II. — UNE HETRE AVEC MADEMOISELLE COUESDON
Quand, à une heure et demie précise, je me suis présenté chez M"'' Couesdon, elle était déjà en conférence, car, de l'aube au crépuscule, son logis ne désemplit pas. M. Couesdon, le père, a bien voulu me faire profiter, une fois encore, des délices de son
1. M. Couesdon ne recueillera pas le fruit de son dévouement. Depuis que ces lignes ont été écrites, il a rendu son âme à Dieu.
entretien et compléter les indications qu'il m'avait données précédemment. Comme je me récriais sur la merveilleuse activité de sa fille, il m'expliqua qu'elle n'est, si j'ose risquer cette métaphore, qu'un instrument passif entre les mains de l'ange Gabriel. Elle répète ce que l'Ange lui suggère, mais sa volonté et son intelligence n'y ont aucune part ; son cerveau ne travaille point; elle ressemble exactement à la flûte qui résonne sous le souffle du berger; le berger se fatigue, mais non pas la flûte qui est formée d'un bois insensible. Or, dans le cas actuel, l'Ange se trouvant être doué, par essence, d'une énergie illimitée, il en résulte que leur collaboration peut durer un temps infini. « Elle a prophétisé, hier, pendant cinq heures consécutives, sans s'interrompre, m'a dit M. Couesdon, et vous allez la voir... Elle est fraîche et reposée. » L'Ange exige d'ailleurs de son interprète une docilité absolue. C'est un ange autoritaire. Il lui a défendu de quitter la rue Paradis, fût-ce pour se rendre dans la belle saison aux bains de mer. Vingt châtelaines lui ont oflert l'hospitalité; une grande dame anglaise a mis à sa disposition un palais qu'elle possède aux environs de Londres; un gentilhomme belge a poussé plus loin la délicatesse. Il a supplié M. Couesdon de lui amener sa fille : « Vous n'aurez à vous occuper de rien ; mon carrosse ira vous enlever, ainsi que M™*' et M"« Couesdon, et vous amènera chez moi; les relais sont préparés, tout a été prévu. Vous voyagerez en poste comme les princes. Et vous pouvez donner vos ordres à mes valets : ce sont les vôtres. » Ce Belge tint sa promesse; le carrosse aux chevaux piaffants et tout chargés de grelots et de sonnailles, s'arrêta devant la porte de la Sibylle. La famille Couesdon était tentée d'user de ce galant équipage. On consulta l'Ange qui fut inflexible. M'^® Couesdon ne doit pas s'absenter de Paris, où d'impérieuses obli-
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gâtions la retiennent. Elle vit s'éloigner le beau carrosse et resta, comme Cendrillon, un peu mélancolique au coin de l'âtre. La seule promenade qu'elle effectue est de se rendre chaque matin à la messe. En elle, l'hygiène et la dévotion se concilient ..
Tandis que M. Couesdon me communique, avec son obligeance si cordiale, ces curieux détails, j'examine la pièce où nous nous trouvons assis. Elle est d'une simplicité et d'une propreté provinciales. Un petit bureau, quelques chaises cannées, des rideaux de reps et de mousseline, une bibliothèque en bois noir; aux murs, deux planches se faisant j>endant et représentant l'Education (V Achille et VEnlèvement de Déjanire. Ces objets honorables respirent l'ordre et la vertu. Les Couesdon sont de braves gens qui saccommodent sagement d'une existence sans faste. Et, malgré moi, une observation me monte aux lèvres, que je retiens à demi, craignant qu'elle ne soit indiscrète :
« On vous apporte... sans doute... beaucoup d'argent? •
L'honnête M. Couesdon s'est redressé; une lueur de colère passe dans ses yeux; le sang colore ses joues...
« Je sais les bruits que l'on a répandus. Eh bien, monsieur, ce sont des calomnies! Ma fille ne réclame rien. Et les sommes qui lui sont envoyées — bien malgré elle — sont converties en aumônes et versées aux pauvres qui nous assiègent... Il ferait beau voir que nous tirions de l'Ange un profit commercial! »
Eh là! Eh là! monsieur Couesdon, ne vous fâchez pas, de grâce! On ne vous a point accusé dun pareil dessein...
Mais il n'écoute pas et poursuit avec une animation croissante :
« Je ne suis pas duc et pair; mais, en somme, mes aïeux sont allés aux croisades. Ce n'étaient pas des grands croisés, c'étaient des « petits croisés », mais
qui se sont vaillamment battus, comme les autres! Sur ma maison natale est gravée la date de 1453... Et, Dieu merci, je n'ai pas besoin, pour vivre, de recourir à des expédients honteux... »
Il devient éloquent; l'indignation continue de gronder en son discours.
