VI. — UNE SOIREE AU CAFE-CONCERT
Francfort, août.
J'ai demandé tout à l'heure au portier de mon hôtel s'il n'y aurait pas dans la ville quelque « beuglant » où je pourrais, tout en soupant, m'amuser à considérer
les physionomies locales. Le portier galonné d'or m'a regardé avec étonnement. Il croyait posséder en perfection la langue française, et le mot de « beuglant » n'était pas arrivé jusqu'à lui. Je vis qu'il en était humilié. « Peuglant, murmura-t-il, connais pas!... — Nous appelons « beuglant », lui expliquai-je, un lieu où l'on écoute de la mauvaise musique en mangeant des cerises à l'eau-de-vie. Gomme nous sommes en Allemagne, nous remplacerons volontiers les cerises par de la bière et des sandwiches au pain noir. » Le portier prêtait à mes paroles la plus grande attention et tâchait d'en pénétrer le sens obscur : « Vous voulez aller au théâtre, dit-il. Nous avons en ce moment une troupe d'opérette... — Écoutez-moi bien, ô portier, continuai-je, je ne veux pas revoir des ouvrages que j'ai eu l'occasion d'entendre à Paris, ni retrouver au théâtre les Anglais qui m'ont incommodé dans le train de Wiesbaden. Ce que je vous prie de m'indiquer, c'est un café modeste et populaire où je ne rencontrerai que les petits bourgeois de Francfort. Y eût-il même des ouvriers, que cela ne m'effrayerait pas outre mesure... » La surprise du portier allait croissant et je compris qu'il avait une fâcheuse opinion de mes mœurs et de mon goût. Mais les fantaisies du voyageur veulent être respectées. Il se mit donc en devoir de chercher à la dernière page de la Franhfurter Zeitimg l'indication d'un divertissement conforme à mon désir. « Il y a le Tonhalle et le Walhalla. — Et lequel me conseillez-vous de choisir, du Tonhalle ou du Walhalla? » II fit un geste comme pour dire : « Ils sont aussi mal famés l'un que l'autre. — Nous irons donc au Tonhalle. » Et sans perdre une minute, nous nous acheminâmes, avec mes compagnons, vers cet endroit de plaisir.
Dans la direction du faubourg, non loin des vieux quartiers, une étroite boutique dont la devanture est
LES aIlEMANDS chez EUX 357
ornée de photographies et de transparents en papier. Au-dessus, dans un flamboiement de gaz, apparaît le mot * Tonhalle ». Nous nous glissons par la porte entrebâillée. Il est à peine huit heures; le public est clairsemé. Quelques tables seulement sont occupées dans le long boyau qui se termine par une scène minuscule, au pied de laquelle est un piano fatigué. L'aspect de cette brasserie rappelle celui des cabarets montmartrois. L'illusion serait complète si nous y apercevions des esthètes. Mais ici les esthètes sont rares. Du moins ne les reconnaît-on pas à des signes extérieurs; ils ne laissent pas croître leurs chevelures et s'habillent comme le commun des hommes. Un seul personnage excite notre curiosité par le romantisme de son allure. C'est le garçon de cale...; sur son pûle visage, dans ses yeux pensifs se lit la tristesse de Werther. Il nous propose d'une voix mourante un schnilzel à la Holstein, qui est, nous assure-t-il, la spécialité de la maison, et il s'éloigne languissamment, après nous avoir installés devant une nappe à losanges rouge et bleue. Les Allemands, qui attachent une assez grosse importance aux choses gastronomiques, ont coutume, quand ils vont au spectacle, de manger, tout en s'intéressant au jeu des acteurs, et de mêler ainsi le plaisir du ventre à celui de l'esprit. Au foyer de l'Opéra de Berlin, sont exposées des assiettes de viandes et des chopes que les spectateurs consomment entre deux actes de Richard "Wagner; et les femmes les plus élégantes ne dédaignent pas de retirer leurs gants blancs pour manier des pains au jambon et des biftecks à la tartare. Les cafés-concerts allemands sont des tavernes où l'on dîne lentement et copieusement. Et je dois ajouter que cette façon de se nourrir n'est point dépourvue d'une certaine douceur; le plus luxueux de ces établissements, mi-restaurant, mi-théâtre, est situé à Berlin, sur la promenade Unter
den Linden. C'est un délicieux édifice de style rococo, tout habillé de velours et de soie et renfermant des loges qui sont autant de cabinets particuliers. De votre table, où fume la choucroute nationale, vous pouvez suivre de loin ce qui se fait sur la scène; la voix des comédiens vous arrive distinctement. Et ne croyez pas qu'on n'y représente que des œuvres chorégraphiques appartenant au genre léger; on y joue de vraies pièces, les vaudevilles et les opéras-comiques des auteurs en réputation. Le bruit des bouchons de Champagne se marie aux duos d'amour. Et personne n'y trouve à redire.
