I. — LE PERE DE MADEMOISELLE COUESDON
Depuis longtemps, je méditais d'aller rendre visite à cette jeune fille extraordinaire que l'ange Gabriel a choisie comme interprète de ses pensées. Voilà des années qu'elle rend ses oracles, et il ne me semble pas qu'elle doive renoncer à ce pieux ministère; l'abondance de ses vaticinations atteste une heureuse fécondité. J'étais curieux d'examiner par moi-même la physionomie de M"'' Couesdon et si elle supportait sans trop de fatigue cet écrasant labeur ; je me suis dirigé vers le logis qu'elle habite, rue de Paradis — une rue au nom prédestiné, et qui est aujourd'hui célèbre dans tout l'univers. On m'avait conseillé de ne pas lui révéler ma profession. Je me suis conformé à cet avis, non pas, certes, dans une intention perfide, qui eût tourné à ma confusion, l'ange Gabriel ne se laissant pas aisément duper... Mais il me paraissait plus convenable de me présenter à lui sous les apparences d'un brave homme un peu naïf et n'ayant aucun commerce avec la littérature. Je dépouillai mes préventions, je chassai loin de moi le scepticisme professionnel. J'étais
avide de savoir la vérité sur ces phénomènes mystérieux. Si la grâce devait me toucher, je me sentais en bonne disposition de la recevoir. Tel était exactement mon état d'ûme, tandis que je gravissais les quatre étages de la prophétesse.
Je pousse le bouton. L'huis s'entre-bâille : un personnage que je distingue mal dans l'obscurité m'interroge. « Je voudrais être admis auprès de M"" Couesdon. — Elle n'est pas visible. — Puis-je du moins, monsieur, m'entretenir avec vous?... — Très volontiers. » Mon interlocuteur m'introduit dans une pièce qui lui sert de cabinet de travail. Et je le considère attentivement. Il a cinquante ans environ, le teint animé, un ventre rondelet, des yeux bleus à fleur de tète, des cheveux gris, une moustache blanche, drue et forte, taillée en brosse. Un grand air de franchise et d'honnêteté brille sur son visage qui rappelle ceux des vieux sergents de Charlet. C'est la même rudesse et la même bonhomie. Il m'invite, avec beaucoup de courtoisie, à m'asseoir et, ayant feuilleté un registre ouvert devant lui : « Ma fille, m'explique-t-il, est débordée en ce moment. Ses journées sont retenues jusqu'au mois d'avril... ». Je ne lui cache pas le désappointement que me fait éprouver cette nouvelle... « Voyons! Revenez lundi prochain. Nous tâcherons d'arranger ça! » J'exprime à M. Couesdon, le père, ma reconnaissance pour sa bonté. Sa figure s'éclaire d'un sourire aimable... Il s'est adossé à la cheminée; il me regarde avec bienveillance... Quelque chose me dit que nous allons devenir amis...
Pendant deux heures, nous avons causé ; et M. Couesdon, le père m'a appris des particularités si étranges que j'en suis encore ému. Il ne m'a pas demandé de les garder secrètes, et c'est pourquoi je crois pouvoir, sans être accusé de trahison, les confier au public. Et
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d'abord, il m'a avoué qu'il tenait en médiocre considération les journalistes, sauf M. Chincholle, M. Gaston Méry et quelques hauts barons de la presse tels que MM. Paul de Cassagnac, Edouard Drumont et Arthur Meyer; les autres lui inspirent du mépris. 11 hait la gent reporteuse et chroniqueuse, dont il redoute peutêtre, à juste raison, l'irrévérence.
