Portraits littéraires
M. de Chateaubriand est la plus belle et la plus lumineuse figure qui se dresse à l'entrée fie notre littérature contemporaine; l'imagination se le représente à peu près comme !«■ Moïse de Michel-Ange, ramenant les muscs françaises de la captivité de Rome et d'Athènes, leur écrivant 1rs tables de la loi nouvelle, et les plaçant à l'entrée delà terre de promission, où lui-même ne doit pas parvenir. 11 y a en effet, selon nous, ces deux circonstances dans la mission littéraire de M. de Chateaubriand, qu'il aura clos parmi nous la période de la renaissance grecque et latine, et commencé la restauration des traditions natio- Bales dans la langue et dans l'art, non-seulement sans la
poursuivre et sans la compléter, mais encore, chose singulière et qui n'est pas unique pourtant, sans avoir la conscience de son œuvre, ^aus la vouloir, sans la comprendre et sans l'avouer.
Nous n'attribuons ainsi à M. de Chateaubriand qu'une coopération extérieure, et, si l'on peut ainsi parler, qu'une initiative indirecte, dans la rénovation littéraire qui se poursuit en France, depuis à peu près vingt ans; mais nous la lui attribuons pleinement et entièrement ; il a vraiment commencé, et il a commencé tout seul. Ce n'est pas sans intention, en effet, que nous ne nommons pas madame de Staël en ceci, comme on a coutume de le faire. Nous savons qu'il y a une opinion fort répétée et fort répandue, qui veut que madame de Staël ait contribué plus que tout autre à la fondation de notre jeune littérature, et que ce soit elle qui, à proprement dire, nous l'ait apportée d'Allemagne dans son giron. A notre avis, il en est de madame de Staël, allant chercher ce qu'on appelle le romantisme en Allemagne, comme des décemvirs allant chercher les lois des Douze-Tables en Grèce. 11 est prouvé aujourd'hui que les décemvirs n'ont jamais mis le pied hors de Rome, et nous espérons faire voir, non pas que madame de Staël n'est pas allée en Allemagne, mais qu'elle n'en a point rapporté notre littérature d'aujourd'hui, laquelle est de bonne et de pure race française, et sent le caillou de son terroir.
On devrait remarquer, en effet, que, lorsqu'un peuple prend la littérature d'un autre peuple, il lui prend toujours beaucoup plus que cela ; comme la littérature se trouve dans les livres, il faut, pour la trouver, lire ces livres; et, comme elle s'y trouve mêlée et associée aux idées morales, philosophiques et politiques, il faut, pour la saisir, saisir en même temps les idées politiques, philosophiques et morales ; pour emporter chez soi la forme, on est bien obligé d'y emporter le fond. Un peuple se
fait quelquefois voleur d'idées, mais jamais voleur do phrases.
Lorsque la France <lii seizième siècle s'est faite grecque ci latine, et a commencé ce grand mouvement d'art qu'on appelle la renaissance, elle s'est mise à étudier Virgile et Démosthènes, non pas seulement dans les mots, mais dans les pensées. C'est fort gravement et fort sérieuse ment qu'elle a commencé son travail, recherchant, examinant et étudiant tout , la politique, le droit, la morale, la philosophie, la littérature, l'art, jusqu'à la mythologie. Les ouvriers de la renaissance ne fouillent donc pas les livres grecs et latins uniquement pour y prendre des mots, mais encore pour y prendre des choses; chacun d'eux l'un après l'autre, et de distance en distance, se charge les épaules de quelque débris d'antiquités, qu'il voiture péniblement jusqu'à nous. Tandis que Ronsard emporte les mots composés d'Homère, et Malherbe l'exagération de la périphrase virgilienne, Philibert de l'Orme butine dans l'architecture du Parthénon ; Cujas, dans le droit de Justinien ; La Boétie, dans la politique d'Aristote; Jean Goujon, dans la statuaire de Phidias. En philosophie, c'est une ardeur, un enivrement, presque une fureur: on est peripatélieien, platonicien, académicien, pythagoricien, épicurien, stoïcien, alexandrin; on adopte les anciens tout entiers, fond et l'orme, idées et langues; les enfants sont élevés par des nymphes antiques, comme Bacchus sur le mont Ida; Montaigne parlait grec à sept ans. Lors donc que la France du seizième siècle s'est donné la littérature grecque et la littérature romaine, elle s'est donne en même temps les idées romaines et les idées grecques; même elle n'a pris la littérature que parce
qu'elle a pris les idées; c'est le tout qui a entraîné la partie. Cette grande invasion des anciens parmi les modernes s'explique d'ailleurs par l'empire irrésistible que la civilisation grecque et la civilisation romaine, lune et l'autre achevées, complètes et closes, devaient nécessairement exercer sur la civilisation française encore en ébauche, et par la profonde vérité historique dont est ce proverbe qui dit qu'on n'emprunte jamais qu'aux riches Or, et pour reprendre notre sujet, qu'est-ce que l'Allemagne aurait pu prêter à la France, et quelles causes auraient pu faire succéder une renaissance allemande à une renaissance grecque et latine? Est-ce que l'Allemagne est en possession de quelque grande idée que nous n'ayons pas? est-ce qu'elle a quelque art qui nous manque? est-ce que sa civilisation est tellement grosse et débordée, et la nôtre si pauvre, si étroite et si basse, que son trop-plein ail dû néeessairement se répandre et s'épancher sur nous? Qu'a-t-elle donc de plus que la France? Sa politique? nous l'avons dépassée: sa philosophie? notre Descartes la lui a donnée; sa religion? mais le luthéranisme est moins que le catholicisme, dont il est une négation; d'ailleurs, négation pour négation, nous avons le calvinisme, qui est une négation beaucoup plus forte. On a donc beau chercher, beau examiner, beau interroger, on ne trouve aucune raison plausible et suffisante qui autorise à croire que le mouvement littéraire qui s'opère en France depuis vingt ans procède de l'Allemagne. 11 y a même plus : en France, on ignore généralement l'Allemagne : peu de gens savent ses institutions, ses mœurs, ses habitudes, sa langue. Elle est plus connue des caporaux de la grande armée que des chefs de la lit-
ii rature romantique. Nous De voudrions pas assurer « 1 1 1 «- II. de Chateaubriand, M. de Lamartine el M. Victor Hugo aient jamais lu Schiller en allemand.
Nous en dirons autant de l'Angleterre, à l'influence de laquelle on a pareillement l'habitude d'attribuer en partie la rénovation littéraire que bous poursuivons. Elle n'a rien (ressentie! en elle qui ne se trouve pas en nous. Toutes les nations modernes de l'Europe sont tilles jumelles dn christianisme; elles ont grandi ensemble el marelie de front. Même la France pourrait passer pour
Tailler: car c'est elle qui s'est toujours chargée du soin
de penser et d'agir pour 1rs autres, et toutes les révolutions sont parties du milieu de nous. La France est le pays te plus initiateur de l'Occident; et même, a l'heure
présente, les peuples parlent beaucoup plus sa langue (ju i'lle ne parle la leur. 11 y a donc toute gratuite et tout oubli des faits à vouloir que le grand mouvement littéraire qui se l'ait en France depuis vingt années vienne de l'Angleterre ou de l'Allemagne; l'Angleterre et l'Allemagne ne sont [ias assez, et la France assez peu. pour <pie cela ait pu être ainsi.
