‹ Portraits intimesChapitre 2 sur 38 · I. — MADAME JULES MICHELET · texte numérisé non relu

I. — MADAME JULES MICHELET

J'avais une grande curiosité de connaître M™« Jules Michelet. Et je me suis dirigé vers la rue d'Assas où je savais que demeure cette éminente femme de lettres. Elle n'a cessé, depuis la mort de son mari, d'habiter l'appartement qu'ils occupèrent ensemble et qui fut témoin de leur bonheur. 11 se compose de quelques pièces dont les fenêtres s'ouvrent sur les beaux arbres du Luxembourg. C'est bien la retraite qui convient à un savant, à un artiste, et je conçois que M"'^ Michelet n'ait jamais voulu l'abandonner. Et d'ailleurs, rien n'y a été changé; on sent qu'une main pieuse s'est appliquée à lui garder sa physionomie. Le petit salon, où Ion m'introduit, a quelque chose de vieillot et de fané. 11 est garni de meubles qui évoquent, par leur forme, les grâces du règne de Louis-Philippe; les murs sont couverts de dessins de maîtres, de tableaux, de lithographies; un globe déposé sur la cheminée renferme des oiseaux empaillés et des coquillages. Et vraiment, à contempler ces objels, on pourrait se croire loin de Paris, au fond d'un hôtel provincial. L'aspect tranquille

de la maison, le silence de la rue, les tintements de cloches qui arrivent des couvents d'alentour et dont le glas, tamisé par les fenêtres closes, frappe l'oreille : tout contribue à donner cette illusion. Une porte s'est ouverte. La maîtresse de céans est devant moi. Et, tout de suite, je suis frappé de la similitude qu'offre son visage avec les portraits de l'illustre historien. Soit que la nature, effectivement, les ait faits pareils, soit qu'un certain souci de coquetterie ait travaillé à les rapprocher, les deux époux se ressemblent. M^^ Jules Michelet a les cheveux tout blancs; elle les porte non pas captifs et tressés à la mode féminine, mais libres et flottants autour de sa tète; leurs boucles lui forment une auréole; et sans doute cet artifice contribue-t-il à viriliser ses traits, mais une expression de mansuétude en tempère l'énergie. Le regard est voilé, la bouche mélancolique, sauf quand un sourire s'y dessine... Elle sourit quelquefois... M'"" Michelet est d'origine méridionale et elle n'a pas entièrement perdu la bonne humeur qu'elle doit au soleil de son pays. Le léger accent qu'elle a conservé prête à son discours une saveur agréable; et, quoiqu'il soit ordinairement grave, il s'aiguise, çà et là, d'une pointe d'ironie. M'"" Michelet a dû être très enjouée dans son jeune temps. De sa beauté, qui fut remarquable, et de sa gaieté, un charme subsiste qui flotte autour d'elle.

Aujourd'hui elle est triste. Elle s'est assise sur son canapé. Des larmes gonflent ses paupières :

« Excusez-moi, dit-elle. Mais les préparatifs de la grande fête qui se prépare en l'honneur de Michelet remuent en moi tant d'émotions, tant de souvenirs! Il me semble que l'on va célébrer à nouveau ses funérailles! »

Je respecte et j'admire cette douleur qui s'épanche, après un quart de siècle écoulé, touchant témoignage d'une piété conjugale que les années n'ont pas affai-

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blie. Ayant attendu que son trouble se fût apaisé, j'ai dit à M""" Michelet :

« Je viens vous parler de Lui! »

Elle s'est essuyé les yeux et, pendant deux heures, elle a fait revivre, avec une éloquence et une vivacité de langage incomparables, la chère Ombre disparue ..

« Il y a vingt-quatre ans que je l'ai perdu. Et depuis vingt-quatre ans je ne l'ai jamais quitté. Je vis ici avec sa pensée... Tout me le rappelle... »

