VII. — UN DEJEUNER AU PAYS LORRAIN
Metz, septembre.
J'avais écrit à l'abbé Dusseuil, curé du village de Liebersheim : « Je compte m'arrèter deux jours à Metz, en ramenant d'Allemagne ma famille. Il me serait doux, dans ce pays où je ne connais personne, d'échanger quelques paroles avec un ancien compatriote. Un de mes amis, qui est aussi des vôtres, m'exhorte à vous aller voir. Mais avant de me décider à cette visite, je veux être sûr qu'elle vous agrée et, surtout, qu'elle ne comporte en ce qui vous concerne, aucun dommage ni désagrément. »
Courrier par courrier, l'abbé Dusseuil m'a répondu :
« L'occasion de serrer la main d'un Français m'est trop rarement offerte pour que je ne la saisisse pas avec joie. Mon humble logis vous est ouvert. Vous y serez chez vous et nous y causerons librement. Liebersheim est à quatre heures de Metz. Vous vous arrêterez à la station de Z..., où j'aurai le plaisir de vous attendre. Nous aurons, de là, 3 kilomètres à parcourir à travers champs. Je vous dis donc : à bientôt! Et je vous prie de croire aux sentiments de sympathie avec lesquels je suis, monsieur, votre serviteur. »
Au jour dit, j'ai quitté la sombre citadelle, où retentit du matin au soir le pas rythmé de 30 000 sol-
dats et qui ressemble moins à une ville qirà un camp. Après un trajet coupé d'arrêts innombrables, le train omnibus m'a déposé à la gare de Z..., et, tout de suite, en descendant de wagon, j'ai aperçu un ecclésiastique à cheveux blancs qui s'avançait vers moi et me saluait d'un air amène :
« Eh quoi! me dit-il, vous êtes seul? Je comptais que vous seriez venu tous ensemble. Et je m'étais procuré une voiture pour ménager les jambes de vos fillettes. C'est un carrosse un peu primitif. 11 n'y a pas beaucoup de ressources dans nos pays... »
Il me désigne du doigt une robuste charrette où des bottes de paille sont empilées. Deux bœufs sont attelés à ce véhicule mérovingien. Nous y prenons place: l'abbé y saute d'un bond agile, en relevant sa soutane; je le suis avec un peu moins de dextérité; nous nous asseyons sur Iherbe odorante et notre équipage se met en marche. Il s'enfonce dans les terres labourées, suivant une sorte de route coupée d'étroites ornières. Nous franchissons un monticule; et le clocher de Liebersheim apparaît, émergeant d'un bouquet de bois. M. le curé me l'indique aussitôt; il me fournit sur les ressources du sol et sur l'état des récoltes des détails précis qui témoignent de sa compétence dans la science agricole. Et, tout à coup, changeant de conversation :
e Vous allez vous rencontrer dans mon logis avec quelques invités : un missionnaire qui revient du Cap où il a le rang d'évêque, un vicaire du voisinage et un bon frère capucin. Ce sont des religieux instruits et aimables avec lesquels je pense que vous ne vous déplairez point. »
Le bouvier, piquant ses bêtes, est parvenu sur l'unique place du bourg; il contourne l'église et se dirige vers une porte basse, peinte en vert. Notre carriole n'est pas encore arrêtée, que déjà une digne per-
sonne coiffée d'un bonnet blanc, les hanches bridées dans un vaste tablier, est accourue à notre rencontre. Elle s'écrie :
« Eh bien! Et les petits, où sont-ils?
— Croirais-tU; ma bonne Thérèse, qu'on ne les a pas amenés! »
La bonne Thérèse me jette un regard chargé de reproches et s'efface pour nous laisser entrer. M. le curé se penche de mon côté et me glisse dans l'oreille :
« Ma sœur n'est pas contente. Elle avait préparé un tas de friandises à leur intention !... »
Une fraîcheur de cloître règne dans le couloir où nous nous engageons. Elle est tempérée par l'ardeur de la cuisine. Cette pièce, dont l'huis est entre-bâillé, paraît remplie d'une grande agitation. On y entend remuer des casseroles et il s'en exhale de succulentes odeurs. Tandis que dame Thérèse achève la confection du repas qui est, pour elle, une affaire capitale, nous nous engageons dans le jardin. 11 s'étend derrière la maison en un rectangle allongé; il est planté de poiriers, de pruniers, de pommiers; des roses trémières le fleurissent; ses allées, bordées de buis, encadrent des plates-bandes de haricots, de pommes de terre, d'artichauts, de salades. Il se termine par un petit bois dont les frondaisons abritent un banc vermoulu. En ce lieu, où l'utile se mêle à l'agréable, deux personnages se promènent en lisant leur bréviaire. L'un est vêtu de bure : c'est le frère capucin ; l'autre porte une robe rehaussée d'ornements violets : c'est Ma'' l'évoque du Cap. Les présentations achevées, on commence à deviser. Monseigneur paraît être d'humeur enjouée et le capucin pareillement. L'un et l'autre sont nés en Lorraine et, au retour de leurs lointains voyages, ils ont été heureux de passer quelques heures sous le toit de leur vieux camarade, l'abbé Dusseuil :
« Avez-vous aperçu le maître d'école? » dit brusquement monseigneur.
