'athéisme révolutionnaire. Le passé et l'avenir s'y coudoient. Je m'y trouve bien et je n'ai pas le dessein de le quitter. »

Ces paroles sont d'un sage. M. Maeterlinck hésite à se lancer dans le tourbillon parisien. Peut-être sent-il un secret désaccord entre son âme et l'âme gauloise, malgré les ferveurs qu'il a déchaînées dans les cafés du boulevard Saint-Michel. A l'instant où je lui serre

la main, pour prendre congé, mes yeux rencontrent ses yeux froids ; j'ai conscience d'être très loin de lui. Cet homme n'a aucun désir de me revoir. Je ne le rencontrerai plus, à moins que le hasard ne nous remette en présence... Pourtant, il m'eût été doux de lui offrir, en échange de ses pousses de houblon, quelques petits pois à la française...

Le poète des gueux habite un château, et ce château n'est pas un château vulgaire. Il s'élève à Courtenay (Loiret), tout à côté d'une tour qui appartint à la reine Blanche. C'est donc une demeure quasi royale. M. Aristide Bruant y fait bonne figure. A cela près qu'il a remplacé le palefroi par la bicyclette, il y mène le train d'un seigneur moyenâgeux. Il chasse, il pêche, il a une meute de dix chiens fidèles et bien dressés. Ses vassaux sont représentés par un garde, le père Bâta, un jardinier, le père Bajou, un fermier, trois vaches, une centaine de lapins et une nombreuse domesticité. Il règne sur ce petit monde et nul ne s'aviserait de braver son autorité.

Hier, au cours d'une promenade, je sonnai à la grille du castel; on m'introduisit dans l'oratoire, je veux dire, dans le cabinet de travail de sire Bruant. Je le trouvai en train de nettoyer son fusil, occupation noble et digne d'un gentilhomme. Il portait les grosses bottes, la chemise rouge, le feutre, le gilet breton qu'a popularisés le crayon de Toulouse-Lautrec. C'était toujours notre Bruant, le Bruant de la butte, avec sa tète de Chouan, sa joue bleuie, sa lèvre rosée, ses cheveux noirs rejetés en arrière, son œil énergique et goguenard, et sa voix puissante, à l'accent faubourien.

i2 PORTRAITS INTIMES

Pourtant, il y avait dans sa physionomie un air d'allégresse que je ne lui connaissais point. Il ne me laissa pas le loisir d'ouvrir la bouche; il m'entraîna vers ufte fenêtre, d'où l'on dominait la campagne environnante; et enveloppant d'un beau geste la vallée ombreuse, le rideau de peupliers qui frissonnaient à la brise, me désignant au loin les coteaux plantés de vignes et les routes poudroyant sous le soleil, il s'écria :

« On respire, ici ! Ce n'est pas comme à Montmartre ! Je suis rudement content d'être sorti de ce cloaque ! »

Cloaque est dur... Eh quoi! Bruant renie Montmartre, sa patrie, le piédestal de sa gloire ! Je m'imaginais, avec tout le monde, que Montmartre et Bruant étaient unis l'un à l'autre par les liens d'une indissoluble reconnaissance. Fiez-vous donc aux légendes! Comme je me refusais à concevoir une si monstrueuse ingratitude, et que j'émettais un doute timide sur la sincérité de cette aversion, un strident éclat de rire m'interrompit :

« Ah! non, j'en ai assez! Pendant huit ans, j'ai passé mes nuits dans les bocks et la fumée, j'ai hurlé mes chansons devant un tas d'idiots qui n'y comprenaient goutte et qui venaient par désœuvrement et par snobisme se faire insulter au Mirliton. Je leur en ai donné pour leur argent, je les ai traités comme on ne traite pas les voyous des rues. Et ils se figuraient que mes injures n'étaient qu'une comédie. Triples crétins!... ils s'en amusaient! Ils en riaient! Je me tenais à quatre pour ne pas leur casser la margoulette... Maintenant n, i, ni, je les ai vus suffisamment. Ils m'ont enrichi, je les méprise... Nous sommes quittes! »

L'impétueux Bruant me pousse à travers les pièces de son logis, qui sont luxueusement meublées de bahuts, de vieux fauteuils, de bibelots, décorées de dessins de

Steinlen et d'une multitude de photographies. Il me raconte qu'il a acheté vingt-cinq hectares de bois, trente hectares de prairies, un bras de rivière, une île, un moulin, et qu'il a déjà refusé d'être nommé conseiller municipal de Courtenay, voulant à tout prix garder son indépendance... Puis il siffle sa chienne Ravaude, saisit un fusil, ouvre la porte, et me demande très sérieusement :

