TI. — LE MARIAGE DE MICHELET
M™e Michelet m'attendait dans son petit salon. assise devant le'bureau où, depuis si longtemps, elle travaille à compléter l'œuvre de son mari, en mettant au point ses livres posthumes. < Si je meurs avant elle, disait Michelet à un ami, elle aura de quoi s'occuper; je lui laisse de la besogne pour plus de quinze ans. » Les quinze ans sont révolus et la besogne n'est pas terminée. Il est juste d'ajouter qu'elle y apporte un soin précieux et qu'aucune page ne sort de ses mains sans avoir été vingt fois relue et revue. M"'*' Michelet m'accueille de son bon sourire un peu las et tout de suite nous reprenons notre entretien de la veille. Je lui exprime l'admiration et Tétonnement que m'inspire le phénomène de ce mariage, conclu dans des conditions anormales, entre un quinquagénaire et une jeune fille, et qui leur procura à l'un et à l'autre , une félicité sans nuages. Comment un tel miracle a-t-il pu se produire ? Il suppose un accord de caractères, une harmonie de goûts et d'habitudes qui sont très rares chez les époux assortis et qui
semblent s'accommoder malaisément avec une aussi grande différence d'âge. Il fallait, pour éviter toute cause de querelles, de froissements, de dissentiments plus sérieux, qu'ils eussent reçu du ciel une grâce spéciale. Je serais désireux d'en connaître le secret. Il y a là un cas psychologique des plus intéressants et je prie M'"° Michelet de m'aider à le pénétrer, en me prêtant ses lumières...
« Enfin, vous voulez que je vous raconte notre histoire ? »
Je devine à son regard que ma curiosité ne la désoblige point. Elle commence à me narrer la suite d'événements qui l'ont conduite vers Michelet; et les sonorités chantantes de sa voix, oîi l'accent du Midi met sa musique, ajoutent comme un charme à son récit...
Elle fut élevée à Montauban et connut, dès l'enfance, la triste situation d'orpheline. Son père, qui avait occupé des postes importants aux colonies, mourut sans lui laisser de patrimoine. M"« Athénaïs Mialaret (c'était le nom qu'elle portait alors) dut envisager la nécessité de se suffire à soi-même et de vivre par les ressources de son travail personnel, afin de n'être pas à charge aux parents qui lui restaient. Elle avait reçu une instruction solide qui lui permettait de se vouer à l'enseignement. Mais ce n'est pas sans de grosses inquiétudes que l'on affronte une vie nouvelle. Quitter la maison familiale, les vieux amis dont l'expérience vous a été d'un précieux secours, solliciter un emploi salarié, si honorable fût-il, accepter la quasi-servitude qui est le lot des institutrices et des demoiselles de compagnie, M"» Athénaïs Mialaret n'était pas sans éprouver quelque effroi de cette aventure. Elle était jolie, séduisante — autre péril — et, bien qu'elle eût de la piété, elle était douée, comme beaucoup de ses
compatriotes, d'une certaine imagination romanesque qui avait besoin d'être gouvernée. Cependant , le malheur l'avait mûrie, et un digne prêtre, qui était son confesseur, ne craignait pas de parler à la raison de cette enfant de seize ans et de lui faire entendre d'austères vérités. Dans une lettre écrite sur un ton déclamatoire, et animée de louables intentions, il lui disait : « Vous ne sauriez trop vous défier de cette sensibilité religieuse trop à la mode aujourd'hui, qui s'occupe de Dieu comme d'un amant. » Et il terminait par ce stoïque conseil : « Ce n'est pas un amour de tète qu'il faut à Dieu; jl veut le cœur; il le veut humble, dévoué, simple, fidèle aux petits devoirs, ne cherchant pas au delà de sa sphère d'activité un monde idéal qu'il se consumerait en vain à vouloir. Demandez-lui dans la prière une vie active, pratique, pleine de mérites ignorés... » M"^ Athénaïs Mialaret, se refusant à prendre le voile, décida de partir pour l'étranger. On lui offrait à Vienne une situation avantageuse, chez une dame de la haute société qui désirait donner à ses jeunes enfants une éducation à la française. Elle avait quelque mérite à se résoudre à ce parti, car l'état précaire de sa santé lui rendait tout surmenage extrêmement dangereux. Elle fut reçue avec égards, elle conquit promptement la sympathie de ses élèves et de leur mère; mais les soins dont ils l'entourèrent ne purent l'empêcher de tomber dans une profonde détresse morale; ses forces affaiblies contribuaient à diminuer son courage. Elle cherchait un appui : elle n'en trouvait pas; une âme où épancher ses tristesses : elle n'avait autour d'elle que des âmes lointaines, avec lesquelles nulle communion n'était possible. Les prêtres autrichiens, vers lesquels elle se tourna d'abord, la rebutèrent. L'angoisse qu'elle avait de son exil devenait intolérable. C'est alors que le hasard plaça sous ses yeux un des volumes de Michelet, le Prêtre.
