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Il était neuf heures du soir quand je me présentai chez notre spirituel confrère M. Henri Lavedan. II m'attendait au coin de son feu, comme un bon ouvrier qui se repose, sa journée finie, et reprend des forces en vue du labeur du lendemain. Je ne voulus pas, en l'interrogeant, ajouter à ses fatigues; je crus, au contraire, l'en délasser en lui demandant quelques particularités sur son enfance, sa jeunesse et ses débuts littéraires. Il est intéressant de connaître les circonstances qui contribuent à former le tempérament des écrivains célèbres. Le peintre de Viveurs s'est prêté de fort bonne grâce à cette investigation; il m'a semblé qu'il prenait un réel amusement à remuer ses vieux souvenirs; je n'ai pas éprouvé moins de plaisir à l'entendre... Un grand charme se dégage de l'entretien de M. Henri Lavedan. Sa parole est nette, colorée, toute en saillies; son regard, qui est naturellement rêveur et un peu mélancolique, devient, dès qu'il s'anime, extraordinairement malicieux; ses yeux,
POBTBAITS INTI.MES. 1
bridés à la chinoise, pétillent d'un feu diabolique; ils expriment un million de choses que la voix est impuissante à traduire. On y voit luire un terrible mépris de l'humanité. M. Henri Lavedan est le plus subtil et le plus redoutable des mandarins... Au demeurant, le meilleur fils du monde!...
Ses premières années s'écoulèrent dans une atmosphère de piété. Il avait été mis, pour commencer ses études, au petit séminaire de la Chapelle-Saint-Mesmin, que gouvernait l'autorité paternelle de Mf^"" Dupanloup. Il y éprouva des joies très douces, dont son cœur est encore remué. L'évêque d'Orléans habitait à proximité du collège un château qui avait appartenu à M"'' Raucourt et qui renfermait quelques vestiges de son ancienne propriétaire : des meubles et des tentures de style. M«'" Dupanloup ne soupçonnait pas le prix de ces colifichets, il les vendit au bénéfice des pauvres et fut très étonné, quand un marchand de Paris lui offrit 10 000 francs du bureau de l'illustre tragédienne. Il partageait son temps entre ses travaux administratifs et académiques et le gouvernement spirituel du petit troupeau de Saint-Mesmin, s'occupant d'assurer le bonheur de ces chers nourrissons et de les façonner aux vertus évangéliques. Ils étaient effectivement fort heureux. Ils avaient, à leur disposition, un vaste parc, des bois, des prés, des rocs sauvages qu'ils transformaient en autels, le jour de la Fèle-Dieu, en les parant de fleurs et de feuillages. Henri Lavedan, qui est attaché à sa province de l'Orléanais et qui y passe ses vacances, eut dernièrement la curiosité de revoir ces lieux, demeurés si vivants dans sa mémoire.
« Le concierge voulait m'empccher d'entrer. Je lui criai : « Je suis un ancien élève! » Et je courus comme un voleur au fond du jardin. Rien n'y était chaijgé. Je retrouvai mes bouquets d'arbres, mes rochers, mes
prairies. Et je fus ému; et pendant quelques minutes, j'eus le sentiment que trente années étaient effacées de ma vie et que je redevenais le petit garçon très pur que j'étais alors »...
Mk"" Dupanloup, qui avait une affection particulière pour le jeune Lavedan, comptait le garder parmi ses ouailles. Et le jeune Lavedan n'eût pas mieux demandé que de demeurer sous les ombrages de Saint-Mesmin. Mais des catastrophes se préparaient qui allaient l'arracher à cette retraite. On était à la fin de l'empire. Le comte Léon Lavedan revint à Paris et plaça son fils à l'école Bossuet, une institution ecclésiastique de la rue d'Assas. La guerre de 1870 fut déclarée. M. Léon Lavedan qui avait assumé la lourde charge de publier le journal le Français, resta le plus longtemps possible dans la capitale menacée, puis il se réfugia à Tours et à Bordeaux, suivant les vicissitudes du gouvernement. 11 emmena les siens avec lui. Et pendant six mois, Henri Lavedan fut le témoin de scènes navrantes et tragiques, qui laissèrent sur ce cerveau de dix ans une empreinte ineffaçable...
• A Tours, c'est une pauvre chambre d'hôtel, triste et nue. Sous la lumière de la lampe, mon père lit des dépêches. Au dehors, j'écoute leS sonneries du clairon et les roulements des voitures d'ambulance... Autre tableau... La gare pleine de blessés, le train pris d'assaut. Je grelotte sous mon manteau et, pour la première fois, j'ai la sensation du froid atroce, du froid meurtrier... Dans le wagon, une dame anglaise, confortablement étendue, une bouillotte à ses pieds, ne daigne pas se déranger et paraît mécontente que l'on vienne troubler sa quiétude. Ohl ces Anglais!... Nous arrivons à Bordeaux. On nous indique un appartement meublé. La rue est étroite, la maison lugubre, habitée par des femmes en deuil. Et toujours des nouvelles désolantes, des batailles perdues, des désastres. La
seule image gaie qui se dclache sur cet horizon noir, c'est la tète de Victor Hugo avec ses cheveux trop longs sinsurgeant sous un képi trop étroit et sa magnifique barbe de fleuve »...
La paix est signée. Henri Lavedan va-t-il recouvrer le calme nécessaire à l'achèvement de ses études? 11 n'en a pas fini avec les agitations de la politique. Son père est envoyé comme préfet à Poitiers et à Nantes. 11 traverse au pas de charge les séminaires de ces deux villes. 11 retourne à Paris et réintègre l'école Bossuet, juste au moment où éclate la Commune. Nouvelle odyssée! L'institution est fermée, le personnel licencié. Henri Lavedan y reste à peu près seul, sous la surveillance d'un abbé, qui avait la bonne humeur et la solide encolure d'un moine de Rabelais. Ils s'en vont, tous deux, se promener. Et ce sont d'exquises flâneries, au milieu des barricades, à travers la ville bouleversée. Parfois il se produit une bagarre. Mais l'abbé, grâce à son aplomb merveilleux, se tire d'affaire; et l'on en est quitte pour la peur. Henri Lavedan put rejoindre sa famille, à l'heure où les événements allaient se gâter... Quelques mois plus tard, il entrait au lycée Fontanes qu'il ne devait plus quitter. H arrivait au port après une orageuse traversée...
e Au moins, lui dis-je, fûtes- vous un élève distingué?» M. Henri Lavedan m'a avoué, avec modestie, qu'il ne s'était signalé, sur les bancs des collèges, que par des succès très modérés. Sil ne descendit pas au niveau des cancres, il ne se haussa pas au rang des prodiges. Encore s'approcha-t-il davantage de ceux-là que de ceux-ci. Il fut de ces sujets dont on n'augure ni bien ni mal. Tel de ses condisciples, qui a fait depuis son chemin dans la droguerie, lui était infiniment supérieur et donnait de plus belles espérances. Il se sentait paresseux, inaccessible à l'émulation, lourd d'imagination.
