‹ Portraits intimesChapitre 6 sur 38 · M. ERNEST LEGOUVÉ · texte numérisé non relu

M. ERNEST LEGOUVÉ

Je suis allé voir notre vénéré doyen sous ses ombrages de Seine-Port. Une lieue sépare ce village de la station la plus prochaine, qui est Cesson, près de Melun. Il sommeille au bord du fleuve dont Taspect est, à cet endroit, fort riant. L'œil s'y repose sur des collines boisées, sur des prés verdoyants. Et, dans ce nid, la maison de M. Legouvc est un autre nid plus intime. Elle est comme perdue au milieu des fleurs ; ses murs disparaissent sous la glycine, la vigne-vierge et le chèvrefeuille ; elle n"est pas immense ; elle n'a pas la majesté d'un château, mais elle n'en a pas la froideur ; elle a la physionomie heureuse des choses qui sont aimées. On dirait qu'un peu d'âme flotte autour d'elle. Assurément, ceux qui l'habitent y doivent être attachés... J'ai gravi les degrés d'un étroit escalier de pierre et j'ai trouvé, tout en haut, M. Legouvé qui m'attendait dans son appartement. Ce sont deux petites chambres très gaies, garnies de meubles anciens, recouverts de cretonnes et de soies pâlies. Partout des gravures, des portraits, des photogral)hies décolorées. Dans l'alcôve, un lit tout simple, un lit de pensionnaire. C'est le lit de l'illustre académi-

cien. Sur la table est un bouquet nouvellement cueilli; et, auprès du bouquet, M. Legouvé m'est apparu presque aussi frais que ses roses. En vérité, ce nonagénaire est inaccessible aux injures du temps. Si son visage est un peu fané, son esprit n'a point de rides et son corps a gardé la vivacité de la jeunesse. Il m'a tendu la main avec un gracieux empressement.

e Voici mon logis, m'a-t-il dit. 11 me ressemble, ou plutôt je m'efforce de lui ressembler. Le jour y pénètre à Ilots par ces croisées ouvertes. J'ai toujours eu l'amour de la clarté et j'ai cherché à en répandre le plus que j'ai pu dans mes ouvrages. »

Je le complimente sur sa bonne mine et sur celle de son logis. Tout de suite, il m'en a conté l'histoire. Il vint s'installer à Seine-Port en 1834, et d'abord il ne fut que locataire. Quand il eut éprouvé les avantages et les agréments de la maison, il résolut de l'acquérir.

€ On devrait bien, s'interrompt-il, agir avec cette circonspection dans le mariage. On éviterait de grands malheurs si Ton connaissait un peu mieux celle qu'on épouse. »

... En i842, l'acte d'achat fut signé. Mais, au dernier moment, les fonds sur lesquels M. Legouvé comptait lui manquèrent. Il s'en alla confier ses ennuis à Scribe : « P'ort bien, jeune homme. Ce qui vous arrive est excellent! — Comment cela? — Vous serez obligé de travailler. » Et il ajouta gracieusement : « Apportez-moi un sujet de pièce. Nous l'écrirons ensemble. > M. Legouvé lui proposa les Contes de la reine de Navarre. Six mois plus tard, la comédie était achevée, et grâce à la beauté de Madeleine Brohan, elle obtenait un gros succès et permettait au nouveau propriétaire de Seine- Port d'acquitter sa dette.

€ Depuis soixante-quatre ans, je viens passer ici la belle saison et je me promène, chaque matin, dans le même petit bois. Il me semble que tous les arbres de

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ce bois sont mes amis... Mais je vais m'attendrir... Allons déjeuner! »

La table est dressée dans une salle à manger agreste, décorée de panneaux sculptés et de carreaux de faïence. M, Legouvé a pris place. Il semble en disposition de faire honneur au repas. Et c'est un réjouissant spectacle de le voir parmi les siens, enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants. Trois générations se pressent autour de laïeul qui s'épanouit dans cette atmosphère de cordialité. Ce matin, en particulier, il est d'une humeur charmante. Chaque détour de la conversation lui suggère un souvenir, une anecdote. Je ne sais comment on en vient à prononcer le nom de quelques conférenciers. M. Legouvé nous fait remarquer combien sont rares les orateurs qui impro- \ isent. Il a obtenu en cet art de grands succès. Mais il eut mille peines à s'y aguerrir. Il commença par lire ses leçons; puis il les apprit par cœur et les récita; mais il eut soin de tenir son papier devant lui, ne voulant pas donner le change au public. A l'école de Sèvres, seulement, oîi, pendant quatorze ans, il a enseigné la littérature, il a appris à parler d'abondance ; et cet exercice lui fut on ne peut plus profitable.