Je reviens au Tonhalle de Francfort, dont les prétentions ne sont pas si élevées, et qui nest qu'un humble café-concert. Il est visible que nous sommes arrivés trop tôt. La salle est plongée dans une obscurité funéraire. Le pianiste se décide pourtant à plaquer quelques accords qui indiquent que la représentation va commencer. Le rideau de scène s'écarte et laisse apercevoir la silhouette d'une dame très décolletée qui promène autour d'elle des regards découragés. « Pas beaucoup de monde ce soir, dit-elle au kapellmeister. — Ils vont venir », répond-il avec philosophie. Et, en effet, les vides se comblent. A huit heures et demie précises, nous voyons entrer un jeune homme élégant, pardessus mastic, gardénia, jonc à pomme d'or. Il se place tout contre la rampe, devant un guéridon qui lui était rései'vé, et allume un gros cigare. On n'attendait que lui, car, dès qu'il est assis, les becs de gaz sont remontés, et la mélodie du Beau Danube s'exhale du piano poussif. Enfin, la toile se lève et une chanteuse s'avance en faisant des grâces. Elle n'est plus de la première jeunesse, les rides de ses joues et de ses tempes se laissent deviner sous l'épaisse couche de fard. Mais si l'âge a fané les charmes de la pauvre fille, il n'a pas afi'aibli la vigueur de
ses poumons. Ils exhalent un son violent et acidulé, qui martelle les syllabes et vous les enfonce dans l'oreille. Le public endure sans murmurer ce supplice. Il y est habitué. Au reste, il paraît assez indiflérent. Chacun fume et boit, boit et fume et s'absorbe dans son rêve, ou dans le travail de sa digestion. Sur l'auditoire plaue un lourd silence, qui n'est troublé que par le cliquetis des verres et des soucoupes. Et tandis que, dans la salle, la fumée des pipes se condense en épais nuages, sur les planches, les artistes se succèdent. La maigre chanteuse est remplacée par un gymnaste au maillot fané... Puis c'est une belle brune et une blonde suave. En voyant paraître la belle brune, le jeune homme au gardénia n'a pu se tenir de lui envoyer un petit bonjour, du bout des doigts; elle y a répondu par un sourire. Ces choses ne se passent pas en France différemment, et elles y ont la même signification. Un robuste gaillard vient ensuite débiter un monologue. 11 est coiffé d'un chapeau gris incliné sur la tempe, à la cavalière ; il porte, rivé dans l'orbite, un monocle attaché par un large ruban noir; et ses reins sont moulés dans un veston excentrique en satin vert. Un même cri nous échappe :
« Mais c'est Paulus!... »
Il copie visiblement les grimaces de notre illustre compatriote, et ces gestes saccadés et ces redressements d'échiné qui lui sont particuliers, et qui constituent, si Ion peut dire, la marque distinctive de son génie. Au reste, ses camarades ne sont pas plus discrets dans leurs imitations. La belle brune s'inspire de M"-^ Polaire, dont elle cherche à reproduire, les sautillements capricieux; la jolie blonde s'inspire de >!•"« Théo : elle roucoule, elle minaude et montre le blanc de ses yeux. Mais, malgré qu'elle en ait, la belle brune demeure majestueuse; la nature lui a donné des hanches trop riches, un buste trop plan-
tureux. Il n'y a pas de trait commun entre cette Walkyrie et le bibelot d'étagère, Tai-ticle de Paris en papier gommé, qui symbolise aux Champs-Elysées la chanson française. Et, de son côté, la blonde suave est trop grande, trop massive; elle ne zézaie pas, elle chante presque juste ; c'est une fausse Théo, de même que sa compagne est une fausse Polaire et son compagnon au veston vert est un faux Paulus!...