M. HENRI LAVED.AX 5
t Vous aviez cependant vos yeux malins ! » Pas même! La flamme qui y brille aujourd'hui ne s'était pas allumée. Il ne s'éveilla de sa torpeur, ses classes étant achevées, qu'après avoir « lavé » ses dictionnaires grecs et latins. Alors, réfléchissant aux conditions de la société moderne, il pensa que l'occupation la plus séduisante qui se pût concevoir était d'écrire dans les gazettes. Pour essayer ses forces, avant d'engager la lutte déflnitive, il envoya à une feuille frivole, intitulée le Monde parisien, des vers empreints de sensualité. Il y chantait ses e maîtresses » et s'extasiait sur leurs charmes, qu'il énumérait complaisamment. J'ai recherché à la Bibliothèque ces innocentes compositions où passent de confuses réminiscences d'Hugo, de Gautier, de Baudelaire. Écoutez ces confidences du « bretteur Gonzalve » :
... J'aime ma maîtresse au teint pâle, au front clair Dont la beauté fait peur à tous ceux qui l'ont vue; J'aime à la caresser longtemps quand elle est nue
Ma chaste vierge aux yeux d'éclair.
Quelle est donc cette femme?
Avec sa mine altière L'enfant troussa les crocs de sa moustache d'or Et dit : « Tu veux savoir le nom de mon trésor,
» Pardieu, c'est Lilla, ma rapière! •
Le directeur du Monde parisien était rebelle à la poésie lyrique. Il pria son jeune collaborateur de remplacer l'élégie par le pamphlet et linvita à lancer quelques brûlots contre les ministres de la République et, en particulier, contre le président Jules Grévy. Il ne s'agissait que de refaire les Chdtimentsl Henri Lavedan, après une nuit d'insomnie, saisit rageusement une feuille de papier et y déposa cette invective, imitée des Abeilles de Victor Hugo. Il s'adressait aux billes d'ivoire, sur lesquelles le prési-
dent Grévy exerçait sa virtuosité de caramboleur. Et il leur disait :
0 vous qui môme les dimanches Travaillez : la rouge et les blanches, Vous que Jules, un maître de l'art, Armé de sa queue en ébène.
Chasse et puis doucement ramène Sur le drap couleur d'épinard; Vous qui, le soir, après la poire, Livrez vos chastes corps d'ivoire Au... procédé de ce vieillard, Vous si belles, si glorieuses, 'Toutes trois, rondes, amoureuses, Échappez-vous de ce billard!...
Huit strophes suivaient, également virulentes. Le coup était rude! Mais le président Grévy n'en fut point ébranlé Son épiderme s'était endurci contre les attaques de ce genre; Henri Lavedan comprit que la politique était fertile en déceptions. Et il forma le sage dessein de se tourner vers les lettres...
A cette époque, M. Henri Lavedan, qui n'a cessé de s'habiller chez le bon faiseur, était un très élégant jeune homme. Il fut introduit par un ami au sein d'un petit club qui se tenait chaque soir dans un salon du café Américain. Les personnages qui le composaient se dénommaient entre eux les Faucheurs. Us étaient, pour la plupart, issus de souche aristocratique et possédaient de quoi mener un train libre et aisé. Quelquesuns étaient munis de conseils judiciaires, ce qui ne les empêchait pas — tout au contraire — de faire une figure avantageuse dans le monde. On se sentait là dans un milieu « comme il faut ». M. Henri Lavedan y nota des traits de mœurs singuliers. Et d'abord il remarqua que ces gentlemen, pour qui l'existence était si facile, paraissaient dominés par de douloureuses préoccupations. Ils gardaient un silence funèbre et quand, par hasard, ils se décidaient à le rompre, on
regrettait qu'ils eussent ouvert la bouche, car il n'en sortait que des mots désespérés. Les Faucheurs étaient amers, ennuyés; ils tenaient leurs cannes par le petit bout et laissaient traîner à terre la pomme d'argent qu'ils eussent dû saisir dans leurs mains; ils avaient d'ailleurs une fâcheuse tendance à prendre toutes choses à l'envers. M. Henri Lavedan considéra ces hommes exceptionnels avec un intérêt qui se changea en une curiosité passionnée. Il les accompagna, à trois heures du matin, dans les bars où ils se faisaient servir des laits chauds, pour apaiser la cuisson de leurs naissantes gastralgies; il écouta leurs discours, il se pénétra de leurs idées, ou de ce qui remplaçait chez eux les idées, des préjugés dont ils étaient imprégnés, des phrases qu'ils répétaient sans les comprendre, de ce qu'un certain snobisme, compliqué de fatuité, leur suggérait. Et ayant lu clairement dans leurs âmes, il y fît des découvertes étranges qu'il résolut de communiquer au public. Il commença cette série d'articles qu'il a poursuivis jusqu'à ce jour : la Haute, les Nocturnes, Leur beau physique, etc. Ajoutant son invention personnelle aux éléments que lui avait fournis la nature, il créa ce langage, qui, par phénomène de choc en retour, s'est imposé depuis à la mode, cet argot d'écurie et de salon aux allures épileptiques et dégingandées. Ces dialogues qui égalaient en agrément ceux de Gyp et où s'affirmait un sens plus aigu de la vie, furent accueillis avec faveur. M. Jules Claretie rencontra Henri Lavedan au cirque Molier et l'exhorta à travailler pour la scène.
« Vous venez de prononcer des paroles imprudentes, s'écria Lavedan...
