‹ Portraits intimes (volume 5)Chapitre 13 sur 37 · L'ATHLÈTE ET LE POÈTE JEAN RICHEPIN · texte numérisé non relu

L'ATHLÈTE ET LE POÈTE JEAN RICHEPIN

Cette fois, je n'ai pas vu sa robe rouge. Le |)oète était couché sur un lit de douleurs ; mais, au premier coup d'œil, je fus rassuré. Il avait le regard vif, le teint frais, la voix sonore. La poignée de main qu'il me donna respirait (si j'ose ainsi dire) la santé. Et il me conta son infortune. L'autre matin, il se livrait, avec son fils, à un assaut de savate, pour s'entretenir les muscles; et, se sentant très en forme, il eut la malheureuse tentation d'en abuser; il joignit au coup de talon classique un jeté-battu. En un mot, il voulut faire des grâces et s'abîma le genou. Il subit le juste châtiment de son imprudence. La Faculté lui a ordonné l'immobilité. Ce qui ne l'empêche pas de se rendre en voiture au théâtre pour y surveiller ses répétitions. Mais jusqu'à midi chaque jour il se repose.

< C'est donc bien amusant la savate? »

Jean Richepin sourit, et je discerne en ce sourire comme une nuance de pitié affectueuse.

« C'est vrai ! vous êtes un profane, vous ignorez les plaisirs de l'athlétisme ! »

Il les connaît et les savoure tous. Jadis, il lui arriva de « tomber > Marseille à la foire de Neuilly. Maintenant, plus discret, ayant renoncé à vagabonder sur les

grandes routes, il ne s'exerce plus qu'en famille. Son vaste jardin de la rue Galvahi lui sert d'arène et de champ d'entraînement. Il cultive simultanément l'escrime, la boxe, le chausson, le bâton, la canne ; il soulève des poids et des haltères, s'intéresse au trapèze, monte à cheval et franchit, sur le < vélo », des distances fabuleuses. Ses fils l'assistent en ces divers travaux, qui se peuvent comparer à ceux d'Hercule. Jacques, l'aîné, est un cycliste éminent (à la bicyclette trop prosaïque il préfère les roues inégales, l'une gigantesque, l'autre minuscle du bicycle). Il enfourche cet instrument. Tandis qu'il est en pleine vitesse, son cadet, Tiarko, prend un vigoureux élan et le rejoint d'un bond sur la selle. On ne fait rien de mieux ni de plus difficile aux Folies-Bergère. Jean Richepin y pourra débuter quand il lui plaira, c Les frères Richepin's, jeux icariens ». Chacun, dans la troupe, aura son emploi; Jean représentera la force, Jacques et Tiarko l'agilité, et leur petite sœur, la mignonne Sacha, âgée de six ans, la poésie, — car elle module déjà avec grâce les chansons de Miarka t la Fille à l'Ourse ». Je leur prédis un joli succès!...

< Ne croyez pas. reprend Richepin, que ce soit tout à fait pour m'amuser que je m'adonne à ces violents exercices. J'y prends du plaisir, il est vrai. Mais je les considère comme indispensables à ma santé. Ils constituent par excellence l'hygiène de l'homme de lettres... »

Eh quoi ! un littérateur est-il obligé, pour garder son cerveau en équilibre, de savoir dessiner un c moulinet » ou détacher dans les règles un t coup de pied bas »? Parfaitement ! Jean Richepin pense que la boxe est le meilleur remède contre la névrose. Nous ne brûlons pas assez. Nous demeurons assis sur notre chaise toute la journée, et le soir nous allons dîner en ville. Nous mangeons des truffes, nous buvons des vins meurtriers,

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nous nous endormons à" demi congestionnés, nous nous réveillons la tète lourde.

€ Vous couchez- vous au moins la fenêtre ouverte? » poursuivit Richepin.

Je dois avouer que mes fenêtres sont, durant la nuit, soigneusement calfeutrées. Je crains même qu'on y ait ajouté des bourrelets... Horreur!... Jean Richepin laisse entrer dans sa chambre la froide bise. Qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il neige, les éléments déchaînés se jouent autour de son lit. Il y a quelques années, il attrapa une méchante grippe et il jura de traiter par le mépris cette fâcheuse indisposion II se tenait comme le commun des mortels dans un appartement chauffé : il éteignit son calorifère, il affronta les plus basses températures. Il jeta au Rhume un orgueilleux défi. Et le Rhume n'osa plus pénétrer dans sa maison. Le poète m'exhorte vivement à essayer ce système.

< Je vous conseille aussi de faire, chaque matin, un petit quart d'heure de gymnastique en chambre. La gymnastique en plein air est préférable, assurément. Mais la gymnastique en chambre n'est point à dédaigner. C'est par elle que j'ai guéri mon médecin, le docteur Chantemesse, qui avait une tendance à l'embonpoint. Je l'ai supplié d'essayer des mouvements d'assouplissement... Connaissez-vous les mouvements d'assouplissement?... Allons, Jacques, donne-nous une séance!... »

Jacques, qui est mince et vigoureux comme un jeune héros d'Homère et qui est poète et musicien, et qui sait le grec comme un docteur en Sorbonne, s'étend à terre et se relève par une lente et souple flexion des reins. Cela est parfaitement exécuté et sans effort apparent. Et cela suffit* pour activer la circulation du sang, raffermir les chairs et éliminer les graisses. Et voilà pourquoi ni Jean Richepin, ni aucun Richepin ne

prendra jamais du ventre. Le bedon n'existe pas chez les Richepin.