Lorsqu'ils se marièrent, Michelet menait de front des travaux multiples. Il était délégué à la direction des Archives nationales, il avait son cours au Collège de France, il assemblait les matériaux de son Histoire de la Révolution qui allait soulever un si beau tumulte. Il devait, pour suffire à tant de besogne, s'astreindre à une règle rigoureuse; sa jeune femme n'hésita pas à s'y plier, leurs deux existences se trouvant, dès le premier jour, étroitement associées et unies. Il se levait à l'aube et s'installait devant son bureau, où il demeurait jusqu'au repas du matin. C'étaient les heures sacrées, les heures fécondes dont la paix ne devait, sous nul prétexte, être altérée. M"'" Michelet, ellemême, respectait ce recueillement. Elle se glissait, à pas de loup, vers la porte, regardait par le trou de la serrure si le visage de son grand homme exprimait le contentement ou l'inquiétude; car Michelet n'était pas bâti sur le modèle de ces ouvriers de lettres, de qui la production est toujours aisée; il se versait tout entier dans ses œuvres. Tantôt, elles naissaient dans l'allégresse et tantôt elles lui coûtaient de douloureux efforts. Quelquefois, à l'heure du déjeuner, il apparaissait pâle, frémissant, la main fiévreuse.

«J'ai Iropécritavec mon cœur, ce matin », s'écriait-il...

Peu à peu, ses nerfs s'apaisaient; il retrouvait sa tranquillité, son aménité; il parlait pour les Archives, où il se rendait à pied, flânant à travers les rues de sa

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bonne ville de Paris. A quatre heures, il rentrait au logis, où l'attendait M""-" Michclet; il eût été malheureux s'il n'avait aperçu, dès son retour, le visage de sa charmante compagne; il ne pouvait se passer d'elle; son absence était, pour lui, le plus grand des maux. Un jour quelle l'avait quitté, pour remplir un devoir, pour porter des fleurs au cimetière, il traça ces lignes touchantes qu'il déposa sur la table de sa chambre : c Moi qui ne puis la quitter un quart d'heure, comment ferais-je dans les temps infinis où je ne l'aurai plus?... » L'après-midi s'écoulait en entretiens, en lectures. Parfois un visiteur se présentait, quelque vieil ami du maître, ou quelque disciple venant solliciter un conseil, une direction, une indication utile. Ernest Renan aimait à franchir le seuil de la rue d'Assas; Hippolyte Taine, pareillement. M™" Michelet y vit passer Lamartine, Béranger, Thiers, Edgar Quinet, toutes les gloires de la France libérale et toutes ses espérances. La génération nouvelle vouait à Michelet un culte enthousiaste et accourait , en dehors de son cours, s'échauffer à la flamme de sa parole. M. Gabriel Monod, qui était le voisin du maître, frappait souvent à sa porte, et il a peint, en de jolies pages, la cordialité de son accueil. Il était d'une haute courtoisie et d'une simplicité qui gagnaient les cœurs. Michelet ne montrait pas cet orgueil insupportable que l'on est souvent en droit de reprocher aux hommes de son rang. Quoiqu'il fût un guide très sûr et qu'il donnât dexcellents avis, il ne dédaignait pas d'en demander pour lui-même; il lui arrivait d'exposer les derniers chapitres qu'il venait d'écrire à ses plus humbles confrères et ils étaient confondus de la confiance qu'il accordait à leur jugement. Ils le quittaient non moins ravis de sa bienveillance, qu'éclairés de ses lumières. La bonté, cette vertu essentielle qu'aucune autre ne remplace, émanait de lui, comme d'un ardent

foyer. Et la bonté de Michelet n'était pas cette sorte de bonté, où il entre surtout de l'indifférence et qui n'est qu'une forme de l'égoïsme, elle était efficace, impatiente d'agir, elle s'irritait des injustices et se tourmentait de les réparer. 11 employait une part de son temps si précieux, à soulager les misères que le hasard plaçait sur sa route, et il apportait à remplir ces devoirs de charité une énergie invincible. On a conservé, dans les cartons de la rue Royale, d'innombrables lettres qu'il dépêcha au ministre, afin de l'attendrir sur le sort d'un gardien de phare qu'une inique persécution avait dépossédé de son emploi; les bureaux étaient tenaces, Michelet l'était davantage. Il obtint gain de cause. Et c'est la seule faveur qu'il ait sollicitée de l'Empire. Ces tracas, ces démarches, les exigences de son labeur quotidien, la gravité de son caractère le détournaient des frivolités du monde. Elles ne sont pas sans exercer quelques séductions sur une femme élégante et jolie. M™® Michelet y renonça, sans que ce sacrifice lui fût pénible. En assurant le bonheur de son époux elle assurait le sien propre. Et d'ailleurs s'ils se prodiguaient peu au dehors, leur maison était hospitalière. Tous les quinze jours, ils conviaient à leur table quelques intimes; le dîner était suivi dune réception fort animée...