— Je vous attends de pied ferme ! »
L'auteur de la Haute (il était encore un peu naïf) se dit qu'il fallait s'installer dans la solitude des montagnes pour bâtir une pièce parisienne. Il s'établit au
bord du lac Majeur, et, pendant que les pifferari exécutaient des sérénades sous son balcon, il élabora le plan de sa comédie. Une famille, qui fut reçue et représentée l'année suivante rue Richelieu. Elle remporta un triomphe devant le comité de lecture, M. Got prédit au débutant une superbe destinée. Et l'on ne peut pas lui reprocher d'avoir tiré un faux horoscope. Le parterre se montra plus modéré dans son enthousiasme. Pourtant Une famille eut une carrière fort honorable. M. Henri Lavedan en fut encouragé. L'ambition qu'il n'avait pas au lycée lui était venue. II mena de front le théâtre, la chronique, le conte dialogué. S'il avait renoncé à noctambuler avec les Faucheurs, il se répandait dans les cercles élégants, il y prenait sournoisement des indications, coudoyant les originaux dont il voulait s'inspirer, évitant de se lier avec eux, pour n'être pas embarrassé de scrupules. Sa verve s'aiguisa, s'exaspéra. Et c'est ainsi qu'après le Prince d'Aurec il arriva à produire cette satire des Viveurs, toute meurtrie de coups de griffe, et oîi l'on sent, en quelques endroits, que la raillerie se tourne en colère...
€ Vos modèles vous ont-ils gardé rancune? Ont-ils marqué que vous leur ayiez déplu? »
M. Henri Lavedan ne peut s'empêcher de rire. Et son œil prend une expression tout à fait réjouissante.
« Ils n'ont pas cessé d'être charmants; — soit que mes peintures aient manqué de ressemblance et qu'ils ne s'y soient pas reconnus, soit qu'ils aient jugé plus convenable de ne point y prendre garde. Jamais on ne m'a recherché davantage qu'après Viveurs. J'ai eu à me défendre contre des politesses embarrassantes. Je me suis empressé de les repousser. Mais j'ai eu de la peine à me délivrer de cette obsession.
— Ainsi, vous ne vous plaisez pas dans le monde...
M. HENRI L.U'EDAN 9
J'entends le monde « chic », le monde où l'on s'amuse et où Ion dépense beaucoup d'argent »...
L'œil de M. Henri Lavedan devient de plus en plus cruel :
« Ce monde-là, — je l'exècre! »...
Et comme je le presse de me révéler les raisons de cette haine, il atteint à l'éloquence. Il me trace un tableau sinistre de cette civilisation corrompue, dont le vulgaire n'aperçoit que la surface; il arrache tous les voiles, il me montre les plaies hideuses qu'ils recouvrent; il démasque les hypocrisies, il met à nu les bassesses. Et ce sont des noms, des faits, des exemples d'hier, des scandales récemment éclos. Car cet homme est merveilleusement informé. 11 a sa police. Je ne répéterai pas ce que sa foudroyante improvisation m'a révélé. Mais vous me croirez si j'affirme que c'est à faire frémir! Voyant que son indignation l'entraîne trop loin, M. Henri Lavedan s'arrête.
« Tout ça, voyez-vous, ne vaut pas ma ville d'Orléans avec ses pavés pointus, ses maisons de bois, la tranquille majesté de ses édifices, la paix provinciale de ses places endormies! »...
M. Henri Lavedan ne se paye pas d'illusion. 11 ne suppose point que l'Orléanais soit précisément un paradis où les vertus, exilées du reste de la terre, se sont réfugiées. Ce qu'il aime, en ce pays, c'est la fraîcheur délicieuse de ses impressions d'enfance. Il y a là, au fond de son être intime, comme un coin bleu, que le contact des hommes n'a pu souiller, et qui transparaît en de certaines pages de son œuvre. Le moraliste du Nouveau Jeu serait moins âpre, s'il n'avait, pour s'y reposer, cette oasis. Tandis qu'il me reconduit au seuil de sa demeure, après m'avoir montré les rares objets d'art dont elle est ornée, je songe que cet écrivain, ainsi que beaucoup de ses pareils, cache sous un scepticisme apparent une réelle tendresse d'àme, et
que ceux-là le méconnaissent qui n'aperçoivent en lui
qu'un ironiste...
« Il y a deux Lavedan, me dit-il. Celui-ci et celui-là! » D'un geste gamin, il m'a montré sa tète et son
cœur.
Quel est celui des deux Lavedan qui tuera l'autre?
On m'atait rapporté sur M. Georges Courteline, sur ses mœurs et sa méthode de travail, des détails extraordinaires : qu'il couchait dans une boutique, qu'il s'habillait en Turc afin d'éblouir les habitants de Montmartre, qu'il se rendait chaque jour dans un café pour y composer ses merveilleux ouvrages, — sa verve trouvant une excitation dans le choc des billes de billard et dans le frottement des dominos sur les tables. On ajoutait que l'établissement où il fréquentait de préférence était le buffet de la gare de Vincennes, les habitués de ce lieu l'ayant séduit par l'heureuse simplicité de leurs physionomies. J'ai voulu savoir quelle foi il convenait d'accorder à ces légendes; et, ne me fiant qu'à mes propres yeux, je me suis dirigé vers le logis que l'on m'avait indiqué, comme étant le plus habituel de M. Georges Courteline. D'ailleurs, j'étais ravi d'approcher cet écrivain, en qui semble revivre le génie des grands comiques, et dont les farces ont une saveur et une ampleur moliéresques.
Tout en haut de la rue Lepic, au-dessus du moulin
de la Galette, je me suis arrêté devant une maison de campagne d'humble et benoîte apparence. Un jardinet de trente pieds carrés l'entoure, une grille la protège contre l'investigation des passants. J'ai tiré la bobinettc. Des aboiements furieux ont répondu à mon appel. Et, la porte s'étant ouverte, je me suis trouvé au milieu d'une dizaine de chiens et d'autant de chats, d'âge, de taille et de poil variés. Cela me fit bien augurer de la bonté d'âme du maître de céans. Je ne tardai pas à l'apercevoir. La palette en mains, assis sur un tabouret, il s'occupait à orner les murs de son antichambre, en y déposant un léger frottis qui imitait, à ce qu'il m'a paru, les veines du bois de chêne, mais sur ce point je n'ose rien affirmer. Il s'interrompit dans sa besogne et me guida vers le salon.
