L*ENN£MI DU TABAC
dépose en grande partie; et ainsi il ne pénètre pas dans l'organisme; 4^ les Allemands boivent, en fumant, des litres de bière, et ce liquide entraîne dans son torrent et balaie la nicotine. »
Cette conférence est débitée sans hésitation, avec une autorité magistrale. Il est visible que M. Decroix est armé de pied en cap et qu'aucune observation ne le saurait entamer. Tandis qu'il ouvre la porte de son bureau, je hasarde encore une remarque incongrue :
€ Pensez-vous vraiment que le niveau intellectuel de l'humanité se soit abaissé, depuis que le tabac est en usage? »
M. Decroix repart vivement :
€ Songez à ce que serait l'humanité, si elle ne fumait pas ! Elle n'a pas tiré parti de la moitié de ses découvertes. Elle s'est abrutie et abêtie à plaisir. N'en doutez pas, cher monsieur, le tabac est le père de tous les vices. C'est par le tabac que l'enfant débute dans la mauvaise voie, pour le tabac qu'il profère son premier mensonge, et qu'il commet son premier larcin... Tabac ! tabac ! fléau de Dieu ! >
Je courbe la tète sous ce débordement d'éloquence. M. Decroix profite de mon accablement :
€ Alors, je vous inscris comme membre? »
En vain, veux-je me défendre. M. Decroix déploie une liste où figurent des noms illustres et des noms obscurs, Alexandre Dumas fils, de l'Académie française, et M. Victor Têtard, c boucher hippophagique». Je ne serai point là en mauvaise compagnie. Cependant un scrupule me retient :
€ Je ne suis pas digne d'être des vôtres. Je suis (vousl'ai-je dit?) un misérable fumeur!... »
Le président sourit avec mansuétude.
€ Bah! je puis bien l'avouer entre nous, la plupart de nos sociétaires fument ! Promettez-moi seulement de vous limiter à deux cigares par jour... »
Ai-je promis?... Je ne sais trop!... A peine ai-je eu le temps de ressaisir mes esprits. Et déjà je suis couché sur un registre, catalogué, nanti d'une carte d'identité, couleur d'azur, qui équivaut à un brevet de vertu; me voilà ligueur malgré moi...
Allah ! protège la sainte cause !
LES THÉORIES DE LEMICE-TERRIEUX
Je suis allé voir le monstre en son antre *. M. Lemice- Terrieux occupe, non loin de TOdéon, un sixième étage, d'où il domine Paris. Il contemple ainsi de haut ses victimes. Tout en gravissant l'escalier je me remémorais ce que j'avais lu et entendu raconter sur cet étrange personnage. Il se nomme Paul Masson, il est ancien magistrat, il a siégé comme juge à Bône, à Tlemcen ; il fut président du tribunal de Chandernagor, et c'est de ce poste éminent qu'il lança sa première mystification, la première dont l'histoire ait gardé le souvenir. Il envoya au Figaro une lettre signée Joseph de Rozario, où il retraçait en termes pathétiques l'expulsion des jésuites de Chandernagor, en exécution des décrets du 29 mars. Cette narration fît grand tapage ; la polémique s'en empara. Le gouvernement ému prescrivit une enquête et s'adressa au président Paul Masson pour avoir des renseignements sur le prétendu Joseph de Rozario. 11 ne pouvait mieux tomber!
1. Depuis que ces lignes ont été écrites, Lemice-Terrieux a quitté la terre. On n'a pas oublié les circonstances singulières et tragiques de sa mort..
De ce jour, naquit la vocation de Lcmice-Terrieux. Il dépouilla la toge, revint en France, se fit bâtir à Meudon une maison moresque, auprès de la villa du peintre Jules Garnier, son ami. Il partagea dès lors ses loisirs entre la fumisterie et l'érudition, collaborant à intermédiaire des chercheurs^ travaillant au catalogue de la Bibliothèque nationale, posant sa candidature à TAcadémie, sollicitant du président de la République la place de bourreau en remplacement de M. Deibler.