Lorsque l'Italie commença, du temps de Platon, à étudier les lettres grecques, l'Italie était pauvre, rude el ignorante, et la Grèce riche, instruite et fastueuse; lorsque la France commença, sous Charles VIII, l'étude et l'inventaire de la littérature et de l'art de l'antiquité, l'imprimerie venait de la l'aire pénétrer dans deux mondes immenses : le monde romain et le monde grec ; 1 un et l'autre expression et césium de deux civilisations complètes et closes: mais est-ce à dire que l'Allemagne ait
une civilisation riche d'idées, de siècles et de résultats,
6 M. DE CIIATEAUB1UAND.
que la France, ignorante et inexpérimentée, se soit trouvée heureuse de prendre? Est-ce à dire que l'Angleterre soit en possession de quelque grand secret intellectuel, que nous nous soyons empressés d'apprendre? Est-ce à ( ire que la littérature et les arts de la France soient destinés à vivre désormais sur les idées allemandes on anglaises? En vérité, c'est là une supposition si étrange, que nous ne savons comment la combattre sérieusement. Que tel ou tel écrivain français se soit quelquefois inspiré de tel et tel écrivain anglais ou allemand, que telle œuvre reflète telle œuvre ; que René procède peut-être un peu de Goethe, Henri III de Schiller, les Enfants d'Edouard de Shakspeare, c'est possible, et nous ne voulons pas le nier; mais que la littérature romantique en masse, prose et vers, art et langue, romans, drames et odes, procède de l'Angleterre et de l'Allemagne; que les Méditalions poétiques viennent d'ailleurs que de M. de Lamartine; que Notre-Dame, les Chants du Crépuscule et le Roi s'amuse viennent d'ailleurs que de M. Victor Hugo, qu'Anlony vienne d'ailleurs que de M. Dumas, voilà qui nous paraît parfaitement déraisonnable et impossible, el que nous nions parfaitement.
Non, la rénovation littéraire qui se poursuit n'est ni anglaise, ni allemande, elle est française; elle n'a sa racine ni dans Schiller, ni dans Shakspeare, elle a sa racine danslestraditioDset dans les éléments mêmes de la langue et de la littérature nationales ; elle est la fin de la période de la renaissance et la reprise des inspirations esthétiques propres à la civilisation chrétienne el au génie du moderne Occident.
La muse française est en effet dominée par l'art an-
M. DE i: Il A Ti; A III! III A. Ml. 7
tique depuis le règne de Charles Mil. A partir de cette époque, les influences nationales cessent d être pures el sans mélange, et la ligne droite de la littérature indigène cède au choc de I invasion grecque et latine. Si ce fut un bien, si ce fut un mal, ce n'est pas ici le momenl de juger le fait : bous nous bornons à le constater. Le mouvement <lc la renaissance mit près de deux siècles à se régulariser, depuis Main Chartier jusqu'à Voiture. La grande critique de saint François de Sales, deVaugelas, de Ménage, de Bouhours, de Chapelain, termina le travail intérieur de la langue, arrêta, contrôla cl scella le mélange des éléments antiques et indigènes; et la littérature de la dernière moitié du règne de Louis M Y, profitant de celte œuvre patiente de lime et de marteau, qui s'était opérée par Ronsard, par Régnier, par le chancelier du Yair, par toute l'Académie naissante, se montra parfaitement (Munissante et parfaitement pure, et sans que l'œil le plus jaloux de sa gloire ait pu découvrir la trace de l'alliage grec el de la soudure latine.
Liés le dix-huitième siècle, la nationalité française parait impatiente de l'art antique ou elle est emprisonnée. On la voit, fougueuse et irritée, briser de sa corne la carrière classique et se répandre à droite et à gauche, selon le cours de son humeur et le penchant de ses instincts. En peinture, elle s'échappe dans les charmantes fantaisies de Watteau, ou les coquettes mélancolies deGreuze;
en sculpture, elle s'amuse aux dentelles des bustes de Caffièri, on elle sème île ses mille Muets, de ses mille roses, de ses mille marguerites épanouies, les urnes, les vases, les pendules et les girandoles de Sèvres; eu littérature, elle s'essaye a quatre ou cinq shles fantasques,
individuels, pleins de caprices et d'arabesques, comme celui de La Noue, celui de Regnard, celui de Crébilloo fils, celui de Marivaux, celui de Beaumarchais; on voit clairement qu'elle tâtonne, quelle se mesure, qu'elle se cherche, qu'elle se compte; elle ressemble à un conspirateur qui attend la nuit décisive et qui encourage, l'un après l'autre, tous les conjurés; encore cinquante ans, beaucoup moins peut-être, et la renaissance était refoulée et vaincue, et les Grecs et les Romains étaient chassés, et la terre et l'art de France étaient libres, et la muse nationale de Joinville, de Marie de France, de Froissard et de Commines, allait reprendre ses harmonies interrompues, lorsque tout d'un coup la révolution éclata. La révolution recommença une seconde fois la renaissance près de finir. La révolution, en effet, fut bientôt dominée parles théories républicaines. Dès lors, la pensée de la France populaire se reporta sur l'antiquité. On exhuma tous ces princes anciens : Léonidas, Cincinnatus, Caton, Brutus, les Gracques, dont l'érudition boiteuse de l'époque faisait autant de sans-culottes. Il y eut donc une deuxième invasion grecque et latine; heureusement la première, qui s'était opérée lentement, avait tout à fait saturé la France, et il n'était pas possible de lui infuser un atome déplus de la civilisation antique, qu'elle avait entièrement absorbée. Les flots de la première invasion, qui mirent trois siècles à rouvrir la France, avaient fertilisé son sol en y déposant le limon des idées grecques et romaines; les flots delà seconde, qui rinondèrenl en trois années, y charrièrent confusément toute sorte d'immondices, de cblamydes, de palliums, de robes prétextes et de bonnets phrygiens ; la première fois on avait pris à
la Grèce el à l'Italie l'œuvre de leurs philosophes ri de leurs poètes; la deuxième fois, oo leur prit l'œuvre de leurs cordonniers et de leurs tailleurs. Ronsard imitait le langage, qui est l'enveloppe de l'âme; David imitai! le vêtement, qui est l'enveloppe du corps.
Aussi y eut-il, entre la renaissance de la fin du quinzième siècle et celle de la lin du dix-huitième siècle,
toute la différence qu'il y a entre l'acte spontané et intelligent et l'acte artificiel et brutal; aussi la première renaissance avait-elle magnifiquement défrayé la littérature et les arts pendant trois siècles, tandis que la deuxième ne les défraya pas, même pauvrement et ridiculement, pendant vingt années. Cette deuxième renaissance, œuvre stérile et efflanquée, sorte de mousse, de lichen, de champignon poussé sur les ruines de l'ancienne, se développa à travers l'Empire, s'épancha en poèmes maladifs, eu tragédies somnolentes, mère épuisée d'une postérité rachitique, nouée et scrofuleuse. Cet art misérable, assez bon peut-être pour les collets verts du Directoire, eut aussi ses critiques, les Suard, les Morellet, les Malte- Brun, lesDuviquet, gens qui firent la langue et l'art de l'Empire, comme saint François de Sales, Vaugelas, .Ménage, Bouhours et Chapelain, avaient fait la langue ci l'art du siècle de Louis XIV.
Il était clair, même dès le commencement de cette deuxième renaissance, qu'elle ne pourrait pas durer longtemps, et que les instincts nationaux de la langue et de l'art ne larderaient pas à jeter, comme on dit, aux orties la tunique romaine et la chlamyde grecque. 11 se trouva précisément un homme jeune, ardent, mélancolique, opulent d'imagination, riche d'idées. Breton au surplus.
du pays qui donne, de distance en distance, les Pelage, les Abeilard, les Descartes, c'est-à-dire les hommes puissants et individuels, qui font les révolutions tout seuls. Cet homme, qui était le Thrasybule prédestiné de l'art indigène, qui était comme créé avec des haines natives contre toute cette race de faux Lysandres et de Spartiates frelatés, auxquels la révolution avait livré la littérature; cet homme, auquel la langue opprimée de Joinville et de Commines pouvait avoir confiance, parce qu*il était bon gentilhomme, auquel l'art chrétien pouvait remettre ses destinées, parce qu'il était bon catholique ; cet homme, qui résumait l'ancienne France, la France religieuse et aristocratique, c'était François-Auguste de Chateaubriand.