Elle le dévora ; et le plaisir qu'il lui fit éprouver, l'estime quelle conclut pour l'auteur la détermina à se confier à lui. En achevant cet ouvrage, il lui parut qu'elle venait soudain de rencontrer un guide, quelle n'était plus seule au monde. Et, tout en lui signalant ce qui 1 avait ravie dans le Prêtre, elle ne craignit pas de lui indiquer par quels côtés ce livre l'avait déçue.
M"^ Michelet a ramassé sur sa table des feuillets épars...
— Voici cette lettre, me dit-elle. Vous en saisirez pleinement le sens, sachant par quelles dispositions elle me fut suggérée :
Vienne (Autriche), 23 octobre 1847.
Unlerer Becker strasse.
Monsieur,
Si, après de longues hésitations, je me décide à vous écrire, c'est que je suis certaine qu'avant d'être arrivé à la fin de ma lettre, vous aurez pardonné ma jeune témérité, ma franchise, et que vous serez tout prêt à m'assister de vos bons conseils.
Ils me sont indispensables pour apaiser le trouble où m'a jetée votre livre du Prêtre. Ce n"esl pas une vaine curiosité qui m'a poussée à le lire, mais l'espoir d'y trouver un secours dans ma vie isolée et mon inexpérience.
Pour que vous compreniez mon délaissement actuel, je vous dirai brièvement que, si de ma naissance à ma première communion, que j'ai faite entre treize et quatorze ans, j'ai été élevée par la nature, et si, par elle, j'ai pris le sentiment de Dieu, en revanche, de quinze à dix-neuf ans, je n'ai guère vécu qu'avec le monde de l'église, ce qui s'explique par les relations de ma mère, restée veuve de bonne heure, et très craintive de l'opinion. Sa porte ne s'ouvrait qu'aux vieux amis et aux ecclésiastiques en renom
de sainteté. Des Tàge de quinze ans, je désirai trouver parmi eux un guide de ferveur ardente qui secondât mon zèle dans la pratique des vertus actives.
Fort peu préoccupé des dogmes, mon père s'élant toujours abstenu de m'en parler dans ses instructions religieuses, je l'étais beaucoup de mon progrès moral. Si, pour y aider, mon directeur eût décidé de me faire prendre le voile, j'aurais obéi. Les missions lointaines me tentaient. Faite sœur de charité je serais partie d'un grand élan pour la Chine où j'aurais soigné des malades et conquis à Dieu de petites âmes chinoises. Ma trop faible santé eût été le seul obstacle à cet entraînement.
Restaient les ordres cloîtrés, mais ceux-ci m'ont toujours inspiré une sorte d'effroi. Un saint évoque m'eût voulu pour les ursulines qu'il dirigeait... Le libre esprit que je porte en moi arma ma résistance. J'échappai, en venant faire ici une éducation. Mais partie du Midi en décembre, le brusque changement de climat, de langue aussi, et d'habitudes, me fut une dure épreuve. Elle s'aggrava bientôt par la privation de toute assistance ecclésiastique.
J'ai essayé du clergé allemand; mais il est si loin du nôtre par la tenue, qu'il m'a fallu comprendre qu'il serait plus sage de m'abstenir. D'autre part, mes guides de France, mécontents de mon attitude indépendante, m'en punissent en me laissant à l'abandon.
