AU MORAL
Quand on pénètre au dedans (si j'ose m'exprimer ainsi), on est tout d'abord désorienté. En vain cher-
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che-t-oii à analyser les passions qui constituent rame de l'esthète. Qu'aime-t-il?Que n'aime-t-ilpas? Il n'aime \j rien ni personne. Mais il € méprise » avec délices. Ses haines sont sincères, si toutes ses admirations ne le sont point... Peut-être ne goûte-t-il qu'à demi, malgré les applaudissements dont il les salue, les vers de M. Stéphane Mallarmé et certains ouvrages de M. Mœterlinck, mais il déteste avec volupté M. Jules Lemaître, M. Emile Zola, M. Paul Bourget et en général les écrivains qui sont arrivés à la gloire ; il se hérisse en frôlant M. Sarcey et compare gracieusement M. Goppée à un marchand de denrées coloniales... En peinture, il n'admet que Rossetti et Burne Jones, en poésie que Swinburne; les seules fleurs qui lui plaisent sont le tournesol et l'hortensia; il n'agrée que les meubles contemporains de la reine Anne et que les bronzes japonais; encore exige-t-il que ceux-ci soient âgés de deux mille ans... D'où vient l'esthète? En quel milieu pousse-t-il? C'est le plus souvent un fils de famille, né de souche bourgeoise, et qui a été touché par la grâce, en voyant passer dans la rue M. Alcanter de Brahm ou M. Julien Leclercq... M. Alcanter de Brahm se plaît à se revêtir d'un costume qui offre ceci de particulier qu'il est orné d'une quantité prodigieuse de boutons, boutons sur les manches, boutons sur le torse, boutons sur la couture de la culotte, boutons au chapeau.... Cet habillement, copié sur l'enseigne fameuse du Chocolat du Planteur, a valu à M. Alcanter de Brahm une grande renommée et a opéré de nombreuses conversions. L'esthète néophyte, qui se modèle sur M. Alcanter de Brahm, renonce aux innocents plaisirs de son âge, il ne met plus les pieds à l'Ambigu, ni aux Variétés, ni même aux Folies-Bergère; il vide des chopes mystiques dans les brasseries montmartroises et communique, une fois par an, au Mercure de France, aux Entretiens politiques ou à telle autre revue d'avant-
garde quelques morceaux littéraires distillés au compte-goutte... J'ai dit que l'esthète devait avoir le teint pâle et porter une chevelure éparse et mérovingienne. La longueur des cheveux est le fruit de 1* volonté unie à la patience; la pâleur S'obtient moins aisément. On a vu des esthètes débarquant de province avec des joues fraîches et rondes, des couleurs de pommes d'api. Peu à peu, cet éclat printanier s'est fondu, les joues se sont creusées, le front s'est chargé de mélancolie, l'œil est devenu fiévreux, le corps diaphane. Nous concluons de ces phénomènes que les esthètes possèdent un merveilleux secret pour maigrir. Ils devraient bien le confier à M'^® X..., de la Comédie-Française.
ESTHETIC WOMEN
Ce secret n'est pas l'amour... L'esthète prise modérément le commerce des femmes; il le dédaigne, et préfère choisir, parmi les autres esthètes, un compagnon, dans le sein duquel il s'épanche et qui devient l'intime confident de ses pensées. Et cependant il y a des femmes esthètes... Elles sont jeunes, pour la plupart. Les femmes se retirent de l'esthétisme en prenant de l'âge, et j'ai rarement aperçu des esthètes douairières. Les cheveux ayant, en matière esthétique, une importance considérable, c'est aux cheveux qu'on les reconnaît. Elles les portent tressés en deux nattes et remplacent le banal et bourgeois chapeau à plumes par le bonnet vénitien, en velours noir, rehaussé de perles... Une jupe hiératique, tombant droit sur des souliers à la poulaine, un corsage sévèrement froncé, recouvert de point de Flandre, une fleur de lis ou une touffe de chrysanthèmes : la petite esthète trottine en cet équipage aux environs du Moulin de la Galette. Elle gagne, comme elle peut et où elle peut, le grain
de mil nécessaire à sa subsistance. Si elle est jolie, elle pose dans les ateliers ; si elle est bonne fille, elle trouve des amis qui partagent avec elle leurs picotins. Gentille cigale, inoiïensive, désintéressée, affublée de nippes moins ordinaires que la robe grise de Mimî, mais gardant, malgré tout, sous ses oripeaux prétentieux, un cœur de grisette...