M. de Chateaubriand était le champion merveilleusement choisi des traditions de la langue et de l'art autochthones. Pour comble d'à-propos, la langue et l'art propres de la France, ce produit de l'influence chrétienne mariée aux éléments du moyen âge, se trouvaient opprimés par la tyrannie de quelques idées sans racines et de quelques faits sans valeur : d'un côté, les éléments chrétiens de l'art et de la langue avaient pour adversaire la théologie de Billaud-Yarennes et de La Révellière ; de l'autre, leurs éléments nationaux et traditionnels étaient sous le joug d'une république renouvelée et réchauffée des Grecs, république superficielle, qui consistait tout entière dans l'habit et s'arrêtait à l'épidémie des citoyens. L'ancienne muse française, la muse religieuse et monarchique, devait donc rallier autour de ses inspirations, non-seulement tous les esprits qui étaient las des Grecs et des Romains, surtout depuis que le siècle de Louis XIV, qui leur avait
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pria toul Por, n'en avait laissé que les scories; mais rendre toutes les passions qui s'étaient aventurées de premier mouvement dans la tourmente révolutionnaire, et qui avaient été désenchantées et prises de dégoût en voyant que leurs sanglants efforts n'avaient fait que mettre la philosophie à la place du christianisme et la démagogie des faubourgs ivres à la place de la royauté, madame Momoro sur le maître-autel de Notre-Dame, et un vendeur de contremarques sur le trône des Tuileries.
L'ancienne littérature et l'ancienne France se trouvaient donc, par le hasard des temps, tout à fait réunies dans la même cause; M. de Chateaubriand se lit le serviteur de l'une et de l'autre, avec une fidélité qui fut une gloire pour tous trois. Même il entreprit cette défense avec une solennité tout à fait sublime, qui porta bonheur à ses efforts. A l'imitation des anciens chevaliers, qui se fortiiiaient la veille des combats par le jeûne et par la prière, il alla tremper son corps dans le Jourdain, ceindre son épée religieuse au Saint-Sépulcre et ses éperons royalistes à Garthage, sur le lit de cendres où était mort saint Louis; puis, ainsi fortifié et armé, il passa devant le Parthénon en revenant dans sa patrie, et il cria loyalement aux mânes qui donnent dans la campagne athénienne : «G Grecs! oppresseurs des âmes de mon pays. c'est un Gaulois chrétien qui vous défie. »
Le mouvement littéraire qui se poursuit aujourd'hui en France vient donc des choses, et non des hommes: des instincts nationaux, et non des influences étrangères; c'est une spontanéité, et non pas une imitation. Il n\ si question ni de Schiller, ni de Shakspeare ; ni de l'Allemagne, ni de l'Angleterre; il est question des éléments
mêmes de l'art moderne, qui se dégage des étreintes de l'art grec; nous redevenons libres, nous reprenons noire histoire à la fin du règne de Louis XI ; nous secouons la poussière des idées antiques; nous cassons l'arrêt du parlement en faveur d'Aristote»; nous essayons d'être nous-mêmes, c'est-à-dire Français et chrétiens.
Madame de Staël n'est donc pour rien dans ceci. Madame de Staël n'a pas fait que les inspirations propres de la France fussent étouffées dès la fin du quinzième siècle par le débordement de la renaissance grecque et latine, et elle n'a pu faire non plus que ces inspirations essayassent de se relever à la fin du dix-huitième siècle, pour triompher maintenant. Tout ce mouvement d idées est passé à côté d'elle; rien même ne se trouvait en elle qui l'entraînât à s'y mêler. Protestante et bourgeoise d'une municipalité suisse, elle ne sentait rien et ne pouvait rien pour la France historique et pour la France religieuse, qui étaient en cause. Seul, M. de Chateaubriand se trouvait, par sa qualité de gentilhomme et de catholique, une sorte d'incarnation des instincts de l'art national, et seul il servit de drapeau dans l'insurrection générale des éléments de la civilisation moderne contre l'envahissement de l'antiquité; car, de même que la renaissance grecque et latine s'empara de tout, on la chassa tic partout. Depuis Descartes, on lui a repris la philosophie; depuis M. de Chateaubriand, on lui a repris le roman ; depuis M. de Lamartine, on lui a repris l'ode : depuis M. Victor Hugo, on lui a repris le drame; depuis M. Eugène Delacroix, on lui a repris la peinture; depuis M. Barye, on lui a repris la sculpture ; à l'heure qu'il est. un groupe de jeunes artistes lui dispute l'architecture et
la lui enlèvera. Encore quelques années, et les septante semaines de la captivité seront finies.
Ce qui B€ passe parmi nous o est même j>:»s sans exemple dans l'histoire des littératures; il nous arrive ce qui arriva aux Romains, vers la lin du règne d'Auguste : le goût grec se perdit alors en Italie, comme il se perd eu France maintenant. Sous Tibère, sous Claude, sous Néron, il se manifesta par l'empire des idées et des formes d'art, qui échappaient à l'orthodoxie de Térence, de Virgile et de Gicéron. Ce fut un grand scandale pour Rome, qui était toute faite d'idées grecques et de marbres grecs. Les écoles et les grammairiens crièrent à la décadence, absolument comme nous l'avons vu faire à l'apparition à'Ataia et dUHernani. Néron, qui se piquait de connaître le tin des choses et qui était classique, se moquait fort du style nouveau de Sénéque, qu'il appelait du sable sans chaux. Mais ce terrible critique n'arrêta pas l'élan qui était donné; il est certain que, sous le feuilleton de Néron, comme sous le feuilleton de l'abbé Morellet, il s'agissait d'une même chose: du dégagement d'une nationalité captive. L'Italie était grecque depuis Caton, comme la France depuis (.liai les VIII; l'une et l'autre étaient, à corps défendant, ce qu'on les avait faites; et les instincts natifs du peuple, lassés de cette longue servitude, secouaient vigoureusement leur prison, pour re- DOuer leurs traditions brisées et reprendre leur voie perdue.
Seulement, la littérature romaine ne devait pas avoir la fortune de la nôtre. Lorsque la littérature romaine se l'ut révoltée cniiire l'art grec, et eut même regagné un lommencement d'individualité et d'indépendance , le
temps lui manqua pour s'organiser et pour se développer sous son point de vue national ; à peine victorieuse de la Grèce, elle fut vaincue par la chrétienté, et elle ne triompha d'Homère que pour succomber sous Jésus-Christ. Les grammairiens qui ont accusé la décadence latine ont donc été bien injustes vis-à-vis d'elle. D'abord, ils ont eu tort de croire et de prétendre qu'elle a été absolument une époque de décadence, tandis qu'elle ne Tétait que relativement au goût grec, dont elle s'éloignait, et contre lequel elle était une lutte et une protestation, au nom des instincts propres de l'Italie. Or, on n'avait pas plus de sujet de reprocher à Sénèque de ne point ressembler à Cicéron, qu'il ne voulait pas imiter, qu'on n'en a eu de reprocher à M. Victor Hugo de ne point ressembler à Racine, qu'il n'a jamais pris pour modèle. La question n'était donc point de savoir si Sénèque avait eu tort de ne pas imiter Cicéron, ou si M. Victor Hugo avait eu tort de ne pas imiter Racine; la question était de savoir si Cicéron avait eu raison de copier Platon, et Racine de copier Sophocle; la question était de savoir si des peuples séparés d'instincts, d'origine, de langue, de mœurs et de lois, pourraient ou ne pourraient pas avoir des arts séparés. Ensuite, les grammairiens ont été mal fondes à présenter l'essai de la littérature nationale, commencé après le siècle d'Auguste, comme le dernier mot de l'art dont ils signalaient la venue; ce n'en était, au contraire, que le premier vagissement et le premier cri. C'est comme si l'on eût voulu juger en dernier ressort de la nouvelle littérature française en 1820. Il faut du temps au corps pour croître et à l'âme pour grandir; et les idées, comme les enfants, rampent avant de marcher.
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D'ailleurs, il arriva aux instincts nationaux de l'Italie, sons les premiers empereurs, ce qui est arrité aux instincts nationaux de la France, à la lin du dix-huitième siècle .au moment de vaincre et de s'affranchir peut-être, ils forent envahis et dominés par une nouvelle renaissance grecque ; et, de même que La Noue, Crébillon 61s, Regnard, Marivaux, Lesage, Beaumarchais, sont ailes donner du front et se briser contre un entassement subit d'oripeaui athéniens et Spartiates, de chlamydes, de chaises enraies et de palliums; de mêmeJuvénal, Perse, Lu-
cain, Senèque. Stace, .Martial, trébuchèrent dans' une grande résurrection d'idées grecques, causée par la résistance qu'on opposa, au nom des théogonies païennes, au christianisme naissant.