« Et d'abord, me dit-il, je dois vous montrer ma galerie... »
Autour de la pièce où il m'introduit, des tableaux sont suspendus. Mais ce sont des œuvres d'art d'un caractère spécial. Lorsque M. Courteline découvre chez un brocanteur une ignoble toile, un hideux plat d'épinards, une composition naïve, due à l'application d'un vieux monsieur ou d'une vieille demoiselle, il les acquiert volontiers, mais il ne retient que celles de ces curiosités qui sont marquées d'un ridicule violent, et si Ion peut dire, épique. En toutes choses, la médiocrité est haïssable. Il faut que la peinture arrive, pour n'être pas indilTérente, au degré le plus éminent de la beauté ou de la laideur. N'étant pas assez riche pour se procurer des pièces de musée, M. Courteline jette son dévolu sur les morceaux d'amateurs. Et il a réuni une collection capable de guérir soudainement et de ramener à la gaieté les esthètes de la Butte. Cette collection a une perle que j'examine avec intérêt. Un général, coiffé du chapeau
à plumes blanches, se tient debout dans la nacelle d'un ballon, au-dessus d'une mer orageuse. La mer est d'un azur ineffable. Le général a la barbe du général Boulanger. Au bas du cadre, le peintre a tracé ces deux vers, rimes, selon la formule moderne, en assonances :
Et si ce n'est pas ici le problème, C'est, pour certain, le chemin qui y mène.
Ce distique a-t-il trait aux destinées de la France, ou bien à la prochaine découverte de la navigation aérienne? M. Georges Courteline penche pour la seconde hypothèse. Il suppose que ce panneau fut exécuté par quelque aéronaute inconnu, inventeur d'un nouveau moyen de locomotion, et qui s'est portraituré lui-même à côté du brav'général, sous la figure d'un homme ailé. Les autres « numéros » accrochés au mur ne sont pas trop indignes de ce chef-d'œuvre, ce sont des natures mortes, des fleurs, des scènes de mœurs : trois ecclésiastiques en train de ramer dans une barque, une corpulente mère de famille, dévêtue au bord d'un fleuve, et se disposant à prendre un bain.
« Est-il concevable, m'a dit Georges Courteline, que la stupidité humaine puisse descendre aussi loin? Je n'ai encore réuni que ces vingt « navets ». Quand j'en aurai cent, je les exposerai à la Bodinière. »
Je l'ai prié de me conter quelques particularités de sa vie, et celles surtout qui se rattachent à son début dans les lettres.
« Alors! c'est ma biographie que vous demandez!... »
On aurait une fausse idée de M. Courteline, si on se l'imaginait d'après ses livres. Il n'est point entripaillé comme un moine de Rabelais, il n'a pas le teint fleuri. Une pâleur maladive s'étend sur ses joues; il
a cette mine rechignée que communique aux convalescents l'atmosphère de Ihôpilal. Maigre et souffreteux, la moustache rare, le cheveu dolent, il eût fait piteuse mine dans un régiment de mousquetaires. Il se rapproche du type réalisé par Coquelin cadet dans le Testament de Girodot. Vraiment, il ressemble h Isidore, l'employé aigri et ratatiné par trente ans de rond de cuir. Mais la vivacité du regard corrige cette impression. Ses yeux sont étonnants, ils sont uniques; la malice et l'ironie y pétillent; on y lit aussi un peu de fièvre. Ce Parisien est un passionné; il n'appartient pas à la race des dilettantes qui méprisent paisiblement l'humanité. Il y a, dans son dédain pour les sots, de la révolte et de la colère. Ce bouillonnement intérieur éclate dans sa voix rageuse, au timbre enroué, où sonne la terrible turbulence de Gavroche. Et son langage est à l'avenant, d'une verdeur merveilleuse, plein d'images et de mots, puisés au répertoire des faubourgs. On passe, à l'écouter, un moment fort agréable.
€ Mon enfance n'a pas été précisément folichonne. » Georges Courteline est le fils de Jules Moinaux, qui fut un fécond vaudevilliste et un chroniqueur renommé. Quoique cet écrivain eût beaucoup d'esprit, il était bourgeois dans l'âme et souhaitait ardemment que son rejeton embrassât une carrière administrative. Or, ayant remarqué chez lui quelques velléités d'indépendance, il résolut de les réfréner et il l'enferma dans un collège de province, le collège de Meaux. Georges Courteline a conservé de cette prison un pénible souvenir. Il ne peut encore songer, sans effroi, aux arbres grêles de la cour, aux maussades études, au dortoir morne et désolé, aux odeurs du réfectoire. Il y languit parmi les cancres de sa classe, et ne s'éveilla de sa torpeur que pendant le cours de rhétorique; il s'éprit des classiques latins qu'il avait jusqu'alors
négligés et subit, avec distinction, le premier examen du baccalauréat es lettres. Jules Moinaux, flatté de son succès et croyant y discerner un heureux présage, le rappela auprès de lui, à Paris. Le jeune potache quitta le collège de Meauxpour le collège Rollin. Mais là, sa paresse naturelle le ressaisit; et puis il détestait les mathématiques, et la métaphysique l'ennuyait. Il se fit mettre dehors pour avoir refusé de s'assimiler, malgré les explications réitérées du professeur, le second cas d'égalité des triangles et pour avoir joint l'impertinence à lincompréhension. « Je porte, disait le maître, le triangle A' B C sur le triangle A B C, et je constate qu'ils coïncident exactement. » Georges Moinaux se leva et s'écria avec véhémence : « Je prends le soleil, je le pose sur la lune, et je constate que ces deux circonférences coïncident exactement. Qu'est-ce que ça prouve? — Monsieur, vous me copierez mille vers!... » Georges Moinaux résolut de se soustraire aux rigueurs de ce pensum; il se réfugia au quartier latin, où il avait des camarades. Son père faillit mourir de douleur en apprenant ce coup de tète, et, pour punir son mauvais sujet de fils, il le condamna à payer intégralement limpôt du sang. « Cinq années passées sous les drapeaux lui seront très profitables. Il y apprendra la discipline. » Et c'est ainsi que Georges Moinaux, ayant tiré un numéro fatal, se trouva incorporé au 13^ chasseurs. En vain allégua-t-il sa faible santé, le conseil de revision la proclama robuste. Il dut se rendre, bon gré, mal gré, au casernement. Mais il avait juré, à part lui, d'abréger la durée de son service. Et vous allez voir qu'il se tint parole.