Cet homme doit habiter un logis qui lui ressemble, un logis incohérent... M'y voici... Une porte bâtarde sur laquelle est clouée une carte de visite... Je sonne... l'huis s'entre-bâille... Une voix courtoise me souhaite la bienvenue. M. Lemice-Tcrrieux en personne est venu m'ouvrir, il me guide en ses appartements où règne une propreté méticuleuse. La bibliothèque est admirablement rangée, quelques bibelots sont disposés avec coquetterie sur la table, quelques estampes clouées au mur. Je puis me croire transporté chez une -vieille rentière de province; il n'y manque que le chat et le perroquet. Il frise la cinquantaine — ce qui est un âge assez avancé pour un émule de Cabrion. Il a le regard franc, les dents très blanches; il parle lentement, avec un léger accent alsacien; sa parole est parfois hésitante, surtout quand il exprime des idées générales; d'assez longs silences coupent ses discours. Sa tète change de caractère, selon qu'on la voit de face ou de côté. M. Lemice-Terrieux (soit dit sans l'offenser) a exactement le profil d'un chimpanzé. Peut-être existe-t-il un secret rapport entre son profil et son humeur. Il est un peu singe au moral comme au physique.
€ Ainsi c'est bien à M. Lemice-Terrieux que j'ai l'honneur de parler?... »
11 sourit... Et dans ce sourire je vois passer comme
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une lueur de douce ironie... Il semble médire : t Assurément, je suis le grand fumistç des temps modernes , et vous croyez, chétif, déchiffrer mes secrets? Vous n'en saurez que ce que je voudrai. Je suis impéné trahie comme le sphinx... > Nous nous regardons, un moment, sans parler. Ainsi deux adversaires se mesurent avant d'engager Tépée. Puis bruquement il s'écrie :
€ J'affirme, cher monsieur, qu'il n'y a pas au monde une plus vive jouissance que de se moquer du public ! »
Et il ajoute, sans se départir de son sang-froid :
€ Je suis indigné qu'on m'ait attribué la dépêche de Guillaume II relative à la mort de Jules Simon; c'est une détestable facétie... » Il continue de sourire, ce qui signifie en bon français : « Après tout, cela m'est indifférent. Vous en croirez ce qu'il vous plaira. »
Oui, M. Lemice-Terrieux est ravi de son sort; il n'en connaît pas de plus enviable. Entre nous, je le suppose un tantinet grisé par tout le bruit qui se fait autour de lui. On le discute, on le met en scène; le chroniqueur Willy lui a consacré un article de revue substantiel et documenté. Il n'en faut pas davantage pour exalter la vanité qui sommeille au fond de tout homme de lettres — eût-il été président à Chandernagor! M. Lemice-Terrieux est convaincu de l'utilité de sa mission sociale; il a la prétention d'être un philosophe et, sans qu'il y paraisse, un bienfaiteur de l'humanité. Il se flatte, sinon d'avoir inventé un genre, du moins de l'avoir porté à la dernière perfection. Et il voudrait qu'on le traitât avec moins de dédain. La mystification égale en noblesse les plus hautes manifestations de l'esprit; elle est une des formes de la critique. Jugez plutôt... Trois poètes ridicules postulent pour entrer à l'Académie. Lemice- Terrieux leur fait écrire, à tous trois, le même jour, une lettre, où ils déclarent se désister. Ne met-il pas en relief, parce moyen ingénieux, l'excès de leur infatuation? Et
que d'autres leçons il a données! Il a attribué au général Boulanger des paroles mémorables qui ont été traduites dans toutes les langues ; il a rédigé les mémoires de Bismarck et' pétri à son idée Pâme du chancelier ; il a transformé des avares en prodigues et s'est amusé des transes de la police en la lançant sur de fausses pistes, à seule fin d'aiguiser sa sagacité. Il tient entre ses doigts les fils qui font manœuvrer ces marionnettes; ils viennent se concentrer en cette mansarde du boulevard Saint-Michel. Il les agite à son gré. Il jette, du haut de son balcon, sur la cité, le mot qui allume les discordes et met aux prises les intérêts et les vanités. Et tandis que l'œuvre s'accomplit, l'auteur se frotte les mains et s'épanouit dans l'estime de soi-même. M. Lemice-Terrieux m'expose gravement ses théories.
