L'HOMME DE NOTRE-DAME
Ce n'est plus de M. Joris Karl Huysmans qu'il s'agit, mais de quelqu'un qui s'est nourri de ses livres et que cette lecture a troublé proibndément. Un Mage de mes amis m'a dit hier :
« Ne connaissez-vous point Mérovak, 1' c homme des cathédrales »? On l'appelle de ce nom, à cause de l'attachement passionné qu'il a voué aux édifices gothiques. Il a établi sa résidence dans une des tours de Notre-Dame de Paris et préoccupe beaucoup les savants qui sont versés dans les recherches psychiques. Il exécute sur l'orgue et le piano de surprenantes improvisations. Et il assure n'avoir jamais appris la musique. D'honnêtes gens supposent qu'il est possédé par des esprits. »
Je résolus d'éclaircir, autant qu'il serait en mon pouvoir, ce mystère, et je me dirigeai vers le pieux domicile de M. Mérovak. Le Mage m'avait remis, pour faciliter mes recherches, une carte de visite ainsi libellée : Mérovak, Vhomme des Cathédrales, Notre-Dame de Paris, tour nord. Je me rendis aussitôt à cette adresse et demandai à la gardienne des cannes et des parapluies si M. Mérovak était visible et dans quelle partie
de l'église se trouvaient situés ses appartements. Du fond de sa logette, elle me dit que M. Mérovak n'avait point une résidence fixe dans la tour, ainsi que les journaux l'avaient annoncé, mais qu'il y venait chaque jour passer quelques heures, qu'il employait à se promener sur les toits avec le chat Quasimodo, son compagnon : e Vous le trouverez aux environs de la galerie. C'est un digne jeune homme!... » Il y avait dans ces paroles un accent de sympathie qui me fit bien augurer du caractère et des mœurs de M. Mérovak. Je gravis légèrement trois cents marches et j'aperçus un énorme matou qui faisait le gros dos en dardant sur moi des regards féroces. La présence de ce félin m'indiquait que l'homme des cathédrales était dans le voisinage. » Monsieur Mérovak? »
Une voix qui semblait venir des cieux répondit à mon appel. « Donnez-vous donc la peine d'entrer! » La voix était aimable et d'un timbre harmonieux. Elle ajouta : « Courbez-vous, pour ne pas froisser votre chapeau. Cette porte est si étroite!... » Je cherchai la porte que l'on me désignait. Elle s'ouvrait en haut d'une échelle et donnait accès dans la cabane en planches qui sert d'abri au sonneur. Je me faufilai tant bien que mal par la mince ouverture et me trouvai en présence d'un personnage dont la physionomie se rapportait au signalement qui m'avait été fait de Mérovak. Il était vêtu d'une ample redingote, et, s'il n'avait pas, comme Joséphin Peladan, des diamants à sa chemise, il lui ressemblait par la luxuriance de sa chevelure, par l'ondoiement de sa barbe noire et bouclée, et par l'extrême pâleur de son teint. Il m'invita, d'un geste noble, à m'asseoir auprès de Quasimodo qui continuait de me dévisager sans aucune bienveillance.