« Ces jeunes filles sont si intelligentes; elles travaillent avec tant d'ardeur! Je voudrais résumer en un volume le cours que je leur ai fait. Ce sera l'occupation de ma vieillesse, mon dernier livre, le livre qu'on n'a pas toujours le temps de finir... »

En exprimant ce doute mélancolique, M. Legouvé sourit. Il se sent plein d'énergie et n'a point le désir de quitter la terre. Son grand-père mourut à cent cinq ans des suites d'une chute qui lui ébranla le cerveau. On se demande jusqu'à quel âge il eût vécu sans cet accident. M. Legouvé fut renversé il y a six mois dans

la rue, par une voiture; il eut le bras cassé en trois morceaux; il s'est remis de cette blessure et a recommencé à tirer le fleuret avec son maître d'escrime. Cette guérison miraculeuse est une preuve que sa destinée n'est pas remplie et que la Providence a formé sur lui d'autres desseins. C'est elle, sans doute, qui lui réservait la gloire de présenter l'Académie française à l'empereur Nicolas II, lors de son voyage à Paris, au mois d'octobre 189G. M. Lcgouvé m'a dépeint cette solennité, je veux dire qu'il me l'a jouée et mimée avec le talent d'un parfait comédien. Il a composé tant de pièces de théâtre quil lui en est resté quelque chose au bout des doigts. Quand il conte une historiette, il la met en scène; il a le mot pittoresque et le geste évocateur. .. J'ai cru voir, pendant une minute, le Tsar et la Tsarine, assis au-dessous du portrait de Richelieu et écoutant la harangue que M. Legouvé avait composée à leur intention, — la tsarine aflable, le tsar immobile et grave...

« Je n'étais nullement ému. Je n'étais pas personnellement en cause. J'agissais au nom de la Compagnie. »

Il amena ses confrères devant l'empereur. Et chacun d'eux prit une attitude conforme à ses sentiments. Les uns s'inclinèrent profondément (M. Legouvé pour indiquer l'humilité de ce salut courbe la tête sur son assiette); d'autres furent réservés, et un peu secs (M. Legouvé se redresse et se drape dans sa dignité); ceux-ci n'allèrent pas jusqu'à crier: «Vive la Pologne! « mais ils firent comprendi-e à Sa Majesté qu'ils étaient citoyens d'un pays libre... Je hasarde une question indiscrète : « Serait-ce point M. X... ou M. Z...? »

M. Legouvé s'est de nouveau renfermé danslesilence diplomatique :

« Vous ne voulez pas que je trahisse le secret professionnel ! »

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L'Institut et M. Legouvé ne sont qu'un. II y a si longtemps qu'ils sont mariés ensemble!... Et d'ailleurs leur union a été des plus heureuses. M. Legouvé a toutes les vertus qui constituent l'académicien modèle; les mauvaises langues insinuent qu'il en a aussi les défauts : mais ce doit être une calomnie. Lorsque le compositeur Paladilhe, qui est son parent (il a épousé sa petite-fille), posa sa candidature à la section des beaux-arts, M. Legouvé demanda au vicomte Delabordc de voter pour lui. M. Delabordc ne fut pas rebelle à ces ouvertures. Un seul point l'inquiétait :

« Paladilhe a du mérite. 11 a fait Patrie, qui contient de belles pages. Mais, dites-moi, sera-t-il exact aux séances ?

— Il y sera assidu, comme moi-même...

Sur cette assurance, M. Delaborde donna sa voix. Mais M. Paladilhe comprit que son beau-père avait pris, de sa part, un engagement sacré. Il l'a tenu rigoureusement. Qu'il vente, qu'il gèle, que la pluie tombe à flots, il quitte tous les samedis le toit de Seine-Port pour la Coupole. Et c'est ainsi qu'aujourd'hui sa chaise est demeurée vide à la table de famille...

€ Il faut que vous regardiez ma bibliothèque. »

Le sémillant immortel remonte d'un pied agile au premier étage et m'introduit dans une vaste chambre qui sert à la fois de salle de lecture et de salle de billard. M. Legouvé ne dédaigne pas de faire, après son dnier, quelques carambolages pour activer la digestion. II est allé quérir deux ou trois volumes et les dépose précieusement sur le drap vert du billard. Ce sont des reliques que lui légua son tuteur, M. Bouilly, l'honorable auteur des Contes à ma fille. M. Legouvé, le père, possédait une remarquable collection de livres, mais on fut obligé de la vendre pour liquider sa succession. Et M. Bouilly ne put sauver que quelques épaves de ce naufrage. M. Legouvé me montre un

superbe exemplaire, en grand papier, de l'édilion do Paulet Vb-yiJiic, illustrée par Prudhoii, Gérard, Girodet et Isabey et reliée par Siniier, dans un maroquin à grains longs. Sur la feuille de garde, M. Bouilly a couché ces phrases, d'une petite plume nette et fhie :

c Cet exemplaire fut oITort en ma présence par Bernardin de Saint-Pierre à feu Le Gouvé, son confrère à l'Académie française. Je me fis un devoir de l'acheter à la vente de la bibliothèque de ce dernier, pour avoir la jouissance de le remettre à son fils, lorsqu'il serait devenu majeur.

