LA MAIN MALHEUREUSE
A, ligne de vie. — B, ligne de tête.
— C, ligne de chance brisée. — E, ligne du soleil brisée. — I, H, Etoiles (mauvais augure). — K, L, Grilles sur les monts de Saturne et d'Apollon (mauvais augure).
Thèbes de m'en affranchir, dût son arrêt redoutable me condamner. J'aime mieux, de toute manière, être fixé sur mon sort :
€ Présentez votre main droite... » La sueur au front, la poitrine oppressée, j'attends l'oracle... M™** de Thèbes attache sur moi un regard bienveillant, où je crois démêler comme un soupçon de moquerie.
« Dieu soit loué! dit-elle... Votre main droite efface votre main gauche. Vous triompherez de tous les maux par l'application et la patience. »
J'avais besoin de cette assurance. Il me paraît que Mn^e de Thèbes a énormément d'esprit!
Je lui ai demandé quelques souvenirs sur Dumas fils qui fut, au début de sa carrière, son maître et son protecteur. Elle a conservé pour sa mémoire une filiale gratitude. C'est Desbarolles, leur ami commun, qui les présenta l'un à l'autre. M"^ de Thèbes souhaitait vaguement d'entrer au théâtre. L'auteur de Denise l'engagea à choisir une voie moins encombrée. Il avait appris la chiromancie du chevalier d'Arpentigny ; elle avait des notions de cette science; il l'y perfectionna et lorsque mourut Desbarolles, il lui conseilla de prendre sa succession...
« Travaillez pendant un an. Je vous soumettrai à une épreuve. Si vous en sortez victorieuse, je me charge d'assurer votre succès. » Elle se plongea dans létude des Chaldéens et des Égyptiens. Au jour dit, Dumas fils tint sa promesse: il convia à sa table douze physiologistes, membres de la Faculté de médecine et de l'Institut. Après le dessert, ils passèrent un à un dans un petit salon où les attendait la devineresse. Elle ignorait leurs noms (à ce qu'elle m'a affirmé) et n'avait pas vu leur visage. Je suppose qu'ils furent satisfaits de sa conversation, puisque le lendemain Dumas publiait, dans le Figaro, un compte rendu élo-
gieux de cette séance. M"^ de Thèbes était lancée. Depuis ce temps, elle n'a cessé de travailler. Elle a palpé des mains roturières et des mains royales; mains sèches de douairières, mains maquillées de comédiennes, mais dévotes, mains galantes, mains de financiers aux doigts crochus, mains d'artistes aux doigts fuselés. Quand elle allait voir Dumas, il se divertissait à lui demander l'horoscope de ses visiteurs. Et c'est ainsi qu'elle eut l'avantage d'annoncer à M. Ferdinand Brunetière qu'il éprouverait, dans un délai rapproché, deux satisfactions considérables. 11 les eut, en elïet, car il fut nommé, quelques mois plus tard, membre de l'Académie française et directeur de la Revue des Deux Mondes. Je ne rappellerai pas les prédictions qui furent faites au marquis de Mores et qui l'avertirent des dangers où il courait. Il avait la ligne de vie brusquement interrompue dans la main droite, indice de la mort causée par une imprudence. M'"cde Thèbes a été mandée dans les pays étrangers auprès de personnages qui ont usé de précautions extraordinaires pour garder l'incognito. Dernièrement, un conseiller d'ambassade la presse de boucler ses malles et de se rendre à Rome au plus vite. « Vous y rencontrerez une dame qui vous abandonnera sa main, mais dont les traits resteront cachés à vos regards. Jurez que vous n'essayerez pas de pénétrer ce mystère, » M™*' de Thèbes, que cette aventure amusait comme un roman, franchit les Alpes. Les choses se passèrent comme on le lui avait annoncé. On la conduisit dans une maison isolée, et là, à travers une tenture, apparut cette main auguste sur laquelle elle avait à déployer sa sagacité... M™« de Thèbes s'en tira fort bien. Elle sut être agréable tout en demeurant sincère, ce qui est le fin du fin de l'art de prophétiser, et elle ne viola point les règles du protocole. A l'issue de l'entretien on daigna se découvrir devant elle,
M"^" de Thèbes fut touchée aux larmes par cette preuve d'estime.