€ Je satisfais de la sorte au besoin de mystère qui est en moi, et qui existe, je pense, chez tous les hommes. Accomplir un acte et ne point le révéler; ne l'avouer qu'à demi et laisser planer un doute ; garder à part soi un petit coin d'ombre où jamais nul regard ne pénétrera : cela est exquis* On m'a prêté beaucoup de facéties dont je ne suis pas coupable. Je n'ai point écrit le fameux billet par lequel M. Osiris attribuait cinquante mille francs au Salon du Champ de Mars. J'en ai désavoué la paternité; on n'a pas ajouté foi à mon démenti... Vous-même, en ce moment, vous ne savez pas au juste si je vous trompe où si je suis sincère. Et votre perplexité me rend heureux. Avouez que mon art est plus délicat que celui des Sapek et des Viviers. Ceux-ci pratiquaient la fumisterie en action; ils jouaient un rôle. Ils se livraient à la risée des foules. Moi, je demeure dans la coulisse. C'est par le verbe que j'agis sur elles!... »
Le plus beau jour de sa vie fut, pour M. Lemice- Terrieux, celui où l'une de s?s œuvres eut l'honneur
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d'être déposée sur le bureau de rAcadémie des sciences. La catastrophe de Saint-Mandé venait d'affoler Paris. Une brochure parut, encadrée de noir, intitulée « les Trains éperons, projet d'un dispositif aussi commode qu'infaillible pour prévenir tout accident de chemin de fer ». L'auteur dédiait son opuscule aux t mânes de sa chère tante, écrasée à Saint-Mandé », et proposait d'établir désormais en avant de chaque train un plan incliné muni de rails, partant du niveau de la voie et suivant le sommet de la locomotive et des wagons. Avec ce système, plus de collisions possibles. Les trains, au lieu de se heurter, passaient élégamment audessus les uns des autres, imitant dans leur allure le jeu du saut-de-mouton. Un grossier schéma accompagnait ce travail. Lemice-Terrieux s'était faufilé à la séance. Quand il vit son humble volume entre les mains de M. Joseph Bertrand, secrétaire perpétuel, il éprouva un grand saisissement. M. Bertrand le feuilleta d'un doigt distrait et prononça cette phrase : € Renvoyé à la commission des chemins de fer! » Lemice-Terrieux faillit mourir de joie : il venait de duper la plus illustre compagnie de l'univers! Napoléon ne fut pas plus heureux après avoir gagné la bataille d'Austerlitz!...
Comment s'exécutent les mystifications? Quelles sont les conditions où elles doivent s'accomplir, pour avoir leur plein effet? J'ai forcé Lemice-Terrieux, le poing sur la gorge, à me dévoiler ses procédés. Me voyant déterminé à la violence, il s'est exécuté de bonne grâce. Il m'a confié que le bon fumiste devait être un excellent psychologue, choisir le moment favorable et tâterle pouls de l'opinion avant de lancer son brûlot. Pour qu'une mystification réussisse, il faut qu'elle soit mûre, qu'elle soit dans Vair, que le public l'attende inconsciemment, qu'elle réponde à un état d'âme général.
€ Plusieurs de celles que j'ai tentées ont fait long feu, parce que j'avais commis des erreurs de diagnostic . Un jour , j'ai déclaré que j'inspirais M"« Couédon et que cette voyante était mon élève. Ce bruit fallacieux est tombé de lui-même. Le peuple, épris de merveilleux, préférait croire à l'intervention de l'ange Gabriel. Au contraire, pour Boulanger, j'ai deviné juste. 11 avait énervé et fatigué les trente-huit millions de Français. Ils accueillirent avec empressement les inepties prudhommesques que je mettais sous sa plume. On était enchanté de trouver un prétexte de se € payer la tète du brav' général »...