€ Vous irez à cent ans, dis-je au poète.

— JeTespère bien », me répond-il.

Et réellement l'auteur du Flibustier ^ à moins qu'il ne meure d'une mort tragique, doit devenir centenaire. L'hiver, il ne se met au travail qu'après avoir fait cent cinquante fois de suite en vélo le tour de son jardin, soit vingt kilomètres parcourus à grande allure. Une suée formidable. Une friction. Et désormais, il se sent à l'aise. Il peut appeler la Muse. Il est en état de fournir dix heures d'un labeur intensif. L'été, c'est le repos complet, l'oubli des choses intellectuelles. On ferme les cahiers, les manuscrits, on s'en va dans un petit port perdu de Bretagne ; on y retrouve le bateau à voile que Ton réveille de son long sommeil, à qui l'on fait une pimpante toilette. Et vogue la galère! On tire des bordées. On pêche le maquereau et le merlan. Jean Richepin est le capitaine, Jacques le pilote et Tiarko le itioussaillon. M^^ Richepin, qui a le pied solide et qui paraît être la sœur de ses fils, s'associe à ces excursions aventureuses. Elle cuisine à bord quelque succulente bouillabaisse — en souvenir de son pays. Et l'on se dit que la vie est bonne ! Et l'on ne songe guère, en cet instant, aux petits potins du monde des lettres, à ce qui se dit. sur le boulevard. Les yeux s'emplissent de soleil, le cœur s'emplit de vaillance. Et l'on rentre à Paris, armé pour de nouveaux combats !

En attendant que Richepin débute aux Folies-Bergère, il échafaude des scénarios, rime des strophes, construit des romans, improvise des articles de journaux. Sa valise, la légendaire valise où il enferme ses ouvrages ébauchés, devient trop petite, elle déborde. Il s'est exercé dans tous les genres, avec une surprenante fécondité. Mais celui de tous qu'il préfère est le

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théâtre. Il se passionne pour la forme dramatique. Dès son extrême jeunesse, il composait, pour sa seule satisfaction, des tragédies qui n'avaient aucune chance d'être jouées. Il est revenu, vers le milieu de sa carrière, à ses premières amours, et il est bien résolu à suivre désormais cette voie, qui lui a valu de beaux succès. Il alimentera de drames en vers le premier et le second Théâtre-Français. Jean Ricbepin est doué d'un tempérament de créateur. Il y a en lui une force, quelquefois mal réglée, mais qui s'impose à l'admiration. Je voudrais savoir comment l'inspiration naît en son esprit, comment il trouve ses sujets de pièces, par quelles phases passe l'œuvre d'art, depuis la conception jusqu'à l'enfantement, de quelle façon elle se présente, quelles transformations elle subit...

< A quel moment, quand vous écrivez pour le théâtre, éprouvez-vous laplus vive joie? Est-ce lorsque le drame s'ébauche en vous, lorsque l'idée mère vous apparaît, ou lorsque vous procédez à l'exécution? »

Jean Richepin n'est point embarrassé pour répondre. Et d'abord, ses œuvres ne dérivent presque jamais d'un idée abstraite, mais plutôt d'une c vision concrète ». Certains auteurs partent d'un trait de mœurs ou de caractère, ou bien ils imaginent une péripétie essentielle, autour de laquelle les événements accessoires se viennent grouper. Richepin, lui, voit du premier coup son principal personnage. A la suite d'une lecture, ou d'une méditation, ou d'une circonstance accidentelle, soudain, une figure se dresse. Ce sera le héros de son prochain drame. Il sort de sa tête comme la déesse sortait du front de Jupiter. Il contemple ce héros hypothétique, il vit avec lui, il en parle comme d'un être réel, il le présente à ceux qui l'entourent, il le décrit à M*»® Richepin, à Tiarko. Il semble qu'un nouvel hôte s'installe au logis, où, d'ailleurs, il reçoit l'accueil le plus empressé. Et peu à peu,

il se modèle, ses contours se précisent, il revêt son allure définitive, il se meut dans une amosphère historique nettement déterminée; on en arrive à découvrir d'où il vient, où il va, quelles sont ses pensées, à quelles catastrophes il est voué. Un beau jour, après des mois de recherches et de discussions contradictoires, la statue est achevée. Le drame est prêt. Il n'y a plus qu'à le mettre sur le papier.

< Cette période est fort agréable. J'ai l'impression de pétrir entre mes doigts une créature vivante et de lui donner une âme. Mais très enivrante aussi est 1' « écriture > !

