‹ Portraits intimes (volume 5)Chapitre 37 sur 37 · QUE DEVIENNENT LES ESTHÈTES · texte numérisé non relu

QUE DEVIENNENT LES ESTHÈTES

Les uns achètent en province des études de notaire et s'abonnent à la Rexme des Deux Mondes, ou bien ils se font nommer receveurs des postes et télégraphes. D autres, en petit nombre, réussissent dans les lettres et sont traités de < pompiers » par ceux du < dernier bateau ». Il y en a qui fondent des brasseries moyenâgeuses; il y en a qui meurent à Thôpital. C'est la plus noble fin pour un esthète.

Lorsqu'on entre, par la rue de Seine, dans le pavillon du palais de Tlnstitut, où M. Ferdinand Fabre, ancien conservateur de la bibliothèque Mazarine, a son logement, il semble qu'on soit transporté très loin de Paris, en quelque vieil hôtel d'une vieille cité provinciale. L'édifice est d'aspect élégant et triste. Un escalier de pierre, large, froid et sonore; une porte encadrée dans de sombres boiseries. Nous sommes arrivé. Le romancier nous reçoit avec beaucoup d'affabilité; il ne quitte plus guère son cabinet de travail ; il y est retenu, depuis de longs mois, par un fâcheux rhumatisme qui rend ses jambes un peu paresseuses. Mais cet accident n'a point altéré la grâce de son humeur. Il est resté tel que nous l'avons connu autrefois. Il a gardé l'empreinte de la première éducation qu'il a reçue. Il y a dans sa voix, dans son discours, dans sa poignée de main, une certaine onction ecclésiastique dont on se sent d'abord pénétré. < Mon cher confrère ! mon très cher confrère! » Pourtant, l'expression du regard corrige cette impression. La volonté, Tentètement, une énergie inflexible se peignent en cet œil

noir, qui ne respire point précisément la douceur. € Ferdinand Fabre (me disait un de ses amis) ressemble aux curés' de son pays. Il est loyal et dur comme le roc des monts cévenols. » Ce curé est un lutteur et un soldat. En le voyant assis sur son fauteuil, le chef grisonnant, la moustache blanche taillée en brosse, j'ai cru apercevoir un de ces généraux que nous montrent les gravures populaires et qui fument la pipe au coin de Tâtre en racontant leurs campagnes, et dont l'âme est restée vaillante, si leur corps est affaibli. M. Fabre n'a pas fumé sa pipe, mais il m'a narré ses campagnes, c'est-à-dire les événements de sa vie d'homme de lettres.

€ Soyez le bienvenu. Mettez-vous là et causons de ce que vous voudrez, excepté, toutefois, de l'Académie !»

L'avouerai-je? Je n'ai pu me tenir d'effleurer cette question délicate. J'ai confirmé à M. Fabre le regret qu'avaient éprouvé ses admirateurs en apprenant son échec. Il m'a paru qu'il l'envisageait avec beaucoup de sérénité. A quelque chose malheur est bon. Cet échec lui a attiré des témoignages de sympathie qui lui ont été fort précieux. Les amis qu'il compte, parmi les Quarante, l'ont chaudement défendu. M. Jules Lemaître a prononcé, en sa faveur, une allocution extraordinairement éloquente et persuasive. Si le vote eût suivi, aussitôt après, il eût sans doute été favorable. Mais d'autres combinaisons sont intervenues. Une élection académique est une vraie pièce de théâtre. Entre l'exposition et le dénouement, il y a place pour des revirements imprévus. Et ce spectacle est curieux à contempler pour un philosophe. M. Fabre a reçu, à cette occasion, des visites dont quelques-unes l'ont touché et dont quelques autres l'ont diverti. Un jour (ce n'est pas de lui que je tiens l'historiette), un des membres de l'illustre compagnie — et non des moin-

dres — vient prendre des nouvelles de sa santé. On s'entretient de la prochaine élection : < Mon cher Fabre, voilà vingt ans, au moins, que vous devriez être des nôtres. — Trop honnête, en vérité. — Je ne me pardonne pas d'appartenir à l'Académie, lorsque vous n'en êtes point... .» M. Fabre, pénétré de gratitude pour tant de courtoisie, se confond en remerciements. Mais son visiteur ajoute, avec un soupir : c Je suis bien malheureux de ne pouvoir déposer votre nom dans l'urne. Hélas! vous comprenez! je dois suivre mon parti!... » Toujours la fatale discipline!

