‹ Portraits intimesChapitre 5 sur 38 · II. — VERS INEDITS DE GUY DE MAUPASSANT · texte numérisé non relu

II. — VERS INEDITS DE GUY DE MAUPASSANT

En même temps qu'elle me confiait les vers manuscrits restés en sa possession, M™" de Maupassant me conseillait d'aller voir, dès mon retour à Paris, M. Léon Fontaine, qui fut le grand ami de son fils. Je me suis empressé de suivre cet obligeant avis. M. Léon Fontaine a bien voulu me communiquer les papiers que Guy de Maupassant lui a remis h diverses reprises et qui constituent pour lui le plus précieux des souvenirs. Ce sont des œuvres de jeunesse. M. Léon Fontaine vivait alors dans une grande intimité avec l'écrivain, qui s'occupait beaucoup moins de littérature que de canotage. Ils possédaient en commun la Feuille-à-r Envers, embarcation qui naviguait le dimanche entre Maisons-Laffitte et Chatou. Guy de Maupassant s'appelait, à bord, Joseph Prunier, et M. Léon Fontaine portait le nom coquet et sans prétention de Petit-Bleu. Une aimable personne, M"e Mouche, tenait la barre ; elle égayait par son babil les matelots de l'équipage et s'efforçait de les rendre tous également heureux. Le soir venu, on s'installait dans une auberge riveraine. La chère était médiocre, les lits détestables; mais, à vingt ans, la

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gaieté et le plaisir remplacent toutes choses, et il n'est pas un dîner qui paraisse maussade avec de tels assaisonnements. M, Léon Fontaine, qui est aujourd'hui un grave officier ministériel, ne peut s'empêcher de sourire à l'évocation de ces folies. Il me trace un portrait qui concorde absolument avec les indications que M™'^^ de Maupassant m'avait données :

« Ceux qui n'ont connu Guy que sur la fin de sa vie n'ont aucune idée du fond de son caractère et de son tempérament. Son humeur s'était assombrie; il s'était laissé prendre par le monde, où il ne goûtait point d'amusement véritable, mais dont les hommages lui étaient sensibles. De 1871 à 1880, c'était le meilleur et le plus joyeux garçon... Il avait l'insouciance et la turbulence d'un enfant; il aimait les grosses farces, les exercices violents où se déploie la force physique. Avec lui, on n'avait pas la sensation de l'homme de lettres qui ne vit que par les nerfs et le cerveau. Du moins n'ai-je eu cette impression que beaucoup plus tard, quand il commença d'être célèbre... »

M. Fontaine m'a cité une infinité de traits qui complètent la physionomie de l'auteur de Bel-Ami, comme il est permis delà concevoir à cette époque. Il haïssait les discussions d'esthétique et, sauf sur la poésie où il s'étendait plus volontiers, jamais on ne surprenait chez Maupassant ces accès de nervosité par où se manifeste le tourment du romancier enquête de développements ou d'idées. Cependant un travail intérieur se faisait en lui, mais on eût dit qu'il s'accomplissait à son insu, comme par la sourde poussée d'un instinct obscur. Il avait conservé une sorte de rusticité, qu'il tenait peut-être de son éducation première, et de la libre existence qu'il avait menée parmi les pécheurs d'Étretat. Il adorait la nature, mais il souhaitait qu'elle fût un peu sauvage. Il fuyait les endroits trop civilisés. Tandis que quelques-uns de ses compagnons

Iréquentaient chez la mrre Fournaise, auprès de Croissy, il allait camper avec Pelit-Bleu, dans un cabaret isolé à Sartrouville, considérant que ce lieu, moins « élégant » que l'île de la Grenouillère, lui donnait davantage l'illusion d'une existence champêtre. C'est \h, sur une méchante table de cuisine, qu'il écrivit ses derniers vers et ses premières pages de prose. M. Léon Fontaine a gardé pieusement les essais, les brouillons, que Petit-Bleu ramassa jadis dans la chambreltc de Sartrouville et d'autres manuscrits que Maupassant avait soumis à son jugement : deux pièces de théâtre inédites, la Demande, comédie en un acte, la Comtesse de Béthune, drame en trois actes, qui ne sont que d'informes élucubrations d'écolier, et un recueil que le jeune poète méditait de publier, un cahier tout entier recopié de sa main et renfermant une sélection des poésies qu'il composa pendant son enfance et son adolescence, de 1863 à 1873. Ces morceaux ont été choisis parmi ceux qu'il pensait être les meilleurs. En les réunissant aux pièces que M™» de Maupassant a eu la gracieuseté de me remettre, j'ai sous les yeux un tableau assez exact du labeur accompli par l'écrivain, durant la période des tâtonnements et des débuts. Essayons de tirer de ces documents quelque éclaircissement sur ses états d'Ame successifs et la formation de son génie.