« Deux heures de marche ne vous effrayent pas? Allons faire le tour du propriétaire! »

Ce € tour » est considérable. M. Bruant est un autre marquis de Carabas. Toute la commune lui appartient, f Cette garenne est à moi ! Ce bouquet d'arbres est à moi! Ce monticule est à moi! »

Et le chansonnier exige que son bien soit à l'abri des invasions. Il l'a entouré de grilles; malheur à qui se permettrait de les franchir! Des pièges à loups sont tendus aux maraudeurs. Ses routes (car il a des routes) sont barrées par d'énormes poutres. Il a plaidé contre la commune qui lui contestait le droit d'entraver de la sorte la circulation, et il a gagné son procès. Et il est aussi orgueilleux de cette victoire que put l'être Napoléon le soir d'Àusterlitz. Il veille avec son fermier Bajou, avec son garde Rata, à relever les contraventions. Voilà de quoi l'occuper. Mais les journées d'été sont longues. Et quand on a rimé, fût-ce dans la langue verte, on est tourmenté de temps, à autre par le besoin de mettre « du noir sur du blanc >. M. Aristide Bruant n'a pas rompu tout commerce avec la muse. Il compose des romances en l'honneur de M. Félix Faure (C'est Vprésident qui monte à ch'val!) Oui, ce vieux révolté, l'Homère de Belleville, chante les louanges du gouvernement ! Quantum mutatus I Et il se divertit aussi à rédiger un dictionnaire d'argot. L'argot est resté cher à son cœur. C'est de tous les^ cultes passés, le seul qu'il ait conservé... Sur ce cha-

pitre, il ne tarit pas, et son entretien est fort instructif. Arpentant à larges enjambées une allée interminable,' l'allée centrale de son bois, il se livre à de savantes considérations grammaticales :

< Vous connaissez, je suppose, la langue des loucher bems'^ >

Les loucherbemst Je suis contraint d'avouer que cette expression éveille en moi des idées confuses. M. Bruant ne me cache pas que mon ignorance lui fait de la peine, mais il daigne y compatir et m'apprendre que ^ouc/ter6em veut dire* boucher». L'argot des loucherbem est l'argot des bouchers. Or, les bouchers, qui sont des gens méthodiques, se sont forgé une syntaxe précise, basée sur des règles immuables. Voulez-vous parler loucherbemf II n'est rien de plus aisé. Vous remplacez la consonne qui se trouve au commencement d'un mot par la consonne / et vous ajoutez une terminaison quelconque, pour l'oreille, et le tour est joué. Exemple : Si un loucherbem vient à perdre l'esprit, ses confrères ne diront pas qu'il est fou, mais qu'il est louf; et comme louf est un peu court, ils écriront loufoque et créeront un vocable qui, aujourd'hui, a droit de cité dans le glossaire académique. De même, poteau deviendra loteaupem, fusil lusifoque ou lusifer (M. Bruant vous prie d'excuser ce médiocre calembour). On pourrait continuer indéfiniment. Le loucherbem est à la portée des intelligences les plus humbles. Quelquefois, ces mots d'argot ont de la couleur et de la grâce. M. Bruant les collectionne avec passion; il va se promener dans les faubourgs et cherche à noter au vol les locutions nouvelles. Il croit être certain que le verbe casquer, qui est d'un usage si répandu, sera remplacé désormais par le verbe raquer. Ainsi en a-t-on décidé à Ménilmontant. Raquer, casquer, si l'expression change, le sens ne variera guère...

L'autre hiver, M. Bruant a fait une autre trou-

M. ARISTIDE BRUANT AUX CHAJlPS i5

vaille. 11 errait sur le boulevard aux environs du Rat Mort. Il entendit une jeune personne, qui déambulait solitaire le long du trottoir, murmurer avec tristesse : t Décidément, ce soir ic fais fleuri. Et M. Bruant pensif se demanda ce que signifiaient ces paroles mystérieuses. Et il comprft que la promeneuse avait voulu se plaindre de Tabandon où on la laissait. Elle espérait rencontrer quelqu'un à qui causer; son attente était déçue ; elle faisait chou-blanc. Qu'est-ce qu'un choublanc? C'est un chou-fleur. Faire chou-blanc ou faire fleur, même chose. Mais faire fleur est autrement joli, cela vous a comme un parfum printânier! Vous voyez qu'il n'est rien de plus récréatif que l'argot.