€ Que voulez-vous, m'a dit l'illustre romancier, j'ai toujours été un solitaire. Je n'ai vécu que pour mon œuvre et sans me préoccuper d'écrire des livres aimables. Je crois bien que les femmes ne sont pas pour moi. Mon abbé Tigrane ne leur plaît qu'à demi. Elles le trouvent trop rude. >

Il s'exprime sans amertume, non sans une légère mélancolie. Peut-être eût-il goûté, tout comme un autre, l'enivrement des succès mondains. Mais sa part est assez belle. Et il a de quoi se consoler.

Le voici sur la pente des souvenirs. Il se reporte à l'époque de ses débuts, à cette période d'enthousiasme et de misère, où il s'épuisait obscurément à monter à l'assaut de la renommée. Il en consignera les péripéties dans un second volume de mémoires qu'il compte publier prochainement. Et ce ne sera pas son récit le moins pathétique. Il sortait du grand séminaire où il s'était douloureusement débattu contre sa vocation chancelante; il avait enfin reconquis sa liberté. L'âme meurtrie par ces orages, il regagna sa petite ville de Bédarieux. Il n'y trouva pas le repos qu'il souhaitait. Sa famille, très dévote, blâmait sa rébellion; il se sentit comme étranger, au milieu des siens. On lui lit, en apparence, bon accueil, mais le cœur n'y était pas. Il lisait la défiance, l'hostilité, dans la froide politesse

de ses camarades d'enfance. Ils n'étaient pas loin de considérer comme un renégat ce jeune homme, dont le seul tort avait été d'être trop sincère. Ses tantes, même, ses dignes tantes qui lui faisaient de si bonnes tartines quand il apprenait le latin à la cure de Camplong, chez le vénérable abbé Pulcran, priaient pour ce pécheur égaré et versaient des pleurs sur leurs illusions perdues. Il voyait l'opinion qu'on avait de lui et cette sensation lui était étrangement douloureuse. Pour s'y dérober, il fuyait ses semblables, il cherchait dans les campagnes, dans les forêts et sur les monts sauvages, des endroits écartés où il pût cuver, tout à l'aise, son chagrin. De graves sujets de méditation s'imposaient à lui. Qu'allait-il devenir? Quelle carrière embrasserait-il? Une voie s'offrait, très simple : succéder à son père, végéter comme architecte dans une méchante sous-préfecture. Il avait conscience de valoir mieux que cela. De sourdes velléités de gloire le tourmentaient. Il épanchait ses tristesses dans des strophes harmonieuses, composées à l'imitation de Lamartine. Il en lut quelques-unes à l'un de ses voisins, qu'il savait de bon conseil.

« Allez donc à Paris, lui dit-il. Vous ferez fortune dans les lettres. »

Cet avis répondait aux désirs intimes de notre exséminariste. Il s'en ouvrit à son brave homme de père qui chercha vainement à le détourner de ce dessein. L'y voyant résolu, il voulut accompagner ses premiers pas dans la « moderne Babylone ».

< Paris, ça me connaît, mon fils. J'y suis venu du temps de l'empereur, avant les Cent-Jours. Je te servirai de guide. »

L'honorable architecte de Bédarieux mit sa plus fraîche redingote, garnit son gousset d'écus neufs, n'oublia pas d'emporter le parapluie de cotonnade bleue qui ne le quittait jamais. Et tous deux, par un

beau soir de 1849, débarquèrent dans la capitale. Ils descendirent rue Joquelet, à Thôtel Walter-Scott, maison de confismce et très raisonnable quant aux prix. Les premières journées furent employées à admirer les splendeurs parisiennes. Le père, le fils et le parapluie de cotonnade se levaient à l'aube. Et Ton s'en allait, droit devant soi, bayant aux corneilles. En passant devant le pavillon de Marsan, près du Louvre, le vieil larchitecte s'épanouit : c Regarde bien ce monument. J'ai travaillé à le bâtir. Napoléon en personne visita notre chantier. Et même il n'avait pas l'air satisfait, trouvant que la besogne ne marchait pas assez vite! »