C'est une singularité bien grande que cette similitude 'I accidents qui surviennent ainsi a la littérature romaine et à la littérature française, à deux moments identiques, '■' q»e ces deux nouvelles renaissances qui les surprennent lune et l'autre quand elles allaient repousser une première invasion. Toute la différence qu'on y trouve, <• est qu'à nous cette seconde renaissance nous est venue •In «ôté de la politique, et qu'aux Romains elle leur vint du côté de la philosophie; c'est qu'en France .'Ile s'opéra par Mirabeau, par le peintre David, par Camille Destoou- Hns, par Saint-Just, par Robespierre; et en Italie par Plotin, par Porphyre, par Jambliqne, parCelse, par Apulée : ici. par des révolutionnaires; là-bas, par des conservateurs.
|;" talie, comme en France, cette seconde renaissance, qui était nu mouvement factice, un accès de fièvre «I "l«'"S caduques, ne dura pas; niais ci France, au moins.
après la lutte de la révolution et de l'ancien régime, la nationalité de la langue et de l'art a pu reprendre ses prétentions et recommencer son œuvre ; en Italie, au contraire, pendant la bataille du néoplatonisme et du christianisme, de l'Evangile et d'Homère, la nationalité romaine disparut sans retour, et la vieille patrie d'Ëvandre, de Caton et de César, ne fut pas retrouvée sous les décombres. En France, il y a eu des artistes après la révolution pour continuer la tâche de Beaumarchais, de Marivaux et de La Noue ; en Italie, il n'y eut personne, après le néoplatonisme, pour continuer la tâche de Juvénal, de Sénèque et de Lucain. L'art de la décadence latine périt donc inachevé, parce que la nationalité romaine qu'il représentait fut anéantie ; mais l'art du moyen âge, submergé deux fois sous Charles VIII et sous Louis XVI, et toujours submergé en vain, s'est relevé avec le christianisme et avec la nationalité française, deux choses dont l'une ne périra que la dernière de toutes les choses, et dont l'autre ne périra jamais.
Ainsi, quelque grande que soit la similitude entre l'époque littéraire connue sous le nom de décadence latine et l'époque littéraire où nous nous trouvons; et certes, loin de l'avoir dissimulée, nous croyons l'avoir singulièrement étendue et affermie ; quelle que soit donc cette similitude, il n'y a, dans un pareil rapprochement, aucun augure funeste pour nous. Notre jeune littérature a de la décadence latine ce qu'elle avait de grand et de légitime, c'est-à-dire sa sève d'indépendance et son caractère national ; mais elle n'est pas dans la triste condition où se trouva celle-ci, éclose à la lin d'une vieille civilisation et d'une nationalité épuisée, et, tandis qu'elle luttait contre
la domination intellectuelle de la Grèce, enveloppée tout a coup par l'invasion du christianisme, qui emporta dans
la peau du lion Athènes avec Home, [socrate avec Sénèque, le vainqueur avec le vaincu. Nous autres chrétiens,
nous avons le temps; nos autels ne branlent [tas encore, et il se passera bien des siècles avant que les rats viennent faire leurs nids dans la tète de nus dieux.
H ne faut donc pas que notre jeune littérature s'effraye des prophéties de malheur qui, depuis vingt ans, lui prédisent sa ruine. Ces prophéties mit prouvé qu'elles avaient la vue courte; elles qui signalaient la confusion et la chute des nouvelles théories de l'art, et qui n'apercevaient pas, à l'horizon de la pensée moderne. Unir, les Harmonies poétiques, Notre-Dame de Paris, les Feuilles (l'automne, et tant d'autres œuvres au-dessous de celles-là, à peine aujourd'hui remarquées, mais dont tous les siècles seraient tiers.
Ce qui arrête peut-être son développement et paralyse son essor, c'est qu'elle ne se comprend pas assez, qu'elle ne voit pas encore très-nettement son but, et que la critique de son œuvre lui manque. C'est en effet une chose inouïe et presque incroyable que la lenteur et la difficulté avec lesquelles les peuples parviennent à se rendre compte de ce qu'ils font, et que la distance à laquelle les hommes qui expliquent l'art demeurent ordinairement en arrière de ceux qui le font. Ainsi, l'art nouveau qui s'élève n'est véritablement compris ni par ceux qui lui résistent, ni par ceux qui le [toussent; par les premiers, parce qu'ils s'obstinent a persister dans le point de vue de la renaissance grecque et latine, dont cet art est une négation ; par les derniers, parce que les poètes, comme les oiseaux,
ne chantent pas pour eux, et que. Dieu les a l'ait ressembler à ce que Schiller dit de la trompette, qui ne comprend pas les sons qu'elle rend.
Toutefois, et contre l'ordinaire des choses, les obstacles les plus sérieux qu'ait à renverser l'art moderne ne lui viennent pas tant de ses ennemis que de ses amis. Ses ennemis ne peuvent pas grand1 chose contre lui. parce que les théories grecques qu'ils soutiennent encore sont d'elles-mêmes perdues et brisées, et que ces nouveaux Symmaques ne sauveront pas leur Jupiter. Les plus grands médecins du monde ne guérissent pas les malades qui sont morts. Les amis de l'art moderne, au contraire, du moins ceux qui ne sont pas bien dans le secret de sa nature, de ses lois et de son but, lui suscitent mille reproches injustes, mille critiques imméritées, mille déboires pleins d'amertume, surtout si ces amis sont tels que l'art leur doive sa délivrance, son éclat et sa fortune, et qu'il puisse à peine leur crier, pour ne pas être ingrat, le cri de l'Esprit à l'apôtre : Saule, quïd me persequeris?
Tel est, ce nous semble, parmi tous* les autres et avant tous les autres, M. de Chateaubriand. Le premier, il a lutté en laveur de l'art nouveau, et le premier il l'accuse, le premier il l'attaque, le premier il le répudie en quelque sorte. 11 y a peu de pages, dans VEssai sur la littérature anglaise, qui ne soient pleines de récriminations et d'accusations; même, toutes ces choses y sont dites avec un ton d'amertume qui afflige, et qui fait qu'on se demande presque avec le poète, comment de telles rancunes peuvent entrer dans l'âme des dieux?
A mesure qu'on avance dans ce livre étrange, et qu'on rencontre des jugements et des critiques sur la jeune lit-
tenture, comme en écrivau m, au style près, Marie-Joseph Chénter el l'abbé Morellel sur les premiers ouvrages de M. de Chateaubriand, on est d'abord tout à fait troublé, et l'on se demande si ce grand esprit se sentirait presse de quelque repentir littéraire et s'il aurait hâte de frapper sa poitrine de poète avant <le mourir. Puis, quand on repasse son œuvre, quand on cherche ce qu'il est dans ce qu'il fut, quand on voit que sa pensée a toujours marché de la même allure et que son style est même devenu plus ferme, plus net. plus profondément sculpté, on vieillissant ; quand on trouve qu'il n'y a dans sa critique ni regret ni palinodie, et qu'il a toujours fait ce qu'il dit, alors, après plus do réflexion et plus d'étude, on reconnaît quo M. do Chateaubriand ost un de cos artistes qui l'ont plutôt l'œuvre de Dieu que la leur; qu'il obéit à la pensée de son siècle plus qu'il no lui commando; qu'il a servi la révolte dos instincts nationaux contre la renaissance grecque, plutôt avec sa main qu'avec sa tète ; qu'il n'était pas dans le secret de sa propre tentative, et qu'il était peut-être trop près delà révolution littéraire pour la juger. 11 y a eu effet, dans les ouvrages de M. de Chateaubriand, une oscillation perpétuelle qui l'éloigné et qui le rapproche tour à tour de l'art grec, qui proute qu'il n'avait pas nettement la critique do sa poésie, la réflexion de son action.