€ J'ai mis quatorze mois à réaliser mon projet... » Ce projet consistait à obtenir la réforme. Dès le premier jour, le cavalier Moinaux dressa son plan et y demeura immuablement fidèle. Il ne se posa pas en
insurgé, il n'eut garde de désobéir à ses chefs ; au contraire, il fut doux, résigné, docile...; mais dès qu'un travail quelconque lui était commandé, il feignait de tomber évanoui. Syncope pour l'astiquage, syncope pour le pansage, syncope pour l'épluchage des pommes de terre. On le relevait, on le portait sur son lit, où il restait sans mouvements. Il avalait en cachette des croûtons de pain, mais refusait de toucher à la gamelle et ne paraissait à la cantine que pour y boire des tasses de camomille. A ce régime, sa débilité augmenta; elle rendait assez vraisemblables ces défaillances. Cependant le major refusait de se laisser convaincre. C'était un solide gaillard, long de six pieds, large à proportion, jovial et apoplectique. La vue de Georges Moinaux le jetait dans une hilarité inexprimable. Il tournait et retournait le pauvre garçon entre ses paumes d'Hercule :
« Regardez-moi ces bras et ces jambes, et cette face de carême-prenant! Voilà les « fausses-couches » qu'on nous envoie ! »
Le bleu pliait l'échiné sous ces injures: il espérait qu'elles se termineraient par un certificat d'exemption. Mais le major s'était attaché à son malade, il ne pouvait se résoudre à s'en séparer. Au bout d'un an, pourtant, il fit un rapport sur ce cas exceptionnel et renvoya à Paris, devant le conseil de santé, l'ingénieux tireur au flanc dont il ne soupçonnait pas la scélératesse. Je ne décrirai pas l'allégresse de Georges Courteline lorsqu'il fut délivré de son sac et de son flingot. Il accourut chez son père qui lui pardonna ses peccadilles. On ne tient pas rigueur à un moribond.
Jules Moinaux lui dit :
« Mon ami Flourens, qui vient d'être élevé à la direction des cultes, a besoin d'un employé. C'est une place tranquille et qui t'irait comme un gant. »
Le jeune chasseur s'empressa d'aller la solliciter. M. Flourens l'accueillit avec faveur.
« J'ai besoin de vous, tout de suite.
— Je suis à vos ordres.
— Mais vous n'êtes pas réformé?
— Je le suis depuis hier.
— Vous êtes nommé ! »
Grâce à ce mensonge, Georges Moinaux cumula pendant une semaine la situation d'expéditionnaire avec celle de cavalier de 2° classe. Il obtint sa réforme sans trop de difficulté : une purgation, une indigestion, un vigoureux coup de coude appliqué contre la muraille, un nuage de poudre de riz, suffirent à lui ménager l'indulgence du conseil... Il troqua le dolman contre les manches de lustrine et quitta l'armée française pour pénétrer dans les cadres de l'ad-mi-nistra-tion.
Durant quinze années, il a appartenu aux bureaux de la justice, sis place Vendôme, devant la colonne du grand empereur.
« J'ai refusé tout avancement. Je me suis dérobé aux palmes académiques que mon chef, entraîné par un excès de bienveillance, voulait m'imposer... »
Je m'apprête à le louer pour tant d'humilité et de modestie. Mais il ne me laisse pas le loisir de l'interrompre :
« Attendez! Ceci fait partie de mon système! »
Il me l'a copieusement développé. Et, une fois de plus, j'ai admiré la fertilité de ressources et d'esprit de ruse qui eussent assuré à M. Georges Courteline, s'il eût persévéré dans le militaire, une belle réputation de tacticien. De quoi s'agissait-il, en effet?... De toucher des appointements et de ne pas les gagner, d'être payé par l'État sans le servir. Beaucoup de fonctionnaires réussissent à résoudre ce problème; Mais je doute que leur solution soit aussi élégante
l>i PORTRAITS INTIMES
que celle de Courteline.. . Il avait, auprès de lui, comme collègue, un excellent employé, honnête, laborieux, chaigé d'enfants. 11 l'emmena, un soir, à l'estaminet et lui versa dans l'oreille ces propos insidieux :
« Je touche au ministère deux mille huit cents francs; vous n'en touchez que quatorze cents. Cela n'est pas équitable. Nous allons, si vous le voulez, retourner les rôles. Je me réduis à quatorze cents. Je vous remets le surplus, de la main à la main, ce qui vous porte à deux mille huit... Maintenant, il est convenu que vous vous chargez de ma besogne qui s'ajoutera ainsi à la vôtre. Les deux réunies n'excèdent pas les forces d'un adulte bien constitué. Vous aurez encore le temps de lire votre feuilleton quotidien... Ces conditions vous conviennent-elles? N'ayez aucun scrupule à les accepter. Votre écriture est superbe, la mienne est exécrable. Cet échange sera des plus profitables à la République. »
Le digne homme ne pouvait répondre... L'émotion l'étranglait. Des larmes de reconnaissance gonflaient ses paupières. Il voulut baiser la main de son bienfaiteur. Entre eux, fut scellé le pacte qui les lia, à dater de ce jour, d'une amitié fraternelle. Mais il était nécessaire de compter avec l'hostilité des autres commis de la division; M. Georges Courteline abandonna à leur profit les trois cents francs de gratification annuelle que l'autorité lui accordait, en récompense de ses assidus et loyaux services. Ils furent sensibles à la galanterie de ce procédé. Et, désormais, Georges Courteline, exempt d'inquiétude, put se livrer au commerce des lettres. 11 publia ses premiers essais, des pages lyriques et tristes, dans une revue, Paris moderne, dont l'existence fut éphémère; puis l'intelligente et dévouée sympathie de Catulle Mondes lui ouvrit ÏÉcho de Paiis. Ses croquis militaires, Lidoire
M. GEORGES COCRTELINE 19
et la Biscotte, le Train de 8 h. 43 le rendirent promptement célèbre. 11 devint la gloire de la direction des cultes. Quand il exprima le désir de s'en retirer, ses collègues le pressèrent de renoncer à ce dessein qui leur infligeait une cruelle mortification. Il fut mis « en disponibilité sur sa demande ». Cette formule lui laisse le privilège de rentrer dans le rang, lorsqu'il le voudra... 11 lui manque cinq années pour avoir droit à la retraite. Peut-être se décidera-t-il à ce stage supplémentaire.
« J'y suis vivement sollicité, a ajouté Courteline, d'un ton pénétré. Mais voilà ! 11 me faudrait une sinécure !!! »
Et il ma lancé un de ces regards, dont il foudroyait jadis son compagnon de chaîne M. Badin...