Il fallut se séparer. M. Fabre, le père, retourna dans ses Cévennes. Ferdinand demeura seul dans sa petite chambre de l'hôtel Walter-Scott. On lui avait remis des lettres pour quelques étudiants de son âge qui habitaient le quartier latin. Il essaya de se lier avec eux. Il poussa la déférence jusqu'à leur déclamer des fragments de ses Larmes, recueil élégiaque qui n'a pas été imprimé. Ils commentèrent ces chants avec une ironie qui frisait l'impertinence. Ferdinand Fabre en fut ulcéré ; il conçut une profonde horreur des cénacles et des cafés littéraires de la rive gauche. Et en regagnant son logis, après ce fâcheux essai, il se promit de lutter seul contre tous et de ne rien devoir désormais qu'à son effort personnel.

Alors, pendant douze ans, de 1849 à 1862, date où parut son premier livre, les Courbezon, Ferdinand Fabre s'appliqua à un labeur- obstiné. Il assistait aux cours publics; il comblait les lacunes de son instruction; il réapprenait le latin, le grec, la physiologie; il avait une soif extraordinaire d'élargir ses connaissances. Il vivotait avec la modeste pension que lui servaient ses parents. Il s'accommodait du brouet de Flicoteaux; encore s'en abstenait-il aux fins de mois,

qui étaient trop besogneuses. Un prêtre de Saint-Sulpice, qui s'intéressait à lui, lui disait de temps à autre :

c Mon fils, vous dépérissez. Vous avez besoin d'être nourri d'un autre pain que du pain de la science. Je sais une famille qui est à la recherche d'un précepteur. Allez vous offrir. Vous y serez traité comme l'enfant de la maison. Et la cuisine y est excellente. »

C'est ainsi que Ferdinand Fabre fut initié aux mœurs du grand monde. Il revenait, gras et fleuri, de ces vacances pédagogiques et s'enfermait de nouveau dans sa chambrette. Il essaya de pousser une pointe vers le journalisme ; Villemessant l'en découragea. Le Figaro lui avait pris un roman en feuilleton. Lorsqu'il se présenta à la caisse, Villemessant lui cria brutalement : < On va vous payer, mais n'y revenez plus!.. » 11 prisait médiocrement le talent sévère et la gaucherie d'allures de l'écrivain cévenol. Celui-ci comprit qu'il ne devait compter, pour le tirer de l'ombre, que sur ses livres. 11 ne se trompait point. La publication des Courbezon le classa, de prime abord, au rang des maîtres...

Un demi-siècle s'est écoulé. M. Ferdinand Fabre a continué sa tâche. Il a grandi en aisance et en gloire. 11 n'habite plus l'hôtel Walter-Scott, il ne mange plus chez Flicoteaux. Mais il a conservé sa simplicité de mœurs. 11 a épousé une femme infiniment distinguée, qui l'assiste de son cœur et de son esprit. Il a passé sa vie dans un calme logis, plein de recueillement, ne s'interrompant d'écrire que pour écouter le chardonneret des Cévennes qui gazouillait sur sa fenêtre, devant la grand'cour de l'Institut. M. Fabre a conté dans Norine l'histoire de cet oiselet, venu du pays, et qui commençait à chanter, quand on l'interpellait dans le patois de Bédarieux. Ce n'est pas seulement dans la cage d'osier que chante le chardonneret symbolique, c'est dans le cerveau du romancier. A sa voix surgis^ sent des tableaux effacés, des images oubliées, le can-

dide Fulcran, Cathinelle, Julien Savignac et M. Jean, et la cueillette des cerises, et la messe de Noël, et cent autres épisodes qu'il a si gracieusement narrés. Nul auteur ne s'est analysé avec plus d'abondance et de franchise. Ses romans religieux et ses romans champêtres sont de fidèles miroirs où se reflète sa double physionomie d'homme d'Église et de campagnard. D'autres écrivains l'ont égalé comme paysagiste ; personne n'a si fortement pénétré l'âme du prêtre. Je lui ai demandé quelles circonstances avaient concouru à l'enfantement de son plus célèbre ouvrage, VAhbé Tigrane. Il m'a conté le roman de ce roman.