Chercher le mot qui peint, l'épithète juste, la rime sonore, se baigner dans l'onde lyrique du discours, quelle ivresse ! Jean Richepin apporte à cette besogne une fougue extraordinaire. Il s'y rue littéralement, comme les guerriers, ses aïeux, montaient à l'assaut. Il est obligé, en se relisant, d'émonder sa verve luxuriante et parfois luxurieuse et de porter la cognée dans cette végétation de forêt vierge. Mais tandis qu'il compose, lorsque sa cervelle s'échauffe à la griserie du verbe, il est heureux, très heureux. Et il est heureux également, lorsque sa pièce prend forme sur les planches, entre les mains des acteurs. Les répétitions le passionnent, sauf peut-être les dernières qui sont un peu énervantes. Ce travail, que d'aucuns trouvent fastidieux, l'enchante et lui procure des jouissances infinies. Oh! ces poètes! Leur imagination change en beautés les pires laideurs! Encore faut-il distinguer entre les poètes. Jean Richepin n'est pas un poète compliqué et maladif; c'est un aède, c'est un matelot, c'est un lutteur, c'est un soldat. Il ne chante que les batailles qu'il serait capable de gagner...

Sa tète est toute bouillonnante de projets, qu'il m'a développés avec enthousiasme. Il rêve de fonder un Théâtre municipal, consacré à la gloire de la ville de

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Paris, et de l'alimenter à lui tout seul, en y faisant jouer de grands drames patriotiques... Les époques de notre histoire reconstituées, évoquées devant le peuple; un amalgame de grandeurs et de bouffonneries, l'épopée et la farce, les pompes du Louvre, les parades du pont Neuf, les conquérants et les bateleurs, Tabariti et Napoléon... Ce plan est vaste, mais il n'est pas pour effrayer un tel homme. On me dirait que sa valise, sa terrible vaHse, renferme déjà dans ses- flancs goiiJlés quatre ou cinq siècles d'histoire de France, divisés en actes et en tableaux, que je n'en serais pas autrement surpris.

« Je réserve ce dessein pour ma vieillesse... »

En attendant, il est tout à ses œuvres achevées et particulièrement à la Martyre, que la Comédie l'ninçaise représentera dans quelques mois. En en dernier ouvrage, paraîtront les deux Mounet dans deux rôles à leurs tailles. Mounet-Sully fera un apôtre, une sorte de Christ très noble et très pur. Paul Mouoet ne sera qu'un gladiateur, mais quel gladiateur! On n'en aura pas connu un pareil, depuis le règne de Dioclétien.

€ J'espère, s'écrie Richepin, que la censure ne eommettra pas l'infamie de lui imposer un maillot t II faut que le public voie au naturel sa poitrine, ses cuisses, ses bras musclés! Et qu'on n'invoque pas la pudeurt Paul Mounet — quand il est nu — est beau coi urne l'antique. Le beau n'est pas indécent...»

Donc, la Martyre nous procurera des sensations exceptionnelles. Et peut-être y puisera-t-on, d'autre part, un enseignement philosophique. L'action de la pièce se déroule quelques centaines d'années après Jésus... L'auteur a soigneusement étudié cette période de la décadence romaine, et il assure qu'elle offre, avec le temps actuel, une analogie frappante. Ce sont, sinon les mêmes mœurs (nous sommes moins sanguinaires)^

tout au moins les mêmes travers. Alors, comme aujourd'hui, les gens du monde se mêlaient d'écrire, et les femmes du monde étaient dévorées du besoin de s'exhiber dans des représentations théâtrales. Il y avait déjà des < Bodiniêres » où les patriciennes s'offraient avec délices aux applaudissements de la foule ; et déjà l'on s'assemblait, en des five o'clock, pour écouter des vers précieux. Toutes les sociétés vieillissantes ont ainsi des traits communs, symptômes des orages à venir.

€ Il est bien évident, conclut avec sérénité Richepin, qu'un effroyable branle-bas se prépare qui doit tous nous balayer ! »

A ce moment, ses talents d'athlète lui seront d'un grand secours. Mais les poètes sont aimés des dieux. Peut-être la tempête populaire, si jamais elle souffle sur Paris, épargnera-t-elle la maisonnette et le jardin de la rue Galvani — cette maison pleine de vertus et ce jardin plein de roses !

J'ai fait un pèlerinage à la tombe de Félix Arvers.,^ Elle est bien abandonnée. L' < homme au sonnt'l » repose à Cézy, petit village du département de l'Youaiï, aux environs de Joigny. On m'avait dit : < Vous trouverez là des renseignements curieux sur le poète^ dont le nom est célèbre, dont l'œuvre et la vie sont à peu près ignorées ».

Hier donc, je débarquai à Cézy. Le bourg était comme engourdi dans le soleil; les maisons sommeil* laient, portes et fenêtres closes. Je me dirigeai d'iibord vers l'église, pensant que le curé pourrait, mieux ijue personne, m'aider dans mes recherches. J'aperçus un jardinet rempli de fleurs et d'arbres fruitiers, avec des allées bordées de buis; sur une chaise, une soutane; et un chapeau fraîchement brossés; debout, devant le seuil, une vieille servante que je présumai devoir s'appeler Marianne ou Scholastique. Je lui exposai Tol^'et de mon enquête. Elle m'apprit que M. le curé était ullé voir < ses abeilles » et ne rentrerait pas de la journée; mais elle me désigna deux personnages qui pourraient m'être d'un grand secours : le fossoyeur, qui me conduirait au cimetière, et M. Buchotte, ancien conseiller

municipal, qui était très savant sur les « choses du pays »...