« Je ne suis pas ici chez moi, me dit-il, mais chez mon ami Herbet, qui consacre à des travaux de reliure les loisirs que lui laisse le service de ses cloches... Il
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veut bien m'offrir rhospitalité; et je lui donne, en échange, des aquarelles dont il orne ce réduit. Je ne sais dessiner que des cathédrales, et je les commence par le toit. Je n'ai jamais eu de maîtres. C'est l'àme des églises qui guide mes mains sur le papier, et qui les guide aussi sur le clavier du piano et de l'orgue, où j'exécute, sans étude préalable, de longs morceaux. J'ai été examiné par M. le chanoine Brette et par M. le colonel de Rochas. La plupart des psychologues assurent qu'il y a en moi un foyer d'énergie inexplicable. Et d'ailleurs cette force m'est directement révélée. J'ai joué, tout à l'heure, à Saint-Étienne-du- Mont, pendant la messe des morts, une mélodie, dont il me serait impossible de répéter une note. Quand je suis placé devant l'instrument, tout chante, les pierres, les boiseries, les piliers, les voûtes, les vapeurs de l'encens, les images des vitraux. J'écoute et je transcris. Si l'on me parle, je n'entends pas les mots qu'on m'adresse. Je suis inconscient et passif comme une harpe éolienne... »
Ce discours est débité avec assurance et tranquillité. Peut-être ne suis-je point la première personne en qui M. Mérovak ait l'occasion de s'épancher. Tandis qu'il m'expose ingénument ses mérites, je le considère attentivement. Cet homme est-il un habile comédien, qui cherche à surprendre ma bonne foi? Est-ce un philosophe qui se divertit soi-même en mystifiant Ihumanité? Veut-il l'amuser par l'étrangeté de ses allures et conquérir, grâce à ce moyen facile, une tapageuse renommée? Est-ce un artiste inspiré? Est-ce simplement un fou? Je demeure en suspens, parmi ces diverses hypothèses. Cependant, M. Mérovak continue de bavarder; il me paraît, à de certains moments, qu'une lueur d'ironie s'allume dans ses yeux; puis cette expression s'efTace et est remplacée par une sorte détonnement vague et candide.
« Quels sont vos moyens d'existence? »
Ils sont nuls, ou à peu près. Il se nourrit des miettes que Dieu lui envoie et réside au sixième étage d'un hôtel meublé du quartier latin. Ses cathédrales se vendent assez mal; il a découvert pourtant un restaurateur qui consent à les échanger contre des bons de rosbif, et un luthier du boulevard Saint-Michel qui lui permet d'exercer ses muscles sur un piano fatigué. Enfin, il a son couvert dans quelques maisons bourgeoises.
« J'exécute, après dîner, pour payer mon écot, mes deux morceaux les plus colorés, la Marche des immortels et la Balancelle de la vie. Si je casse des cordes — ce qui m'arrive communément — on a le tact de ne pas en être surpris. Quand je reviens, le mal est réparé. Et je recommence!... »
M. Mérovak a des amis dévoués. Ses parents lui montrent moins d'indulgence et ne lui pardonnent pas les déceptions qu'il leur a infligées. Ils habitent la Vendée et occupent un rang honorable dans la société de Fontenay-le-Comte. Ils eussent voulu faire de leur fils un notaire ou, pour le moins, un receveur des contributions. Il s'échappa de chez eux, après avoir lu le volume de M. Huysmans, Là-bas, où cet auteur décrit avec une si cordiale familiarité l'intérieur de Saint- Sulpice. Il résolut de suivre la voie que lui indiquait Durtal; il débarqua à Paris; et, ayant troqué son nom banal contre un pseudonyme plus pittoresque, il se mit en quête d'une église où il pût s'installer commodément. Notre-Dame de Paris l'attirait. Il sollicita de M. le ministre des cultes l'autorisation d'er/"cr (c'étaient les propres termes de sa lettre) dans les tours de la cathédrale. Cette permission lui fut accordée. Et, depuis ce jour, Mérovak est heureux. Il le serait davantage, si l'architecte diocésain ne s'était opposé à ce qu'il dressât son lit dans la baraque du sonneur...
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c N'est-ce pas, mon brave Herbet, que j'aurais été à l'aise, chez vous, pour dormir? »
Le sonneur sourit d'un air béat et contemple avec admiration ce jeune homme chevelu qui a des idées si particulières... Quasimodo ronronne en signe d'assentiment.