C'était après la guerre, en 1872, Marcelin cherchait des chroniqueurs pour sa Vie parisienne. M. Sarcey (qui fut dans cette circonstance l'Oncle de M. Ferdinand Fabre) lui proposa d'y publier quelques croquis du monde clérical. M. Fabre, à cette ouverture, fut un peu effaré.

c Qui? Moi? Collaborer à une feuille boulevardière?

— Que risquez -vous d'essayer, reprit Sarcey. Envoyez-moi un premier portrait. Mais ne dépassez pas cinq cents lignes. Et tâchez que ce soit gai ! »

Cette année-là, M. Ferdinand Fabre était invité à passer l'automne chez une pieuse châtelaine du département de l'Ariège. Il s'y rencontra avec un certain nombre d'ecclésiastiques, dont l'un, surtout, excita sa curiosité. Instruit et laborieux, il aspirait depuis longtemps à la mitre et se consumait d'ambition rentrée. Cette figure ravagée, dans le cadre austère de ce castel, où l'on vivait au milieu des robes noires — jupe de laine de la douairière et soutanes de ses hôtes —, ce type de moine inquiet lui parut digne d'être choisi pour modèle. 11 expédia à Sarcey, non pas une silhouette, mais un essai compact de vingt pages : « C'est un pitoyable article que vous m'avez envoyé, lui répondit le critique, mais c'est le commencement

d'un roman superbe. Achevez-le vite. > Ainsi naquit VAhbé Tigrane,

Ne croyez pas qu'il ait été improvisé en deux semaines comme les épopées judiciaires de Gaboriau. Pendant un an, l'abbé Tigrane tortura M. Fabre, au moins autant que M»"* de Roquebrun, sa victime. Il troublait son sommeil, il s'installait dans sa vie; il y avait entre eux une communion, une fusion complète. Tous les créateurs connaissent cette hantise du personnage créé, qui prend corps entre leurs doigts; ils en arrivent à un tel état d'excitation cérébrale qu'ils ne savent plus où commence la fiction, où flnit la réalité. Et cette fièvre fait tout ensemble leur supplice et leur délice...

M. Fabre est en verve. L'évocation de ces émotions lointaines le rajeunit. Un air d'allégresse brille sur son visage. Et, maintenant, il me parle de l'avenir, il m'expose ses projets. Il espère, avant de mourir, traiter un sujet qui le passionne, montrer la situation où se trouve réduit, dans la société moderne, l'homme qui a rompu violemment les liens qui l'attachaient à l'Église, le défroqué, l'éternel suspect, haï de ceux qu'il a quittés, repoussé par les autres, mêlé au flot des déclassés, traînant une existence vagabonde et misérable,

« Rien n'est plus terrible. Vous n'imaginez pas les confidences que j'ai recueillies. Ces gens-là sont des martyrs! »

Oui, M. Ferdinand Fabre a raison. Quand on a été prêtre, on le demeure éternellement; le pli sacerdotal ne s'efface plus.

« Mon cher confrère... »

Il a saisi ma main dans les siennes, et me la presse bénignement. Et il me semble que je prends congé du bon abbé Fulcran, curé de Camplong, — d'un bon abbé Fulcran, plein de politesse et de génie...

Je suis allé demander à la sœur, ou plutôt à la demisœur de Fridtjof Nansen, à M"^ Bolling, quelques souvenirs sur Tenfance et l'adolescence de son illustre frère. M"® Bolling, qui envoie au Salon, chaque année, des tableaux remarqués, est presque une parisienne. Elle vint chez nous à l'âge de quinze ans et ne nous a plus quittés qu'à de rares intervalles, pour se retremper au pays natal et y chercher des sujets d'inspiration. Elle occupe aux environs du bois de Boulogne un étroit logis, composé d'un petit appartement et d'un atelier. C'est là que je l'ai trouvée, entre son chevalet et une table couverte de photographies et de découpures de journaux. En arrivant je me suis cru transporté en pleine Norvège. Partout, aux murs de droite et de gauche, je n'aperçois que fjords aux eaux immobiles, montagnes bleues, tendres gazons se perdant dans la mer, cimes couvertes de neige, forêts de sapins. Ce sont quelques-unes des œuvres de M*^® Bolling et dont elle m'a fait les honneurs avec une modestie pleine de grâce. M"® Bolling n'est point régulièrement jolie, mais un grand charme émane de sa personne. Elle a les plus beaux yeux du monde, des yeux rêveurs et rieurs.

tout à la fois, profonds et limpides comme Tazur des cieux du Nord durant la saison d'été. A peine a-t-elle lu mon nom sur ma carte qu'elle me regarde d'un air moqueur.