Quand j'abordai le fossoyeur, il s'occupait à lier des bottes de foin ; dès que je lui eus parlé de Félix Arvers, il saisit un trousseau de clés : < Si vous voulez me suivre, je vais vous montrer la route ». Et tout en marchant, le pas un peu traînant, car le bonhomme est vieux et perclus de rhumatismes, il cherche à se remémorer d'anciennes dates : < 11 n'est pas mort ici, on l'a rapporté de Paris ; ce devait être vers 1850 ou 1851 . On lui a fait graver une belle pierre, mais personne ne s'en occupe plus; tout s'en va à l'abandon. » Nous y voilà... Un maigre cyprès, des herbes folles, une dalle à demi brisée, rongée par la mousse et où l'on a peine à distinguer quelques lettres et quelques chiffres : c'est tout ce qui reste de l'amant mélancolique dont la plainte chante dans nos mémoires :

Ma vie a son secret, mon âme a son mystère...

Cette désolation, la tristesse de ces vers sont en parfaite harmonie. Je demande à mon guide si la dépouille du poète a reçu parfois des visites. Il ne se rappelle rien... La famille a disparu; elle n'habite plus la localité. Et aucune dame en pleurs — l'héroïne du roman mystérieux, • à l'austère devoir pieusement fidèle » — n'est venue ici s'agenouiller. Le pauvre Arvers n'a pas senti, sur ses os desséchés, la douceur des larmes. Je le quitte, après un dernier salut, et me mets en quête de M. Buchotte. C'est un homme aimable et qui m'accueille d'une façon fort civile, mais il ne me cache pas que ses recherches se sont portées sur Jeanne d'Arc, plus particulièrement que sur Arvers. Il a acquis la preuve que la Pucelle s'est arrêtée à Cézy, se rendant à Reims, mais il ne saurait m'indiquer à qui fut dédié le fameux sonnet : c Ma voisine,

M™® Tissier, ajoute-t-il, pourra peut-être vous en instruire. Elle est née avec le siècle, elle a quatrevingt-quinze ans; c'a été une intime amie de Félix Arvers. Et vous pouvez la questionner, car elle a toute sa lète : elle est surprenante pour son âge et deviendra certainement centenaire. »

Un couloir obscur, où règne une humidité de cloître, où flottent de vagues parfums de cuisine et de lessive. Une vieille paysanne, proprette et ratatinée, accourt au-devant de moi. Son bonnet blanc, ses mains aux veines bleuies, ses joues ridées mais roses encore et animées des couleurs de la santé, sa bouche édentée, son regard placide, me font songer aux bonnes femmes des tableaux de Téniers. Elle m'indique un fauteuil avec beaucoup de civilité, et à peine ai-je parlé de Félix Arvers que son visage s'éclaire. Si elle a connu M. Félix? Mais ils furent quasiment élevés ensemble! Ils ne se quittaient pas, durant les vacances, quand M. Félix venait retrouver M«^« Arvers! Que de promenades au bord de l'Yonne ! Que de bains dans la rivière ! M. Félix était tout plein gentil, et joli cavalier, et galant auprès des filles !

< Il me faisait des chansons et il m'apprenait à les chanter. Attendez donc que je me souvienne... »

Mme Tissier lève les yeux et interroge les solives du plancher; elle appelle cette mélodie lointaine qu'elle n'a pas eu l'occasion de fredonner depuis plus d'un demi-siècle. L'air revient à peu près, les paroles lui échappent. Et c'est dommage, vraiment, car cette chanson était tout à fait gaillarde. < Il n'y en avait pas un d'aussi gai que M. Félix dans tout le canton. Je pourrais vous en débiter jusqu'à demain! » Et elle me dévide son écheveau. Les souvenirs arrivent en foule, menues anecdotes, historiettes de clocher, qui émerveillent la brave dame, et qui auraient, pour nos lecteurs, moins d'intérêt : comment son garçon, qui se

noyait, a été sauvé par M. Félix; comment M. Félix montait dans le cerisier et lui jetait des cerises (inconsciente réminiscence d'un chapitre de Jean- Jacques); comment M. Félix aidait à cuire les confitures et accompagnait dans les vignes les vendangeuses. Tout à coup, M™e Tissier s'écrie d'un ton joyeux.

< Vous savez! je suis allée le voir à Paris! >

Et elle me retrace cette odyssée. Elle était partie pour la capitale avec ses habits de villageoise : sa jupe de laine rouge et sa coiffe empesée. On n'est pas une bourgeoise, pas vrai? M. Félix fut enchanté de la recevoir et, pour la désennuyer, le soir, il la conduisit au Café Turc, un café magnifique, là-bas, près d'un grand boulevard, avec des tables de marbre, et des glaces, et de l'or partout...

< Vous pensez, monsieur, si j'étais gênée en entrant dans ce café. Je sentais bien que je n'y étais pas à ma place. Mais, voilà qu'après avoir dépassé la porte, j'aperçois autour de moi plusieurs femmes qui avaient comme moi des bonnets blancs et des robes rouges.

< A la bonne heure, que je lui dis, je ne suis pas seule,

< au moins, du pays! > Et il se mit à rire, à rire qu'il n'en pouvait plus! C'était mon portrait que me renvoyaient les glaces, de tous les côtés, et que je prenais pour des personnes à ma ressemblance! Je n'étais pas fière, car je remarquais bien qu'on se gaussait en me regardant, mais je finis par me faire, comme les autres, une pinte de bon sang. »

J'interromps M™® Tissier et je lui demande si M. Félix lui récitait quelquefois des vers.