« A Paris, ce 16 février 1828. »

Ce bon M. Bouilly excellait à composer les dédicaces. Il en déposait sur tous les ouvrages dont il faisait présent à ses amis. Et quelquefois il les écrivait en vers. Sa muse ne s'envolait pas très haut; elle était d'une élégance agréable, encore qu'un peu froide et compassée. Je copie, sur un volume de Jean-Jacques, offert par M. Bouilly à M"^ Legouvé, ce compliment qui répand autour de lui comme un vague parfum de fleurs fanées :

Qu'elle doit être fortunée, Celle qui, de votre troupeau, Passant sous les lois d'hynicnée, Pourra bientôt féconder son flambeau.

Allaiter un nouvel Emile Et joindre aux leçons de Lucile, Les beaux préceptes de Rousseau.

Excellent M. Bouilly! Son image est là, accrochée au mur, entre deux dessins de Duplessis-Berteaux. Il porte une perruque à boucles et un jabot fort soigné. Un grand air de majesté est répandu sur ses traits. Ce fut un des plus beaux hommes de son temps. M. Legouvé ne tarit pas quand on le met sur ses impressions d'enfance; et c'est plaisir de l'entendre raconter ces choses lointaines. Mais il n'est pas moins

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abondant lorsqu'il arrive aux événements contemporains. Un siècle de sensations s'est logé dans sa mémoire. Durant une heure, en l'écoutant, j'ai vu défiler tout ce qui a marqué, depuis cent ans, dans les arts et dans les lettres. Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset, Liszt, Casimir Delavigne, Jean Reynaud... Voici le théâtre, les auteurs, les interprètes, M'"« AUan qui créa Par droit de conquête, Régnier, Provost, Samson, Rachel qui créa Adriome Lccouvreur. Dans cette dernière pièce, Got reprit le rôle de Michonnet qu'il devait jouer si bien par la suite, mais où il ne lut pas excellent le premier soir. Il y avait été néanmoins très applaudi. M. Legouvé va le voir dans sa loge et croit devoir le complimenter, e Oui, dit Got en riant, j'ai enlevé le public. 11 n'y a que deux personnes qui ne soient pas contentes de ce que j'ai fait : c'est vous et moi ! »

M. Legouvé s'est échauffé. Il est en verve. 11 pétille. Il en aurait à conter jusqu'à demain. Et dans le feu du discours, il ne tient pas en place. II se promène, va d'un fauteuil à l'autre, il saute d'un bond sur le billard et s'y assied à la cavalière. Et maintenant, il a quitté le passé, il s'occupe du présent. 11 lit tout ce qui paraît. • Beaucoup de talent, ces jeunes gens. Mais ils ne savent pas très bien leur métier!... » C'est comme au théâtre, les pièces nouvelles sont remplies de qualités, mais elles ne finissent pas. Ce sont des enfants nés avant terme. On n'a plus la force ou la patience de les porter; on accouche au sixième mois.

« Je me suis diverti, dit M. Legouvé, à refaire le dernier acte de la Loi de l'homme de M. Paul Hervieu. J'ai trouvé pour cet ouvrage un dénouement d'une logique admirable et que je tiens à la disposition de l'auteur. »

11 a bien voulu me confier son idée qui est, ma foi, très ingénieuse, qui l'est peut-être un peu trop. M. Paul Hervieu en sera le meilleur juge.

« Que voulez-vous, ajoute allègrement M. Legouvé, on s'amuse comme on peut. Quand on est trop vieux pour écrire des pièces, on arrange celles d'autrui. On ne peut plus être cordonnier, on se fait savetier ! »

Toujours devisant, mon amphitryon m'a ramené vers son cabinet et il a franchi quatre à quatre les marches qui l'en séparent. Alors notre entretien prend un accent plus intime. M. Legouvé m'analyse son œuvre, tout ce qu'il a produit pendant soixante-dix ans d'un labeur assidu, et il l'apprécie avec une bonhomie et une modestie surprenantes.

« Je n'ai pas été un très grand poète, me dit-il, ni un très grand auteur dramatique, quoique l'on m'ait joué seize cents fois k la Comédie-Fi^ançaise. Mais j'ai transporté mes qualités de dramaturge et de poète dans la pédagogie et j'ai réussi à écrire des leçons qui n'étaient pas ennuyeuses. J'ai parlé à la jeunesse un langage qu'elle a aimé et compris. »

Comme je m'extasie sur la vaillance de M. Legouvé et sur sa jeunesse :

€ Non! ajoute-t-il, ne me donnez pas le nom de sage. Je ne suis qu'un homme heureux. Depuis que je suis sur terre, j'ai toujours eu, à mes côtés, des êtres exquis qui m'ont rendu le devoir facile et qui m'ont comblé. Encore aujourd'hui je suis entouré comme je l'ai été jadis... Dans ce logis, Paladilhe a composé toute sa musique, mon petit-fils Georges Desvallières a fait ses tableaux, et son frère Maurice ses premières pièces Enfin j'ai ma chère fille et mes fillettes... »

Il étend les bras, comme s'il voulait étreindrc sa postérité. Et, au léger tremblement de voix, je devine qu'il est ému.

« J'ai beaucoup travaillé. Et je pense avoir accompli, comme éducateur, une tâche utile. Du moins, n'ai-je pas tracé une ligne qui m'ait été dictée par l'esprit de

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