€ Non, réplique M. le curé, il s'est absenté pour la journée. »
Supposant avec raison que cette question et la réponse qu'il y a faite ont éveillé ma curiosité, il s'empresse de me donner des éclaircissements que je n'eusse pas osé lui demander.
« Nous sommes ici l'objet d'une suspicion perpétuelle. Nos paroles et nos actes sont étroitement surveillés. Tous ceux qui, comme moi, sont restés attachés à leurs souvenirs, ont un adversaire, témoin impitoyable, qui les dénonce, sous le plus léger prétexte, à l'autorité. Cet agent secret du gouvernement, ce contrôleur zélé est l'instituteur. Pour ma part, je ne m'occupe pas de ses agissements; je ne les redoute ni ne les brave; je remplis du mieux qu'il m'est possible les devoirs de mon ministère. Et j'estime que nul n'a le droit de sonder ma conscience : c'est un domaine qui m'appartient. On voudrait m'arracher des mots imprudents, je n'en prononce aucun, je reste silencieusement fidèle à mes idées. On m'en a puni deux fois en me déplaçant, en m'envoyant en disgrâce. On m'y enverra sans doute une troisième; j'attends ces nouvelles épreuves et je les affronterai sans me plaindre... »
Ce discours est débité d'une voix ferme, avec une simplicité et une sérénité qui me touchent. L'abbé Dusseuil sourit; ses yeux se fixent sur moi, des yeux bleus, doux et résolus tout ensemble, des yeux de soldat, des yeux d'apôtre. A ce moment, dame Thérèse apparaît à l'entrée du jardinet et nous appelle en levant les bras :
« Voici ma chère sœur qui s'impatiente, dit le curé... A table!... Monseigneur, nous vous suivons... »
Sur la nappe blanche cinq couverts sont dressés. Dame Thérèse n'a pas jugé à propos d'ajouter le sien à ceux de ses hôtes, elle est bien trop occupée à les servir pour avoir le temps de s'asseoir à côté d'eux; et puis il lui plaît de prouver à Dieu son humilité en s'effaçant devant ses ministres. Elle fait la navette entre la salle à manger et la cuisine, nous apportant les plats fumants et les assaisonnant de propos gracieux. Elle débute par une soupière en faïence à fleurs de Strasbourg, pleine jusqu'au bord d'un onctueux consommé. M. le curé me tend une assiette que je repousse, ne voulant point passer avant monseigneur. Mais il insiste, il la dépose de force devant moi et d'un ton que je n'oublierai jamais, avec une gravité émue, qui me communique un léger frisson :
< Je vous en prie, dit-ii... La France, d'abord! »
Que voulez-vous? De telles paroles, prononcées sur le boulevard des Italiens, n'auraient aucune signification. Mais à cent lieues de Paris, au cœur de nos provinces perdues, en ce coin de village qui fut nôtre et qui, malgré tout, l'est demeuré, elles prennent un sens sacré qui vous met une larme sous la paupière. Je n'ai pu m'empècher de saisir la main de l'excellent homme ; et les autres convives m'ont tendu les leurs, et nous nous les sommes serrées dans une muette étreinte.
Cet incident nous suggère des réflexions que nous chercherions vainement à refouler. Cent interrogations se pressent sur mes lèvres. Je suis impatient de fixer quelques-uns des doutes dont notre patriotisme est oppressé et que les Français, livrés à leurs propres lumières, sont impuissants à éclaircir. Quel est, après vingt-huit ans de domination prussienne, l'état d'âme des populations annexées? Sont-elles gagnées aux vainqueurs? La Lorraine est-elle germanisée? Elle subit la contrainte que la force lui impose, mais lui
semble-t-elle moins lourde que par le passé? Aspiret-elle à revenir à l'ancien ordre de choses ou se convertit-elle au nouveau"? Les jeunes gens, nés après la guerre, élevés sous linfluence allemande, nous sont-ils restés fidèles?... L'abbé Dusseuil m'écoute, attentif; il garde un moment le silence, comme pour se recueillir. Il se décide enfin à parler :
« Mon Dieu, dit-il, nos paysans sont pétris de même limon que les vôtres; ce sont des êtres près de la nature et accessibles à la voix de l'intérêt. Si leurs rudes maîtres avaient su les rendre heureux, peutêtre s'y fussent-ils attachés. Mais tel n'a pas été leur sort. On a commencé par les opprimer et l'on continue. Pour être moins brutale qu'au début, la main du conquérant n'est pas moins pesante. Le Lorrain, quoi qu'il fasse, est toujours suspect. C'est le mineur tenu en tutelle, c'est le vaincu. Toute carrière administrative, dans les emplois supérieurs, lui est fermée : il est consigné sur son coin de territoire qui parvient difficilement à le nourrir. Ses agissements sont épiés par un serviteur implacable de l'État et c'est à cet ennemi intime que la loi l'oblige de confier ses petits. Ceux-ci apprennent à révérer ce que leurs parents détestent, et l'on refuse de leur enseigner la langue de leurs aïeux. Ils supportent le joug, mais, n'en doutez pas, ils le haïssent. On a cru rompre par la violence le lien qui les unit à leur ancienne patrie. Je persiste à penser que la douceur, si l'on avait voulu l'employer, eût été plus efficace. Voilà où nous en sommes, cher monsieur. Nous feignons une résignation qui n'est pas dans nos cœurs; nous attendons... et nous espérons! »