Il faut leur rendre justice. Ces chanteurs manquent de grâce, mais ils ont une diction remarquable et une articulation dune extrême netteté. A Berlin, et dans des théâtres plus importants, j'ai recueilli une impression identique. Avec eux, point de ce bafouillage où surnagent à peine les mois essentiels, et qui est le péché mignon de nos comédiennes. Ils ouvrent la bouche bien grande, pour n'escamoter aucun mot; ils ne sacrifient rien, ils ne laissent rien tomber; toutes les phrases résonnent avec la même stridence. Il en résulte une pénible impression de monotonie. Cette voix, toujours également forte, ces inflexions toujours saccadées irritent le tympan comme un bruit de crécelle ininterrompu. Et les gestes sont à l'avenant. Ils sont voulus et laborieux. On a la sensation que l'acteur s'applique à être gai et qu'il s'y applique sans plaisir. Tout à l'heure, notre jolie brune esquissait, après chaque couplet, un pas de « cancan ». Elle levait la jambe, elle montrait la dentelle de son jupon. Elle y mettait quelque retenue, car la censure n'a pas, en Allemagne, la débonnaire tolérance qu'elle a chez nous. Mais enfin il était visible quelle voulait donner aux spectateurs du Tonhalle un aperçu des danses parisiennes. Et si vous saviez quels soins elle y apportait et quelle admirable conscience... Les soldats prussiens, à l'exercice, ne sont pas plus sérieux...
Ce qu'on nous a chanté?... J'aurais voulu m'en procurer le texte exact et le comparer aux productions
françaises du même genre. Jai vainement demandé aux libraires de la ville les dernières chansonnettes parues ; j'en suis donc réduit aux seules notes que j'ai pu prendre durant le concert; mon voisin, mieux exercé que moi aux difficultés de l'allemand, me résumait le sens des morceaux, à mesure qu'ils défilaient devant nous. Ils ne diffèrent pas sensiblement de ce que nous sommes exposés à entendre au Café des Ambassadeurs. Il m'a paru, cependant, que l'ordure s'y étalait d'une façon moins cynique. La polissonnerie y est plus dissimulée; souvent même, elle n'existe pas. Beaucoup de ces chansons sont des romîwaces sentimentales, où l'amour chaste et pur est exalté. Une jeune personne passe dans la rue, elle est abordée par un vieux monsieur. On suppose, là-bas, comme ici, que les vieux messieurs sont susceptibles d'intentions libidineuses. Elle repousse fièrement ses avances. C'est une paraphrase de la « scie » fameuse :
Mad'moiselle, écoulez-moi donc...
Non, monsieur, je n' vous écoute pas.
Une autre jeune fille regagne son logis, où l'attend sa mère; elle est suivie par un, deux, trois, quatre, cinq étudiants qui livrent un assaut vigoureux à son innocence. La maison de Gretchen est envahie, mais sa vertu, plus solide que les portes et les murs, reste inviolée. Et l'un des persécuteurs de la chère enfant se proclame son chevalier et échange avec elle l'anneau des fiançailles. Cette composition débute comme une chanson de Xanrof (rappelez-vous les Cinq jwtaches) el unit comme une ballade. Cela n'est pas excessivement piquant et je conçois que le public ne s'en divertisse qu'avec modération . Mais si les buveurs du Tonhalle n'applaudissent pas aux aventures de la jeune demoiselle persécutée, ils ne grouillent pas davantage
au récit que le Paulus en habit d'émeraude est venu leur détailler, et où il était question, à ce qu'il m'a semblé, des tribulations d'un certain pochard, le tout mêlé de termes d'argot qui en rendaient la compréhension assez pénible.