« Il se tenait, où je suis, dans ce boudoir. Les dames lui faisaient, en arrivant, un brin de cour. Et il y était sensible, car leur entretien lui plaisait infiniment... Puis il regagnait son lit, en me laissant le soin de nos hôtes. »

M""^ Michelet s'anime à l'évocation de ces images, qui correspondent au meilleur temps de sa vie; la tristesse qui tout à l'heure l'assombrissait s'est dissipée: elle me décrit, en des termes pittoresques, les personnages qui ont fait figure dans ses soirées de quinzaine; sa verve, qui se souvient d'être du Midi,

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les habille lestement (et non sans malignité); elle égratigne Sainte-Beuve et me présente, sous un asi)ect inattendu, M"»" Victor Hugo.

€ Croyez bien qu'on ne s'ennuyait point en ce logis... C'est qu'on n'y observait pas la sotte coutume qui consiste à reléguer les femmes autour du piano et à envoyer les hommes dans un endroit où ils fument des cigares et disent des grossièretés. La séparation des sexes a tué l'esprit de conversation. Ainsi disparaissent les usages qui rendaient si séduisante la vieille société française. »

Vivre dans l'atmosphère d'un grand génie, être sa confidente et en quelque sorte son amie intellectuelle, se reposer en lui, subir son empreinte, lui rendre en dévouement la sollicitude dont il vous a protégée, s'associer à ses espérances, s'imprégner de son œuvre et en faciliter l'éclosion par le concours d'une activité discrète, l'entourer de bien-être et mêler au recueillement qui lui est nécessaire assez d'animation pour qu'il ne sente pas le poids de la solitude; enfin veiller, par tous les moyens, sur sa santé physique et morale : telle fut la mission que M'»" Michelet s'imposa, et telles furent les joies qu'elle a savourées. Au lendemain de son mariage, la situation pécuniaire de l'auteur du Peuple fut amoindrie. L'Empire lui enleva ses deux gagne pain, qui étaient sa place aux Archives et sa chaire d'histoire et de morale. M™« Michelet ne possédait pas de patrimoine. Le ménage en fut réduit à une médiocrité de fortune qui allait jusqu'à la gène. Il quitta Paris et même la banlieue parisienne qui comportaient un train trop onéreux et courut se réfugier près de Nantes, dans un coin perdu. Michelet considérait que cet éloignement, favorable à sa bourse, lui était avantageux de toute manière. Il achevait alors son Histoire de la Révolution qui ne pouvait éclore que dans le silence et la méditation. Il trouva à louer une

maisonnette avec un petit jardin que son propriétaire, un épicier nantais, voulait lui oflVir gratuitement, flatté d'abriter sous son toit un homme illustre. Michelet eut mille peines à lui faire accepter une modeste redevance. 11 était ravi de son installation. Il entendait, au loin, les plaintes de l'Océan, et par les nuits de tempêtes, le vent du large ébranlait ses vitres. C'est là qu'il composa ses pages les plus tragiques, celles qu'il a consacrées à la fin de la Terreur, à la crise qui eut pour dénouement le 9 Thermidor. Il semblait que les événements qu'il retraçait eussent leur répercussion dans sa conscience. Son agitation était cruelle. Il perdait le sommeil et l'appétit; il demeurait taciturne et M""' Michelet, qui devinait les raisons de son angoisse et qui eût voulu l'en délivrer, n'osait lui parler de choses indifîérentes. Michelet était inaccessible à ce qui se faisait autour de lui; il était absorbé dans une unique préoccupation : il rédigeait la sentence de mort de Robespierre!... Un jour, l'orage grondait, la nature était bouleversée, les flots irrités se ruaient contre la grève, une affreuse désolation tombait du ciel noir. Et de la plume du justicier jaillit le discours qu'il cherchait depuis si longtemps : « Je plonge avec mon sujet, dans la nuit et dans l'hiver. Les vents acharnés des tempêtes qui battent aux vitres sur ces collines de Nantes accompagnent de leurs voix, tantôt graves, tantôt déchirantes, mon dies irx de 93. Légitimes harmonies, je dois les remercier. Bien des choses, qui me restaient incomprises, m'ont apparu claires, ici, dans la révélation de ces voix de l'Océan. Ce qu'elles me disaient surtout, dans leurs fureurs apparentes, c'était la chose forte et bonne, consolante : que ces menaces de l'hiver, toutes ces semblances de mort n'étaient nullement la mort, mais la vie, tout au contraire, le profond renouvellement. Aux violentes métamorphoses où vous la croi-