Dans ce délaissement immérité, je me suis rappelé ce que m'avait dit une amie de ma mère sur votre livre du Prêtre : « Il est d'autant plus utile qu'il ne s'occupe guère que de direction. »
Tout naturellement, je désirai vous lire. Elle s'y refusa, t Plus tard! Vous êtes trop jeune. »
Dans ma situation exceptionnelle, avoir sans directeur, la direction, quoi de plus précieux? il n'y avait donc pas à hésiter. Le difficile, c'était de se le procurer dans la dévole Autriche. Lorsqu'on y parvint, j'étais bien près de n'en avoir plus besoin. Une grave maladie avait failli m'emporter. C'est à peine si j'en pus lire la table. Oserai-je
VOUS le dire? ce fut une grande déception. J'avais cru revivre en tirant de votre livre une nourriture fortifiante pour mon âme, et je voyais que j'aurais constamment à discuter avec vous.
Malgré ma faiblesse physique qui rendait ma volonté chancelante, j'eus pourtant assez d'énergie pour m'interdire d'aller plus loin, en l'état où j'étais.
Ce ne fut que deux mois plus tard, non pas à Vienne, mais en Bohème, au profond entonnoir de Carlsbad qui enserre si profondément la pensée, que je me suis décidée à vous lire réellement. J'avais un tel besoin de paix intérieure, qu'ajournant la préface, trop polémique, et les pages qui la suivent immédiatement, je commençai par les trois grands directeurs du xvii^ siècle. Ce fut un enchantement. Je vécus des jours, des semaines, subjuguée par le plus austère, charmée, sinon conquise par le plus séduisant, surtout à cause de son amour pour la nature. J'aimais moins Fénelon, trop grand seigneur et sans pitié pour la pauvre Maisonfort.
Quand j'eus appris par cœur ces cent pages, la tentation remporta sur la sagesse, je continuai. A tort. L'impression allait être si différente!... Sans doute, dans ce que je venais de lire, il y avait des réserves, des critiques. Mais vous m'aviez mise si haut dans la société de ces grands esprits, que je ne les entendais pas. En continuant, je devais descendre de ces calmes régions pour n'y plus remonter. Vous ne contestiez pas seulement l'efficacité de la direction, vous la montriez comme contraire au progrès moral, « par l'anéantissement graduel de \di personnalité >. J'étais prête à vous abandonner le confesseur qui ne m'a jamais semblé indispensable. Je crois même que -pour celui qui sait entendre les avertissements de la conscience, elle sera toujours le meilleur juge.
Mais n'avoir plus aucun appui, personne pour vous conseiller dans les incertitudes, l'inexpérience!
Perdre aussi la confiance, la sécurité qui fait tout dire sans crainte, sans réserve, comme à Uieu même, non seulement les défaillances passagères, mais surtout ce qu
agile une âme au début de la vie : les mouvements contradictom's\... Quoi de plus douloureux!
Jamais l'idée ne m'était venue que la direction loyalement donnée, pût tourner au détriment de celui qui la reçoit. Et voilà que tout était changé, que tout m'était sujet d'alarme.
Le inonde n'admet pas qu'une jeune fille puisse chercher un guide en dehors du prêtre. Si vous le lui ôtez, alors que lui restera-t-il?
Depuis six mois je reviens chaque jour à votre livre, sans pouvoir sortir du labyrinthe bien autrement inextricable que celui des montagnes où je l'ai commencé.
Le Français qui m'a procuré votre livre a été l'un de vos auditeurs au Collège de France.
11 m'a dit que vous étiez marié et père de famille. Si vous avez une fille, vous serez, monsieur, d'autant plus touché de ma situation.
Je suis comme orpheline, dans ce pays si loin du mien. J'ai perdu mon père à quatorze ans. Si je l'avais conservé, je n'aurais pas besoin d'un directeur. Même à dislance, celui qui connaissait toutes mes pensées eût été mon guide le plus sûr. Puisqu'il me manque et que vous êtes l'occasion de ma peine, permettez-moi de vous demander de tenir une fois sa place, de me parler comme vous le faites à votre enfant et de me donner assistance, car je sais bien que je ne me retrouverai jamais telle que j'étais avant de vous avoir lu.