Tandis que notre entretien se poursuit de la sorte, aimablement, il me vient à l'idée d'exposer à M. Courteline une petite difficulté psychologique :
t Expliquez-moi, lui dis-je, comment il se fait que, ayant tant de qualités communes avec votre père, vous vous soyez, tous les deux, si mal compris. Car enfin, votre talent, à lun et à l'autre, est formé d'éléments à peu près semblables; vous excellez à saisir l'aspect grotesque des individus, à en marquer le relief; à dégager la part de bêtise et de bassesse que renferme implicitement toute action humaine. 11 est étrange, avouez-le, que l'auteur des Tribunaux comii^iues ne se soit pas mieux accordé avec l'auteur du Client sérieux... »
M. Courteline a répondu tout de suite à mon interrogation.
« 11 y a entre nous une différence fondamentale. Mon père était né respectueux, je suis né irrespectueux. 11 m'appelait 1' « anarchiste », et l'insolence de mes propos choquait ses convictions les plus intimes. Il s'inclinait devant tout ce qui est officiel, normal, régulier; il vénérait nos institutions. Remarquez que dans ses Tribunaux comiques, qui sont de purs chefsd'œuvre de fantaisie, sa raillerie s'attaque aux pré-
venus, elle épargne le président et les juges. Ils représentent la loi; et la loi, pour mon père, était sacrée. Il ne voulait pas reconnaître qu'elle abrite les plus infûraes abus, des complaisances et des erreurs monstrueuses... Que de fois nous eûmes ensemble d'ardentes discussions h ce sujet!... »
Je comprends maintenant l'essence du talent de Courteline, ce qui le distingue de la verve des liumoristes superficiels; leur observation est inoffensive et la sienne est corrosive; ils ne vont guère au delà de répigramme, il va jusqu'à la satire; son irrévérence laisse après elle un goût d'amertume. Et c'est pourquoi le nom de Molière vient naturellement aux lèvi'cs quand il est question de l'autiiur de Boubouroche. Je m'apprête à lui communiquer ces réflexions qui n'ont rien que d'obligeant. Mais notre causerie est interrompue par d'horribles clameurs. Une tète ébouriffée, couverte d'un feutre aux bords rabattus, surgit à la fenêtre du salon. C'est un voisin, le facétieux peintre Mesplès, qui vient faire sa visite matinale. Les vingtdeux chats du logis, effrayés par cette apparition, se dispersent sous les meubles.
« J'ai planté votre marronnier », dit Mesplès.
Courteline se lève avec empressement :
« Allons voir mon marronnier!... »
Il est bien chétif, le marronnier de Mesplès... Il a l'apparence d'un petit manche à balai, sur lequel, par mégarde, une douzaine de feuilles auraient poussé. M. Courteline le contemple avec une gravité qui n'est pas exempte de tendresse. Je sens qu'il l'aime déjà, comme il aime sa pelouse de trois mètres et sa ton* nelle garnie de pois de senteur, et l'acacia qui ombrage sa tonnelle. M. Courteline ne serait-il, grands Dieux! qu'un bourgeois déguisé en misanthrope! Il me semble que du haut des cieux, son excellent père, Jules Moinaux, sourit à Cette pensée...
M. Paul Deschanel m'a reçu dans ce logis familial de l'avenue Marceau, qu'il n'a jamais cessé d'occuper au milieu des siens, et qu'il n'eût pas quitté, sans doute, si son rang dans le monde ne lui imposait l'obligation d'habiter un palais national. J'aimais déjà ce salon pour y avoir passé, avec son père, M. Emile Deschanel, des heures instructives et charmantes. L'excellent maître, qui porte avec tant de grâce, malgré son âge, le poids de renseignement, et qui a conservé au physique et au moral les apparences de la jeunesse, est un des plus fins causeurs que nous ayons. Il a son sac plein de souvenirs et de mots piquants; et, qu'il les épanche du haut de sa chaire du Collège de France, ou dans le cercle d'une réunion intime, c'est un délice de l'écouter. Cette fois, ma visite ne s'adressait pas à lui, mais à son fils; ou plutôt j'espérais les rencontrer, l'un et l'autre, et m'entretenir avec ces deux hommes remarquables que je savais si étroitement unis. Je ne connaissais que par son éloquence le nouveau président de la Chambre et j'étais curieux de le considérer hors de la tribune, je dirais c en pantoufles », si ce
terme pouvait s'appliquer sans irrt^vérence à l'un des premiers personnages de l'État. Je voulais aussi, en examinant de près sa physionomie, m'assurer de la fausseté des légendes qui ont couru sur M. Paul Deschanel. A force d'application et de talent, en s'attachant à l'étude des questions les plus sévères, en prononçant des discours d'un haut caractère politique, il a fini par s'imposer à la mauvaise humeur de ses ennemis. Mais il a longtemps servi de cible à leurs épigrammcs. Ils incriminaient ses succès mondains, la coupe anglaise de ses habits, et jusqu'à la bonne tenue de ses chapeaux, dont les reflets leur semblaient attentatoires à l'égalité républicaine; ils affectaient de lui refuser les vertus civiques et n'étaient pas loin de le traiter de « poseur ». Je dois à la justice de déclarer que M. Paul Deschanel ne m'a point produit une telle impression. Son accueil est affable. Et j'ai vainement cherché à démêler, chez lui, quelque trace de cette superbe qu'on lui a tant reprochée. Son vêtement ne se signalait par aucune recherche extraordinaire, et je ne me suis point aperçu qu'un parfum capiteux s'exhahlt de sa chevelure
Il m'a narré, très simplement, quelques épisodes de sa carrière et particulièrement ceux qui se rapportent à ses débuts. Il m'a tenu, pendant une heure, sous le charme de sa parole aisée, souriante et cordiale. Toutefois, la courtoisie dont elle est ornée ne s'abaisse pas à la familiarité. M. Paul Deschanel possède une distinction naturelle qui se reflète dans son discours. Il a les principaux dons de l'orateur, la voix sonore, le geste harmonieux, une grande netteté d'articulation, du sang-froid et, par instants, lorsqu'il est échauffé, des élans de passion qui entraînent l'auditoire. Sa taille, qui n'est pas au-dessus de la moyenne, est libre et bien prise, ce qui fait qu'elle paraît élevée. Il a des traits réguliers ; l'ensenible du visage est fort agréable.
Cependant je remarque un assez curieux contraste entre l'expression des yeux et l'expression de la bouche. La bouche est amène et bienveillante; elle s'épanouit en un sourire accueillant; le regard est résolu et empreint d'une certaine réserve; le pli du sourcil, qui fréquemment se contracte, contribue à lui donner de la fermeté. Il y passe comme de furtives lueurs d'énergie. Il ne faudrait pas se fier au calme apparent de M. Paul Deschanel; je crois que sa politesse recouvre un fond de vigueur et de ténacité que l'on ne soupçonne point. Ces traits s'affîrmant chaque jour au cours des débats qu'il a la charge de diriger.
