‹ Portraits intimes (volume 5)Chapitre 32 sur 37 · ENFIN · texte numérisé non relu

ENFIN

11 se fâcha, quand on lui fît remarquer l'inconvenance de cet enfin et surtout des deux points d'exclamation qui en aggravaient l'impertinence. Il menaça de porter plainte à son conseiller municipal... D'autres épitaphes sont touchantes, à force d'ingénuité; celle-ci par exemple, où se trahit reflfusion d'une âme sensible :

« De ta disparition du milieu de nous, pour qui tu « étais tout, de ta perte inattendue et soudaine, notre « beau et pauvre chien Ajax est mort de chagrin le « 31 juillet. »

Cette pieuse invocation a désarmé la rigueur de la censure. Le pauvre Ajax aura son épitaphe. Sa mémoire sera immortalisée!...

Ainsi quelques-unes des vertus et presque tous les vices de l'humanité aboutissent au petit bureau de M. le conservateur du Père-Lachaise. L'honorable fonctionnaire m'a cité bien d'autres faits, qui mériteraient d'être portés à la connaissance des moralistes. Un jeune homme vient le trouver et sollicite la permission de retirer un bouquet qu'il a placé le matin du même jour sur une fosse. Cette démarche paraît étrange, on exige une explication.

« Mon Dieu, vous allez comprendre! Je dîne en ville ce soir chez une dame à qui je veux porter quelques fleurs. J'ai pensé que mon bouquet était encore assez frais; et comme je n'ai pas beaucoup d'argent!... »

Ceci peut n'être à la rigueur qu'une étourderie. Mais

que dire d'une seconde aventure qui m'a été narrée par M. Gharlier-Tabur, et qui semble empruntée aux œuvres d*Edgar Poê. Un fils de famille hérite d'un excellent oncle qui lui abandonne tous ses biens. Il l'enterre décemment et se met en devoir de dévorer cette fortune qui lui est tombée du ciel. Au bout de dix ans n'ayant plus assez d'argent pour acheter un nouveau terrain, il procède à l'exhumation et il fait vendre le cercueil de plomb, où reposaient les ossements de son bienfaiteur! Existe-t-il un plus tragique exemple d'ingratitude ?

Tout en devisant, M. le conservateur considère avec attention les visiteurs qui s'acheminent vers les allées solitaires. Il me montre une jeune femme très élégante dont l'allure décèle une évidente inquiétude. Elle se retourne, elle revient sur ses pas... Elle attend quelqu'un ou bien elle est attendue, t Je présume, me dit-il, que cette poulette ne vient pas ici pour causer avec les morts! »... Et en effet l'ami cherché apparaît et s'approche... Elle sourit. Il répond par un regard pénétré. Les deux ombres marchent côte à côte et s'éloignent lentement.

... L'amour, comme les roses, fleurit sur les tombes.

Le premier cabaretier qui m'apparut fumait sa pipo sur le seuil de son logis, à Tangle de l'avenue Trudaine et de la rue des Martyrs. Il me sembla que ses traits lie m'étaient pas inconnus ; ils offraient quelque analogie avec ceux du gentilhomme Rodolphe Salis, seigneur du Chat Noir, c Ce n'est pas lui, c'est son frère, me dit mon compagnon, très versé dans l'ethnographie de la butte. Il s'appelle Gabriel, comme le conseiller dé M"" Couédon, et ce fut le pire ennemi de Rodolphe qui ne le haïssait pas moins. Demandezlui les causes de leur désaccord. Vous n'aurez rien ouï de plus tragique depuis l'histoire mémorable des Atridesî... »

Nous nous attablons; et Gabriel Salis, encouragé par nos questions insidieuses, heureux de dégonfler son cœur plein de rancune, ouvre la porte aux épanchements. Je ne révélerai point ces douloureux secrets qui intéressent le repos d'une famille. Gabriel aimait Rodolphe , il l'aida à édifier sa fortune ; quand Rodolphe était enrhumé, il le suppléait dans le boniment traditionnel. Ce sont de ces services qui no s'oublient pas. Or Rodolphe les paya de la plus noire

ingratitude. Il céda le Chat Noir à des mains étrangères, au lieu de le déposer aux mains fraternelles et continuatrices de Tœuvre commune. Aussi tout fut fini. Gabriel jura de ne jamais dormir chez Rodolphe, dans le château féodal que ce dernier possédait en province, dût le pont-levis s'abaisser devant lui et le joueur de cor sonner en son honneur une fanfare. Gabriel dédaigna les avances qui lui furent faites. Et pour affirmer son indépendance, il fonda à côté du Chat Noir un établissement rival, TAne Rouge, auquel les sympathies n'ont pas manqué.