Le cahier porte sur sa couverture ce mot : « Vers » sans autre indication. Il est formé de feuilles grand in-octavo cousues ensemble. A chaque page sont des annotations au crayon, des épithètes biffées, des points d'interrogation rageusement jetés dans les marges. Ces corrections sont dues, selon toute probabilité, à Gustave Flaubert, qui surveillait d'un œil sévère les travaux de son élève et ne lui ménageait pas les conseils... vSur le faux-titre, en manière de préambule, sont déposés six alexandrins :

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Je laisse s'écouler ma pensée ingénue;

Telle qu'elle me vient je {'écris toute nue.

Elle est naïve et simple ainsi qu'un front sans fard

Et les cheveux aux vents elle vole au hasard

Après un moucheron, un sourire, un nuage...

Un baiser suffirait pour la rendre sauvage.

Les mots en italique sont soulignés... Gustave Flaubert n'avait pas manqué de faire observer à Maupassant qu'une même pensée ne peut pas, tout ensemble, s'écouler et s'erivolcr les cheveux aux vents, et sans doute il lui avait reproché, avec son habituelle vivacité, l'incohérence de cette image... Les pièces qui suivent sont celles qui remontent aux dates les plus anciennes; car, dans le cahier, l'ordre chronologique est assez fidèlement suivi. Tous les vers, composés par Maupassant entre treize et dix-sept ans, ont le même accent. Ils respirent un naïf amour du pays natal et des beautés par lesquelles son cœur a été touché. Mais l'enfant n'exalte pas ces beautés au moment où il en peut jouir; il s'attendrit sur elles alors qu'il les a perdues, quand il a passé du vagabondage d'Étrctat à la captivité du collège d'Yvetot. Enfermé dans la funèbre salle d'étude, il aspire aux délices qui lui sont ravies. Il s'émeut, et pour la première fois, il chante :

Oui certes le. pays est un bien doux remède.

On n'entend plus parler des calculs d'Archimède,

On y met de côté Virgile et Cicéron.

On passe tout le jour couché sur le gazon.

On boit, on mange, on dort, sans souci, sans tristesse,

On a le cœur rempli de joie et d'allégresse.

Fait-il beau? — Tout de suite on va se promener...

Avez-vous faim? — Eh bien, vous allez déjeuner!...

Et quel plaisir de voir dans nos belles campagnes

Les épis déjà mûrs, et, du haut des montagnes,

D'observer un esquif qui glisse sur les eaux...

On retrouve, dans celte effusion puérile, la parfaite ressemblance du petit * poulain échappé >, que la tendresse maternelle de M"'" de Maupassant me dépeignait. Le poulain s'ennuie, il a la nostalgie des pommiers en fleurs. Et lorsqu'il s'en va, le jeudi, se promener avec ses camarades aux environs d'Yvetot, sa tristesse en est accrue. Il rapporte de ces excursions un sentiment plus aigu de sa misère. Et il s'adresse, comme M'"® Deshoulières, aux moutons, aux innocents moutons qu'il a rencontrés :

Paissez, moutons, paissez sur les vertes prairies,

Suivez en bondissant les bords d'un clair ruisseau,

Broutez le vert gazon des campagnes fleuries

Et le bourgeon naissant du fragile arbrisseau.

Vous regardez courir vos timides agneaux

Au milieu des bouquets tout remplis de verdure,

Vous êtes les enfants chéris de la nature :

Ses plaisirs sont pour vous toujours doux et nouveaux.

Cependant, Guy arrive à dix-huit ans. Les moutons ne lui inspirent plus que de l'indirtërence. Il s'intéresse à d'autres aspects de la nature. L'éternel féminin s'est emparé de son imagination. Il rime, toute la journée durant, des madrigaux, des fadeurs, des déclarations, une longue épître à « Mme X..., qui le trouvait sauvage ». Il se compare au farouche Hippolyte, qui méprisait « l'amour et ses chaînes » :

Tantôt debout sur un roc solitaire, 11 se penchait sur les flots écumcux Et sa pensée, abandonnant la terre.

Semblait percer les mystères des cieux.

Tantôt courant sur la valve marine, 11 poursuivait les grands oiseaux de mer, S'imaginant sentir dans sa poitrine La liberté pénétrer avec l'air.

Il ne larde pas à devenir sérieusement amoureux. Dans un morceau daté d'octobre 1868, il exprime, en

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traits de feu, son extase. Tous les potaches qui ont éprouvé les désordres de l'amour naissant se reconnaîtront en ces discours passionnés :

Rien ne peut contenir cet immense bonheur, Elle m'aime, et je vis, et je sais qu'elle m'aime!... ... Qu'on est heureux d'aimer pour la première fois... ... Pourtant elle est partie et n'est pas revenue!...

Ce dernier vers renferme un avertissement sinistre. En effet, l'infidèle s'éloigne ; elle consent à accorder une suprême entrevue. Et Guy de Maupassant fixe aussitôt dans une « nuit », composée à l'exemple de Musset , l'émotion de cet instant douloureux. Les amants se perdent dans la campagne; ils regardent les étoiles, ils écoutent les murmures de la brise; leurs mains s'étreignent, leurs yeux s'emplissent de pleurs :

Tout vivait, tout tremblait, tout parlait dans les bois,

Et le grillon sous l'herbe et la brise plaintive.