Passer la nuit dans une forêt de colonnettes gothiques , s'assoupir en regardant un rayon de lune danser parmi les saints de pierre, écouter la monstrueuse confidence des chimères et des gargouilles, sentir monter vers soi les prières et les rêves de la ville engourdie... Quelles délices! M. Mérovack voulut les savourer une fois dans sa vie. Et, se trouvant en Vendée dernièrement, il décida qu'il tenterait l'ascension nocturne du clocher de Fontenay... 11 prit un manteau pour se garantir du serein, emprunta un flageolet à l'instituteur, une cithare à la femme du notaire; il emplit ses poches de menues provisions de bouche, — car il faut bien, n'est-ce pas ? fortifier son corps contre les défaillances. Et il s'introduisit subrepticement, à l'insu du sacristain, dans l'église. Il grimpa jusqu'au faîte, posa ses divers ustensiles sur le rebord d'une lucarne, embrassa d'un coup d'œil attendri les maisons de sa ville natale, saisit son flageolet..., et soudain une musique s'envola, si douce, si suave, que la nature entière en fut émue. Le vent cessa de souffler; les habitants de Fontenay entr'ouvrirent leurs fenêtres et ils distinguèrent, à la lueur des étoiles, une forme noire qui s'agitait tout là-haut. Bientôt le flageolet se tut, mais un autre son retentit, moins grêle et plus pénétrant; aux trilles succédèrent les arpèges. Mérovak, obéissant aux esprits célestes, avait quitté la flûte pour la cithare. Fontenay-le-Comte acheva de s'éveiller. La grand'place s'emplit d'une foule agitée et murmurante. On s'en alla frapper aux volets du sacristain :
« Il y a un homme dans le clocher!
— Un homme, vous voulez rire!
— Voyez plutôt!... »
Le sacristain poussa un cri de fureur :
< Ah! le gueux! Il me le payera!... »
Il saisit une fourche et se lança à la poursuite de l'intrus, en proférant des jurons qui ressemblaient fort à des blasphèmes. Cependant Mérovak, planant au-dessus de ces colères, ouvrait l'oreille au concert sublime des astres et traduisait, en accents pieux, la joie qui débordait de son cœur. La cithare frissonnait divinement sous ses doigts. Il fut interrompu par un Ilot de grossières invectives; il discerna, dans la pénombre, une tète hérissée, et un bras qui brandis sait un glaive menaçant. En même temps, l'ordre lui arrivait de quitter sa cachette et de regagner le plancher des vaches. Il eut la tentation de se colleter avec ce barbare et de le précipiter dans le vide. Mais un sentiment d'humanité le retint; il ne se crut pas en droit de commettre un crime.
« Je descends, s'écria-t-il fièrement, mais je proteste, au nom de la dignité humaine ! »
Ainsi s'acheva, pour Mérovak, ce songe d'une nuit d'été. Mais il compte bien avoir sa revanche. Il espère entreprendre prochainement son tour de France, et coucher dans les églises — avec le consentement de l'autorité. Une couverture, une musette, un bâton et son flageolet en bandoulière : avec cet appareil il ira d'un pied agile au bout du monde. Ce voyage esthétique sera un voyage économique. Quant au sacristain de Fontenay, Mérovak se vengera de ses méchants procédés en les flétrissant, comme il convient, dans une revue spéciale qu'il se propose de fonder, s'il rapporte quelque argent de son excursion. II a déjà choisi le titre de cet organe : ÏÉcho des cathédrales. Les cathédrales qui ont des sujets de plaintes et sont en
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bisbille avec leurs évèques (tout arrive !) pourront exposer leurs griefs à Mérovak. Il se charge d'en saisir l'opinion publique. < Ce sera un bon journal », s'écrie l'honnête sonneur Herbet.
Quasimodo est moins affirmatif. Il se lèche les pattes... Il se réserve...