< Vous aussi, vous venez m'arracher des confidences! Je ne puis rien dire du voyage de Fridtjof; je suis liée par un serment solennel ! »

Je sais l'humeur terrible des éditeurs de Nansen, qui sont gens processifs et férocement jaloux de leurs droits. Dieu me garde de provoquer leur courroux! Je rassure M"^ Bolling sur l'honnêteté de mes intentions. C'est du Nansen d'autrefois que je viens l'entretenir, du jeune Nansen qu'elle a connu, alors qu'ils jouaient ensemble dans la neige des jardins de Christiania.

€ Que ces choses sont déjà vieilles ! »

M"® Bolling s'exprime aisément en notre langue; elle s'est même assimilé les mots de l'argot boulevardier. Et l'accent dont elle les colore — le vieil accent du terroir norvégien — leur prête une saveur piquante.

« Avez-vous vu, me demanda-t-elle, la pièce de Bjœrnstierne Bjœrnson, Au delà des forces humainest Quel € coup de rasoir »! Je ne me suis jamais < rasée » comme ce soir- là ! »

Et certes, j'ai grand plaisir à entendre M"« Bolling juger les ouvrages dramatiques de Bjœnstierne Bjœrnson, mais je voudrais qu'elle abordât un autre terrain. Elle s'y décide enfin. Elle évoque le passé. Et soudain, mille particularités, mille anecdotes lui reviennent à l'esprit. Elle revoit son cher Fridtjof, son camarade d'enfance. Elle me le fait connaître. Et je pénètre en ce milieu de vertu familiale, où se forma le futur explorateur.

c Fridtjof a toujours été, dès le premier âge, audacieux et — comment dites-vous cela? — méditant... méditatif...

« Quand il se levait le malin, un intervalle considérable s'écoulait entre sa première et sa seconde chaussette. Il réfléchissait... A quoi? 11 eût été en peine de l'expliquer. On lui faisait honte de sa paresse. — t Ce € lambin ne sera bon à rien. » Le lambin avait pourtant des curiosités insatiables. Il fatiguait ses parents par ses éternels pourquoi. Il avait, dans le caractère, un besoin naturel de précision et ne s'accommodait point des notions superficielles. Un jour, il voit arriver à la maison une machine à coudre... Il la démonte pièce par pièce, au grand effroi de sa mère, et la remonte, après en avoir étudié le mécanisme. Une autre fois, il trouve au grenier une caisse de fusées et de pièces d'artifice; il veut les examiner de trop près et provoque une effroyable explosion. Ou bien il bourre jusqu'à la gueule un petit canon de bronze, qui éclate en mitrailles et manque de le tuer. En un mot, il pousse à l'extrême ce besoin qu'ont les gamins de casser leurs polichinelles pour savoir « ce qu'il y a dedans ». Et à cette soif d'apprendre se joignent de redoutables poussées d'énergie. Il a de violentes colères, suivies de retours affectueux. Il se bat avec un de ses camarades d'école nommé Karl. Le maître les sépare et les oblige, en manière de punition, à rester debout l'un devant l'autre, et à se fixer pendant dix minutes. Peu à peu leur fureur tombe et ils se tendent la main. Et Karl devient le meilleur ami de Fridtjof, comme Fridtjof le meilleur ami de Karl. Et tous deux se lancent en de folles équipées, qui leur sont inspirées le plus souvent par des sentiments généreux; ils se mêlent aux bagarres, ils volent comme Don Quichotte au secours de la veuve et de l'orphelin. Revenant du bal, une certaine nuit, ils entendent, dans une rue écartée, des cris d'effroi et aperçoivent deux femmes qui sont poursuivies par trois individus de mauvaise mine. Ils s'élancent, Fridtjof saisit un des assaillants