Et l'arbuste et le flot qui caresse la rive.

Et tous ces bruits divers ne formaient qu'une voix...

Tous deux nous écoutions et nous versions des larmes. Quand on va se quitter, l'amour a tant de charmes!...

... Mais de cette belle soirée

Et de ma maîtresse adorée

Que restait-il le lendemain?

Seul, le pâtre, de grand matin,

En conduisant au pâturage

Son grand troupeau, vit sur l'herbage

Les quelques gouttes de nos pleurs,

Seule marque de nos douleurs;

Mais il les prit pour la rosée.

« L'herbe n'est point encore séchée »,

Se dit-il, en pressant le pas.

Hélas! il ne soupçonna pas

Que de chagrins et de misères

Cachait cette eau sur les bruyères;

Et ses brebis qui le suivaient

Broutaient les herbes et buvaient

Nos pleurs sans arrêter leur course.

Mais rien n'en a tari la source!

Ces vers candides ne sont pas dépourvus de charme. Ils arrivent à la grâce par leur extrême ingénuité. En les écrivant, Maupassant se croyait le plus malheureux des rhétoriciens. 11 se consola — aucune douleur n'est éternelle — en se ruant, la plume à la main, sur d'innombrables sujets. Tout lui était matière à poésie. Il dépèche à ses amis de Paris des narrations descriptives ; il broche une dissertation sur l'existence de Dieu, qui est inscrite au Cahier d'honneur du lycée de Rouen et qui contient des périodes animées d'un souffle puissant. Sur un mode moins sévère, il improvise en quelques heures un compliment pour le banquet de la Saint-Charlcmagne, une sorte de récit tourné au grotesque, qu'il serait oiseux de reproduire, et qui n'est pas sans agrément, quoique la verve en soit trop verbeuse. Guy de Maupassant se partage entre la bouffonnerie et l'élégie. Il n'a pas encore appris les délicatesses de la pensée et de l'expression. Une seule pièce, écrite à dix-neuf ans, se détache sur cet ensemble un peu gros; il y flotte comme de vagues réminiscences; elle est empreinte d'une douceur caressante qui fait songera la discrète sensibilité de M. Sully-Prudhomme. Elle vaut la peine d'être citée :

Libre et levant le front l'orgueilleuse jeunesse Sent l'avenir entier qui germe dans son cœur; Elle connaît sa force et, dans ses jours d'ivresse, Regarde le ciel même avec un ris moqueur.

11 est pourtant des jours où l'avenir est sombre. Où l'on pleure, où l'on doute, où l'homme le plus fort Voyant tout son espoir s'enfuir ainsi qu'une ombre. Sent passer sur son cœur comme un souffle de mort.

Quand soudain agonise en nous la conûance, Nous cherchons éperdus quelques regards émus, Un cœur qui nous soutienne en notre défaillance, Devant qui notre orgueil tombe et reste soumis.

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La pitié d'un ami nous irrite et nous blesse; Il frappe pour guérir, Thomme est toujours brutal; Il faut la main légère et douce, sans faiblesse, Qui jusqu'à la racine aille chercher le mal.

L'amitié d'une mère est trop haute et trop sainte ; On garde son amour pour les plus grands malheurs. Il faut le médecin auquel on dit sans crainte La secrète blessure où germent « nos douleurs ».

Heureux, heureux celui qui peut verser son âme. Ses inspirations, espoirs, rêves joyeux, Chagrins et pleurs enfin dans le sein d'une femme, Fleuve où l'on boit des maux l'oubli mystérieux.

Je ne puis dire si celle à qui s'adressait cette prière en fut émue et si elle consentit à panser la blessure du poète. Maupassant n'ignorait pas que la mélancolie réussit auprès des femmes, bien qu'il usât généralement pour les séduire, d'autres moyens...

Après la guerre, ayant été pourvu d'un emploi au ministère de la marine, il vient se fixer à Paris. Nous touchons ici à l'évolution définitive de ses idées et de son talent. 11 apportait de sa province, ainsi que la plupart des jeunes gens qui cherchent leur fortune dans les lettres, une malle toute pleine de poèmes; il caressait le rêve de conquérir l'admiration de M. Lemerre, éditeur du Parnasse. Fort heureusement, il rencontra en chemin la sollicitude de Flaubert. Ce rude professeur l'arracha à la contemplation des étoiles, le ramena sur la terre; il pénétra la vocation de ce gars normand qui n'était pas fait pour soupirer des romances ; il le nourrit de sa théorie et, ce qui était un moyen plus efficace, il agit sur lui par l'exemple, il lui communiqua ses scrupules et lui apprit l'art d'observer la vie et d'en fixer les nuances. Maupassant devait joindre à ces qualités acquises ce don qui lui appartint en propre d'exciter l'émotion par la seule peinture des choses réelles, en les imprégnant d'un frisson d'humanité. Si l'on parcourt les vers qu'il a produits pendant

cette période, on suit, pour ainsi dire, pas à pas sa transformation intelloctuolle. Il renonce aux colifichets, aux bergeries, aux bagatelles où se divertissait son adolescence; il se dirige vers le réalisme, mais il passe par une phase intermédiaire qui est l'ironie hautaine et le mépris. Ce sonnet de 1872 est un modèle assez réussi de ce genre :