Pour ce qui est des moyens matériels d'exécution, ils sont innombrables. Il en est de prompts et il en est de sournois, qui éclatent brusquement ou qui cheminent sous terre. Tous les véhicules sont susceptibles d'être employés selon les cas, la poste, le télégraphe, le pigeon voyageur, l'aréostat, ou même la parole humaine. Une rumeur, adroitement semée et volant de bouche en bouche, arrive à son but. La lettre est excellente; la dépèche vaut mieux, car il est difficile d'en contrôler la provenance. Quelquefois, le mystificateur élabore son plan durant des mois, d'autres fois il le réalise sur l'heure. On se rappelle la fausse lettre de M. Lacaussade, envoyée à M. Jules Lemaître. M. Lemice-Terrieux n'en était pas l'auteur, mais il résolut de s'en emparer; il envoya sans tarder un petit bleu au critique qui l'accuellit avec un soupçon d'impatience et une longue épître qu'il reproduisit dans son feuilleton. Au bout de huit jours, l'affaire était si bien embrouillée qu'on ne pouvait plus s'y reconnaître ni distinguer le vrai du faux Lacaussade, ce qui était de Lemice-Terrieux et de cet autre fumiste, dont l'état civil ne sera jamais sans doute établi.. Mais admirez l'adresse du scélérat. Il eut soin d'expédier sa missive au dernier moment, pour que l'esprit subtil
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de M. Jules Lemaître n'eût pas le loisir de flairer la supercherie. C'est là une précaution essentielle. La victime ne doit pas avoir le temps de se ressaisir. Lorsque les secrétaires de rédaction sont dans le feu de la mise en page, leur méfiance naturelle est endormie, ils hésitent et se décident, n'ayant pas des moyens immédiats d'investigation. Ajoutons que leur scepticisme, mis en éveil par tant de déconvenues, est devenu intraitable et qu'ils se laissent difficilement tron^per.
« Après l'incident Jules Simon, me dit M. Lemice- Terrieui, il n'y a rien à frire, pendant au moins six semaines... Mais patience! patience! En attendant de rentrer dans la vie active, je range mes paperasses. »
Il est allé chercher un gros registre où sont collés et classés les nombreux articles qui lui furent dédiés. Il soigne sa gloire. Cet homme qui aime le mystère ne hait pas la publicité. Et ainsi n'échappe-t-il pas au ridicule qu'il épanche sur ses contemporains. Il accorde à une besogne stérile et qui peut être en certains cas malfaisante, une importance démesurée. Tandis que je parcours ses cahiers, son éternel sourire me poursuit.
« Vous trouvez que le but auquel je m'attache n'est pas en proportion de l'effort que je m'impose? Vous êtes étonné que j'éprouve tant de satisfaction à vivre dans le mensonge! Mais, songez-y, le mensonge nous entoure... Le passé, le présent ne sont qu'illusion. Les événements les plus proches de nous sont enveloppés de nuages. On n'est pas d'accord sur la mort de Gambetta, sur la maladie de Napoléon III. Il est reconnu que les mots attribués aux rois, aux princes, aux grands capitaines sont pour la plupart apocryphes. Il est douteux que François P"^ et Henri IV aient prononcé les paroles qu'on leur prête. Donc, cher monsieur, ne m'accusez pas d'imposture. En créant des légendes, je fais de l'histoire à ma façon. Telle
de mes inventions d'aujourd'hui sera la vcrilé de demain... »
M. Lemice-Terrieux s'est échauffé; son œil noir a dardé des étincelles; mais cette flamme s'éteint. Il retombe dans son flegme.
« Au reste, je suis un peu fatigué de ce métier. J'attends, pour me retirer, qu'un autre Lemice-Terrieux, plus malin que moi, amuse la galerie à mes dépens. Je n'ai encore été mystifié par personne. N'estce pas inconcevable? »
M. le conservateur du Père-Lachaise m'a reçu dans son cabinet encombré de paperasses. C'est un digne vieillard jovial et décoré. Il compte trente années de loyaux services; il se trouvait déjà au cimetière, comme gardien, lors de la guerre et de la Commune. Il a assisté aux sinistres événements de 1871; il manqua d'être fusillé par les fédérés qui n'aimaient pas les fonctionnaires, fussent-ils d'humble extraction et d'importance modeste. Aujourd'hui M. le conservateur jouit en paix de sa situation élevée; il est à l'abri des révolutions; il parle avec sérénité des orages qui agitèrent sa vie. C'est un philosophe. Il a, d'ailleurs, de quoi se distraire. S'il voit entrer beaucoup de morts au Père- Lachaise, il y voit entrer beaucoup plus de vivants, et ceux-ci lui donnent la comédie.