J'ai demandé au président quelles étaient les circonstances qui l'avaient incliné vers la politique.
« C'est peut-être, me dit-il, que je l'ai toujours aimée. »
Il n'avait pas achevé son droit et déjà il parlait à la conférence Mole et y jugeait les actes du gouvernement. Comme il sortait de l'école en 1876, il fut attaché aux cabinets de M. de Marcère et de M. Jules Simon. Il assista aux événements du 16 mai, entendit les derniers discours de Gambetta et, sous l'impulsion de ce chef, il sentit vibrer en lui d'ardents enthousiasmes. Après la victoire, il entra dans l'administration, il eut entre les mains successivement trois sous-préfectures, et fut nommé député par le département d'Eure-et- Loir. En 1886, il prononça son premier discours et défendit, aux applaudissements de la Chambre, la cause de l'agriculture et le droit de 5 francs sur les céréales. Le succès qu'il recueillit le mettait au premier rang des principaux debatfrs de l'assemblée. Toutes les voies lui étaient ouvertes. Il pouvait suivre avec prudence les idées moyennes, et, se rendant nécessaire par ses talents, conquérir promptement un portefeuille. Il avait encore la ressource de flatter les vio-
lences démagogiques; il eût, aussi brillamment qu'un autre, modulé la chanson des revendications sociales et se fût fait adorer du peuple. Il résolut de n'être ni avec les rétrogrades, ni avec les utopistes, de rechercher les progrès possibles et de marcher à leur réalisation: il apporta le contrôle d'un esprit scientifique dans des discussions où l'on fait souvent plus de bruit que de besogne. Mais je n'ai pas ici à énumérer ses travaux parlementaires, ce serait sortir du cadre que je me suis imposé. Aussi bien, n'est-ce pas une consultation générale que j'ai sollicitée de son obligeance, mais quelques réflexions sur la psychologie des députés récemment élus , sur l'état d'âme qu'ils apportent au Palais-Bourbon quand ils y pénètrent, tout fraîchement débarqués du champ de bataille. Quoique le sujet fût délicat, il n'a pas refusé de s'y étendre, et voici ce que j'ai cru saisir de sa pensée, au milieu des précautions nécessaires dont il l'a enveloppée.
Il règne autour de la Chambre une atmosphère à laquelle on ne s'accoutume pas tout d'abord. Elle oppresse les nouveaux venus et les agite. Ils sont encore sous le feu de la lutte électorale qui revêt, en province, une allure agressive et brutale. Ces polémiques laissent sur eux leur empreinte : ils sont ombrageux, irritables, intolérants. Le jour de la rentrée, M. Paul Deschanel a vu de jeunes socialistes qui s'écartaient de lui avec une sorte de défiance, comme s'ils eussent craint la contagion. Il s'est amusé de cette attitude, où l'inexpérience s'allie à l'ingénuité. Peu à peu, ces préventions s'affaiblissent, et, bien que les fureurs des partis continuent de rugir dans la salle des séances, elles s'apaisent dans les couloirs. Les députés d'opinion contraire en arrivent à s'estimer et môme, dans quelque mesure, à sympathiser ensemble. Ils sont moins éloignés les uns des autres que ne le
ferait supposer la lecture de VOfficiel. Il serait à souhaiter que ces rapprochements devinssent plus fréquents et plus étroits. Les malentendus seraient souvent évités si l'on s'appliquait sincèrement à les résoudre. Les mots prononcés à la tribune sont irréparables, car ils sont écoutés par le pays. Ceux que l'on échange à mi-voix autour d'une table ou dans un salon, pour avoir moins de publicité, n'en sont que plus efficaces. Quand deux adversaires s'efforcent d'aller, dans la voie des concessions réciproques, aussi loin que le leur permet leur conscience, ils sont bien près de tomber d'accord. Il s'agit de faciliter ces bonnes dispositions. Et c'est à cette tâche que M. Paul Deschanel se dévoue. Tout en conservant à sa fonction la dignité et l'autorité qu'elle comporte, il lui plaît d'y ajouter un peu de mansuétude. Ainsi qu'il l'a fait pressentir en montant au fauteuil, dans sa harangue de remerciements, il souhaite d'exercer parmi ses collègues, comme une sorte de magistrature amicale, la magistrature de l'apaisement et de la concorde. Il me l'a formellement déclaré :
< Mon plus cher désir est que la présidence soit un terrain neutre, où toutes les bonnes volontés se rencontrent ; et que , largement hospitalière , elle devienne la maison commune de la représentation nationale... >
On ne saurait que souscrire aux vœux de M. Paul Deschanel. C'est là une noble conception du rôle qui lui incombe. Et bien qu'elle l'expose à des mécomptes inévitables, il faut le louer d'oser ainsi les affronter. D'ailleurs, si les déceptions arrivent, elles ne le surprendront pas; et il a une trop exacte connaissance des hommes et de leurs faiblesses, pour n'y être pas préparé...
Notre entretien est interrompu par M. Emile Deschanel, qui, s'arrachant pour une minute à l'élabora-
tion de son cours, vient nous tenir compagnie. L'illustre professeur a conservé une étonnante verdeur; sa mémoire est un trésor qu'il vide, chaque jour, sans parvenir à l'épuiser. A vingt-six ans, il enseignait l'histoire de la littérature grecque à l'École normale. Il eut pour élèves Taine, About, Prévost-Paradol, Weiss, Sarcey ; pour confrères, Michelet, Victor Cousin, Sainte-Beuve. Il a vécu dans le commerce de tous les littérateurs du siècle; mais ceux des siècles antérieurs ne lui sont pas moins familiers, car il s'est assimilé leur substance. Ses conférences sont nourries par soixante années de fortes lectures : elles n'en sont pas alourdies. M. Emile Deschanel a la science aimable. Et ses livres eux-mêmes, qui reproduisent ses leçons, constituent un aliment abondant et solide, encore que facile à digérer. 11 ressemble à ses œuvres. Comme elles, il est séduisant et sémillant. Sa langue et sa plume ont une égale vivacité. Sans blesser précisément, elles égratignent et ajoutent à l'érudition le piquant de l'anecdote. M. Emile Deschanel commençait à me confier des choses fort suggestives sur Sainte-Beuve et Victor Hugo, lorsque M. Paul Deschanel prit congé de nous. Je priai le père de me communiquer quelques détails inédits, touchant l'enfance de ce cher fils... Il ne put s'empêcher de rire :
« Il ne m'appartient guère, avouez-le, de faire son éloge. Dans ma bouche, il serait suspect et m'exposerait à la malignité publique. Certainement j'aurais des historiettes à vous rapporter!,.. J'ai même composé, sur sa naissance, des vers que j'ai conservés; je pourrais vous les lire ; mais n'y comptez pas. Vous n'aurez pas la satisfaction de me rendre ridicule!... »
Eh bien, ces vers, que m'a refusés M. Emile Deschanel, je me les suis procurés. Un de ses vieux amis, qui fut son compagnon d'exil à Bruxelles, a bien voulu m'en donner copie... U m'a seulement prié de taire son
nom, afin de ne pas lui faire encourir la colère de lauteur.