€ Alors, vous avez été le camarade des premiers poètes de Montmartre? — Vous pouvez dire leur meilleur ami. Ils n'étaient pas riches à cette époque. Je me rappelle certain dortoir du quartier Rochechouart, où couchaient pêle-mêle Willette, Marcel Legay, Jules Jouy, Mac-Nab, qui allaient bientôt devenir célèbres. Pauvre Mac-Nab ! Voulez-vous que je vous montre les derniers vers qu'il a composés quelques heures avant sa mort? »

M. Gabriel Salis tire de son tiroir... une coquille d'œuf où les doigts tremblants du moribond ont tracé quatre lignes illisibles! Mac-Nab, jusqu'au moment suprême, devait s'affirmer comme poète excentrique... Et Jules Jouy! Rien de plus navrant que le lent envahissement de cet esprit lucide par la folie. Pendant deux années, Jules Jouy circula dans Paris, rima des chansons; et ses seuls intimes soupçonnèrent que sa raison était perdue. Par un soir de décembre noir et pluvieux, il vint trouver Gabriel Salis : « Veux-tu que nous montions en ballon? — Quand cela? — Tout à l'heure. L'aéronaute Jovis nous attend. Nous emportons un feu d'artifice que nous tirerons à deux mille mètres pour épater les bourgeois... »

Tous ces vieux compagnons disparaissent. Cela est triste. Voilà quinze ans que le Chat Noir a été créé. Il

y a vingt ans, Rodolphe Salis, qui cherchait sa voie, fabriquait des objets de piété pour le compte d'une maison de la rue de Vaugirard. Il avait embauché une demi-douzaine de rapins, à qui il assurait le vivre et le couvert, et qui exécutaient à la grosse des tètes de saint Joseph. Parfois la chère était maigre, ils réclamaient un supplément et lorsque Salis fermait Toreille à leur plainte, ils prêtaient à saint Joseph une mine piteuse qui dénaturait l'expression de sa sereine physionomie. Si bien que Salis, rentrant au logis, trouvait une collection de saints pleurant à chaudes larmes, avec des nez longs d'une aune. Il dut capituler, corser ses menus, moyennant quoi saint Joseph recouvra sa placidité...

Gabriel Salis s'attendrit à ce souvenir. Il est pris d'un remords : t Vous savez, ajoute-t-il, j'ai souvent traité mon frère de « mufle »; n'empêche que c'était un rude « lapin » !

Comme je prends congé, l'honnête hostellier court après moi.

« Dites bien que l'Ane Rouge est une brasserie de famille. Défense absolue d'y chanter des gravelures ! Les jeunes filles y peuvent amener leurs mères! Nous avons une clientèle de magistrats!... »

Et il ajoute d'un air mystérieux :

€ Si vous voyez mon voisin du Conservatoire de Montmartre, parlez-lui des Chevaliers du cornet. »

Je sonne chez le voisin. Et je me trouve en face d'un de nos confrères de la presse théâtrale, M. Henri Martin, qui fut, en outre, un musicien spirituel. Il est le père et l'imprésario du Conservatoire de Montmartre, il accueille, avec une politesse raffinée, les clients qui se présentent et les conduit à la salle de concert située dans son arrière-boutique ou plus exactement dans son « arrière-abbaye » (l'établissement est construit sur les plans de l'abbaye de Montmartre, datant du xi^

siècle). Il me fait remarquer Texcellente tenue de son public ordinaire :

c Ce sont des gens tranquilles, qui viennent chercher ici des plaisirs décents. Je veux restaurer le goût de la saine littérature. J'écarte de mon répertoire les rosseries et les paillardises. Je me suis entouré de bons poètes lyriques, tels que Trimouillat et André Joyeux. Nous chantons de vieilles romances, illustrées par des ombres en couleurs et qui obtiennent un très vif succès. >

En effet, des applaudissements éclatent. Le poète Trimouillat fredonne ses GouvemantSy pièce satirique, d'une audace modérée, mais non dépourvue de grâce et qui raille l'instabilité du régime parlementaire. Aux Gouvernants succèdent les Trois hussards ^ de Nadaud, une complainte sentimentale, très joliment mise en scène. Décidément la vertu souffle de ce côté de la butte ! Je complimente Henri Martin sur la pureté et l'agrément de son programme. Et j'aborde la question des Chevaliers du cornet. Quels sont ces chevaliers? De quel cornet s'agit-il? D'un cornet de dragées ou d'un cornet à piston? Henri Martin, sans se départir de sa gravité, me conte l'odyssée des Chevaliers du cornet.