« 11 y a une heure, j"ai mis dehors un de ces messieurs. Je l'ai poussé par les épaules. Ça n'a pas été long. Et je suis décidé à agir de même, s'ils ont le toupet de revenir. Ce sont de vilains gas!... Oh! je les connais! »
M. Couesdon fronce le sourcil et tortille sa moustache d'un doigt fiévreux. Un frisson me court dans tous les membres. Que me fùt-il arrivé si je n'avais eu la prudence de me couvrir du voile de l'incognito! Contre le seul M. Couesdon, j'eusse été de taille à me défendre. Mais M. Couesdon, assisté de l'ange Gabriel, doit être invincible. Je tâche de le ramener à de meilleurs sentiments. Et je lui fais timidement observer que la rancune qu'il a contre les journaux n'est pas équitable et qu'ils ont contribué, en somme, à répandre sur la terre la parole de sa fille qui n'est autre que la parole divine. Mais il ne s'arrête pas à l'objection, il poursuit son idée...
« On ne me trompe pas, vous savez! Il y a trente ans que j'ai quitté ma Bretagne, je suis un vieux Parisien. Lorsque Emile Zola a voulu venir ici, il s'est fait présenter sous le nom de Henri Meilhac, de l'Académie française. Et il a cru me mettre dedans ! J'avais envie de lui crier : « Est-ce que vous me prenez pour un imbé- « cile? Mais on l'aperçoit partout, votre tête! 11 fallait < vous coller un faux nez, mon bonhomme ! » Deux jours après cette séance, je l'ai croisé dans la rue. Et je ne lui ai pas mâché ce que j'avais sur le cœur : « Vous « n'êtes pas M. Meilhac, vous êtes M. Zola et vous
« n'entrerez jamais à l'Académie! » Il était gêné, il protestait!... Ah! je vous assure qu'il n'avait pas l'air de s'amuser! »
En revanche, il s'amuse follement — lui M. Couesdon — en me narrant cette historiette. Il s'exprime avec une verdeur réjouissante. Il a du trait, de la verve. Il m'est de plus en plus sympathique.
« Rappelez-moi donc en quelles circonstances le miracle s'accomplit. »
Ce fut le jeudi saint de l'année 1896. M'^^ Couesdon tomba dans une sorte d'engourdissement. Et l'ange se manifesta en parlant par sa bouche. Il annonça, dans une première séance, qu'il avait la mission de ramener les Français à la religion et, quelques mois plus tard, il prédit la restauration de la monarchie. Lorsque la nouvelle circula dans Paris qu'une voyante venait de surgir, on accourut pour la contempler. La maison était trop étroite; elle ne pouvait contenir les pèlerins.
« Je n'exagère pas. Trois mille personnes passèrent en un seul jour par notre escalier. Elles se pressaient, se bousculaient. Et ce n'était pas du vilain monde. Un duc, oui, monsieur, un duc authentique offrit à ma bonne mille francs — qu'elle repoussa d'ailleurs — pour l'introduire chez nous! »
Maintenant, cette furie est un peu calmée. Mais si Paris se tient plus tranquille, la province et l'étranger montrent une remarquable ferveur. Tous les princes et tous les savants d'Europe s'arrêtent rue Paradis. Un fils de la reine d'Angleterre a demandé la faveur d'être reçu, faveur qu'on ne lui a pas refusée. M. Couesdon se déclare enchanté de leur politesse : « Ils sont bien plus sérieux que les Français ! » Ils n'usent pas, à l'égard de la voyante, de cette ironie agressive qui est un des traits de notre tempérament. Ils observent, ils étudient, ils ne se moquent point, ils n'affectent pas
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ce détachement, derrière lequel s'abrite le plus souvent une grossière superstition. S'ils sont convaincus, ils l'avouent avec sincérité, s'ils ne le sont pas, ils ne laissent échapper aucune parole inconvenante. Au reste, M. Couesdon ne tolère pas que l'on manque de respect à l'ange Gabriel. Au premier mot incongru, il montre la porte aux impertinents. Il a exécuté de la sorte plusieurs douzaines d'abbés incrédules et la plupart des membres de la Société psychique. Et, devant ses moustaches, ils fdent doux; ils comprennent que toute rébellion serait inutile et même périlleuse.
« Je n'ai que faire de ces gens-là; ce n'est pas moi qui suis allé les chercher! »
M. Couesdon est superbe en me retraçant ces prouesses; ses yeux bleus jettent des flammes. Je le loue de l'énergie qu'il déploie dans la défense de la sainte cause.