« Oui, monsieur, il s'en passe de drôles dans mon bureau! >
Il a posé sa plume sur l'énorme registre où sont consignés les actes d'inhumation. Il s'est calé sur la moleskine de son fauteuil : il a fixé sur moi ses bons yeux rieurs. Et j'ai compris qu'il allait me faire d'importantes révélations.
Et d'abord il n*est pas satisfait des journalistes. Oh! ces journalistes! Ce sont des gens charmants, mais dont rimagination bat la campagne. Ils ne savent qu'inventer pour amuser le public. Ils ont créé un tas de légendes qui re[)araissent régulièrement, la veille de la Toussaint, et qui sont un tissu d'extravagances. Ainsi la chasse aux lapins, Hn chroniqueur, à court de copie, s'avisa d'affirmer que les hauteurs du Père- Lachaise renfermaient une garenne et que les lapins se laissaient prendre au collet en venant brouter l'herbe des tombes. L'anecdote obtint un succès prodigieux; elle fut désormais acquise à l'histoire. En vain, envoya-ton des démentis aux gazettes; ils ne furent pas insérés. D'ailleurs, il plaisait à la foule de croire aux lapins; ces lapins lui semblaient spirituels. Et quand la foule s'est engouée d'une idée, elle n'en démord pas facilement. M. le conservateur voudrait bien que les lapins fussent massacrés une fois pour toutes et que l'on cessât de s'en occuper. Et de même, la princesse russe lui cause de cruels tourments... Je suis obligé d'avouer à M. le conservateur que je n'ai jamais ouï parler de cette princesse. Il est stupéfait de mon ignorance.
€ Comment! Vous ne connaissez pas la princesse russe 1 >
Elle naquit, voilà quelques années, à la troisième page d'un journal boulevardier. On y racontait, en termes mystérieux, dans le style amphigourique des romans-feuilletons, qu'une grande dame moscovite, immensément riche, s'était fait enterrer au Père- Lachaise. On décrivait son monument, une colonne, surmontée d'un dôme polychrome, et sa chapelle dallée de marbres précieux, et son cercueil en cristal de roche. On ajoutait que la princesse avait déposé son testament chez un notaire de Paris et qu'elle léguait la totalité de sa fortune (environ deux millions de
roubles) à la personne de bonne volonté qui consentirait, pendant trois cent soixante-cinq jours et trois cent soixante-six nuits, à s'enfermer auprès de son corps dans la solitude du caveau, et à ne s'en éloigner sous aucun prétexte. La princesse désirait être veillée sans interruption; elle ne s'opposait pas à ce que l'on fît à côté d'elle plantureuse ch^re, à ce qu'on lût des livres amusants. Mais il ne fallait point la quitter d'une seconde. Elle mettait cette condition expresse à ses libéralités. Cette fable, renouvelée de Shéhérazade» fut reproduite un peu partout, en France, en Europe, en Amérique. Eh bien! le croiriez-vous? M. le conservateur a reçu des milliers de lettres lui demandant des renseignements sur la féerique princesse, et s'inquiétant des conditions à remplir pour devenir son héritière. Et l'on continue de lui écrire. Ce matin encore, le courrier lui a apporté deux missives extraordinairement naïves. L'une arrive de Londres, l'autre d'une ville de France. Je ne résiste pas au plaisir de reproduire cette dernière, en respectant l'orthographe et en supprimant la signature :
Monsieur,
Je vous prirai de bien vouloir me renseigner. Je me suis laissée dire qu'il exister un tombeau d'une princesse au cinietier du père lachaise que cette princesse aurai demander sois avant de mourire ou par testamant d'être veillée pendant une année moyennant une forte prime que déjà plusieures personne aurai essayé sans réussire. Je vous serai très obligée de bien vouloir me renseigner et si la chose est réelle de me dire quelle est lintallation pour la personne qui passerai une année dans ce tombeau et quelle sexe. Je vous prie de mexcuser je joint un tembre pour la reponce et vous remercie davance.
Recevez Monsieur mes salutation.
La crédulité humaine n'a pas de limites et les mystificateurs auraient tort de se gêner.