D'abord il s'insurge contre la renaissance, et c'est là eu effet ce qui lui donne sa valeur propre, ce qui le marque au front pour la postérité, ce qui ci) fait un symbole, un drapeau, une incarnation. C'est pour avoir relevé et redressé ainsi les instincts de l'art indigène, l est pour avoir été français et chrétien, le premier, tout d'un
coup et entièrement, qu'il a été ce qu'on l'a vu, couvert de risées et de gloire. Pourquoi la littérature du Directoire l'a-t-elle si ardemment poursuivi? C'est qu'il était la négation complète de cette littérature; c'est qu'il n'en acceptait ni le point de vue artiste, ni le point de vue philosophique ; c'est qu'il ne voulait ni de Quintilien pour la forme, ni d'Homère pour l'idée ; c'est qu'il regardait l'antiquité comme une chose morte, et qu'il fallait laisser dans son sépulcre, avec la religion et la morale dont cette antiquité avait été le développement. Sans cela, la littérature du Directoire l'aurait-elle tant persécuté? André Chénier, qui avait recommencé la renaissance grecque et latine avec un procédé tout différent de celui des poètes les plus accrédités du dix-huitième siècle, n'a jamais eu un ennemi. Il y avait donc en M. de Chateaubriand quelque chose d'essentiellement antipathique à l'art du Directoire : c'était l'art national.
D'un autre côté, après avoir solennellement rompu avec le parti de la renaissance, après avoir fait Atala, qui n'était qu'un gant jeté ; après avoir fait René, qui était une épée tirée ; après avoir fait le Génie du Christianisme, qui était comme la justification et la poétique de fart nouveau, M. de Chateaubriand revient tout à coup sur ses pas, et il écrit les Martyrs, une œuvre de renaissance pure, une amplification perpétuelle d' Homère, un pastiche de l'antiquité; seulement, il associe l'Iliade à la Bible , et il fait en même temps de la renaissauce grecque et de la renaissance juive : c'est-à-dire qu'après avoir reproché une faute à la littérature du Directoire, lui-même en faisait deux.
Si l'abbé Morellet avait alors interpelle M. de Château-
briand, qu'est-ce que fauteur des Martyr» aurait pu répondre? Rien, absolument rien. Au contraire, la littérature du Directoire pouvait à smi touT le gourmander et l'accuser. « Vous nous reprochez vous-même d'être des parasites, de ramasser pour vivre les miettes des festins d'Homère; mais que faites-vous dune? N'étes-vous pas allé vous asseoir à sa table aussi bien que nous? Ne ressuscitez-vou8 pas, comme nous le faisons, tous les vieux
instincts, toutes les vieilles idées de la Grèce pour en
composer l'art actuel de la France ? Et, si cette manière de taire le présent avec le passe, de tuer l'idée d'aujourd'hui au profil <lc l'idée d'hier, est étrange sous notre plume, pensez-vous qu'elle sera naturelle sous la vôtre ? Au
moins, nous antres, nous ihmis contentions de bâtir l'art de la France avec les matériaux et les décombres de l'art grec et de l'art romain ; nous ne mêlions que les civilisations de la Grèce, de l'Italie et de la France, c'est-à-dire les civilisations de trois pays occidentaux, de trois pays voisins, de trois pays qui se touchent, de trois pays dont les peuples, qui étaient de même race, se sont rapproches, unis et mêlés, et dont les trois langues n'étaient presque au fond que la même langue ; vous, vous effacez les zones, vous transportez les pays, vous rapprochez les peupbs étrangers l'un à l'autre, vous alliez entre elles des civilisations antipathiques ; vous associez des langues qui n'ont ni la même souche ni le même alphabet; vous concevez une sorte d'art cosmopolite, un art à la fois juif, grec; romain et français, un ail impossible, un art inutile, un ait <pie nous avions, un art que Racine a essayé, auquel il a sculpté le corps comme Pygmalion, sans lui pouvoir jamais donner lame. D Si la littérature du Direc-
toire avait parle à peu près ainsi à M. de Chateaubriand,
il n'aurait* eu qu'à baisser la tète, car il s'était fait son
complice.
En vérité, il faut le dire, en répétant qu'il y a de nombreux exemples de cette élrangeté, M. de Chateaubriand a été l'occasion de la littérature moderne plutôt que sa cause ; il l'a rendue possible en son temps, mais il ne l'a pas faite ; et de là vient qu'il s'est trompé sur sa nature, sur sa marche, sur son caractère, sur son but ; puis l'inexactitude de son opinion a fait l'injustice de sa critique.
Si l'on nous permet d'avoir cet avis, il nous semble donc que M. de Chateaubriand s'est trompé sur la direction du mouvement littéraire de ce siècle, car la littérature moderne s'élève aussi fortement que lui contre tous les manquements dont il l'accuse. Peut-être voudra-t-on savoir qui nous donne cette hardiesse, de penser qu'un si grand esprit soit resté aveugle en une difficulté où nous serions clairvoyants. Ce sont des raisons bien calmes et bien sincères, que nous allons produire comme elles se sont produites en nous. D'ailleurs, c'est l'avantage de ceux qui viennent après l'émission des idées, de les ramasser et de s'en enrichir. Le faible passereau, qui grimpe au haut d'une tour, est plus près du ciel que la tour elle-même.
Le point sur lequel l'art moderne et M. de Chateaubriand se sont au moins une fois parfaitement entendus, c'est la révolte en plein jour contre la deuxième renaissance du Directoire et de l'Empire, laquelle était à la grande renaissance du seizième siècle ce que l'écho est à la voix, ce que la convulsion maladive est au jeu normal
M. DE CHATEADBR] AND. 15
des organes, ce que la chose qui meurl csi a la chose qui naît. Mais, tandis que cette révolte était dans l'art nu instinct; un besoin, une volonté sincère, un parti pris, sérieux, c'était en M de Chateaubriand une convenance, une ardeur, une boutade, un caprice. L'art ne pouvail ni composer, ni se rendre; M. de Chateaubriand, au contraire, oublia sa colère dans ses courses <ln vieux et du nouveau monde : dès qu'on lui eut passé Moïse, il passa Homère. En ce moment l'art moderne et M. de Chateaubriand se séparèrent donc ; l'art partit, M. de Chateaubriand resta; et, depuis lors, chacun d'eux marcha vers son étnile. M. de Chateaubriand n'a vu et connu l'art moderne que durant leur lutte commune contre l'invasion grecque ; il ne connaît ni son œuvre de conquête, ni son œuvre d'organisation ; il sait comment l'art moderne regagne sa liberté, il ne sait pas comment il en use.
C'est la synthèse visible de l'art moderne que nous allons essayer d'expliquer et de construire.
La réforme qui se poursuit aujourd'hui a évidemment porté sur deux points, sur la langue et sur les formes littéraires ; et chercher le penchant actuel de l'art, c'est s'enquérir du but où tendent la langue et la forme, la phrase et le livre.
L'un des meilleurs et des plus sûrs moyens de savoir où vont les choses, c'est de rechercher d'où elles viennent; pour les idées comme pour les fleuves, la source conduit à l'embouchure. C'est donc en recherchant ce que la langue a fait le plus généralement, le plus naïvement, le plus volontiers dans ces dernières années, qu'on arrivera à connaître son intention réelle, sa loi propre, sa constitution à venir.
Or, n1 est-il pas vrai que l'occupation la plus habituelle de la langue et des styles depuis quinze années, c'a été de se dépouiller de tous les caractères qu'ils avaient empruntés à l'ordre des idées antiques, et de se rapprocher le plus possible de Tordre des idées modernes?
Depuis vingt-cinq ans, l'œuvre principale de la langue et des styles consiste à abjurer les faux dieux; la mythologie est mise à la porte de la grammaire ; ainsi les larmes de l'aurore ne sont plus pour nous que de l'humidité atmosphérique, et s'appellent simplement rosée.