« Vous devez être très occupé, lui dis-je; comment suffisez-vous à tant de besognes? »
Il me répond avec un ton d'assurance, où je discerne un soupçon d'orgueil :
« Vous n'en connaissez encore que la moitié. Je reçois chaque matin une centaine de lettres... Voyez plutôt!... »
Il remue sur sa table des monceaux de paperasses. 11 ouvre une bibliothèque vitrée dont les rayons, du haut en bas, sont garnis de feuilles manuscrites étroitement empilées.
« Voici ma correspondance de Tannée dernière... »
Il ne m'a pas caché que le plus grand nombre de ces lettres sont indifférentes. Elles ont trait à des préoccupations frivoles ou bassement intéressées auxquelles l'Ange ne saurait arrêter son attention. On lui écrit pour retrouver des objets perdus. On lui demande à quel endroit sont enfouis des trésors que Ton suppose être abrités sous de vieux murs. Tout
individu qui possède, quelque part, un château, est convaincu que des richesses y sont enfermées. Et parfois l'événement justifie ces espérances.
Dernièrement, un vieillard vénérable et décoré vient consulter l'Ange au sujet d'une somme d'argent qu'un sien parent lui avait léguée en mourant et dont la trace avait disparu. L'Ange lui donne une indication précise. On opère des fouilles et l'on met la main sur un portefeuille renfermant soixante mille francs de rente en obligations de chemins de fer. C'était un joli magot! « Vous supposez, sans doute, qu'on nous a remerciés? Jamais de la vie. Ce gentilhomme — car c'est un gentilhomme, un ancien zouave pontifical — n'a pas offert à ma fille un bouquet de violettes de deux sous ! Aussi, je l'engage h nous laisser en repos. »
D'autres lettres roulent sur des questions sentimentales. Ce sont des amoureux que des obstacles séparent et qui conjurent l'Ange de les aplanir. Une jeune paysanne a écrit à la Voyante : « Trois galants veulent m'épouser : un cordonnier, un garçon de ferme et un sous-officier de hussards. Lequel faut-il choisir ? > Cette candeur excite l'hilarité de M. Couesdon :
« La belle malice ! Elle aime le militaire ! On n'a pas besoin de l'Ange pour deviner ça ! »
Quand je vous disais que M. Couesdon avait de l'esprit ! Il est même un tantinet psychologue !
Tout à coup son visage s'est empreint de gravité* « Si vous étiez venu, la semaine dernière, a^ous auriez rencontré le roi »...
Le roi ? Quel roi? Mes oreilles ont-elles tinté ? S'agitil d'un roi nègre, ou du futur roi de France ?..• M. Couesdon jouit un instant de la stupéfaction où sa phrase m'a plongé, et il s'empresse de m'en expliquer le sens obscur. L'ange Gabriel ne s'est pas contenté d'annoncer une prochaine restauration. Il a désigné le
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souverain qui est appelé, par sa destinée, à régner sur les Français. Or, que viens-je' d'apprendre? Cet élu que je croyais retenu hors de nos frontières fréquente cliez la voyante et déambule en toute liberté dans sa capitale !... Son nom ! Par le ciel, quel est son nom ? M. Couesdon, après s'être recueilli, laisse tomber ces mots fatidiques :
« Je ne veux pas le dévoiler. Sachez seulement qu'il appartient à une famille illustre. C'est le dernier des Valois ! »
Je demeure stupéfait. M. Couesdon s'est trompé. Il confond évidemment les Bourbons avec les Valois. Le dernier des Valois est le dernier des Bourbons... Mais non, il réitère son affirmation et il la précise. Il y a, en ce moment, sur le pavé de Paris, un homme de vingt-sept ans, qui descend en ligne directe de saint Louis. Il ignorait cette auguste origine. L'Ange la lui a révélée. Les preuves de sa filiation existent, elles reposent depuis des siècles au fond d'une cassette scellée, qui est en un certain lieu. Quand l'heure aura sonné, ces documents seront produits au grand jour. Et l'Élu s'installera sur le trône de ses pères. Jusquelà, il doit vivre obscurément, mêlé à la foule ; il lui est défendu de s'engager dans la lutte des partis; la politique lui est interdite... Heureux prétendant que l'on viendra chercher par la main et qui n'aura aucun eflort à tenter pour conquérir son royaume! L'Ange, en ce qui le concerne, a été d'une lucidité surprenante 11 a d'abord annoncé sa visite en ces termes formels :
Le dernier jour de Tété, Il vous sera amené Par un homme du clergé.