Pourtant les beautés de la langue verte pâlissent à côté de celles de la nature. M. Bruant donnerait tous les becs de gaz de Grenelle pour un des vers luisants de Courtenay et pour les saines, les réconfortantes odeurs qui montent de l'herbe mouillée. 11 les aspire, elles le grisent. Il s'arrête, appuyé sur son fusil, comme Bas-de-Cuir : < Hein! sentez-vous l'humidité des feuilles? Ça embaume! » Mais, soudain, M. Bruant a frémi. Il vient d'apercevoir un de ses pieux arrachés, une partie de sa clôture forcée... II appelle d'une voix terrible : « Bajou! Bajou! > Bajou apparaît, un peu tremblant. « Je défends à qui que ce soit d'envahir mon clos. Si l'on cherche à passer, tirez dessus! >

Ce chansonnier est barbare. Il malmène bien durement les pauvres diables, dont il a narré jadis les souffrances avec une si merveilleuse émotion. Il est revenu de ses illusions: il a changé d'état d'âme. Il m'explique que les malheurs du populo proviennent du développement excessif de l'instruction. « On leur a enlevé la foi, on ne leur a rien donné en échange. > Et je crois écouter un bourgeois ventripotent, dissertant après boire sur les afl'aires publiques... Il ajoute pour conclure :

« J'en ai soupe du bon peuple! Je prétends être le maître chez moi! >

Nous avons parcouru plus d'une lieue dans les terres labourées et nous . sommes toujours sur le domaine de M. Bruant, et nous n'en avons vu qu'une parcelle. Nous descendons jusqu'aux bords de la Cléry, petite rivière aux eaux lentes, abondantes en roseaux. Un bruit de cascade, un toit délabré. Nous sommes au moulin. Les maçons y travaillent; ils transforment cette ruine en une élégante habitation. Au premier étage, M. Bruant installera son musée, ses portraits, ses souvenirs, il disposera dans un coin une scène de théâtre.

« Ah! je vous y prends, lui dis-je. Le vieil homme reparaît. Vous avez la nostalgie des planches. »

Mais il se récrie. Il déteste son ancien métier.

« Je ne chanterai plus désormais que lorsque j'aurai besoin de vingt-cinq louis pour me payer une fantaisie. »

Quoique son cabaret du Mirliton lui ait laissé de méchants souvenirs, il ne peut se rappeler, sans rire, les scènes étonnantes qui s'y sont passées. Il y a reçu des gens illustres, des têtes couronnées. Sa vogue eut pour point de départ la visite des grands-ducs Alexis et Vladimir. C'était en i894:... Le brigadier de police Rossignol, qui était un des habitués de la maison, vint trouver Bruant. < Tu auras ce soir deux t grosses légumes », les grands-ducs Vladimir et Alexis. Ne t'avise pas de les reconnaître. Ils voyagent incognito... Donc, motus »... En effet, sur le coup de dix heures, lés illustres étrangers se présentent. Bruant avait gardé le secret : la salle était comble... Ils se faufilent péniblement jusqu'auprès du piano, où ils s'installent. Le plus piquant, c'est que le garçon Maxime, très aimé des habitués, et à qui, sans doute, les deux inconnus ne plaisaient pas, s'amusait à les bousculer et les arro-

sait de bière. A un moment le grand-duc Vladimir se leva : « Montrez-moi Tlnstitut», dit-il... L'Institut était un infâme couloir où Bruant empilait les retardataires. Le grand-duc se dirigea vers ce lieu, et les consommateurs furent impressionnés par sçi taille colossale et par une certaine habitude du commandement qu'on devinait en lui. « Faites place », ordonna-t-il. Déjà quelques murmures s'élevaient... Mais le comédien Guitry, qui se trouvait là par hasard, se leva et salua profondément les grands-ducs. Ceux-ci, mécontents, se retirèrent. Et c'est ainsi que le grand-duc Vladimir ne put contenter son caprice de pénétrer dans l'Institut de M. Bruant.

€ Au moins, dis-je à Bruant, les avez-vous insultés pour bien leur prouver que vous ne les connaissiez pas ?