Quand on a contemplé l'insensible splendeur Des astres scintillants dans la nuit infinie. Quand on a su combien peut tenir de malheur Du jour de la naissance au jour de l'agonie;

Quand on n'a pas trouvé le dieu consolateur Que la tendresse appelle et que la raison nie; Quand on a reconnu le néant du génie, Le néant de l'amour, ce mensonge enchanteur;

Quand on n'attend plus rien que la terre profonde, Quand on a pénétré les coulisses du monde Et vu le carton peint de ses illusions;

Quand ce dégoût vous prend qu'on appelle le doute, On se couche épuisé sur le bord de la roule : « Passez votre chemin, les joyeux compagnons! »

Bientôt il glisse du dégoût à l'invective. Il cherche la vigueur et atteint à la violence. II se déchaîne contre Paris, contre les turpitudes qu'il y découvre, contre le vice qui s'y étale impunément. 11 est très vertueux, du moins dans l'intention, car ses peintures sont plutôt immodestes. Elles sont même, en de certains endroits, terrifiantes :

CHOSE VUE HIER SOIft D.KNS LA RUE

Sa joue était gluante et suait sous le fard, Son œil glauque s'ouvrait stupide et sans regard, Sa mamelle baliait et tombait sur le ventre; Sa mâchoire, édentée et noire comme un antre. Hideuse s'enlr'ouvrait, foyer d'infections Qui vous sautaient au nez avec chaque parole. On sentait clapoter, sous la chair fiasque et molle. Le liquide visqueux des putréfactions

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Quelquefois il trouve, dans cette note, des vers d'un emportement superbe. Ceux-ci égalent — s'ils ne les dépassent par la plénitude de l'énergie — les ïambes d'Auguste Barbier :

A l'heure où Tombre vient el couvre la cité, On voit grouiller l'essaim des femmes demi-nues, Légion de vermine, on ne sait d'où venues, Flot abject et rampant par la nuit apporté. Nul œil vivant n'en peut compter la multitude, Leur nombre va croissant sur le trottoir obscur. C'est la larve qui vient dans sa décrépitude Ronger le vieu.\ Paris ainsi qu'un fruit trop mùr; C'est le ver qui s'attache à toute pourriture.

Car la jeunesse est morte et leur sert de pâture!

Enfin, après ces hésitations, Guy de Maupassant arrive à saisir son équilibre. Il n'est plus fade, il n'est plus bouffon, il n'est plus brutal, il est moins amer. Il se borne à rendre ce qu'il aperçoit autour de lui et ce qu'il ressent lui-même. Une ironie tranquille et un peu triste sort de ce qu'il écrit. Cela est comique et cela ne prête pas à rire, car cela recouvre l'abîme des médiocrités et des détresses humaines. Le cahier de M. Léon F"ontaine se termine par un morceau qui serait exquis si l'on pouvait le raccourcir des trois quarts. Maupassant y raconte, tout bonnement, sa dernière partie de canotage :

Des larmes de la nuit la plaine était humide, Une brume légère au loin flottait encor. Les gais oiseaux chantaient. Et le beau soleil d'or Jetait son étincelle à l'eau fraîche et limpide.

Oh! quand la sève monte et quand le bois verdit, Quand de tous les côtés la grande vie éclate, Quand au soleil levant tout chante et resplendit, L'esprit ouvre son aile et le cœur se dilate.

Aussi notre héros fut-il très étonné De se sentir bientôt moins triste qu'à la ville, Le regard plus serein et l'àme plus tranquille Quand au courant du fleuve il se vit entraîné.

Le canot lenlement allait à la dérive, Un vent léger faisait murmurer les roseaux, Peuple frêle et chantant qui grandit sur la rive Et qui puise son àme au sein calme des eaux.

La yole du poète croise une autre embarcation. Il discerne, à la poupe, une femme en qui il reconnaît, à son grand étonnement, une chaste jeune fille qu'il avait coutume de rencontrer le matin en se rendant :i son bureau. Cette vierge n'était qu'une canotière! 11 se lance à sa poursuite. Il la rattrape. On descend à la même guinguette. Que vous dirai-je? Le dénouement se devine :

Poète au cœur naïf, il cherchait une perle;

Trouvant un bijou faux il le prit — et fil bien.