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et lui di'^charge sur la tète un énorme coup de poing ; mais le second maraudeur arrive à la rescousse. Karl est immobilisé par le troisième. Fridtjof se sent en péril. Mais il garde son sang-froid. Il écarte les revers de son pardessus, et montrant aux voleurs son habit constellé de décorations (c'étaient les accessoires du cotillon que Fridtjof venait de danser) il s'écrie avec autorité :

€ Ignorez-vous qui je suis? »

Les cambrioleurs, intimidés, se demandent si cet élégant jeune homme n'est pas un officier de Sa Majesté, ils lâchent prise. Et nos compagnons rentrent chez eux sans plus de dommage. Nansen avait été protégé, en cette occasion, par sa bonne étoile, comme il le fut toujours. Il a écrit lui-même quelque part : « A tous « les moments critiques de ma vie, j'ai trouvé une circ constance qui m'a montré la voie du salut. J'aurais < presque le droit de me croire prédestiné. »

Ces historiettes sont puériles, mais non tout à fait indifférentes. Il est curieux de voir les premiers pas des hommes qui ont accompli de vastes desseins. Les qualités dont ils ont fait preuve et qui leur ont assuré le succès, se sont formées chez eux lentement. Nansen n'aurait pas traversé le Grœnland et la banquise du Pôle, s'il n'avait eu, dès le début, l'esprit réfléchi, l'humeur entreprenante et un goût irrésistible pour les exercices physiques. Sa passion dominante fut le patinage. M"« Bolling ne peut se rappeler, sans en être égayée, les exploits de son Fridtjof. Il n'avait pas encore huit ans qu'il aspirait à posséder une paire de ces immenses patins que les Norvégiens nomment des skis. Mais sa bourse était trop maigre pour subvenir à cette dépense. Quand Fridtjof fut adolescent, il recevait de son père, pour ses menus plaisirs, quinze sous par mois. A huit ans, le diable logeait dans sa tirelire. Un obligeant voisin eut pitié de lui et lui offrit

pour Noël les skis souhaités... Quelle allégresse! Lorsque Nansen aperçut entre les bras de sa sœur le bienheureux paquet, il crut s'évanouir d'émotion. Et aussitôt commença pour lui une vie d'extrême fatigue et de ravissement. Il devint le plus habile patineur de la contrée. 11 s'assimila les plus subtils secrets de son art. Il apprit à escalader les pentes glacées, à sauter, dans des bonds gigantesques de 25 et 30 mètres, les précipices et les crevasses, et à s'arrêter net au milieu d'une course vertigineuse.

< Il nous causait des frayeurs extrêmes, m'a dit l'aimable M"® Bolling... Au plus fort de l'hiver, par 30 degrés de froid, il s'en allait et restait deux jours dans la montagne à vagabonder, couchant à la belle étoile ou dans des huttes de paysan, se nourrissant d'un morceau de pain... »

Je demande à M"« Bolling si elle n'était pas tentée de le suivre. Elle Ta suivie quelquefois. Elle a pratiqué le ski. Elle a aimé tous les sports. Celui qu'elle cultive de préférence, aujourd'hui, c'est le cyclisme. Elle me montre son pneu rangé dans un coin de l'atelier.

€ Je me trouvais en Norvège, l'été dernier, lorsque j'appris la prochaine arrivée de Fridtjof à Christiania. Je me hâtai de m'y rendre. J'avais 600 kilomètres à parcourir. J'en fis 400 en paquebot. Je dévorai les 200 derniers en deux jours, toute seule, sur ma machine , à travers l'immense pays désert. C'a été un voyage délicieux. Vous n'imaginez pas le bonheur qu'on éprouve à se trouver le matin, sur un pic de Scandinavie, éloigné de dix lieues du village le plus proche, et à écouter les voix du silence... »

Allons ! M"^ Bolling est bien la sœur de son frère.. On est, dans cette famille, sérieusement entraîné!...

€ Vous verrez Fridtjof ce soir, a ajouté M'^^ Bolling, vous serez étonné de sa simplicité et de sa douceur... *

J'ai vu le grand homme. Son traducteur, M. Ch.