« Si nous voulions être riches, cela nous serait aisé. Des millionnaires, dont je pourrais vous montrer la photographie, ont demandé ma fille en mariage. Mais elle les a repoussés. Elle n'a pas encore rencontré l'élu de son choix... »
Je lui demande si M'^" Couesdon, au cas où elle se déciderait à l'hymen, parviendrait facilement à accorder ses devoirs de prophétesse avec ses devoirs d'épouse, et s'il croit que l'ange Gabriel consentirait à se relâcher, au profit d'un simple mortel, de ses prérogatives. Il n'a pas le loisir de répondre. Une porte s'ouvre, et la Voyante apparaît. Aussitôt M. Couesdon s'éclipse avec discrétion. Je vais donc connaître ma destinée...
Je ne décrirai pas cette personne extraordinaire dont le portrait a été maintes fois tracé. Il est presque impossible de mettre un âge sur sa figure. Elle a le corps maigre, le teint sans duvet des jeunes filles qui ont langui dans le célibat. Et, cependant, elle n'a pas l'air maussade. Elle est d'humeur enjouée; on ne peut dire qu'il y ait en elle un attrait de séduction; mais elle n'est pas déplaisante. Ses yeux sont ardents, son sourire aimable; et, n'étaient les rougeurs un peu vives qui colorent l'extrémité de son nez, et l'excessive négligence de sa chevelure, M"^ Couesdon ferait une fiancée agréable. Il ne lui faudrait qu'un grain de coquetterie pour être charmante... Elle s'est placée devant la table, entre Y Enlèvement de Déjanire et V Education d'Achille... Et, tout de suite, ayant jugé qu'elle avait affaire à un novice, elle m'a guidé sur la conduite à tenir.
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« L'Ange va vous parler. Vous l'écouterez en silence. Quand il s'arrêtera, vous pourrez l'interroger. L'Ange vous tutoie, mais vous ne devez pas le tutoyer... »
J'ai sorti mon crayon et je guette l'oracle... M"« Couesdon appuie son front sur son poing fermé. Et soudain elle se met à vaticiner. Ses paroles se dévident avec une telle vélocité que j'essaye vainement de les saisir... J'arrive péniblement à en fixer quelques bribes. Ce sont toujours les petits vers que vous savez, construits sur un rythme et des assonances uniformes. Jamais elle n'hésite; elle va d'un train égal et accéléré; pourtant elle répète deux fois et jusqu'à trois fois le même vers, soit que l'Ange se ménage le temps de préparer le suivant, soit qu'il veuille, par ce moyen, le graver plus fortement dans la mémoire de l'auditeur. Je préfère me rallier à la seconde hypothèse. Je cherche à me pénétrer du sens de ces phrases; je remarque avec plaisir qu'elles sont obligeantes pour mon amourpropre, mais avec regret qu'elles sont vagues. Elles me prédisent un brillant avenir, mais ne me renseignent pas nettement sur les satisfactions qu'il me devra procurer. Elles m'annoncent que « j'aurai un rôle à jouer » et s'achèvent sur ce judicieux conseil :
Demande à Dieu la piété, La force de volonté...
L'Ange s'est tu... Et c'est à moi, maintenant, de prendre l'initiative de lui poser des questions. J'éprouve quelque embarras. Je voudrais tout ensemble le consulter sur mes intérêts privés et sur les intérêts généraux de la France et de l'Europe, lui arracher des confidences relatives à ce jeune prince, le dernier des Valois, qui doit un jour gouverner notre pays et dont M. Couesdon, le père, m'avait en si bons termes loué le caractère. Je lui raconte qu'ayant de grosses entreprises à exécuter je crains qu'elles ne soient anéanties
par les catastrophes qu'il a , à plusieurs reprises, annoncées et je le prie de me dire si ces catastrophes, guerre civile et guerre étrangère, sont imminentes. L'Ange ne me laisse pas achever. Il s'écrie :
Ce n'est pas éloigné, Mais tu peux commencer.
Ça n' doit pas t'em pêcher.
T'as d' la peine à passer, Mais tu seras aidé.
Faut pas t' préoccuper.
Je te vois entravé, Mais non pas arrêté.
L'orage à essuyer N'est pas très éloigné.
Quel est cet orage? M'est-il personnel ou doit-il fondre sur la patrie? L'Ange, sur ce point, s'en réfère à ses déclarations précédentes; il est cruellement pessimiste :
Je vois desgens massacrés, La Seine de sang teintée, La guerre déclarée, Mais une guerre acharnée.