« Monsieur Mérovak, il me vient un scrupule. Vous prétendez tenir vos talents de dessinateur et de musicien d'une influence surnaturelle. Je suis tout disposé à vous croire sur parole, car, sans avoir précisément l'extérieur d'un homme grave, vous m'inspirez confiance par je ne sais quelle agréable na'ïveté qui est en vous. Mais ceux qui n'ont pas l'avantage de vous approcher peuvent être tentés de vous juger sévèrement et de qualifier d'outrecuidante, une affirmation qui n'est, j'en suis certain, que le reflet delà vérité... Comment les persuaderez-vous de ce phénomène miraculeux? »
L'homme de Notre-Dame s'est assombri. Sent-il percer un doute sous la courtoisie de mon langage? En éprouve-t-il quelque humiliation? Il me tire à part et, baissant le ton, comme s'il craignait d'être surpris :
« Voici mon secret, dit-il... J'avais quinze ans, quand on exhuma en ma présence le cadavre de ma mère. Il était intact, le terrain rocheux du cimetière l'ayant préservé de la décomposition. Je baisai au front la chère femme. Un grand frisson courut dans mes veines. J'étais artiste. Et, dès cet instant, je sus peindre et me servir des instruments de musique... »
Cette confession macabre, outre qu'elle est contraire à la vraisemblance, me semble manquer de délicatesse. Elle me communique une impression pénible, qui n'échappe pas à Mérovak.
» Je vous en prie, ne me quittez pas avant d'avoir
entendu la Marche des Immortelsei la Balancelle de la vie. C'est à deux pas d'ici, chez mon luthier... »
Il m'entraîna. Et je n'eus pas le loisir d'adresser mes adieux à Quasimodo. Un quart d'heure plus tard, nous pénétrions dans une boutique, où quelques douzaines de pianos étaient rangés en bataille. Mérovak se jeta sur l'un d'eux, l'ouvrit, secoua sa crinière à la Cleo de Mérode, et frappa de ses poings tendus les touches d'ivoire d'où s'exhala un gémissement. Et alors commença un étrange tumulte de traits, de gammes, de phrases tour à tour alanguies et foudroyantes. La Balancelle pleure ; la Marche des Immortels rugit; tout cela sans ordre, sans méthode, mais non sans charme, avec un instinct du rythme, un sens de l'harmonie et une virtuosité incontestables. M. Le Couppey eût rougi d'une telle exécution. Et pourtant elle ne laisse pas d'être intéressante. Mérovak est tout entier à son labeur herculéen. Il va s'y absorber de la sorte, sans s'arrêter, durant deux heures. Je me garde bien de l'interrompre et je me glisse, par l'huis entrebâillé, dans la rue, où cent curieux sont attroupés. Ils considèrent avec stupeur ce pianiste impétueux, de qui les mains, les bras, la tète, le buste paraissent danser la sarabande. Un mitron s'exclame, en lançant vers le magasin un regard moqueur :
« Pir ouit!! C'est l'homme de Notre Dame! » Il n'en faut pas plus à Paris pour être célèbre pendant huit jours.
Puisque la sorcellerie est à la mode, j'ai résolu de poursuivre mes visites chez les sorciers en réputation. Je me suis présenté chez M"^^ de Thèbes, dont les talents m'avaient été vantés par des gens dignes de foi. Depuis longtemps je désirais exposer ma main aux lumières de cette chiromancienne, que l'amitié de Dumas fils, jointe à quelques prophéties retentissantes, a rendue célèbre. Elle ne réside pas dans une ruelle obscure, comme les tireuses de cartes de Montmartre. Elle a choisi pour s'y établir une des nobles avenues qui avoisinent l'Arc-de-Triomphe. M™<^ de Thèbes n'opère point clandestinement; c'est une sibylle aristocratique, la sibylle de la Haute. Son logis est bourgeoisement meublé; je n'y ai pas aperçu le chat, le corbeau, les poules noires en qui s'incarne l'esprit malin; les seuls animaux que j'y aie rencontrés sont quelques éléphants d'apparence débonnaire! encore étaient-ils en porcelaine. A part ces bibelots et deux ou trois bouddhas accrochés au mur, la pièce dans laquelle on m'introduit ne renferme rien qui évoque la magie. L'ornementation en est discrète :