J'approuve, quant à moi, ce dicton très ancien:

« Quand on n'a pas de grive, il faut manger un morlc. »

Nous sommes en 1875. Guy de Maupassant est introduit par son maître dans un cercle d'écrivains déjà éminents ou appelés à le devenir. Emile Zola, Alphonse Daudet l'accueillent. Il est le camarade de Huysmans, de Léon Ilennique, de Henry Céard. Il est emporté par l'émulation et l'ambition. Il se mesure à la prose qui devient entre ses doigts un outil incomparable. En abandonnant les Muses, c'est à la jeunesse qu'il dit adieu. La gloire lui apporte son tribut ordinaire dinquiétudes. Guy de Maupassant a cessé d'être heureux le jour où il a été complètement un homme de lettres. Et c'est i)Ourquoi j'ai éprouvé une vive satisfaction à feuilleter ces cahiers jaunis où s'épanouit, en gerbes odorantes, l'insouciance de ses premières années.

Comme je passais hier devant l'Institut, l'idée me vint d'entrer dire un petit bonjour à M. Julia Pingard. Je l'ai toujours connu fort aimable, en dépit de la légende qui fait de lui un fonctionnaire à l'humeur bourrue. Et puis il y a un je ne sais quoi d'auguste et de respectable qui s'attache à sa personne. Il est le dernier représentant d'une dynastie, dont le nom se confond avec l'histoire de l'Académie française. Les trois Pingard sont presque aussi célèbres que les trois Vernet; et quoiqu'ils n'aient produit aucune œuvre, si ce n'est de tenir loyalement les registres et les écritures de la compagnie, ils sont assurés de vivre dans le souvenir des hommes. Le grand-père, un ancien matelot qui avait servi aux Indes, obtint auprès des Quarante une place d'huissier ou de portier. C'était une retraite honorable, et dont il se montra digne par sa fidélité et son zèle. M. Pingard, le père, qui avait des lettres, succéda vers le commencement du siècle au chef du secrétariat M. Cardot et à l'agent comptable spécial, M. Lucas; il réunit dans sa main ces deux charges, il les a transmises à son fils qui les remplit encore aujourd'hui. Il lui avait donné, par

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précaution, le prénom féminin de Julia, indiquant ainsi que ce cher fils ne pouvait manquer d'avoir un caractère empreint d'aménité. M. Julia Pingard réalise de son mieux ces espérances, et s'il oppose quelque fermeté aux quémandeurs de billets et s'il lui arrive de modérer les poètes qui se ruent chaque année à l'assaut des concours et des récompenses, les membres de l'Institut n'ont qu'à se louer de sa prud'homie. Il a pris, à leur contact, une grâce de langage qui communique à son discours une piquante légèreté. Et c'est pourquoi j'éprouve un réel plaisir h l'entendre.

Je l'ai trouvé dans la petite chambre vitrée qui lui sert de bureau; de ce réduit et sans se déranger, il peut observer les arrivants et décider par avance quel accueil il convient de leur réserver, selon leur âge et leur position dans le monde. L'art de discerner ses nuances ne s'acquiert qu'à la suite d'un long exercice. M, Julia Pingard le possède en perfection. Son crâne d'ivoire prend, suivant les cas, un aspect cordial ou rébarbatif et son visage, rasé de frais, s'épanouit ou bien se hérisse. Je fus accueilli par le plus charmant sourire. Et tout d'abord, quand je lui eus exposé le désir où j'étais d'esquisser sa silhouette, M. Julia Pingard me conjura de renoncer à ce dessein; il se défendit de poser devant le public. Mais je ne m'arrêtai pas à ces objections, je l'interrogeai sur les illustres personnages qui , depuis un demi-siècle , avaient franchi le seuil de son cabinet. Il n'a pas résisté à la douceur d'évoquer ces grandes ombres. Et tandis que l'obligeant vieillard me contait des anecdotes, il m'a semblé voir passer entre nous Montalembert et Guizot, Musset et Vigny, et le profil d'aigle de Lamartine et le blanc toupet de M. Thiers.

— Ah! monsieur, l'Académie était bien belle en 1848! Ce fut l'année de mon entrée en fonctions. Je venais de passer mon baccalauréat et je dus, pour mes

débuts, m'occuper de la réception du successeur de Chateaubriand, qui était, comme vous savez, M. de Noailles. Quelle admirable séance!

Toute la fleur de la noblesse était là. Et, à la façon dont M. Julia Pingard m'en a parlé, je le soupçonne fort d'avoir un faible pour la vieille aristocratie française. 11 reconnaît que les gentilshommes qui vivent présentement ont du mérite, mais il ne m'a pas caché que ceux d'hier avaient dans leurs manières quelque chose de raffiné, une suprême élégance, qui est en voie de disparaître. *. Non, s'est-il écrié, vous ne saurez jamais ce qu'était M. de Saint- Aulaire! » Il ne fut pas un très grand écrivain, mais il avait une politesse exquise dont, après cinquante ans, M. Julia Pingard est pénétré. Il était bienveillant, et son affabilité savait garderies distances; elle inspirait le respect en même temps que l'affection et se tenait à une juste limite, entre la morgue et la familiarité. Tous ces vrais grands seigneurs étaient ainsi; ils vous donnaient la main et l'on se sentait leur obligé. Maintenant, la poignée de main s'est banalisée; elle est trop facile et cela lui enlève de son prix. Au cours d'une récente cérémonie, un des hauts dignitaires de l'État crut devoir, en entrant dans la salle des séances, honorer d'un vigoureux shuke-hand M. Julia Pingard. Celui-ci a été sensible à une telle faveur, mais il m'a avoué que cette étreinte ne l'avait pas entièrement satisfait. Elle était trop affectée, et son extrême abandon n'était pas dénué d'orgueil. Elle voulait dire : e Vous remarquerez que je suis un démocrate et que je m'abaisse à être l'égal des citoyens ordinaires... » M. Julia Pingard prétend qu'il y a plus d'ostentation dans cette feinte humilité que dans la condescendance de M. de Saint-Aulaire. Mais quoi! M. de Saint-Aulaire n'est plus... Et il faut bien se consoler de sa perte! Au reste, tous les collègues de M. de Saint-Aulaire n'étaient