Il s'est donc opéré un grand travail dans la langue, lequel consiste à changer le nom de la plupart des choses, et ce travail est parallèle à un autre, qui s'opère dans la pensée, et qui consiste à changer le point de vue des objets ; partout le point de vue de la réalité moderne est substitué au point de vue de la réalité antique, lequel est devenu pour nous une fiction ; et ce changement radical dans la manière d'estimer les choses ayant en quelque sorte modifié leur nature, on a été invinciblement entraîné à modifier leurs noms. Une fois les noms changés, les formules créées avec les mots ont été également changées ; tous les tropes, toutes les figures, toute la science des topiques et des lieux communs ont été bouleversés ; et, comme au-dessous de ce mouvement des signes s'opérait simultanément un mouvement des idées qui en était la cause, on peut dire qu'une langue entière d'un certain génie, d'une certaine allure, d'un certain caractère, a été substituée à une langue d'un génie, d'une allure et d'un caractère différents.
Il nous semble que l'œuvre de la langue et des styles, que nous venons d'indiquer rapidement et de décrire
sommairement, aura été reconnue el comprise, el qu'on peul la caractériser légitimement, en disant que la langue est ioui à l'ait sortie du milieu antique où elle se mourait, el qu'elle esl entrée dans le milû a moderne, où elle \it, où elle se développe, où elle se constitue; qu'elle s'esl détachée tout à fait de la réalité grecque et romaine, et qu'elle a travaillé et travaille encore à se coordonner entièrement par tous ses points, par tous ses aspects, avec la réalité historique de la France.
Voilà pour la révolution de la langue et des styles.
La révolution des formes littéraires s'est opérée dans le même sens ; les formes littéraires se sont également dérobées à la réalité antique, qui est aujourd'hui une chose morte, pour se superposer à la réalité moderne, qui est aujourd'hui une chose vivante, féconde et inspiratrice. C'est ainsi que quelques formes littéraires de l'antiquité se sont arrêtées sur le seuil des temps modernes et ont expiré en y entrant, comme dans une atmosphère où les conditions de la vie étaient autres et où railleur manquait pour respirer : de ce nombre, sont, avec d'autres, l'épopée et l'idylle.
L'épopée ancienne, c'est-à-dire l'épopée grecque, parce qu'il n'y a (pie celle-là qui soit spontanée dans le paganisme, l'épopée ancienne était, quand elle se produisit, dans toutes les conditions de la réalité. La fable était une vérité avant de devenir une fable, et la filiation des dieux est une chose aussi rigoureuse dans la théologie d'Homère que le liomoioii'iios dans la théologie catholique; seulement, toute cette réalité antique s'est trouvée une fiction en arrivant dans le christianisme, et la forme qui enveloppait le fond s'est dès lors irrévocablement
brisée. L'art d'aujourd'hui, qui tond, comme nous l'avons vu, à s'asseoir et à se fonder sur la réalité historique de la société moderne, repousse et exclut sans pitié toute lorme qui ne sert pas d'enveloppe à une idée vivante, et l'épopée D'enveloppe plus qu'une idée morte. C'est ainsi que M. de Chateaubriand, traduisant Mil ton, n'est pas dans la voie de Fart moderne.
L'idylle, et toutes les autres formes adoptées par la poésie pastorale, sont également repoussées par l'art nouveau. L'idylle est la forme de ces temps anciens où l'esclave gardait les troupeaux du maître dans son immense seigneurie. Aujourd'hui Tircis et Damète sont citoyens ; Amaryllis est une belle dame; et toutes ces peines, toutes ces joies, toutes ces amours des races esclaves ayant disparu, ont emporté avec elles le poëme où elles s'étaient peintes et animées.
On pourrait encore citer, parmi les formes littéraires qui se sont évanouies faute d'un appui dans la réalité de notre temps, l'oraison funèbre, cet héritage de l'antiquité, qu'aucune grandeur humaine ne peut plus recueillir dans l'ère de démocratie où nous sommes. D'ailleurs, soit que l'on considère les formes littéraires qui s'en sont allées, soit que l'on considère celles qui se sont conservées, on reconnaît toujours, par les unes comme par les autres, que le mouvement constant de l'art, auquel elles appartiennent, est de s'établir et de se construire dans les conditions du réel et du vrai.
C'est ainsi que s'explique la révolution qui s'opère au théâtre. La tragédie s'en est allée, la comédie s'en va. deux genres de poèmes quelque peu factices en raison de l'abstraction qu'ils supposent : la tragédie, delà vie plai-
santé, la comédie, de la vie sérieuse; el elles sont remplacées par le drame, un genre de poëme plus réel et plus complet, en ce qu'il embrasse tout à la fois les < Jeux faces diverses de l'homme el de la société dans leur vérité el dans Leur sincérité. La critique que beaucoup ont faite, et que M. de Chateaubriand fait aussi, des oppositions de personnages et d'idées dans le drame moderne, nous parait être mal fondée, en ce qu'elle s'adresse à la tendance (jue l'art manifeste de sortir de l'abstraction pour se rapprocher du vrai, tendance très légitime, à ce qu'il nous semble. Ce n'est pas que nous pensions que, plus l'art est réel, [dus il soil beau, de telle sorte que le beau idéal dans les théories de l'art moderne, ce soit la réalité elle-même; bien loin de là. L'art et la réalité sont é\idemmenl deux choses distinctes : sans quoi, l'une des deux n'existerait pas pour son propre compte ; mais il nous parait que l'art ne doit jamais s'abstraire au point d'échapper au sentiment et de n'appartenir plus qu'à l'idée. Pour citer un exemple, nous ne trouvons pas que l'art ait gagné grand'chose à ce procédé de Shakspeare, qui consiste à désigner une bataille par deux épées en sautoir au fond du théâtre, ou à ce procédé de Racine, qui consiste à remplacer la réalité de l'action par le grand récit qu'en viennent faire les personnages. En toute chose, quand la tète travaille, le cœur reste oisif. Or, il Dons semble que c'est surtout à la porte du cœur que l'art doit aller frapper.
Il eu est de même de ce soin scrupuleux de mise en scène que le drame affectionne, et que la critique de M. de Chateaubriand attaque, selon nous, sans motif. '. esl toujours ce penchant de l'art moderne de s'établir
dans la vérité, dans la vérité géographique aussi bien que dans la vérité morale. 11 est clair que, si un drame est mauvais, ce ne sont pas les décors qui le rendront bon; et, s'il est bon, ce ne sont pas les décors qui le rendront mauvais. 11 faut donc raisonner dans l'hypothèse d'une bonne pièce. Or, il est incontestable qu'un fait ou qu'une idée, quels qu'ils soient, gagnent toujours infiniment à être présentés dans toute la vérité et dans toute la naïveté de leurs circonstances ; si l'idée est gaie, elle sera plus gaie; si elle est triste, elle sera plus triste; si elle est terrible, elle sera plus terrible. Un cercueil sans drap noir ne cesse pas d'être un cercueil; mais un cercueil avec un drap noir est plus complet et plus lugubre. C'est donc une erreur de croire que le costume, les meubles, l'architecture, soient au théâtre des accessoires inutiles; ce ne sont pas des accessoires, mais des nécessités. Le costume, les meubles et l'architecture sont trois enveloppes, trois formes concentriques de l'homme, et la forme est inséparable du fond. L'homme ne se produit jamais sans vêtement, sans meuble et sans maison, pas plus que l'arbre ne végète sans terre; et mettre des hommes au théâtre en violant l'exactitude du vêtement, du meuble et de Parchiteeture, c'est commettre, en fait d'art dramatique, une faute aussi gratuite et aussi grossière qu'on la commettrait, en fait de paysage, en plaçant des palmiers en terre grasse et des choux dans le désert.
C'est donc à tort que l'on rappelle l'exemple de Molière et de Racine, pour combattre le soin que mettent les poètes d'aujourd'hui â installer le drame moral dans une grande vérité matérielle. Outre que du temps de Racine et de Molière les salles de spectacle ne permettaient
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pas les décorations de ces temps-ci : que la peinture arcbitectouique n'était pas encore un art magnifique, comme
«•Ile I est devenue, h qu'en outre les marquis ambrés et les chandelles coulantes, qui se disputaient la scène, eussent donné peu de place aux fleuves el aux forêts; le défaut de vérité géographique laisse un grand vide et un grand froid dans les pièces du dix-septième siècle; et nous trouvons qu'il faut une somme remarquable de bonne volonté classique pour ne pas s'en apercevoir. En tout état de cause, loin de féliciter Racine d'avoir manqué à la vérité matérielle, nous l'en plaignons sincèrement. Lu mérite nouveau de plus ne lui aurait pas ôté les autres.