riez abîmée, échappe l'éternelle ironie de la Nature. Telle la Nature, telle ma France... » Ces accents sont d'un grand poète et l'on ne peut s'empêcher d'être remué par leur incomparable lyrisme. M"*" Michelet éprouve, plus vivement que personne au monde, cette admiration. Elle regrette, toutefois, que quelques critiques aient, en louant immodérément le poète chez Michelet, tenté d'abaisser l'historien. Elle s'élève contre le reproche qui lui a été adressé de manquer d'exactitude. Son imagination était, en effet, d'une surprenante richesse, mais elle s'alliait à un sincère amour de la vérité; il apportait ù la découvrir, à la soutenir, des scrupules que connaissent ceux-là seuls qui furent les confidents de son labeur. La documentation de ses livres supposait des recherches infinies; les monceaux de notes qu'il a laissées en font foi; avant de tracer le portrait des montagnards et des girondins, il a vécu durant des années dans leur familiarité; il a remué la poudre des archives, compulsé les actes, annoté les procès-verbaux; et, remontant aux sources, il s'est assimilé la substance de plusieurs milliers de pièces privées et publiques. Lorsqu'il était plein de son sujet, lorsqu'il l'avait, si l'on peut dire, dans le sang, et que les personnages, dont il avait rendu la physionomie, s'étaient imprimés dans son cerveau et respiraient en lui, il les jetait frémissants sur le papier. Et c'est alors, se trouvant en cet état, qu'il devenait créateur... En ces heures d'enfantement, il réalisait le mot si juste d'Emile Faguet, il donnait limpression d'un « élément passionné ». Quel que chose de surhumain sortait de sa tète en feu. Reste à savoir si ce grand échauffement n'est point, par lui-même, une cause d'erreur. Le juge a pour devoir de demeurer calme, il doit haïr le crime et non pas le criminel. Michelet avait des aversions et des affections qui s'attachaient aux personnes. Et c'est par

là qu'il nous touche. Rien n'est plus froid que l'impartialité et la sagesse parfaite. Ces objections ont souvent été présentées à Michclet; je n'ai pas cru qu'il fût opportun de les soumettre à sa veuve...

M"»*^ Michelet passe communément pour avoir coopéré à l'exécution de certains volumes, qui parurent comme une oasis dans l'œuvre générale de l'écrivain. L'Oiseav, Vinsecle, la Mer, la Montagne, sans compter la Femme et VAmour, appartiennent à cette catégorie. Quelle est exactement la part qui lui revient dans ces volumes, dont un grand nombre de pages resteront parmi les plus ravissantes de notre langue? J'éprouvais quelque embarras à interroger M™« Michelet sur ce point. Les questions de collaboration, fût-ce entre mari et femme, soulèvent des difficultés d'un ordre fort délicat. Je tremblais que mon aimable interlocutrice ne voulût pas les élucider ou, du moins, qu'elle m'accusât d'être indiscret, ce qui m'eût couvert de honte. Elle m'a rassuré pleinement et m'a mis à l'aise. Et, sans le moindre embarras, elle m'a conté la naissance de ses livres, et du plus populaire de tous, de VOiseau.

€ Michelet venait d'achever sa Révolution; ses nerfs avaient reçu un si grand ébranlement que j'en conçus de l'inquiétude. Il était brisé par le surmenage cérébral qu'il s'était imposé, et plus encore, par les incertitudes où l'avait jeté le sujet de cet ouvrage. Joignez à cela les événements politiques, le succès de l'empire, la perte de ses rêves les plus chers, les épreuves personnelles qui l'avaient frappé, le changement de sa condition. Sa santé n'avait pu résister à tant de coups. Il répétait au médecin que j'avais appelé : • Je me sens brûlé comme un homme qui vient de « boire un verre deau-forte... » c II avait un besoin urgent de détente. Mais je le savais incapable de renoncer au travail. Je cherchais une occupation

modérée qui fût pour lui, tout à Iti fois, un délassement et un repos. »