UNE SOIRÉE A < l'OEUVRE »
La rue est toute grouillante. Cinq ou six cents personnes se pressent devant les portes du théâtre. Des mondaines, des actrices, des critiques importants, des soiristes ventripotents, des courriéristes encombrants et des avant-premiéristes troublants (ô les complications de la presse théâtrale !) devisent plus ou moins joyeusement, en attendant l'heure où les chandelles seront allumées. Elles ne flambent pas encore! Il n'est que neuf heures et quart, le spectacle est annoncé pour huit heures précises. Ne faut-il pas que le public achète les délices qui lui sont promises? Il les savourera d'autant plus qu'il les aura longtemps attendues... D'ailleurs, s'il se permettait de murmurer, les esthètes se chargeraient de lui imposer silence. Car ils sont là, fermes à leur poste ; abrités sous leurs rembrandts, ils dardent des yeux féroces sur ce tas de ruminants, de philistins, de marsupiaux que M. Lugné-PoC, on ne sait pourquoi, convie à ses solennités symboliques. Et sans doute il vaudrait mieux que ces fêtes se célébrassent entre initiés, mais les marsupiaux collaborent à d'importantes gazettes ; et M. Lugné-Poê, qui accomplit, dans l'intérêt exclusif de l'art, d'énormes efforts, ne trouve pas mauvais que la foule imbécile en soit informée.
La sonnette tinte; les fauteuils se garnissent. L'obs^ curité se fait dans la salle; cela indique que la repré-
sentation va commencer. On entrevoit des ombres folâtres ; les tresses se mêlent aux chapeaux de feutre. Ce sont les esthètes, mâles et femelles, qui gagnent en toute hâte leurs strapontins...' La nuit devient plus épaisse; on frappe les trois coups. Nous allons entendre un drame très ancien, antérieur à Shakespeare, le chef-d'œuvre d'un poète qui fut célèbre par ses mauvaises mœurs et dont la conduite scandalisa la fin du xvo siècle. Ce grand homme mérite d'être réhabilité. Un de nos confrères, très savant et qui s'est rafraîchi la mémoire en consultant son Larousse, nous a annoncé tout à l'heure dans les couloirs que le troisième acte renfermait un épisode très suggestif: < Vous verrez, nous a-t-il dit, la scène du Sénateur ». Et nous attendons la scène du Sénateur. Notre curiosité n'est pas déçue. La scène du Sénateur est, ma foi, fort savoureuse. Ce sénateur, qui rugit de concupiscence aux pieds d'une courtisane et qui imite pour lui plaire l'aboiement d'un chien {ouah! ouah!) et qui aspire à recevoir, de sa blanche main, des coups de fouet et qui bave et bégaie des mots d'amour et qui incline vers elle sa tête tremblante que guette l'apoplexie — éveille plutôt des idées pénibles. L'auditoire est diversement impressionné. Les uns s'amusent, les autres murmurent. Les esthètes jugent que le moment est venu de manifester leur enthousiasme. Ils se lèvent, hagards, aussi ardents que le sénateur, quoique pour d'autres motifs, ils lèvent les bras en l'air, applaudissent avec frénésie ; ils invectivent les bourgeois épais qui ne saisissent pas ces beautés. Et trois fois le rideau se lève et le sénateur et la courtisane reparaissent tendrement unis, le sourire aux lèvres, réconciliés en cette commune apothéose... Les esthètes ont fait leur devoir. Ils ont bien mérité de M. Lugné-Poë et de la littérature....
Ces incidents nous ont conduit à une heure du
matin. Quelques spectateurs se retirent; les esthètes abandonnent leurs strapontins incommodes et envahissent les places devenues libres... Le balcon se hérisse de crinières romantiques et de bonnets à la mode de Venise. On salue cordialement leur apparition, et l'on acclame surtout une jeune dogaresse de mine avenante. Et pour lui bien montrer l'admiration qu'elle excite et les convoitises que déchaîne sa beauté, quelques philistins facétieux, se souvenant du vieux sénateur, imitent l'aboiement du chien, en lui lançant des regards énamourés : « Ouah ! ouah ! oh, viens ! je t'adore! Ouah! ouah! » La dogaresse s'incline et ne semble pas autrement émue de ces hommages, auxquels je suppose qu'elle doit être habituée...
A deux heures moins un quart, la cérémonie est terminée... Les esthètes, bras dessus, bras dessous, regagnent les hauteurs cythéréennes de la place Blanche, et ils échangent leurs confidences en vers, en prose, en grec, en latin, en français du < quatorzième » et quelquefois en anglais — dans la langue d'Oscar Wilde.