« Souvent donc, le cher homme !

— Vous rappelez-vous un morceau qui commençait de la sorte :

Ma vie a son secret, mon âme a son mystère, Un amour éternel en un moment conçu? •

Elle demeura un moment perplexe, comme si elle cherchait au fond du passé. Puis, délibérément :

c Ma foi non. Ce qu'il me racontait était plus gai que ça! »

Comme je prends congé de M"« Tissier, je vois revenir l'obligeant M. Buchotte. « Si vous voulez, me dit-il, des documents sur Arvers, poussez jusqu'à Saint-Julien-du-Sault, à deux lieues 4© Césy, en remontant vers Sens; vous y demanderez un certain M. Crédé, c'est un cousin du poète et c'est un savant. Il achèvera de vous renseigner. >

Huit kilomètres sont vite franchis. Les plaines, les bois se déroulent; la flèche de Saint-Julien se dessine à l'horizon. M. Crédé est très connu dans la ville : il loge derrière l'église, qui est très ancienne et du plus pur style gothique. Et, de nouveau, je pénètre dans une chambre sombre (tous ces logis provinciaux ont le même aspect). Celui-ci est entretenu avec un soin où se révèle un goût d'artiste et d'archéologue. Des estampes, des fragments de sculpture, des plans jaunis sont cloués au mur : de superbes vitraux, des vitraux de cathédrale, tamisent la lumière et colorent d'ardents reflets les meubles en noyer, l'horloge à poids, les chenets de cuivre et l'antique cheminée surmontée d'une verdure flamande. M. Crédé s'exclame, dès que je l'ai mis au fait : t Cette maison, où je vous reçois, fut habitée, durant deux siècles, par les aïeux maternels de Félix Arvers. Et rien n'y a été changé. Son grand-oncle s'appelait Vérien-la-Boussole; il exerçait le métier de tonnelier, et ce fut un homme très remarquable; il vécut de 1756 à 1853, et ses compatriotes le déléguèrent pour assister à la fête de la Fédération en 1790. Voici son sauf-conduit et la plaque d'identité qu'il portait à son chapeau. Au reste, je lui ai consacré une volumineuse monographie... » M. Crédé est allé quérir, dans sa bibliothèque, un lourd in-octavo

qu'il me présente et qui est gonflé d'assignats, d'imprimés du temps et de notes manuscrites. Et il évoque, avec une précision et une vivacité qui me charment, la physionomie de la petite cité de Saint-Julien pendant l'époque révolutionnaire. Mais cette étude rétrospective m'éloigne de mon sujet. L'oncle m'intéresse moins que le neveu. Je voudrais savoir si M. Crédé possède quelques papiers sur Arvers. < Je vais vous remettre tout le paquet; vous y fouillerez vous-même. »

Il m'apporte une liasse étroitement ficelée et que je dénoue d'un doigt fiévreux, avec la hâte du collectionneur qui suit une piste. Le dossier est complet; tout ce qu'a publié Arvers y figure, et tout ce qu'on a publié sur lui : les brochures de Ch. Glinel, d'Abel d'Avrecour ; les articles de Blaze de Bury, de Philibert Audebrand ; un exemplaire de la première édition des Heures perdues^ aujourd'hui rarissime et que les amateurs se disputent à prix d'or; les pièces de théâtre d'Arvers, presque toutes écrites en collaboration avec d'Avrecour : les Deux maîtresses, la Course au clocher, le Second mari, où l'on rencontre tels alexandrins qu'aurait signés Casimir Bonjour :

... Pardon, je vous dérange, Mon cher associé?... — Non, mon cher de Varange!...

puis, sur un feuillet détaché, quelques vers de haute allure, empreints d'une réelle noblesse d'inspiration et d'une rare distinction de forme. Gela est intitulé : la Ressemblance, Le poète s'adresse à une femme vénale à laquelle il demande le mensonge de l'amour, mais il porte dans son cœur l'image d'une autre, de celle qu il ne peut atteindre, et à qui il n'ose dire son secret :

Ce n'est point que mon cœur soumis à ton empire, Au charme décevant que ton regard inspire, Incapable de résister,

A cet appât trompeur se soit laissé surprendre, Et ressente un amour que tu ne peux comprendre, Ma pauvre enfant! — ni mériter.

Non! ces rires, ces pleurs, ces baisers, ces morsures, Ce cou, ces bras meurtris d'amoureuses blessures,

Ces transports, cet œil enflammé ; Ce n'est point un aveu, ce n'est point un hommage Au moins : C'est que tes traits me rappellent l'image

D'une autre femme que j'aimai!

Allons, regarde-moi de ce regard si tendre, Parle-moi, touche-moi, qu'il me semble l'entendre

Et la sentir à mes côtés!

Prolonge mon erreur! Que cette voix touchante Me rende des accents si connus, et me chante

Tous les airs qu'elle m'a chantés!

Hâtons-nous! hâtons-nous! Insensé, qui d'un songe Quand le jour a chassé le rapide mensonge.

Espère encor le ressaisir!

Qu'à mes baisers de feu ta bouche s'abandonne! Viens, que chacun de nous trompe l'autre et lui donne

Toi le bonheur, moi le plaisir !