Le merveilleux exerce son attrait sur les princes comme sur les humbles mortels. Nous n'avons pas beaucoup changé depuis Ptolémée.
Quel est l'état d'âme de ceux qui se font dire la bonne aventure? Il est fâcheux que l'on ne puisse observer leur physionomie, tandis que M'"^ de Thèbes les assiste, écouter les aveux qui leur échappent, les questions qui se pressent sur leurs lèvres. Tous les drames, toutes les comédies de l'humanité se dépouillent, dansée lieu, du manteau de l'hypocrisie... On ne se défend pas contre une sorcière ; elle vous ligotte à son gré; la chiromancie est une école supérieure de psychologie. Et, sans doute, a-t-elle fourni à Dumas plus d'une indication précieuse... M™" de Thèbes, qui est son élève, se flatte de posséder assez exactement les mœurs d'aujourd'hui. Sans oublier la discrétion où l'oblige le devoir professionnel, elle m"a communiqué quelques-unes des impressions générales qu'elle a recueillies et qui valent la peine d'être citées.
Les hommes aiîectent un scepticisme qu'ils n'ont pas en réalité. Ils sont crédules et ne le veulent point paraître. Leur curiosité s'attache aux jouissances positives : c Serai-je riche? x\urai-je de la gloire? Aurai-je de la santé? » Tels sont leurs soucis habituels. Quand M™« de Thèbes les voit accourir, c'est qu'ils sont menacés dans un de ces biens, qu'ils vont se battre en duel, ou qu'ils sont en proie à des embarras pécuniaires...; les femmes, au contraire (sauf celles pour qui l'amour se subordonne à des raisons d'intérêt) se préoccupent peu de l'argent. Le sentiment est leur principale afl'aire. Elles tremblent pour leurs enfants dès qu'ils sont malades, ou bien elles veulent apprendre si elles sont trahies par un
amant, par un mari. M™« de Thèbes les rassure de son mieux. Elles lui demandent ingénument les moyens de ramener l'infidèle... « Apportez-moi une page de son écriture », dit la chiromancienne. Et elle se guide là-dessus pour appuyer sa consultation. Si l'écriture marque chez le mari un naturel timide, elle ordonne à la femme de lui faire, en rentrant, une scène vigoureuse. Si l'homme est violent, elle recommande à la femme de filer doux et de s'enfermer dans une bouderie diplomatique.
L'expédient est adroit, encore quil nait rien de commun avec la chiromancie. Je complimente M™° de Thèbes sur son ingéniosité.
« Ne riez pas, reprend-elle... Je vis parmi les tristesses, je touche le fond de la misère humaine. Sur dix femmes qui viennent m'entretenir, il en est huit qui aspirent au veuvage. Je vois où tendent leurs questions ; elles ont soif d'apprendre si elles seront bientôt libérées du joug conjugal: les hommes, à qui cette servitude pèse moins, parce qu'ils savent l'alléger, ont d'autres tourments. Ils guettent des héritages et se rongent d'impatience à les attendre... Partout, autour de moi, la Mort est espérée et sollicitée... »
Ces phrases sont imprégnées d'éloquence et d'amertume. Mfne de Thèbes n'a pas d'illusions sur la vertu des Parisiens... Elle ne cesse de m'exhorter en m'accompagnant jusqu'au seuil de sa maison :
« Répétez, de grâce, que la chiromancie est une science positive qui se distingue du somnambulisme extralucide, du marc de café, du blanc d'œuf, et d'autres pratiques, où la fantaisie se mêle au charlatanisme. Conseillez aux mères de s'en pénétrer... Qu'elles s'habituent à lire dans la main de leurs fils, et elles leur épargneront les rudes épreuves, qui viennent des fausses inclinations et des vocations
contrariées. Surtout qu'elles n'oublient pas d'examiner la main de leurs futurs gendres... »
J'ai pris congé de M™" de Thèbes, enviant, à part moi, les honnêtes gens à qui elle communique sa certitude. L'essentiel est d'avoir, dans la vie, un brin de foi...