Il me faut une orientation nouvelle. Si vous me la donnez, je vous en aurai une reconnaissance infinie et je vous bénirai.
Veuillez agréer, monsieur, l'hommage de mon respect filial.
Athésais Mialaret.
Ces confidences étaient bien faites pour toucher le philosophe, 11 en recevait beaucoup; il est à supposer que sa correspondance devait être très fournie, comme celles de tous les hommes célèbres mais la plupart
des missives qu'on leur dépèche des bouts de l'univers sont indilTérentes, quand elles ne sont pas bassement intéressées. Celle-ci échappait à l'ordinaire banalité. Il y régnait une noblesse de langage et une élévation intellectuelle dont Michelet dut être impressionné ; 31"® Athénaïs s'était appliquée à émouvoir en lui la corde sensible; son inconsciente coquetterie avait frappé juste. Et que ce mot ne l'offense pas. Chez toute femme, vraiment femme, la coquetterie n'abdique jamais; elle se mêle aux sentiments les plus purs et les plus graves. M"« Athénaïs avait le dessein d'inspirer h l'écrivain, dont la renommée rayonnait déjà en dehors de son pays, quelque chose qui ressemblât à de l'attachement. Elle s'adressait au père, au directeur de conscience. Son appel fut entendu. Huit jours ne s'étaient pas écoulés que la réponse suivante lui parvenait. Avec quelle fiévreuse impatience la jeune institutrice rompit le cachet, qui renfermait la bonne parole, cela se conçoit sans peine ! M™'' Michelet est encore toutémueen se rappelantcette minute qui décida de sa vie. Elle a pris, avec une sorte de respect attendri, la chère lettre: sa main la déploie avec amour :
« Vous allez voir comme est belle ! »
Et, d'une voix lente, en scandant les phrases, elle m'en donne lecture. La minute est solennelle. Il me semble que j'assiste à quelque cérémonie liturgique et que ce petit salon, aux tentures Louis-Philippe, est une chapelle oij l'on célèbre un divin office. Et il est vrai de dire qu'un dieu y est révéré :
30 octobre 1847.
Mademoiselle,
Je suis plus touché que je ne puis dire de la confiance filiale que vous me témoignez; je voudrais en être digne.
Dieu me garde, mademoiselle, d'ébranler votre foi! c'est au contraire par un approfondissement tout nouveau
de vos idées religieuses par la prière, peut-être aussi par un redoublement d'études nobles et élevées, que vous l'ranchirez ce moment dilficile.
Le livre dont vous parlez a pu vous être utile pour vous avenir et vous mettre en garde. Vous trouverez sans peine un prêtre âgé et pieux qui vous rassure entièrement et rende sans inconvénient ces communications, dans lesquelles vous avez jusqu'ici trouvé un soutien.
Vous vous allermirez peu à peu, et cet appui vous sera peut-être moins utile; ne précipitez rien.
Les livres de polémique, comme celui dont vous parlez, forlilieraient peu voire cœur; laissez-nous les batailles à nous autres; elles sont nécessaires en certains temps, elles entrent aussi dans les volontés de la Providence, mais le cœur paternel (vous voulez bien autoriser ce mol) s'inquiéterait de voir ces rudes et dangereuses armes dans vos jeunes mains; j'y voudrais plutôt, mademoiselle, mettre quelque chose de doux et de saint; et quoi de plus saint que la paix? mais la paix n'est pas, comme plusieurs croient, dans l'amoindrissement de nos facultés, le rétrécissement, la dépression de l'àme. Il laut tout au contraire l'élever et l'agrandir pour la pacifier. Vous trouverez la paix dans la société des grands hommes d'aulrel'ois, dans la lecture et TéLude réllcchie des grandes choses.
Lisez (s'il se peut, la plume à la main) la Bible, l'évangile, les vies de Plutarque, Dante, Shakespeare, Cervantes, etc. Ces livres, ceux mêmes qu'on appelle profanes, sont tout pleins de Dieu.
La parfaite rectitude d'esprit et de cœur qu'on sent partout dans votre lettre vous fera distinguer ce qui est vraiment de lui dans ces œuvres sublimes.