burins classiques, lithographies familiales, portrait d'Alfred de Musset, d'après Eugène Lami; livres d'images et panoramas propres à amuser l'impatience des clients. Mais d'autres objets qui frappent tout d'abord mes yeux, relèvent la dignité de ce salon et l'empêchent d'être confondu avec un salon vulgaire. Ce sont des mains de plâtre, répandues à profusion, sur la cheminée, sur la table et les consoles; des mains dressées et des mains couchées, des mains de conditions et d'âges divers. La plupart sont des mains de qualité et portent, inscrite au crayon bleu, l'indication de leur origine. La main d'Alexandre Dumas fils a été pieusement placée dans un coffret de cristal. M'"® de Thèbes lui a voué une vénération particulière. Elle a traité d'autres mains illustres avec un peu plus d'indifférence, et relégué pêle-mêle dans un bahut la main de Dumas père unie à la main de miss Menken, la main impassible de Christine Nilsson, la main obstinée d'Emile Zola, la main compliquée d'Edouard Drumont, la main tumultueuse de Coquelin, la main impérieuse et caressante de Sarah Bernhardt... J'examine avec curiosité ces reliques, mais je suis brutalement arraché à ma méditation. Une porte s'est ouverte sans bruit : la maîtresse de céans est devant moi. Elle a une taille imposante; et, quoiqu'elle ait passé les limites de la prime jeunesse, elle conserve, sur sa physionomie, les traces d'une réelle beauté. Le regard est pénétrant, la voix empreinte d'énergie, mais non de rudesse; M'"^ de Thèbes a dans toute sa personne comme un air de gravité et de distinction qui sied à son ministère. Une femme pour qui l'avenir n'a pas de voiles, ne saurait ressembler à une petite danseuse du corps de ballet. M™^ de Thèbes eût fait une admirable prêtresse de Vesta. Elle m'a invité, d'un geste ample et simple tout ensemble, à pénétrer dans son cabinet de consultations.
€ Je suis à vos ordres!... »
Ce n'est pas sans un frisson d'inquiétude que j'ai confié mes phalanges à la devineresse. Elle les a patiemment observées à Taide d'une loupe et y a lu des indications précises, touchant mon caractère et ma destinée. Elle ne m'a pas caché que de graves accidents me menaçaient, mais que, si je le voulais fermement, je parviendrais à les conjurer. Longtemps elle a discouru, me prodiguant les conseils, m'indiquant les écueils parmi lesquels je devrais évoluer pour éviter le naufrage, m'avisant des surprises que me réservait l'avenir, insistant sur les joies, glissant sur les peines. M™* de Thèbes est généreuse; elle ménage les faibles créatures qui ont recours à ses soins; elle consent à les alarmer, dans la mesure où cela est utile, mais elle ne les précipite pas dans le désespoir; elle joint la prudence à la perspicacité. L'ayant remerciée de ses bons offices, j'ai cru pouvoir lui soumettre un doute que ses paroles m'avaient suggéré.
« Comment, lui ai-je dit, conciliez-vous la fatalité avec l'exercice du libre arbitre? Si les hommes sont voués par avance à subir des catastrophes et que vous en voyiez le signe marqué dans leurs mains, c'est qu'elles sont nécessaires. Et je ne conçois pas qu'ils puissent échapper à leurs conséquences... Ils marchent au malheur comme lagneau marche à l'abattoir, sous la direction d'une force inéluctable, qu'il n'est pas en leur pouvoir de modifier... »
^frae (le Thèbes sourit. Il est visible que l'argument ne la touche pas et qu'elle a de quoi y répondre... Une autre objection me poursuit, que je ne puis me tenir d'exprimer...
« J'ai la plus grande confiance dans la valeur de vos prédictions. Mais avouez que votre théorie est un peu trop complaisante. Elle prévoit les éventualités oppo-
sées. Et cela me gène. Que Févénement se produise ou ne se produise pas, vous avez toujours raison. Je dirais, si je ne craignais d'offenser la chiromancie en votre personne, que c'est une façon de se « garder à carreau... »
Cette fois, M^^ de Thèbes m'interrompt et, sans marquer aucune mauvaise humeur, elle cherche à me ramener à un plus juste sentiment des choses.