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Rabot, qui est lui-même un explorateur de grand mérite, avait réuni en son honneur quelques amis. Vous pensez si Ton s'était disputé les invitations ! Quand je suis entré, \ansen, debout devant la cheminée du salon, recevait les félicitations d'une foule de messieurs décorés et de jeunes femmes décolletées. Il répondait à ces hommages par un bon sourire, qui montrait ses dents très blanches, et par un shake-hand où se retrouvait la vigueur du chasseur de phoques. Auprès de lui se tenait M™® Nansen. J'ai pu les examiner tout à mon aise. M°^ Nansen, qui nous a ravis en chantant de sa voix pure quelques mélodies de Grieg, est élégante, mais non pas à la façon de nos jolies parisiennes. Sa grâce n'est pas anémique et mièvre. Elle a le teint coloré ; un sang généreux circule sous sa peau fraîche. On devine en elle un foyer d'énergie, une volonté fortement tendue. Elle a donné les preuves de son courage, pendant les trois années d'angoisses qu'elle a subies. Nansen ne semble aucunement fatigué. Très grand, maigre et robuste; les cheveux blonds coupés court, le fi'ont large et bombé, la moustache fine, les joues roses, le menton obstiné, il ressemblerait assez aux Anglais vagabonds que Ton rencontre au musée du Louvre et sur la côte d'Azur, n'était l'extraordinaire expression de ses yeux.

L'œil de Nansen, c'est l'homme même. 11 est incroyablement mobile et reflète avec une égale franchise les sentiments les plus divers. 11 est tour à tour, et presque à la même minute, cordial, enjoué, préoccupé. Il est surtout pensif. M. Ch. Rabot avait organisé, pour distraire ses hôtes, un brillant concert. Tandis que Ville débitait ses chansonnettes, Yann Nibor ses couplets de matelots, tandis que le pianiste Zeldenrust faisait frémir l'ivoire sous ses mains passionnées, j'observais Fridtjof Nansen. De temps à autre, soit que son attention se fatiguât, soit qu'il s'abandonnât à d'autres

idées, son sourcil se fronçait, on eût dit que Fazur de sa prunelle s'élargissait et devenait plus sombre^ il semblait contempler un objet qui n'était pas, assurément, dans ce salon blanc et or, mais, bien loin, dans le rêve, dans le passé, dans l'avenir; et soudain, l'étrange fixité de ce regard évoquait les plaines désolées, les icebergs monstrueux, les dangers courus, la mort sans cesse affrontée. Nansen devait avoir de ces regards intérieurs, de ces graves silences, alors que couché dans son sac de peau de renne, échoué sur les névés de Vinlandsis, assailli par les bourrasques de neige, il songeait aux périls du lendemain, aux incertitudes du retour. Et, sous ce gentleman en habit noir, aux souliers vernis et à la chemise éblouissante, qui écoutait des refrains joyeux après avoir savouré des mets délicats, j'apercevais le rude compagnon couvert de fourrures, ainsi qu'un ours blanc, dévorant la viande crue des chiens de son attelage, buvant, pour se réchauffer, l'huile à graisser les chaussures, fraternisant avec d'immondes Esquimaux mangeurs de poux, et j'éprouvais cette admiration mêlée de surprise, qui vous domine, à l'aspect des êtres et des choses extraordinaires.

Retiré dans un coin, avec un savant de ma connaissance, nous échangions les impressions que nous suggérait ce spectacle. Il me dit :

€ Savez-vous pourquoi Nansen a réussi, là où tant d'autres ont échoué, pourquoi il a triomphé d'obstacles qui paraissaient invincibles? C'est que la conception de ses projets les plus vastes ne lui a pas fait perdre de vue les nécessités pratiques de l'exécution. Il a tout prévu. C'est l'homme du détail, et du petit détail. Il a tout examiné, tout contrôlé par lui-môme. Un clou mal planté, une lanière rompue, à la hauteur du 83" degré de latitude, sont autant de catastrophes. 11 n'est parti que lorsqu'il a été absolument sûr et de lui

et des autres, et de ce qu'ils emportaient. Les hommes de race latine sont incapables de cette longue contrainte. Ils bouillonnent. Ils veulent aller au but, en courant... »

Un compatriote de Nansen, qui nous écoutait, reprit :

« Oui, la patience est une de nos vertus. Mais nous en avons une autre.

— Laquelle?

— Deux Norvégiens peuvent demeurer face à face, pendant trois ans, sur un même îlot de glace, sans se haïr. Et il n'y a que les hommes de chez nous qui soient capables de supporter cette épreuve... »

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