Si le tome V de mon histoire de France, celui qui contient la Légende de la pucclle d'Orléans, ce moderne Évangile, vous tombait dans les mains, je vous prie de lire, non pour le récit qui est le mien, mais pour les paroles admirables de Cette sainte ; si Dieu est quelque part, c'est là.
Mais le livre qu'il vous faut lire surtout, c'est la vie. L'exercice de la charité, autant que vous pourrez la pra-
tiquer, en commun avec vos élèves, vous ouvrira un monde, non seulement de sentiments, mais d'idées. Rien ne fortifie Tâme plus que le spectacle des misères et des douleurs physiques. Rien n'est plus propre à tromper, à neutraliser les douleurs morales, les rêveries. Oui, j'ai une fille, mademoiselle, et même un petit-Ills. Cependant, je ne suis pas assez loin de votre âge, pour avoir oublié votre situation morale qui fut la mienne.
Je vous vois jeune, triste, isolée (sans avoir même les tristes joies de la solitude). Vous ne vous soulèverez audessus de cet étal pénible, plein de danger, que d'une seule manière : ne soyez point jeune fille, prenez une âme grande et forte, soyez mère par le cœur, pour vos élèves, pour les malheureux. Nul remède pour un cœur de femme, hors du senliment maternel, ainsi élevé, agrandi.
Un autre temps viendra; votre situation, moins difficile alors, vous demandera sans doute moins d'elforts. Mais, aujourd'hui, vous ne serez au niveau de ce qu'e.xige la situation actuelle, qu'en vous mettant plus haut, en vous établissant dans une sphère supérieure.
Voilà des conseils bien virils, et plus fermes peut-être qu'il ne faudrait à un jeune cœur endolori. Les plus fermes sont les plus tendres, mademoiselle, et c'est le cœur bien ému de votre confiance innocente, de votre isolement et de vos tristesses, que je termine avec peine celte lettre, en vous recommandant à Dieu.
J. MiCHELET.
Ai -je besoin de vous dire que pour toute chose (livres, etc.), je suis à votre disposition.
Ce morceau est admirable de bonté et de sagesse. II apporta à M''^ Athénaïs Mialaret le secours qu'elle cherchait; il dissipa son isolement. Ces premières lettres furent suivies d'autres lettres. Et lorsque, quelques mois plus tard, elle se rendit à Paris, ne pouvant endurer le climat trop rigoureux de l'Autriche, ce n'était plus un maître, mais un ami véritable qui l'y
attendait. Elle prit pension dans un couvent, à proximité du Luxembourg". INIichelet s'y présenta. Ses visites se firent quotidiennes; et, l)ientôt, elles eurent un mobile plus passionné que la bienveillance qui s'attache à la jeunesse et à l'infortune. Il se trouvait dans une situation qui n'était pas sans analogie avec celle de M"e Mialaret. Il souffrait, comme elle, du découragement qu'inflige la solitude aux âmes aimantes. Il était, certes, très entouré. Mais l'hommage de ses disciples et le commerce de ses confrères ne suffisaient pas ii réchaufïer son foyer et ù peupler sa maison vide. Il avait perdu sa femme en 1839; sa fille s'était mariée en i842. La tristesse s'épaississait autour de lui. Et. tout à coup, elle fut chassée par un rayon de soleil. L'hiver disparut et fit place au printemps. L'historien, le professeur s'effacèrent devant le poète. Poète, Michelet l'était dans ses œuvres, il le devint dans sa vie, ce qui lui parut meilleur. Le sentiment dont il était possédé l'enveloppa d'une douceur inexprimable. Il hésitait à en faire l'aveu. Ses cinquante-deux ans s'effrayaient de ne pas plaire aux vingt-trois ans de la jeune fille. Et pourtant, il les portait avec grâce. 11 avait un grand soin de sa personne, et comme il avait toujours eu les cheveux blancs, on ne le voyait pas vieillir; et d'ailleurs dès qu'il ouvrait la bouche, on oubliait son âge, pour ne se souvenir que de son génie. M"' Mialaret avait trop de raisons d'être heureuse et fière de l'inclination qu'il lui témoignait pour ne la pas partager. Elle accueillit avec joie les ouvertures du grand écrivain et leur mariage s'accomplit. Les nouveaux époux cachèrent leur lune de miel aux environs de Paris; quand l'empire les eut dépouillés de leurs ressources, ils se fixèrent en province; enfin, ils occupèrent ce logis delà rue d'Assas où M'"'' Michelet attend patiemment la mort, parmi les souvenirs et les reliques de celui qui n'est plus.