€ ... Il y avait une fois, dans une brasserie boulevardière, une table de marbre, autour de laquelle s'asseyaient des joueurs do Zanzibar, qui étaient tous des artistes distingués. Ils se prirent les uns pour les autres d'un vif attachement, ils déjeunèrent ensemble et jetèrent les bases d'une vaste association, d'une nouvelle franc-maçonnerie. Quiconque y voudrait entrer devrait exercer un métier noble, c'est-à-dire être homme de lettres, avocat, médecin, peintre ou aumoins sculpteur. Les huissiers et les tailleurs en seraient rigoureusement exclus. On se réunirait chaque mois pour banqueter, et chaque mois, le président serait

changé, les cornettistes ayant pour principe de ne pas laisser deux fois de suite aux mêmes mains Tassiette au beurre. Jusqu'ici le Cornet ne diffère pas sensiblement du Gratin, du Bon Bock, de la Soupe au choux. Mais attendez! Les Chevaliers du cornet instituèrent le championnat. Et c'est par là que s'affirma leur génie. Tout joueur de Zanzibar qui, au cours d'une séance, a amené onze fois six et un, est proclamé champion du cornet. De nombreux privilèges sont attachés à ce titre honorifique. Le champion devient le Benjamin, l'enfant prodigue du cénacle. Les chevaliers, doivent se plier à ses caprices. Ce coq-en-pâte a le droit de se faire héberger, nourrir, abreuver à leurs frais. S'il lui plaît de dépouiller un chevalier dé son pardessus, ou de manger son dîner, ou d'aller coucher chez lui, celui-ci lui en exprime sa vive reconnaissance. Enfin, s'il veut goûter les joies de l'amour, ses collègues se cotisent et lui remettent la somme de 3 francs, plus que suffisante ( avec un physique avantageux) pour fléchir les scrupules d'une jolie Parisienne. Voilà comment fonctionne le Cornet, qui eut pour parrains Courteline, Millanvoye, Delmet et d'autres paladins des arts et des lettres dont l'influence ne tardera pas à rayonner dans le monde. Car on assure que partout, en province, de petits Cornets se fondent sur le modèle du grand Cornet. »

... Il est minuit. Le boulevard de Clichy grouille comme en plein jour. Les cabarets, violemment illuminés, regorgent. Et il y a presque autant de cabarets que de maisons. Et dans tous ces cabarets l'on chante. Des affiches collées à la devanture portent en grosses lettres le nom des chansonniers, un nom célèbre placé en vedette et suivi do noms obscurs. Mais je crois remïirquer que la vertu, chère à MM. Gabriel Salis et Henri Martin, s'affaiblit à mesure que l'on approche du Moulin-Rouge. J'entre une minute aux Quat'z'Arts,

28 i PORTRAITS INTIMES

juste pour savourer une obscénité dépourvue de style. Il est vrai que renseigne des Quat*z'Arts se doit à son antique légende. Noblesse oblige! Peut-être aussi suis-je tombé sur un mauvais c numéro ». On m'affirme que ce lieu est le rendez-vous préféré des jeunes poètes, espoir de la nouvelle chanson.

Plus loin, une lanterne verte projette des lueurs lugubres. Nous sommes au Cabaret du Néant. Des cercueils au lieu de tables, de vrais cercueils avec des cierges allumés ; on y sert de la bière (naturellement ! ) et les garçons sont déguisés en croque-morts; des squelettes pendus aux murs, des peintures macabres évoquent la brièveté de la vie humaine et la fragilité de nos illusions. Le barnum débite un boniment tellement infâme que les clients sentent le dégoût leur monter aux lèvres et qu'ils n ont plus le courage de vider leurs bocks. On les conduit, par des couloirs drapés de deuil, vers un réduit, où les attend un affreux spectacle. Un cercueil est dressé, debout. On demande à < quelqu'un de la société » de vouloir bien y prendre place. Et Ton projette sur sa face des lividités cadavériques. On voit la chair du patient se décomposer; elle finit par se dissoudre et Ton n'aperçoit plus que des ossements. C'est ce qu'on peut appeler un régal de délicats! Voyant notre mine déconfite, et voulant nous réconforter, le barnum nous dit avec un hideux sourire : t J'ouvrirai bientôt le cabaret du « Paradis », qui sera décoré de couleurs tendres : bleu, rose et or. Vous y serez servi par des anges. »

En attendant que le « paradis » soit en état de nous accueillir, poursuivons notre excursion sentimentale. Aux environs de la rue Pigalle, nos oreilles sont déchirées par de violentes clameurs. Nous poussons riiuis d'une taverne éclairée par quelques louches quinquets. Au centre, dans la/ fumée ^des pipes, un

Page 1