Qui est un peu dévoyé.
Et, en effet, le dernier des Valois se présenta chez M"^ Couesdon par une radieuse journée, à laquelle
succédèrent des pluies torrentielles. Il était accompagné d'un prêtre qui avait eu quelques fâcheux démêlés avec la justice. L'Ange tout de suite le salua et lui dit qu'il ceindrait la couronne, après que des catastrophes auraient fondu sur notre pays, guerre civile et guerre étrangère. Et comme le dernier des Valois un peu troublé (on l'eût été à moins) se renseignait sur l'époque où se produiraient ces changements, l'Ange lui fit comprendre qu'ils coïncideraient, selon toute probabilité, avec l'aurore du prochain siècle... M. Couesdon me donne ces détails avec une admirable tranquillité. Mais j'ai soif de le pousser plus avant et de lui arracher des confidences : « Ainsi, vous voyez de temps à autre Sa Majesté? » Non seulement le roi vient souhaiter le bonjour à son fidèle Couesdon, mais il consent à partager son dîner; et, comme il est versé dans la connaissance des langues vivantes (c'est un prince très moderne, quoiqu'il remonte aux croisades), il l'aide à traduire les lettres qui lui arrivent de l'étranger. M. Couesdon est fier de me vanter les talents du jeune monarque, dont l'humeur débonnaire le flatte et l'attendrit tout ensemble. Un ardent enthousiasme respire en son discours. Il est prêt à mourir, dès qu'il sera nécessaire, pour le dernier des Valois. Mais les plus grandioses événements de l'histoire ont leur côté comique. Le bruit a couru dans le quartier que M. Couesdon entretenait des relations d'amitié avec le futur roi de France. Et dès que ce dernier s'aventure dans le faubourg Poissonnière, il est abordé par une nuée de solliciteurs...
« Croiriez-vous qu'on le tourmente déjà pour des places!... L'autre matin, ils étaient trois ou quatre ici même à déjeuner, qui se partageaient les dignités du royaume. L'un avait choisi les Finances, un second les Beaux-Arts, un troisième la direction du Théâtre-
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Français... Je n'ai pu contenir mon indignation : « Eh bien! Et moi?... Il me semble qu'on m'oublie dans tout ceci... Ne vous gênez pas, messeigneurs! Mettez la France au pillage!... »
M. Couesdon leur a infligé cette leçon pour châtier leur immodestie ; mais, personnellement, il n"a pas d'ambition. 11 me l'a expressément déclaré. Il n'aspire ni aux honneurs, ni à la fortune. Mon Dieu, si le dernier des Valois lui ordonne d'accepter une charge avantageuse, rehaussée du ruban rouge, il est probable que M. Couesdon n'ira pas jusqu'à humilier, par un refus, la volonté royale. Il se résoudra à subir ces faveurs, non à les solliciter'. Pendant qu'il me soumet ces scrupules honorables, je cherche à démêler sur les traits de M. Couesdon, l'expression fuyante d'une restriction mentale, de quelque arrière-pensée. Je n'y remarque rien de semblable. Cette tête de Breton est dure comme le roc et, comme lui, loyale et incorruptible. Quand il parle de l'Ange et du Roi, on a le sentiment qu'aucune puissance humaine ne pourrait affaiblir le respect infini qu'il leur a voué. Réellement, la foi l'illumine. Je veux le quitter sur cette impression réconfortante. Je lui donne un vigoureux shakehand, où je mets toute la cordialité dont je suis capable. Et je lui crie :
€ A lundi! »