pas, au même degré que lui, complaisants. Guizot avait de la sécheresse; Lamartine, les yeux perdus dans les nuages, paraissait ouïr les voix du ciel et oublier celles d'en bas; Alfred de Vigny était maussade, M. Thiers pétulant et vindicatif. Quant à Victor Cousin, il surpassait les plus habiles sociétaires du Théâtre-Français; il excellait dans la dissimulation. C'était un comédien consommé. Il s'arrêtait le jeudi chez M. Julia Pingard qui, lui présentant des feuilles à signer, pensait devoir s'enquérir de sa santé.

« Mal! très mal! répondait Cousin d'une voix funèbre et caverneuse; je n'ai plus de forces! »

Il rejoignait ses confrères et pérorait pendant deux heures sans se lasser. Le moribond revenait à la vie. M. Julia Pingard se divertissait à part lui de cette transformation, mais il tenait son sérieux, lorsque Victor Cousin se plaignait derechef de l'état de ses poumons. Ce philosophe n'eût point toléré que le chef du secrétariat de l'Institut mît en doute sa sincérité» Et M. Julia Pingard eut le talent de conserver jusqu'au bout et sa confiance et son estime.

« On m'accuse quelquefois de manquer de mansuétude. Ces damnées réceptions me font un grand nombre d'ennemis. Mais si vous croyez qu'il soit aisé de contenter tout le monde!... »

Autrefois, ces solennités excitaient une curiosité modérée. Les amis et les parents du mort, ceux du récipiendaire et du directeur de l'Académie se casaient facilement dans la salle. Elle ne devenait trop petite que les jours où un intérêt politique s'attachait à la personnalité du nouveau membre et où Ton présumait que quelque scandale pourrait sortir des harangues échangées. Lorsque Montalembert fut reçu, au début du règne de Napoléon III, des places de centre se vendirent sous le manteau jusqu'à 1000 francs; il en fui de même pour la séance où Guizot répliqua à

Lacordaire... Mais cet empressement était accidentel. Il n'est devenu très vif qu'après la guerre. A dater de 1870, l'Académie fut à la mode. On commença à s'arracher les invitations. L'appartement que M. Pingard occupait au palais Mazarin avec son père était assiégé par des solliciteurs et surtout des solliciteuses, que ne retenait aucun scrupule... Un mercredi soir, comme il rentrait du théâtre, il fut tout étonné de rencontrer dans son antichambre deux dames qui l'attendaient. La plus jeune et la plus jolie (elle comptait sur sa séduction pour le fléchir) lui exposa l'ardente envie qu'elles avaient d'écouter le discours de Dumas fils et le supplièrent de leur délivrer des places. M. Julia Pingard ne pouvait résister à de beaux yeux pleins de larmes; il s'exécuta et il enjoignit au concierge de mieux le garder à l'avenir contre ces assauts. Il lui arriva, aux environs de 1880, une aventure plus extraordinaire. Il regagnait son domicile, à minuit passé. Un landau, attelé de deux coursiers magnifiques, stationnait devant le pont des Arts. A l'instant même oîi, la porte s'étant ouverte, M. Pingard se préparait à entrer, un valet de pied en culotte courte se faufila sur ses pas, tira les verrous du portail, et par le passage devenu libre, l'équipage s'engouffra, ne s'arrètant que dans la grande cour de l'Institut... M. Julia Pingard, légitimement courroucé, ordonna au cocher de rebrousser chemin. Alors, une glace s'abaissa et un personnage, enveloppé de couvertures, se montra à la portière. C'était un Anglais de distinction qui, voulant vider la coupe des voluptés parisiennes, méditait d'assister à la réception de M. Victor Cherbuliez. Il s'était procuré un billet, mais comme il tenait à s'asseoir en un bon rang, il avait imaginé de dormir la nuit dans sa voiture. Et, en effet, elle renfermait des oreillers, un fauteuil-lit, une collation pour le matin, une chaufferette et quelques autres objets

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(ie première nécessité. M. Julia Pingard s'appliqua à l'aire entendre au voyageur que cette façon d'agir éfait contraire aux usages de l'Académie et qu'il lui suffisait, pour retenir son tour, d'envoyer son valet de chambre à la queue, selon la tradition établie par le cardinal. L'insulaire obéit d'assez mauvaise grAce à cette injonction. Et M. Julia Pingard comprit que pour recouvrer son repos, que menaçaient ces tentatives nocturnes, il lui fallait quitter Paris et se réfugier à ^a campagne. Il loua une maisonnette à Saint-Mandé. Mais, à neuf heures du soir, le mercredi, on heurtait à ses volets :

« M. Pingard, s'il vous plaît?