« Je n'éprouve aucun scrupule, ma-t-il dit, à vous remettre ces strophes. Elles sont agréables par la forme et touchantes par le sentiment. II serait dommage qu'elles demeurassent ignorées, car elles honorent celui qui les a écrites et celle à qui il les adressa : M^^ Emile Deschanel, qui était alors une ravissante jeune femme. »
Pour comprendre le sens de ce petit poème et la profonde émotion qui le pénètre, il faut se reporter à trente années en arrière et se figurer l'existence que menaient, loin de leurs foyers, les victimes de décembre. M. Emile Deschanel appartenait par conviction et par tradition à la grande famille libérale de 1848. S'il avait voulu faire sa soumission à l'empire, il en eût été récompensé par une rapide fortune et des honneurs sans nombre. Il n'hésita pas à sacrifier ces avantages à l'accomplissement de son devoir. Il suivit à Bruxelles Victor Hugo, Dumas père, Madier de Montjau, Edgar Quinet, l'élite des philosophes et des écrivains français. Dumas père, qui était au faîte de sa renommée, s'établit dans un palais du boulevard Waterloo, où il organisa des fêtes somptueuses destinées à effacer l'éclat des fêtes des Tuileries. II avait auprès de lui Noël Parfait, à qui incombait la mission de recopier ses manuscrits et de mettre un peu d'ordre dans ses finances. Noël Parfait remplissait exactement ce double emploi; il arrivait tant bien que mal à s'acquitter du premier, mais pour le second, il ne put, malgré son zèle, en venir à bout, les affaires d'argent de Dumas étant, comme les forêts vierges du nouveau monde, obscures et inextricables... Dumas disait, en secouant sa tète de bon géant : « C'est drôle! Depuis que j'ai un honnête homme dans ma maison, ça n'a jamais été si mal! » Par bonheur, sa prodigieuse
fécondité comblait les gouffres à mesure qu'ils se creusaient; les pièces d'or coulaient de ses doigts et les proscrits trouvaient chez lui table ouverte. Mais la plupart étaient trop fiers pour abuser de cette hospitalité. Victor Hugo, qui n'était pas riche, avait loué une chambre sur la grande place, vis-à-vis de l'hôtel de ville, au-dessus d'un marchand de tabac. Le général Lamoricière venait l'y voir chaque matin; il fumait sa pipe en savourant les derniers feuillets de Napoléon le Petit... D'autres Français fugitifs, moins bien armés pour la lutte, tombèrent dans la plus extrême misère : ainsi le brave Camille Berru qui dut, pour ne pas mourir de faim, se faire professeur de natation. M. Emile Deschanel avait, Dieu merci, des talents plus relevés. Il organisa, au cercle artistique et littéraire, des conférences qui furent aussitôt suivies par la société élégante de Bruxelles. Et c'est ainsi qu'il trouva l'occasion de se marier. Son esprit, sa bonne mine, ses malheurs touchèrent le cœur d'une de ses jeunes auditrices. Leur union fut célébrée en 1855. Victor Hugo écrivit de Jersey au nouveau couple un billet fort gracieux qui se terminait par cette pressante exhortation : Vite! vite! vite! le petit Deschanel promis! M"® Emile Deschanel s'exécuta de bonne grâce. Et le « petit Deschanel » vint au monde. Cet enfant était, pour l'exilé, un rayon de soleil; il lui ramenait un peu de joie, et en même temps, il avivait en lui la nostalgie des biens perdus et de la patrie absente. Cette allégresse, cette souffrance, la tendresse dont il débordait, la mélancolie qui lui emplissait le cœur, la foi qu'il gardait malgré tout dans l'avenir : tous ces sentiments qui jaillissaient de son être intime, il les versa dans ces strophes, qu'il dédia à la jeune mère :
Scbacerbek-lez-Bruxelles.
Ton enfance, comme la mienne, Suça le lait de la douleur; Ma jeunesse, comme la tienne, Germa dans l'ombre du malheur.
Unissons nos deux infortunes, T'ai-je dit, le sort cédera Et, de nos tristesses communes, Peut-être le bonheur naîtra.
Il est né! C'est lui, c'est la joie; C'est le premier rayon d'avril, Le printemps que Dieu nous envoie Parmi les neiges de l'exil...
A cet enfant puisse la vie Réserver un destin plus doux, El des biens qu'elle nous envie Ne pas le sevrer comme nous!...
Ce sera notre récompense !
Marchons, sous le ciel clair ou noir.
Marchons unis, avec constance.
Dans l'humble sentier du devoir!...
L'orage encor, brisant mon aile, Rompt mes efTorts aventureux; Mais si la Justice éternelle N'est pas un mot sonore et creux,
Cher soutien de mon espérance, Femme de grande volonté.
Tu recevras la récompense Due à ton courage indompté.
Oui! le ciel te doit la victoire, 0 lille et mère exquise !... Un jour.
De ton cher fils la jeune gloire Couronnera ton tendre amour!
Va! poursuis la lutte obstinée.
Dont nous saignons, mais sans tomber»
Et fais rougir la destinée
Qui t'accable sans te courber!.*.
Le vieil ami, ayant déclamé ces vers qui lui rappelaient des événements doux cl lointains, ne put retenir ses larmes. Il me dit, mi-souriant, mi-pleurant :
€ Que vous en semble?... L'horoscope s'est assez bien réalisé... Voyez-vous! quand il s'agit de leurs fils, les pères sont des prophètes!... »