« Vous n'êtes pas le premier qui s'embarrasse dans ces difficultés apparentes. Je n'entreprendrai pas de les résoudre par le raisonnement. Elles lui échappent. Nous sommes entourés de phénomènes inexplicables. Je vous renvoie aux livres de DesbaroUes, du docteur Papus, et aux pages lumineuses que Dumas fils a écrites sur ce sujet. Ces savants démontrent qu'il existe un lien entre le cerveau et les lignes de la main. Je puis ajouter à leur témoignage, l'opinion que m'ont donnée vingt années de pratique et d'expérimentation. Chacun de nous est soumis à des influences qui, sans qu'il en ait conscience, pèsent sur lui : influence atavique, influence astrale. Nous obéissons à l'obscure impulsion de nos aïeux; et nous avons reçu r«mpreinte des corps célestes qui, selon la vieille expression, ont présidé à notre naissance. L'un est dominé par Vénus, un autre par Jupiter, un autre par Saturne. Ces forces, favorables ou néfastes, nous prédisposent à accomplir certains actes, d'où sortira, pour nous, le bonheur ou le malheur. Et c'est ainsi qu'on peut dire que l'homme est prédestiné. Cependant il lui est possible dans une large mesure de lutter contre ses instincts et de les vaincre. Et c'est ainsi qu'on peut dire que l'homme est libre. Or l'action du destin est gravée dans la main gauche, l'action de la volonté est gravée dans la main droite. Et c'est pourquoi il faut comparer ces deux mains, qui se complètent et se corrigent, afin de prononcer un jugement équitable... »
M™« de Thèbes débite avec assurance cette petite dissertation. Ce sont là des matières où elle a coutume de s'exercer. Après avoir repris haleine, elle poursuit :
« Le chiromancien ne s'y trompe pas. Il discerne tout de suite si la personne qui le vient consulter est ou n'est pas favorisée des dieux, si elle doit suivre paisiblement son destin ou le combattre. En un mot, il y a deux types d'individus. 11 y a la main heureuse, il y a la main malheureuse. Ceux qui prétendent que la « chance » n'intervient pas dans les affaires humaines sontdegrands présomptueux... >
Je suis impatient de savoir à quelles particularités on reconnaît qu'une main est chanceuse ou malchanceuse, M"'* de Thèbes va audevant de mon désir. En
quelques traits de plume, elle construit une figure où sont assemblés idéalement tous les présages de la félicité. Cette main pourrait être celle de M. Bidard, dont la fortune est demeurée légendaire. Et, tout en dessinant, l'obligeante M""® de Thèbes achève mon instruction.
La main heureuse contient des lignes peu abondantes, mais elles sont nettement et profondément
LA MAIN HEUBECSE
A, ligne de vie. — B, ligne de tète.
— C, ligne de cœur. — D, ligne de chance. — F, ligne do mercure. — G, croix de mariage d'amour — V, ligne de Vénus.
tracées. Elles s'élèvent du poignet vers les doigts et ne forment pas d'îles, ni de labyrinthes. La ligne de cœur se termine par une fourche sous l'index; la ligne de Vénus ne présente point de complication; la ligne de tête n'est que légèrement infléchie. Une telle main
dénote la tranquillité d'humeur, leparfaitéquilibre, la sensibilité modérée. C'est la main de l'égoïste, satisfait de soi, indulgent aux autres, doué d'excellents organes et qui jouit avec plénitude de la vie. 11 respire le parfum des roses et ne se pique pas aux épines...
Cependant la plume de ]Vfme de Thèbes continue de courir sur le papier.
Les lignes qu'elle y marque sont brisées, torturées, hérissées de grilles et d'étoiles.
t Je plains, poursuitelle, ceux dont la main est bâtie sur ce modèle, lisseront agités, indécis, promptsàl'enthousiasme et au découragement, travaillés par les nerfs, inhabiles à conserver leur sang-froid et poussés vers le crime par la violence de leurs passions. »
J'ai pris cette main malheureuse et l'ai placée auprès de ma main ouverte. Et je remarque entre elles des ressemblances qui ne laissent pas de m'affliger. Serais-je donc exposé à devenir criminel? Mon cœur se serre à cette incertitude. Et je prie M""^ de