— M. Pingard n'est pas ici, il est à son cabinet de onze heures à cinq heures. Veuillez vous y présenter. » S'il n'avait été retenu par les principes d'une éducation civilisée, il eût envoyé à ces bourreaux, comme dit Molière, quelques messagers fâcheux. Saint-Mandé étant un lieu trop abordable, il s'en alla établir plus loin ses pénates, au fond d'un bourg perdu. Il y goûte enfin le repos souhaité et y puise l'énergie nécessaire à la majestueuse ordonnance de ses réceptions.

Ce n'est pas une petite affaire! Les auditeurs étant pourvus de leurs cartons, il est nécessaire de les accommoder dans la salle, d'assigner à chacun son coin... Et, suivant l'occasion, cette tâche est plus ou moins délicate. Elle est influencée par une foule de raisons que le vulgaire ne soupçonne pas; il convient d'avoir égard à la saison de l'année, au rang des auditeurs, à leur notoriété, à leur naissance. L'hiver, les fourrures sont très encombrantes et les trois cents billets du centre ont peine à se caser; l'été, on se serre davantage. M. le chef du secrétariat est là, sur la brèche, prévenant les conflits, étouffant les récla mations, les devinant pour les empêcher d'éclore. II

s'empresse, il se multiplie, semblable à un général d'armée qui veille à tous les détails. Souvent il est mal récompensé de ses peines. Et du reste, la qualité du récii)i end aire lui enlève, à ce sujet, tout étonnement. Dès le premier jour, il est fixé. L'expérience lui a appris que les dames les moins exigeantes sont les grandes dames du faubourg. (J'ai dit que M. Julia Pingard avait une secrète prédilection pour la noblesse.) Avec les comédiennes, il est encore possible de sarranger. Elles ont le mot pour rire. Mais ces dames de l'Université sont redoutables; jalouses de leurs prérogatives, et animées de dispositions pointues. 11 y a en elles un bouillonnement d'impatience qui cherche à s'épancher. Aussi M, Julia Pingard a-t-il le cœur un peu serré, quand il organise la réception d'un professeur ou d'un historien ; il se dilate à demi pour les hommes de théâtre; mais il n'est tout à fait à l'aise que lorsqu'il s'agit d'un duc...

e Au moins, s'amusent-elles? lui ai-je demandé. Ces spectatrices, si friandes des fêtes académiques, y sont-elles attirées par un goût sincère, ou bien n'y viennent-elles que par décence et pour montrer qu'elles s'intéressent aux nobles travaux de l'esprit? »

Il m'a regardé d'un air fin, en plissant ses petits yeux :

« Laissez donc ! La plupart sont des caillettes. Elles sojit ravies de courir, en quittant la séance, aux /iic o'clock de leurs amies, et d'y apporter des nouvelles toutes fraîches. « Vraiment, ma chère, vous y étiez? Oh! contez-nous ce qui s'est passé. » Si nous avions dix fois plus de places, on les rechercherait dix fois moins ! »

M. Julia Pingard n'a presque plus d'illusions.

Notre entretien est interrompu par l'arrivée d'un visiteur, en qui je reconnais un candidat aux élections

S't PORTRAITS IMTIMES

prochaines. « Je ne veux pas, dis-je au chef du secrétariat, vous empocher de remplir votre office, je reviendrai tout à l'heure. » Quand je suis rentré chez M. Julia Pingard, le candidat en était parti; je ne me suis pas inquiété de l'objet de sa démarche, n'ayant aucun droit de m'immiscer dans ces secrets professionnels, et notre conversation a repris une forme générale :

e Ainsi, fais-je observer, vous recevez des visites, bien que vous n'ayez point une part personnelle au scrutin et que, dès lors, on n'ait pas à briguer votre suffrage? En pénétrant ici, les postulants respirent déjà l'atmosphère de la maison, ce cabinet étant, en quelque sorte, le vestibule du temple. Je suppose que vous leur donnez des indications utiles. Mais lorsqu'ils sont élus, s'ils ont la chance de l'être, découvrez-vous en eux une modification d'humeur et de caractère? Sont-ils au lendemain du succès, ce qu'ils étaient la veille? La sympathie qu'ils vous témoignent ne se colore-t-elle point d'une nuance de protection dédaigneuse ? »

M. Julia Pingard a répondu à ces questions avec une précaution légitime et une malice fort aiguisée. Il ne m'a pas dissimulé que certains immortels paraissaient se souvenir vaguement des confidences qu'ils lui avaient faites et des protestations qu'ils lui avaient prodiguées. On l'appelait « mon cher Pingard » et « mon cher ami ». Il n'est plus maintenant que « monsieur Pingard ». Notez qu'il ne se plaint pas de ces oublis. Il a soin de n'en marquer aucune surprise. Et réellement, il n'en éprouve pas d'amertume. II est heureux des égards que l'on a pour lui, mais il ne les sollicite, ni ne les regrette. 11 se console des légers mécomptes auxquels il est exposé, en assistant, témoin muet, mais non pas sourd ni aveugle, aux mille scènes curieuses qui se jouent en sa présence...