« Mais enfin, ai-je dit à M. Crédé, quel était ce Félix Arvers, qui fut, tout ensemble, si jovial et si triste, si excellent et si mauvais écrivain, qui produisit tour à tour des poésies dignes des plus belles de Musset et des vaudevilles plus plats que ceux de Clairville?Qu'al-il été : un bohème ou un père de famille? Erra-t-il sur les chemins comme Glatigny? Joua-t-il la comédie? Fut-il homme de plaisir ou homme d'affaires? »

M. Crédé m'a répondu :

« Il a été tout cela, et encore autre chose. Il avait reçu des dons admirables dont il n'a pas su tirer parti. Faible et violent, il subissait mille influences diverses et s'y arrachait brusquement par des coups de tète. Son père, qui était marchand de vins, rêvait de lui faire embrasser la carrière du notariat. Il entra dans l'étude de M® Guyet-Desfontaines * ce fut un très mauvais clerc.

Il se lia avec Charles Nodier et, chez lui, avec Ulrich Guttinguer, Alfred Tattet, Victor Hugo et sa femme : on prétend même que c'est à cette dernière qu'il dédia son sonnet. Il composa des poésies qui obtinrent le suffrage des connaisseurs; il estima que le succès arrivait trop lentement; il se découragea, il brocha des comédies légères et ne tarda pas à s'en dégoûter. Il avait eu à seize ans le prix d'honneur de rhétorique, il n'eut pas l'énergie de s'adonner au professorat. Il demeura perpétuellement indécis et il mourut misérablement, ayant gaspillé les plus beaux talents du monde, ayant perdu, par sa faute, tous ses amis, et gardant, au milieu de ses tourments, une bonne humeur, une insouciance inaltérables et, par-dessus tout, la passion de l'art et le respect des belles-lettres. On assure que, râlant sur son lit de douleur et ayant entendu une femme de service prononcer vicieusement le mot colidor, il se redressa pour crier : « On ne dit pas colidor, on dit « corridor \ » Tel fut mon cousin Félix Arvers : un être énigmatique et un raté de génie. Demandez à ma femme, qui l'a bien connu, ce qu'elle en pense. »

^me Crédé avait écouté en silence ce long discours. Elle hocha la tête et murmura :

« Oui, Félix était un joyeux garçon, un vrai réjouibon- temps.... *

Allons! il faut nous rendre à l'évidence. Félix Arvers fut un homme tout rond et qui sut prendre la vie parle bon côté. Et cependant la foule continuera de le voir à travers les quatorze vers languissants qui l'ont sauvé de l'oubli, et s'étonnera qu'un saule éploré n'ait pas poussé sur sa tombe, comme sur celle d'Alfred de Musset...

... Là-haul, très loin, tout au bout du quartier des Ternes, est situé le repaire où le cruel Caliban aiguise ses épigrammes et cisèle ses strophes funambulesques... Je suis allé le déranger de bon matin. Caliban commence à chanter à Taube, comme les coqs... Il m'a rejoint au rez-de-chaussée de son hôtel, dans le salon, plein de bibelots, où l'on m'avait introduit; il était vêtu de bure, à la façon de Balzac; sa chemise dénouée laissait apercevoir son torse musculeux; il avait les cheveux en coup de vent et la barbe ébourifFée... Il fixa sur moi le regard perçant de ses yeux bleus — des yeux de rêveur et de lutteur, — m'indiqua très courtoisement un fauteuil au coin de râtre.

c Eh bien, causons! » me dit-il.

J'entrai tout de suite en matière :

« Vous voilà donc, mon cher Caliban, au terme de vos vœux! Vous allez être joué à la Comédie-Française! »

Son visage s'illumina :

« Je ne vous cacherai pas que j'en éprouve un réel contentement. Vous n'ignorez point que je suis, avant

tout, homme de théâtre. D'autres sont doués pour l'analyse; mon esprit me porte vers la synthèse. D'autres font du roman, de la métaphysique, de la morale. Le destin m'a marqué au front du signe auquel on distingue les poètes dramatiques. Voici vingt ans que je le répète. Peut-être finira-t-on par le croire. »

M. Emile Bergerat s'est animé, sa voix devient vibrante, son discours persuasif.

« Raisonnons un peu... Dès l'âge le plus tendre, j'ai composé des ouvrages pour la scène. Sur les bancs du collège, je rimais des tragédies... A dix-huit ans, l'année même où l'on me retoquait en Sorbonne, j'avais une pièce reçue au Théâtre-Français... Depuis ce premier triomphe, j'ai essuyé la mauvaise foi de la critique, le mauvais vouloir des comédiens, la perfidie des directeurs. Et je ne suis pas encore découragé! Est-ce là, je vous le demande, est-ce l'indice d'une vocation robuste? »

Il faut avouer que l'auteur du Nom, d'Herminie et de tant d'autres pièces-martyres ne manque pas de persévérance ; nous devons le louer de cette vertu.