A un moment, une émotion nous secoue... l'équilibriste a terminé ses évolutions. La chanteuse blonde, qui nous a narré, en un pur dialecte francfortois, l'héroïque résistance de la jeune ouvrière aux desseins du vieux monsieur, revient en scène. Elle ouvre les lèvres et — ô miracle! — c'est une chanson française qui jaillit! Peut-être l'a-ton avertie de notre présence, peut-être veut-elle nous souhaiter la bienvenue. Elle se tourne vers notre groupe et nous envoie, avec une œillade, le couplet suivant :
Un p'tit verre de cliquot.
C'est bien peu d' chose, Mais ça rend rigolo, Ça fait voir la vie en rose :
Je chante avec Margot La valse du cliquot.
Assurément, la prononciation laisse à désirer. Les liaisons sont défectueuses; la chanteuse en invente que l'auteur n'a pas prévues; elle dit la vic-t-en rose et elle fait sonner victorieusement ce t intempestif: elle accentue les consonnes avec une farouche énergie ; elle met au moins deux s à chose et à rose. Si l'exécution est inélégante, l'intention est louable, et le patriotisme nous ordonne d'applaudir. Nous nous acquittons de ce devoir. Autour de nous, on continue d'être grave; les fumeurs ne se dérangent pas de leurs bocks et de leurs pipes ; ils ne donnent aucune marque de blâme ou d'approbation. Imaginez une scène semblable se passant dans quelqu'une de nos villes. C'eût été un joyeux charivari, un échange de lazzis entre l'ac-
trice et les spectateurs, un brouhaha de cuillères remuées, de cannes et de petits bancs! Les Allemands ne s'amusent pas à de telles futilités; leur quiétude n'est troublée que par les manifestations du grand art...
Attendez, cependant... Vers la fin de la soirée, une sorte d'allégresse se répand dans l'assemblée. Des bravos éclatent. Le dernier « numéro » vient de paraître. C'est un clown, accompagné d'une clownesse, sa femme, et suivi d'un compère qui n'est autre qu'un cochon, mais non pas un cochon de lait ni un cochon de taille moyenne ; c'est un porc énorme et crevant de graisse, un porc reniflant et bedonnant, mûr pour le sacrifice. Le clown s'est planté à califourchon sur le dos du monstre et il harangue la foule. Il explique que cet animal est son bébé : c Je suis papa », dit-il. « Et voilà mama », reprend-il en montrant la clownesse, qui fait le simulacre de soulever le cochon entre ses bras et de le bercer. Cette facétie déchaîne une hilarité générale. Pour le coup, toutes les faces sont déridées. Le cochon exécute docilement les quelques tours sommaires que son maître lui a appris. Enfin la clownesse dépose devant lui un immense cruchon de bière et une pipe de grès ; il tire une bouffée de la pipe et pompe avec avidité le contenu du cruchon. Trois rappels enthousiastes récompensent de ce tour de force, papa, 7nama et bdbè.
... Et maintenant la rampe est éteinte. Le pianiste a fermé son instrument et s'apprête à aller goûter un repos bien gagné. Nous l'arrêtons une minute et lui posons quelques questions. 11 n'hésite pas à nous déclarer qu'il est satisfait de son métier, et pensant flatter notre amour-propre, il ajoute que les chansons françaises sont fort comiques et qu'il prend un grand intérêt à les adapter dans sa langue maternelle... Allons, tant mieux! Nos chansons passent le Rhin.
Wt PORTRAITS INTIMES
D'autre part, nous sommes prêts à accueillir avec sympathie les cochons savants qui arrivent d'Allemagne. C'est un échange de politesses. Pour le répertoire des cales-concerts, il n'est plus de frontières, ni de patrie...