.Maintenant, si nous reprenons et si nous résumons ce que nous avons dit de la marche de l'art moderne durant ces quinze dernières années, soit dans la langue et les styles, soit dans les formes littéraires, nous trouvons qu'il a tendu constamment, comme nous avons déjà dit, à se séparer de la réalité selon l'ancien monde, pour s'asseoir dans la réalité selon le monde nouveau.
Or, cette tendance est et doit être la loi même de son avenir. Lorsque l'art ancien se produisit, s'occupa-t-il à autre chose, sinon à se constituer dans la réalité religieuse, morale, philosophique, de son temps? Que pouvaient faire les poètes grecs, si ce n'est donner une forme aux idées de la Grèce'? Tout le travail de l'art ancien al-il donc pu consister et a-t-il en effet consisté en autre chose qu'à porter la littérature dans tous les recoins où lame et le cœur de l'homme étaient allés, et à planter, comme un signe de conquête, le drapeau de la poésie sur tout le terrain découvert par les passions et par les idées '?
L'art moderne ne marche pas et ne peut pas marcher
par un autre chemin. Il se retire du monde ancien, où la renaissance l'avait égaré, et il va à la découverte et à la conquête du monde moderne. Langue et formes, il y transporte tout; et il y transporte la langue et les formes, parce que la pensée y est déjà.
Il nous paraît donc que l'avenir de l'art actuel est de se coordonner, pour la forme et pour le fond, avec la réalité morale et matérielle du monde moderne, el de mettre en œuvre les faits et les idées de notre civilisation. 11 faut que l'art se remplisse de quelque chose; Homère est plein de Jupiter; l'art moderne se remplira de Jésus- Christ.
Par ces derniers mots, nous voulons dire que, le monde moderne étant un produit du christianisme, l'art moderne qui s'identifiera avec lui deviendra un art chrétien.
Disons aussi que nous ne croyons pas, comme quelques critiques le pensent, que l'art doive guider les sociétés : à notre avis, l'art suit les sociétés et se nourrit de leur substance ; mais il ne les précède jamais. C'est la religion qui initie les peuples, et non pas l'art; le prêtre ouvre la marche, l'artiste la ferme.
A M. JULES JANLN
On est encore tout ému des pages charmantes, pleines de verve, d'esprit et d'élégante politesse, que vous avez adressées à madame de Girardin, au sujet de son Ecole des Journalistes. J'ajoute que c'est à bon droit que toute cette émotion s'est produite, car les choses de l'esprit méritent par-dessus tout, à part les choses saintes, la préoccupation des peuples intelligents. La France en est même venue à ce point d'idolâtrie pour les arts, qu'elle laisse de sang-froid discuter Dieu, et qu'elle s'irrite lorsqu'on discute ses poètes. Dites que l'Evangile est un tissu d'inventions, comme M. Strauss, la France vous respectera : dites qu'il y a des fautes de français dans Athulie, comme l'un de vos amis, la France vous injuriera. Vous étiez donc le bienvenu, vous, écrivain d'une abondance si Beurie et d'une nonchalance si correcte, à vous faire
le défenseur d'office des journalistes, auxquels vous faisiez l'honneur de décerner le titre d'écrivains : la France lettrée qui vous écoute, et qui accepte volontiers vos impressions pour en faire ses idées, est accourue, en sursaut, au secours de ses dieux, trompés par le mot sur l'importance de la chose.
Permettez-moi, je vous prie, à moi, qui vous ai quelquefois combattu, et qui vous ai toujours honoré, à moi, qui ne pense pas souvent sur les choses littéraires comme vous pensez, mais qui voudrais écrire ce que je crois des vérités, comme vous écrivez ce que je crois des erreurs, de discuter avec vous les points principaux de votre lettre. Veuillez bien croire que ce que j'en fais, ce n'est pas pour rabaisser la gloire des journalistes. Je suis, moi aussi, un fils cadet de cette presse, dont vous êtes l'aîné, et je ne marchanderai jamais la piété filiale; mais, et quoiqu'il soit dur et horrible de toucher à l'honneur de sa mère, elle a introduit à nos côtés, dans noire famille, de si grands drôles et de si affreux vauriens, que je me sens tout à fait, à leur endroit, des sentiments de frère dénaturé.
Je crois que vous, qui reprochez à madame de Girardin de n'avoir montré que la cuisine du journalisme, vous n'en avez montré que le salon. Bien plus, il me semble que vous ne vous êtes pas très-exactement rendu compte des éléments qui constituent le journalisme, et que vous lui avez donné gratuitement pour base fondamentale des gloires et des vertus qui ne l'étayent que par accident Examinons, si vous le voulez, cette question de la presse, qui est celle de notre force, de notre considération et de notre avenir; mettons à part, pour leur porter notre
respect el puni' leur cracher notre mépris, ses choses ho- Dorables et ses choses ignobles ; faisons, comme dit Massillon, le discernement des boucs et des brebis ; classons si nettement les fonctions, les attributs et les actes du journalisme, que les hommes clivés qui le traversent ne se salissent pas à son contact, et que les misérables sans esprit qui ont fait leur bouge en un coin <le sa maison, ne soient pas relevés de leur infamie, par cela seul que des hôtes illustres vont s'y abriter quelquefois. Rien ne ressemble, extérieurement, à un écrivain qui prête ses idées et son style à un journal comme un grimaud haineux et ignoré qui le barbouille de son ignorance et qui le salit de ses calomnies. Il y a au musée d'artillerie, dans une armoire, deux lames d'acier, placées l'une à côté de l'autre, et que rien ne dislingue qu'un peu plus ou un peu moins de longueur; du reste, également ouvragées, également polies. Si l'on n'était pas averti, l'œil et l'esprit les confondraient toutes deux: et cependant. l'une est le poignard de Ravaillac, et l'autre Tépée de François Ier; l'arme d'un lâche assassin, tenaillé par le bourreau, en Grève; et l'arme d'un preux, modèle de bravoure et de courtoisie, revu chevalier par Bavard.
Vous paraissiez si préoccupé vous-même de l'infertilité qu'offre le journalisme, en fait de nobles talents et de grandes renommées, que vous aviez drisse un catalogue de journalistes, comme l'astronome Lalande avait dressé son fameux catalogue d'athées, où le pape luiun * 1 1 n ■ se trouvait; et, à l'encoiitre du proverbe qui dit qu'on ne prête qu'aux riches, vous aviez essaye de couvrir la nullité des journaux avec quelques noms, illustres ou célèbres, or ou clinquant, choisis, ce me semble, avec
assez peu de bonheur et d'exactitude. Comment, ditesvous, Mirabeau, madame Rolland, Bailly, Barnave, Lametb, M. de Chateaubriand, le général Foy, Benjamin Constant, M. Guizot, M. Barrot, M. Mauguin, M. Berryer, étaient et sont des journalistes? En vérité, à prendre ainsi les choses, j'admire la modération qui vous- a fait vous arrêter à Mirabeau ; vous pouviez, par le même chemin, nommer encore Dante, Cicéron, Aristophane et Homère; c'eût été un peu plus illustre, et tout aussi exact.
Si vous me permettez d'examiner avec vous votre liste, nous en retrancherons d'abord M. Barrot, M. Mauguin et M. Berryer. Ce sont des avocats qu'au Palais on révère; mais vous êtes plus heureux que moi, si vous avez rencontré de leur écriture quelque part. Vous rendriez même un très-grand service à l'Académie, qui veut nommer M. Berryer, si vous pouviez déterrer, n'importe où, quinze lignes de son style. Je m'assure qu'elle serait, vu la pénurie, très-large sur la qualité; car elle sera obligée, si vous n'allez pas à son aide, de lui donner le fauteuil, comme Louis XIV donnait aux roturiers le collier de ses ordres, et de lui accorder cent ans pour faire ses preuves.