Un grand coup va frapper Qui va comm' certifier Ce que j'ai annoncé.
Il faudra s'assembler...
Voilà bien des deuils en perspective... Mais après la tempête apparaît un rayon de soleil. Et ce rayon c'est Lui, c'est le Roi.
Monté sur une haquenée...
La France qui aura tant pleuré
Sera comme ensoleillée...
Et pour coïncider avec ces singuliers événements un nouveau pontife montera sur le trône de saint Pierre. Ce futur pape est un moine, « un moine déchaussé, qui n'est pas étranger » :
La bure il a porté Et ne l'a pas quittée...
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Durant vingt-cinq minutes, l'Ange a brodé d'innombrables variations sur ce thème et sa fidèle servante a déployé une surprenante virtuosité. Mon oreille finit par être étourdie par les petits vers qui se succèdent sans interruption et pleuvent dru comme grêle.
M"c Couesdon s'arrête enfin. Je lui déclare que ma curiosité est satisfaite. Aussitôt ses paupières se soulèvent. Elle quitte l'immobilité, elle s'accoude sur la table et nous causons... Je mentirais si j'insinuais que M"'= Couesdon est aussi sémillante que M"*^ Jeanne Granier. Mais sa gaieté, pour demeurer dans des limites honnêtes, n'en est pas moins fort aimable. Que la Voyante se soit façonnée au contact du monde ou que l'ange Gabriel lui ait ravi sa timidité, elle a perdu toute gaucherie; elle s'exprime avec une réelle aisance. Son visage ne porte aucune trace de lassitude. Elle rit; à de certaines minutes, je crois découvrir dans ses regards comme une nuance de moquerie. Et cela me rend perplexe. Mais cette impression s'efface. M"« Couesdon a la gaminerie des « petites pensionnaires », la gaminerie qui s'amuse aux bagatelles, mais ne va pas plus avant. Sa foi et sa bonne foi sont profondes... Elle croit à l'Ange, elle croit à la mission dont il a daigné l'investir... Maintenant cette conviction correspond-elle à une réalité? Est-ce le rêve d'une imagination déséquilibrée? C'est un problème que la science, en son état actuel, est impuissante à élucider... Les sceptiques prétendent que M"'' Couesdon ne traduit plus, aussi heureusement qu'autrefois, la pensée divine. Elle parlait au début la savoureuse langue du xv« siècle; il s'y mêle aujourd'hui des tournures lâchées et des expressions d'argot montmartrois. Serait-ce que l'Ange s'est égaré sur la Butte?... M"e Couesdon ne demeure pas d'accord de ce changement. Elle pense que Gabriel la traite toujours avec
les mêmes égards. Elle l'aime, elle l'adore Et si jamais il se retire d'elle, — elle mourra!... Elle ne supportera pas ce veuvage...
Comme je redescendais vers le faubourg Poissonnière, la cervelle un peu troublée par cette séance, je me croisai avec M. Gaston Méry. Ce spirituel confrère est très bien informé de tout ce qui se rattache à la Voyante. C'est lui, d'ailleurs, qui a révélé son existence à la foule. Elle lui doit sa consécration parisienne.
« Donnez-moi donc, lui ai-je dit, quelques « tuyaux » sur le dernier des Valois... »
Il m'a répondu, avec une imperturbable gravité :
« Je vous supplie de ne pas me demander son nom et de ne pas essayer de le découvrir. Vous le rendriez ridicule. Et il ne le mérite pas. C'est un garçon infiniment distingué et qui se trouve dans une situation très délicate. Sa fortune est médiocre. Il a été obligé de mettre dernièrement en gage au Mont-de-piété son anneau de famille, l'anneau de ses pères. S'il se pose en prétendant, on l'accusera d'exploiter la crédulité publique et de se procurer des ressources illicites. Et, cependant, les avertissements de l'Ange ont été, en ce qui le concerne, si lumineux, ils lui ont appris, sur sa naissance, des secrets si intimes, qu'il n'a pu s'empêcher d'en être ému... Il attend, dans l'ombre, que son destin s'accomplisse. Ne déchirez pas le mystère où il s'enveloppe et qui est sa sauvegarde...
« Du reste (ajouta M. Méry, et je crus voir passer dans son œil une lueur diabolique), vous le connaissez sans le connaître. Vous avez dû le rencontrer dans les théâtres. Il y fréquente assez volontiers, les soirs de premières représentations. »
Là-dessus, il s'éloigna, me laissant très déconfît. Mais un papier était tombé de sa poche, que je me
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hâtai de ramasser. C'était une épreuve d'imprimerie, où les lignes suivantes étaient marquées :