€ Pourtant, a ajouté Taimable vieillard, les journalistes ont tort de se mettre la cervelle à la torture. La réalité dépasse de cent coudées leurs plus mirifiques combinaisons. Ah ! si l'un de vous pouvait écouter ce qui se dit, ici même, derrière ces guichets, d'un bout de l'année à l'autre i Positivement, c'est à se tordre! »
Sans trahir le secret professionnel, sans prononcer aucun nom, M. le conservateur a bien voulu m'entr'ouvrir ces secrets d'outre-tombe. Il a lâché la bride à ses souvenirs. Durant une heure, j'ai vu se dérouler la sarabande des oncles, des neveux, des gendres, des belles-mères, des maris consolés, des veuves consolables, la farce des hypocrisies et des cynismes, ayant pour fondement immuable la triste question d'argent. J'ai noté des traits de nature qui eussent fait la joie de Molière. L'autre hiver, un bourgeois de Paris, partisan de la crémation, amène sa chère moitié pour être incinérée et s'aperçoit qu'il a oublié de faire emplette d'une urne, t Vous en trouverez à deux pas d'ici, à l'entrée du cimetière, lui dit-on. Courez vite et revenez! » Le brave homme s'en va tout grelottant dans son habit noir (il gelait à pierre fendre). Il « rapplique », au bout d'un quart d'heure, le nez violet, les dents claquant de froid. En pénétrant dans le monument, il sent la bienfaisante chaleur qui rayonne autour du fourneau incandescent. Et ma foi il n'y résiste pas. « Ne pourrais-je me chauffer un peu? » demande-t-il d'une voix timide. On le laisse entrer, il s'approche de l'ardent foyer à l'intérieur duquel rôtit son épouse; son visage se détend, une douce béatitude s'y reflète, et il s'écrie, en se dégourdissant les mains à la flamme :
€ C'est bon tout de même!! »
Autre scène, formant la contre-partie. Monsieur flambe dans le four. Madame, abîmée dans les larmes, attend que l'opération soit terminée. Elle témoigne le désir d'apercevoir une dernière fois les dépouilles
de celui qu'elle a perdu. On lui montre sur la loile d'amiante le résidu de la combustion. Et en apercevant cette poudre blanche comme neige, elle ne peut s'empêcher de laisser voir son admiration. Un mot malheureux lui échappe :
« Curieux 'Curieux! C'est vraiment un beau produit. » Elle voudrait ressaisir cette parole. Il est trop tard. Le frère du défunt lui a jeté un regard foudroyant. Voilà la guerre allumée dans la famille! Les haines intestines, les rivalités d'intérêt ou de sentiment n'éclatent nulle part avec plus de violence qu'à l'endroit même où elles devraient s'éteindre, dans la cité de la mort, autour des croix pacificatrices. M. le conservateur du Père-Lachaise est blasé sur ce chapitre. Rien ne l'étonné plus. Lorsqu'une dame vient lui demander l'autorisation de faire changer la serrure d'une chapelle, il sait ce que cela signifie. C'est une bellemère qui persécute sa bru ou c'est une bru qui taquine sa belle-mère. « Vous n'irez plus prier sur la tombe de mon fils, madame. — Qui m'en empêchera? — Je saurai bien prendre des mesures !» Il y a des mausolées où les clefs et les serrures ont été, de la sorte, enlevées et rétablies dix fois de suite. La rédaction des épitaphes est encore un excellent prétexte à dissentiments. Il suffit d'un adjectif sur lequel on n'est pas d'accord, pour déchaîner des tempêtes. Très souvent l'épitaphe est ridicule, parfois elle est injurieuse; dans les deux cas, l'administration y refuse son visa. Pas plus tard qu'hier, un notable commerçant du quartier des Halles, devenu veuf, demandait l'autorisation de faire graver dans le marbre les deux vers connus :
Ci-gît ma femme! Ah! qu'elle est bien Pour son repos et pour le mien !
Il était ravi de ce distique et ne comprenait pas les objections qu'on lui opposait
«Je vous assure que ma femme en rirait loutcorame moi. Elle était très gaie! »
A bout d'arguments, il proposa de remplacer la poésie par la prose et d'inscrire sur la tombe cette simple phrase :