— Je les ai injuriés discrètement... On savait, quand il le fallait, être homme du monde. »

Que d'autres souvenirs! Les femmes de < la haute » se risquaient volontiers au Mirliton. Deux d'entre elles demandent à parler au patron... Bruant se présente. « Vous êtes bien M. Bruant? On nous avait assuré que vous portiez une grande barbe! » Et Bruant, de son organe de basse profonde : « Avec des poux dedans?? > Elles ne doutèrent plus de son identité... Puis, à l'autre bout de l'échelle, c'étaient des loqueteux, des meurtsde-faim. L'un d'eux avait l'habitude d'arriver chaque nuit, un quart d'heure avant la fermeture; il faisait le tour des tables et buvait les fonds de bocks qu'avaient laissés les clients. Bruant, pris de pitié, l'interrogea.

« Tu « bats donc la flemme > toute l'année. Tu ne

trouves pas à gagner ta vie?... > L'inconnu (il portait

une jaquette élimée, et grelottait dans ses souliers

percés) se recueillit profondément et prononça ces

. paroles mémorables : « J' vas vous dire ! Je ne travaille

pas, parce que le travail ça m'en ■» Il n'avait pas

besoin d'achever. M. Bruant avait compris. Il tira

de ce mot une de ses chansons les plus lyriques. Et voilà comment M. Bruant renouvelait ses inspirations.

C'est le retour... Nous avons suivi la Cléry, traversé le pré de la Belle-Étoile, franchi les futaies du bois de la Cave, coupé le carrefour du Veneur. M. Bruant me montre un lopin riant et vert arrosé par le ruisselet : < Ce morceau de terre appartenait à mon aïeul, il y a juste un siècle. Je viens de le racheter... »

Une intime fierté vibre en ce discours. M. Bruant est ravi d'être rentré au pays « qui fut son berceau » et d'y être rentré en triomphateur. Il resta vingt années sans y mettre le pied. Cette période fut pénible. M. Bruant connut le pire dénuement; il occupait un méchant emploi dans une compagnie de chemin de fer; il touchait moins qu'un ouvrier et devait être vêtu en bourgeois. Quelle « dèche », mon empereur! Il recousait ses chaussures et trempait dans l'encre les reprises de sa redingote d'alpaga. Il courait, en société de Steinlen, les bas-fonds de Paris ; ils se saturaient d'impressions qu'ils devaient traduire, plus tard, avec une égale force, l'un par le crayon, l'autre par la plume.

« Du temps où j'étais gamin, où je dénichais des merles aux environs de Courtenay, mon rêve était d'avoir un arbre à moi. Je ne croyais pas être si largement exaucé. Regardez-moi ce chêne ! Est-ce beau? Est-ce vigoureux? C'est le chêne de saint Louis! »

Il lève la tête et contemple avec amour, ce géant de sa forêt. Et il ajoute d'un ton bonhomme : « On me prend pour un malin. La vérité, c'est que tout m'a réussi. Je remplaçais Rodolphe Salis au Mirliton, Et j'ai eu l'idée de prendre le contrepied de ce qu'il disait et faisait. Il saluait ses clients du titre de « monseigneur », je les appelai < crapules » ; il affectait la tenue d'un général en civil, je m'habillai en « gouape ». Je ne. me t monte pas le cou » sur mon mérite. Il y en a d'aussi forts que moi qui sont morts à l'hôpital. J'ai eu

de la chance. J'ai raison ^'en profiter, pas vrai?... Tenez! je vais vous présenter mon earde, le père Rata ».

Le père Rata, un vieux finaud, qui ne doit jamais dire que le quart de ce qu'il pense, raconte à M. Rruant l'histoire d'un lièvre qu'il a aperçu, tout à l'heure, près du moulin... L'aventure est compliquée ; elle se déroule avec une sage lenteur. « Vous saurez donc, monsieur Bruant, que ce diab' de lièvre... » M. Bruant endure ce discours sans ennui; ce lièvre, après tout, ne le laisse pas indifférent : c'est son lièvre, puisqu'il s'est aventuré sur ses terres. Et le père Rata continue de pérorer. Et M. Bruant prête l'oreille. Je sens que le père Rata est plein de considération et d'admiration pour ce M. Aristide qui est revenu si riche au village, après l'avoir quitté si miséreux. Et je comprends aussi que M. Bruant jouisse mieux ici de sa fortune qu'il n'en pourrait jouir partout ailleurs.

Son existence ne se compose que de délices. Il est célèbre ; il a toujours vingt-cinq louis, en cas de besoin, dans le gosier; il est propriétaire, son ventre pousse...

J'ai donc vu un homme heureux!

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