Oh! la divertissante comédie que la comédie acadé-

LES SOLVEMRï) DE M. JLLIA PINGABD 85

mique! Un dramaturge et un critique, tous deux célèbres par la causticité de leur verse, se mettent à deviser, et leurs propos roulent tout naturellement sur le dernier ouvrage d'un de leurs confrères... Au moment où ils sont animés, surgit ce confrère malencontreux. Et aussitôt les aigres censures de se changer en mielleux éloges. C'est là un des aspects de l'hypocrisie mondaine qui se manifeste ailleurs que sous la coupole. Ces mensonges, inspirés par la courtoisie, sont le propre des nations policées. Il est d'autres détours qui appartiennent plus spécialement aux mœurs de l'Institut. Ils apparaissent principalement les jours où l'on procède à la nomination des nouveaux titulaires des fauteuils. Ce sont des après-midi mouvementés. Une fièvre étrange circule entre les murs du vieux palais Mazarin. Et M. Julia Pingard en subit le contre-coup. Un des Quarante le vient quérir au début de la séance : « Monsieur Pingard, veuillez me faire écrire trois bulletins aux noms de MM. X..., Y... et Z... » Les bulletins sont calligraphiés. L'académicien loge M. X... dans la poche de son gilet, M. Y... dans la poche de sa redingote, M. Z... dans la poche de son pantalon. Il est armé pour la bataille. Et nul ne saura jamais, sauf peut-être M. Julia Pingard, contre qui ses coups auront été dirigés. Et si, par hasard, il n'a pas le courage de son vote, il lui sera loisible d'adresser au vainqueur quel qu'il soit, ses félicitations émues. Oh! la jolie comédie que la comédie des urnes académiques ! La comédie des prix littéraires n'est pas moins agréable, encore qu'elle inflige aux immortels des corvées assez pénibles. Chaque année, quatre ou cinq cents auteurs les harcèlent de leurs productions ; le concours de poésie met en branle cent cinquante poètes et le concours d'éloquence cinquante orateurs. Ces hommes de lettres, qui sont pour la moitié des femmes de lettres, déposent leurs hommages, leurs

volumes et leurs manuscrits chez M. le secrétaire perpétuel. Au cas où il ne daigne pas les accueillir en personne, ils se rabattent sur M. le chef du sécréta riat. Au reste, ils ne croient pas qu'une démarche auprès de M. Gaston Boissier les dispense d'une démarche auprès de M. Julia Pingard. Ils arrivent à la file. Et, dans le nombre, il y a certainement d'excellents littérateurs; mais il en est aussi de hasardeux, pour qui la couronne de M. de Montyon est une aumône déguisée. A ceux qui ont du talent on délivre un prix, à ceux qui n'ont que de l'infortune, on accorde une mention. Et ces derniers n'ont pas le droit d'inscrire après leurs noms, sur leurs œuvres futures, lauréat de l'Institut. cette qualité n'appartenant qu'aux titulaires des prix. Par cette ingénieuse distinction, on évite que l'étiquette de l'Académie ne serve à abriter des productions par trop faibles.... M. le chef du secrétariat classe ces travaux, il les distribue aux commissions, il décharge le secrétaire perpétuel de la partie la plus ingrate de sa besogne. Il répond aux mères de famille qui lui demandent, du fond de leur province, la liste dos ouvrages récompensés « afin de les placer comme lecture morale, entre les mains de leurs filles ». Il louvoie parmi les ambitions, les passions, les vanités, qui se déchaînent dans le calme sanctuaire des sciences et des arts; il assiste les candidats, les réconforte en cas de malheur, et, s'ils sont heureux, il leur oflre son discret hommage. Il ne dit pas toujours ce qu'il pense, il ne pense pas toujours ce qu'il dit; il a acquis, par le frottement, la plupart des vertus académiques. Et pour se délasser de tant de complications, il taille les rosiers de son jardin.

« En vérité, monsieur Pingard, je vous fais mes compliments. Vous êtes un sage... >

Il m'a répondu, sans excès d'abaissement ni d'immodestie :

« Le vénérable M. Mignet (que Dieu ait son âme !) assurait que je possédais la qualité essentielle du bon diplomate, qui est d'entrer dans le sentiment des gens et de ne jamais les contrarier. »

Cette règle est le dernier mot de la prudence. Et I)uis, cela n'empêche pas d'avoir, tout de même, une opinion.

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