€ Ainsi, murmuré-je, il est bien établi que vous n'avez pas de chance et que l'hostilité des hommes et des choses vous a toujours poursuivi? »

Caliban lève les bras vers le ciel, comme pour le prendre à témoin de tant de calamités !

c Je puis en convenir, j'ai commis une grosse erreur, je dirai même une « gaffe » irréparable, en intitulant le recueil de mes pièces Ours et Fours, Cette étiquette leur est restée. Il n'en faut pas plus, en notre doux pays, pour créer une légende. On s'est répété de l'un à l'autre : t Ah! oui, Bergerat, celui qui fait des ours et qui n'a que des fours! » Vous pensez si les horribles directeurs s'en sont donné à cœur joie ; trop heureux de me fustiger avec mes propres armes ! »

En tout cas, il s'est vengé!... On n'a pas oublié ces

furieuses polémiques, ces innombrables brûlots lancés contre les théâtres de Paris. Chacun a « écopé » successivement, et quelquefois tous ensemble. La Comédie-Française, rOdéon, le Vaudeville, le Gymnase, Emile Perrin et le comité, Raymond Deslandes, Koning et Porel ont dû se frotter les côtes... Porel et Bergerat!... Duel épique, digne d'être chanté par Homère! Haine inextinguible et non encore apaisée! J'ai voulu m'en assurer, j'ai prononcé ce nom maudit; Caliban a frémi de la tète aux pieds. J'ai vu une flamme s'allumer dans sa prunelle. Entre ces deux êtres gît un cadavre, le corps pantelant du « Capitaine Fracasse !... »

L'affreuse, la sombre histoire!

Un jour, Emile Bergerat reçoit la visite d'un jeune seigneur, à la figure glabre, au cheveu mélancolique. C'était M. Paul Mounet, pensionnaire de l'Odéon. « Je voudrais, lui dit-il, jouer un drame de cape et d'épée. Je rêve d'incarner un héros de haute allure. Le sire de Sigognac m'irait comme un gant. Faites moi la grâce de tirer cinq actes du merveilleux roman de Théophile Gautier et de m'en réserver le principal rôle... » Bergerat demeura perplexe. Il ne pouvait résister à une telle prière, il devait succomber à la tentation, puisqu'une inexorable fatalité le poussait vers le théâtre...

11 ouvre, tout ému, le Capitaine Fracasse. Les tableaux, les scènes, le dialogue se déroulent. Il y a, dans ce livre, de quoi tailler dix chefs-d'œuvre. Mais, quelle entreprise! Il court chez Dumas, qui le réconforte. Il broche un scénario et l'apporte à Porel, qui s'en montre enthousiaste. Tout est bien convenu. Fracasse sera monté la saison prochaine, Bergerat se retire à la campagne dans une maisonnette à volets verts. Et de cinq heures du matin à minuit, il besogne, haletant, courbé sur sa tâche, oubliant de manger et de dormir... Porel arrive chez son poète, qui lui lit les deux pre-

miers actes qu'il vient d'achever. L'enthousiasme de Porel tourne au délire. Cependant, il risque une timide réserve. Était-il indispensable d'écrire la pièce en vers? N'eût-il pas mieux valu l'écrire en prose?... Bergerat lui démontre la vanité de cette objection, et que la langue des dieux est seule capable de rendre le lyrisme du baron de Sigognac... Il se remet à l'ouvrage... Quelques mois s'écoulent... Vous savez le reste... Porel se dérobe. Bergerat saisit sa colichemarde, je veux dire sa bonne plume, et cloue au cœur du traître un mot qui fait fortune, un mot désormais impérissable. Il dénonce à l'indignation du monde les tripatouillagei> de Porel !... Porel fut blessé grièvement. Mais le pauvre Fracaase n'en était pas moins enterré.

« C'est ainsi qu'à travers mille événements la guigne m'a tourmenté. Mes pièces ont été représentées dans des conditions déplorables : les unes, comme Ange Bosani, au mois de juillet, avec trente-cinq degrés de chaleur; d'autres, comme Laure de Frileuse^ par un entrepreneur de tournées qui m'a laissé payer la note des frais... Et vous vous étonnez que je ne partage pas l'optimisme de Pangloss!...

— Il me semble, lui dis-je, que Manon Roland vous dédommage de vos épreuves passées et que, cette fois, vous n'avez pas à vous plaindre! »

Caliban s'abandonne à un copieux accès d'hilarité. Et je crois entendre rire le docteur Miracle des contes d'Hoffmann.

€ Vous supposez, ô le plus naïf des hommes, que cette pièce est venue s'échouer, sans secousses, sur les planches de la Comédie-Française? Elle a traversé plus de péripéties que la fiancée du roi de Garbe ! Oyez l'odyssée de Manon Rolandl »

Il me l'a narrée par le menu... D'abord, Manon Roland devait voir le jour sous la. forme d'un livret et non d'une tragédie. M. Bertrand, nouvellement promu à la

direction de l'Académie nationale de musique, avait mandé son vieil ami Bergerat : < Arrangez-moi le plus tôt possible une machine lyrique que je donnerai à l'un de nos jeunes compositeurs ». Bergerat se retira charmé de cette offre inattendue; il cherchait un sujet, lorsque le hasard le mit en relations avec M. Camille de Sainte-Croix. Cet écrivain lui confia ses plans d'avenir, lui parla d'une certaine Manon Uoland qu'il avait sur le chantier en vue du Théâtre-Français. « Voulezvous, lui dit Bergerat, que nous transformions votre drame en opéra? » Le changement fut vite accompli. Les auteurs pensaient toucher au port. Mais ils comptaient sans M. Pedro Gailhard, le nouvel associé de M. Bertrand. Quand on soumit à M. Gailhard le manuscrit de Manon Roland, il poussa les hauts cris :