Il y avait des arbres dans le jardinet breton, et sur ces arbres se posaient le matin des chanteurs ailés qui charmaient par leur babil le sommeil du philosophe. M'"" Michelet ne goûtait pas moins de plaisir que son époux à écouter leur ramage. Elle réfléchit que ces animaux, qui s'évertuaient à adoucir le sort des exilés, méritaient que ceux-ci leur fissent, en retour, qChelque politesse... Pourquoi ne pas écrire un livre, une sorte de poème en prose à la louange de VOistau'l Elle exposa son idée à Michelet, qui l'approuva, mais se défendit d'y avoir aucune autre part que celle d'un conseiller ou collaborateur in partibus. Elle essaya de forcer sa résistance, mais ce fut en vain. Alors, elle se mit à la tâche. Elle dressa son plan, distribua ses matières, les divisa, les ordonna et dévora plusieurs traités d'histoire naturelle, afin de se rafraîchir la mémoire sur ces objets spéciaux. L'ouvrage se fit lentement, chaque mois, chaque semaine, se grossissant d'un chapitre, sous l'œil attentif du maître et sous son contrôle paternel...

« En somme, dis-je à M™« Michelet, le véritable auteur de V Oiseau, — c'est vous?... »

Et, comme je la complimente sur ce chef-d'œuvre et sur l'énorme succès qu'il a obtenu, elle se défend contre mes éloges.

« Sans lui, je ne l'eusse jamais entrepris... Et puis, il me guidait, m'inspirait, il remaniait ma prose, la pénétrait de sa grâce... Qu'ajouterai-je enfin? Il y répandait sa poudre d'or!... »

L'Oideau, Vhiaecte, la Mtr, la Montagne servirent d'occasion à des excursions nombreuses. On explora les vallées des Alpes, on passa de calmes étés à Saint-Georges, auprès de l'embouchure de la Gironde; on herborisa, çn observa les mœurs des fourmis, on contempla les

marées de l'équinoxc sur les côtes de la Manche. On communia, de cent laçons, avec la nature. Michelet s'était procuré un microscope qu'il promenait à travers l'Europe. Quand, dans quelque hôtel cosmopolite, on avait fait la connaissance d'un étranger de distinction, on le conviait à se servir du précieux instrument. On n'aurait pu lui accorder une plus haute marque d'estime... A voir ce vieillard, aux cheveux de neige, accompagné d'une toute jeune femme, portant une trousse de botaniste, un microscope, un herbier, et étudiant avec un zèle empressé la ilore alpestre, on s'imaginait avoir affaire à un vieux savant, voyageant pour l'instruction de sa fille ; or, ce professeur du Muséum, ce personnage des Nouvelles genevoises, était un brûlant poète. Son cœur avait vingt ans, son âme conservait une candeur enfantine. Et ce couple, qui paraissait disproportionné, était le plus tendre des couples. L'amour, le divin amour, l'accompagnait le long des chemins. La mort a séparé les époux, elle n'a pas rompu la chaîne qui les liait l'un à l'autre. Je voudrais rendre l'émotion avec laquelle M""^ Michelet m'a parlé de ces félicités évanouies, mais à jamais vivantes en elle. Elle l'a fait simplement, sans déclamation, avec une franchise et une cordialité communicatives. L'an prochain, il y aura cinquante ans que son union avec Michelet aura été célébrée. En commémoration de ces noces d'or, elle compte publier un volume renfermant une partie de la correspondance qu'ils échangèrent et qui précéda leur mariage. Je demande à M""" Michelet s'il lui serait possible de me montrer une des lettres que lui envoya son fiancé... Elle m'explique que, tout d'abord, dans sa pensée, l'ouvrage ne devait paraître qu'après sa mort, mais qu'y ayant mûrement réfléchi, elle a jugé plus convenable de le faire coïncider avec cet anniversaire. Comme j'insiste encore, pour obtenir la lecture de quelques lignes

inédites de Michelet, elle consent h se laisser fléchir :

« Je puis vous confier la première lettre que je lui ai envoyée, et qui fut le point de départ de nos relations. »

Et aussitôt elle ajoute, avec une lueur de malice dans les yeux :

« Rassurez-vous, vous aurez aussi la réponse!... Revenez demain... Je vous chercherai ces pages et je vous les donnerai... »

Sur ces mots, j'ai pris congé de M™'' Michelet, me promettant d'être exact au rendez-vous...

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