Une grande mélancolie assombrit le front du prêtre. II ajoute à mi-voix et en poussant un soupir :
« Nous sommes un peu las d'espérer! »
L'attitude de Monseigneur, du frère capucin et du
vicaire, me montre qu'ils approuvent ce langage. Ils en sont, comme je le suis moi-même, tout remués. Cependant une bouffée de parfum monte parla fenêtre ouverte. Cela sent bon le jasmin et l'œillet. Les insectes bourdonnent; les plantes, ivres de chaleur, semblent dormir sous les rayons de midi; la création est insensible à ce qui cause la douleur des hommes. Et la paix du jardin, la joie de la vie universelle s'étend jusqu'aux convives et calme leur agitation. L'arrivée d'une tarte aux groseilles, chef-d'œuvre de dame Thérèse, achève de leur rendre la sérénité. Ils s'en partagent les larges tranches, qu'ils arrosent d'un vieux flacon de bourgogne. Et l'entretien prend un tour plus enjoué : mais, par une pente inéluctable, il revient sans cesse à l'objet de notre plus cher souci. On me raconte de réjouissantes histoires; les farces jouées par les habitants à la police, pour éluder les sévérités du règlement. Il est défendu d'arborer nos trois couleurs, fussent-elles portées par les femmes pour rehausser leurs ajustements; elles ajoutent au bleu-blanc rouge un mince filet jaune, et le commissaire est impuissant à sévir.
« Parfois, poursuit l'abbé Dusseuil, les cris séditieux sont d'un précieux secours aux Lorrains devenus trop misérables. En passant devant la mairie, ils chantent la Marseillaise et l'autorité leur assure, pour quinze jours, le vivre et le couvert... Dernièrement, un malheureux tombé dans la Moselle allait s'y noyer, lorsqu'il eut l'idée de lancer un énergique : « Vive la France! » Aussitôt deux gendarmes se jetèrent à l'eau et s'assurèrent de sa personne. Il était sauvé! »
Cette facétie achève de réjouir Monseigneur et le frère capucin. Et chacun y va de son anecdote. Le moine nous expose les exploits d'un perroquet qui avait appris à fredonner le Chunt du départ et qu'un garde champêtre voulut fourrer en prison. L'évêque
nous ramène à dos sujets moins frivoles, en se remémorant des épisodes de l'année terrible. Il administrait alors une modeste paroisse, à proximité de la frontière. Les opérations étaient à peine engagées, il en ignorait le résultat, quand, un soir, il vit accourir le prince Georges de Saxe, qui s'installa à la cure avec sa suite. 11 s'enquit des événements auprès de l'aumônier du prince, qui dissipa brutalement ses illusions : « Dans huit jours, lui dit-il, Napoléon sera entre nos mains. Nous l'attirons dans une souricière... » C'est ainsi que la bataille de Sedan lui fut annoncée!...
L'instant est venu de prendre congé et d'aller rejoindre le chemin de fer. Déjà j'exprime à l'abbé Dusseuil le ravissement que sa compagnie m'a fait éprouver. Mais il m'interrompt :
« Vous ne refuserez pas de vider un dernier verre... »
Il est allé quérir sur la planche du buffet une bouteille qui présente les apparences de la vétusté. La poussière et les toiles d'araignées qui l'enveloppent révèlent son grand âge et la rendent vénérable.
« C'est du vin de ma vigne. Je l'ai récolté moi-même en 1868. Vous voyez quil peut se dire français... »
Ce vin, si cordialement offert, m'a paru délicieux, et il m'a semblé que son rubis égalait les plus beaux joyaux du monde. Nous avons trinqué, nous nous sommes regardés, et sans prononcer aucun toast, nous avons communié dans une même pensée.
M. le curé veut absolument m'accompagner jusqu'à l'entrée du bourg. Les oies et les canards se sauvent à notre approche; les moutons nous envoient leurs bêlements plaintifs. Le brave pasteur chemine parmi ces bruits familiers. Sa soutane usée prend au soleil des reflets rougeàtres qui rappellent la pourpre cardinalice, — pourpre dont il serait digne, si la vertu suffisait à l'acquérir. Et cela forme un tableau charmant...
« Je compte, dis-je, que vous viendrez prochainement.
— Certes! je le voudrais, mais le voyage est fort coûteux; et je n'ai pas le sou ! >
Je lui reproche alors la prodigalité du repas pantagruélique qu'il nous a donné. Je me fusse si bien contenté d'un œuf et d'un morceau de pain bis... « Bah! s'écrie-t-il. Une fois n'est pas coutume! » Et il ajoute, avec un éclair de malice dans les yeux : « Et puis, il y avait Monseigneur, qui ne dédaigne pas la bonne chère ! »