Ce fut l'union complète, idéale, la fusion de deux esprits, de deux cœurs, de deux âmes. C'est à croire que Michelet et sa compagne ont fait chacun un pas pour se rapprocher, guidés par le mystérieux instinct de leur amour, et que, tandis qu'il rajeunissait, ellemême acquérait plus de maturité, si bien qu'ils finirent par avoir, l'un et l'autre, le même âge. Leur intimité n'a jamais été troublée. Mais s'est-elle établie sans effort et dès le premier instant? A cette question que j'ose lui poser. M""* Michelet ne répond pas. Et je comprends que, cette fois, mon investigation est indiscrète. Je me borne donc à l'interroger sur le caractère de Michelet et sur le sien propre. Avaient-ils des traits communs, s'attiraient-ils par la similitude, ou, comme il arrive souvent, parle contraste?
« J'avais une grande vivacité que je modérais par la volonté et la réflexion. Je n'atteignais pas à son égalité d'humeur, qui était incomparable. Son état habituel (et c'est le mot qui le peint le mieux) était la sérénité. Jamais il ne lui échappait une parole brutale et qui pût blesser quelqu'un ; une paix divine habitait en lui... » i
Mme Michelet avait une complexion délicate qui causait à son mari de perpétuelles alarmes; et cette crainte avivait encore la sollicitude de cet homme sensible, à qui tout était sujet de tourment. Peu à peu la santé de M">« Michelet s'affermit, celle de Michelet commença à décliner, et elle devint la mère du vieillard dont elle avait été la jeune femme. Mélancoliques et nobles années que celles qui précédèrent la fin de l'historien ! La guerre de 1870 la précipita. Les nouvelles de nos désastres vinrent le trouver en Italie. M"»" Michelet empêchait les journaux de parvenir jusqu'à lui, voulant lui épargner de trop violentes secousses, mais la rumeur publique, plus rapide que la presse, lui apprenait les malheurs de la patrie. Il en éprouvait un sai-
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sissement qui lui occasionnait des syncopes et des accidents presque mortels. Pourtant son énergie sembla triompher du mal. Il assista aux premiers elïorts tentés pour le relèvement de la France. Et ce fut sa suprême joie. 11 s'éteignit en 1874, à Hyères. L'une des dernières paroles qu'il prononça fut celle-ci :
« Nous le saurons bientôt!... »
Vers quel mystère tendait celte sublime intelligence, à demi noyée dans les ténèbres de la tombe? C'est l'éternelle énigme qui se dresse devant l'homme et le confond. Il s'accroche invinciblement aux espérances qui le consolent. Ceux qui se sont adorés sur terre se révoltent contre la cruauté d'une séparation définitive; ils mettent leur foi dans la miséricorde de Dieu et comptent qu'elle leur permettra de se réunir un jour. Bien souvent, M'^"^ Michelet examina avec son mari ces obscurs problèmes. Et depuis qu'il l'a quittée, elle n'a cessé d'y réfléchir :
« Le reverrai-je? me dit-elle. Je n'y crois guère. C'est une conception puérile de supposer que l'existence terrestre se continue dans ses mêmes formes et avec la mémoire du passé. N'est-il pas plus agréable d'admettre que deux êtres, qui se furent chers, se retrouveront sans se reconnaître, en pleine jeunesse, en plein amour et recommenceront une vie nouvelle, attirés par une affinité irrésistible, seul vestige subsistant de leur tendresse ancienne?... »
Peut-être est-ce là l'explication du bonheur dont a joui ce couple privilégié. M. et M"'" Michelet s'étaient aimés dans des temps lointains, au temps d'Héro et de Léandre, de Pénélope et d'Ulysse. Ils se sont € retrouvés sans se reconnaître ». Souhaitons qu'ils se retrouvent encore... Il serait injuste que des âmes, si exactement pareilles, ne se rejoignissent pas.