« La révolution à l'Opéra? Les tricoteuses et les carmagnoles sur la scène? Pourquoi pas la guillotine? Voulez-vous faire fuir les abonnés? »

Il fallut s'incliner devant ces arguments d'ordre majeur; Manon réintégra le tiroir des deux poètes. Le premier abattement passé, ceux-ci se remirent à lécher leur ours. Ils revinrent à leur version primitive; le livret reprit l'aspect d'un drame historique, qui fut envoyé incontinent à M""^ Sarah Bernhardt. Elle l'accepta avec transports, elle promit de le jouer; elle ne ne le joua pas. Ils le lui réclamèrent et le lancèrent, comme un bélier, contre la maison de Molière. La porte fut enfoncée du coup. Manon recueillit des boules blanches. Il ne lui restait plus qu'à marquer le pas, pendant deux ans, pour passer à l'ancienneté, selon l'usage...

« Avouez que mes pièces ont eu d'étranges vicissitudes!.. Manon est devenue drame après avoir été opéra. Enguerrande est devenue opéra après avoir été drame. Gounod avait promis d'en écrire la musique. Il se ravisa au dernier moment : « Je suis trop vieux, me

dit-il, pour épouser Enguerrande ; je puis, tout au plus. « être son parrain. » J'en fus pour mon temps perdu!.. Remarquez que j'ai toujours eu à me repentir des concessions qu'on m'a demandées. Et je n'ai jamais eu l'énergie de les refuser... Oui! mon cher, c'est encore une légende! Moi, qu'on représente comme un auteur irascible et intransigeant, je suis la faiblesse mèmel J'ai remanié le dénouement du Nom à la requête de La Rounat; j'ai fait mourir Sarah pour plaire à Koning; Sarcey a voulu qu'Herminie eût un enfant de son brave homme d'époux, j'y ai consenti !... Et malgré ses sacrifices, qui m'ont porté malheur, et que je déplore, on continue d'incriminer ma méchante humeur 1 »

Caliban me regarde bien en face, comme pour lire jusqu'au fond de ma pensée :

€ Répéterez-vous aussi que j'ai mauvais caractère! »

Avant de prendre congé, je grimpe jusqu'au grenier, où se trouve niché le cabinet de travail de l'écrivain. C'est un étrange fouillis de paperasses. Bergerat n'aime pas que l'on touche à son désordre où il est siir de se retrouver. Il me montre, pendus au mur, des tableaux, des dessins, de très jolies aquarelles peintes par lui-même et par M™o Bergerat, et deux panneaux que je contemple avec curiosité. Ils furent brossés par Théophile Gautier et sont d'ailleurs exécrables, d'une rare platitude d'exécution. Il est visible que le grand homme s'y est appliqué.

« Pauvre Théo! il était plus fier d'avoir pondu ces horreurs, que d'avoir rimé un poème épique! »

Lorsque Bergerat voulait le rendre heureux, il laissait traîner auprès de son bureau une palette, des pinceaux et une toile à demi couverte. Puis il le mandait sous un prétexte quelconque. Gautier s'asseyait devant le chevalet, et, tout en devisant, il complétait l'étude ébauchée. « Je t'assure, disait-il à Bergerat, que tu as de remarquables dispositions. — Mais non! — Mais sil

tu es né coloriste. — Vous me flattez ! — Je ne te flatte point... Seulement cette oreille est mal construite! Je vais t'ai ranger cela!... » La journée s'écoulait de la sorte. El le bon Gautier ne songeait plus à ses déceptions, à ses misères d'argent, à l'Académie qui l'avait repoussé, à la chute de l'empire qui avait consommé sa ruine.

Ceci m 3 conduit à poser à Caliban une question indiscrète... Pourquoi s'est-il présenté devant les Quarante? Car, enfin, il fut leur implacable adversaire; il les railla sans pitié, de même qu'il railla le ruban rouge, qui fleurit aujourd'hui sa boutonnière, et le Théâtre-Français dont il devait implorer l'hospitalité. Ce fut son destin de bafouer les statues, au pied desquelles on l'a vu se prosterner. Il n'est pas le seul de son espèce. L'âge mûr corrige les imprudences de la jeunesse. Demandez plutôt à M. Zola! M. Emile Bergerat répond, sans aucun embarras, à mon interrogation. Mais ce n'est plus Caliban qui parle, le chroniqueur folâtre et paradoxal, c'est l'homme qui a connu les tristesses de la vie. Je crois lire dans ses yeux comme une impression de lassitude, comme un amer dégoût des combats à soutenir. Cet écrivain, qui fut un des premiers humoristes de ce siècle, qui a dispersé aux quatre vents de l'esprit la matière de trois cents volumes, qui eut autant de verve, sinon autant d'idées, que Diderot, aspire au repos, à la considération publique, à la consécration des honneurs officiels. Il en a assez de sauter sur la corde raide du journalisme !

< Voyez- vous, mon cher confrère, il arrive un moment où l'on a besoin de gloire ! »

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