Nous retrancherons encore de votre liste tous les autres noms que vous y avez placés, faute de pis. En vérité, y songiez-vous donc, quand vous avez écrit que M. Guizot, M. de Chateaubriand, Mirabeau et les autres, étaient des journalistes? Heureusement, pour la Franco et pour vous, que vous vous trompez; vous ne les m mimeriez pas, s'ils n'avaient été que journalistes, car vous ne les connaîtriez pas.
Ces hommes étaient des philosophes, des érudits, des poètes, <lis écrivains. Ils avaient déjà ions une œuvré faite, mi nom répandu, une gloire acquise, lorsqu'ils ont consenti à prêter à un journal, de celle œuvre une idée, de ce nom un écho, «le cette gloire un rayon. Ils sont allés, eux, hommes connus, en aide au journal, cette tache d'inconnus*; mais ils l'ont traversé, comme le Rhône traverse le lac de Genève, sans altérer ni leur course, ni leur limpidité. Je me trompe; le journal est une allée basse et étroite, où les grandes pensées ne passent pimais sans balayer les murs de leurs ailes. Croyez-vous que Mirabeau, gazetier de Hollande, vaille Mirabeau adversaire de llarnave? f.royez-vous que les articles de M. de Chateaubriand dans les Débats, de grands articles, ma foi, qui feraient bien aujourd'hui le tiers d'un de vos petits feuilletons, soient à la hauteur, et du Génie du Christianisme, et de René, et de Bonaparte et les Bourbons? Croyez-vous que M. Guizot vous donnât son Histoire de la Révolution d'Angleterre, ses leçons sur l'histoire moderne, et ses Essais, pour quelques colonnes qu'il a peut-être autrefois publiées, je ne sais plus où, ni lui non plus? Allons donc! Supposez qu'il n'y ait jamais eu de journaux au monde; effacez d'un trait de plume tout ce que les nommes que vous avez cités y ont écrit, et vous ne leur ôteiez pas une ligue, pas mie pensée, pas un succès. C'est qn ils existent en eux-mêmes, dans leurs livres, dans leurs discours, dans leurs idées, dans leur style, et non dans les journaux ; c'est que, loin d'avoir besoin du journalisme pour paraître, ils faisaient parfois au journalisme l'aumône de leurs talents et de leur réputation.
Il y a, au contraire, et vous le savez aussi bien que moi, des hommes qui n'ont écrit de leur vie que des articles, et presque lu que des articles ; qui savent par cœur le National, le Constitutionnel et la Gazette, et qui ne savent pas un hexamètre d'Homère, un distique d'Ovide ou une période de Bossuet; gens qui sont aux vrais publicistes ce que les avocats sont aux orateurs ; phraseurs quelquefois aisés et fluides, mais toujours incolores, parce que leur esprit et leurs veux nourris de choses plates et communes, ne sont pas faits à l'étude fréquente des maîtres, qui donne seule le style, en fécondant l'imagination ; routiniers dressés par de longues années d'exercice à l'amplification du lieu commun ; qui nous font sourire, vous et moi, avec leur paperasserie sur les affaires de l'Orient et de l'Occident, et qui se moquent pourtant de vous et de moi ; de vous, parce que vous écrivez quand il vous plaît de charmantes fantaisies littéraires; de moi. parce que j'essaye de débrouiller quelques problèmes emmêlés de l'histoire ; de tous deux, parce que nous trouvons Virgile plus beau que la discussion de l'adresse, et que nous aimerions mieux avoir fait les vers de Catulle au Moineau de Lesbie, que le ministère du 11 octobre et celui du 15 avril. Ces hommes-là, qui naissent, qui vivent et qui meurent dans le journal, comme les acarus dans le fromage; qui ne comprennent de la politique que les déclamations sans portée de la polémique de chaque jour; qui toinncnt dans leur feuille comme dans un hippodrome, remettant tous les ans leurs pieds dans les mêmes traces et leurs phrases dans les mêmes articles; qui consument leurs efforts, leur intelligence, leur vie. sans jeter un moment d'éclat, comme le bois mouillé
brûle sans Qamme; qui écrivent jour par jour, pendant trente ans, el il<<nt personne ne sait le nom el ne connaît le style; — ces hommes-là, ce sont les journalistes.
Je le répète, vous savez bien qu'il y a des hommes ainsi faits; vous en connaissez, vous en voyez tous les jours ; or, quel rapport y a-t-il entre ces hommes et ceux qui remplissaient votre liste! Les uns sont tout entiers clans des articles oubliés; les autres sont tout entiers dans des livres connus et répandus. Supprimez le Journal des Débats, et M. de Chateaubriand restera dans toute sa gloire; supprimez le Courrier français, et tout disparaîtra de M. Châtelain, jusqu'à son nom.
Vous avez remarqué sans doute qu'en vous parlant des journalistes je ne vous ai dépeint que ceux qui étaient honnêtes. Quant à ceux qui, « pour dix écus, imprimeront, contre tel homme qu'on désignera, des injures inconnues, même à la halle ; » quant' à ceux qui imprimeront de cet homme « qu'il est un voleur, un faussaire, un parricide ; que sa femme s'est vendue à l'encan, que sa fille est une prostituée de la rue ; » vous paraissez les connaître aussi bien que moi, et je ne vous en parle pas. Je me suis arrêté aux médiocres, vous êtes allé jusqu'aux infâmes. J'ai donc moins fait et moins dit que vous ne laites et que vous ne dites.
11 y a donc deux espèces de gens qui écrivent dans les journaux : ceux qui en font une boutique, et ceux qui en l'ont une chaire; ceux qui y mangent, et ceux qui y pensent ; ceux qui d'eux reçoivent la vie, et ceux qui la leur donnent ; ceux qui, les journaux détruits, seraient commis-voyageurs ou émeutiers; et ceux qui, les journaux dé-
truits, seraient encore historiens, économistes, romanciers, poètes. Les premiers sont journalistes, parce qu'on le souffre; les autres le sont, parce qu'ils le veulent.
Voilà ce que vous n'avez pas assez distingué dans votre apologie du journalisme, et ce qui ôte à votre plaidoyer le poids qu'il aurait eu. 11 ne prouve pas, parce qu'il prouve trop. Il compromet les grandes choses de la presse, parce qu'il en veut sauver les petites. C'est une espèce de système républicain appliqué en journalisme, dans lequel les géants sont mis au niveau des pygmées.
Aussi, n'avez-vous pas pris garde aux contradictions et aux erreurs manifestes dans lesquelles votre distraction vous a fait tomber. Yous dites d'abord que « les comédiens ne vivraient pas trois mois, si la presse ne leur faisait pas l'honneur d'en parler tous les jours: » cela est bien possible ; mais alors, pourquoi donc dites-vous un peu plus loin que « les journaux n'ont pas tué une seule gloire, parce qu'ils ne viennent qu'après le bon sens public ; que, quoi qu'on dise, un bon vers est un bon vers, un bon tableau, un bon tableau, et sans doute aussi un bon comédien, un bon comédien ; et que, si l'opinion publique était tout à fait à la merci de ces jugements eu l'air, il faudrait désespérer de la société humaine.» C'est que, et, malheureusement, je le répète, vous ne vous êtes pas suffisamment rendu compte des deux éléments qui composent le journalisme ; élément permanent de médiocrité et d'irresponsabilité^ qui fait beaucoup de mal, et qui reste; élément accidentel détalent et d'élévation, qui fait un peu de bien, et qui passe ; et c'est pour cela que vous n'avez pas vu non plus avec netteté en quoi consiste la force de la presse.
DES JOURNALISTES. :>m
Urisî, vous considérez la grande el noble fortune de M. Thiers comme l'ouvrage de la presse ; vous l'appelez, lui, l'enfant du journalisme ; el vous dites que le jour ou M. Thiers l'ut nommé président do conseil, la presse française gagna sa bataille d'Austerlitz.
Hélas ! que n'avez-vous raison ! Je mets, moi aussi, vous le Bavez, la main à cette mêlée politique, livrée tous les malins au\ regards du public dans les journaux : je tâche d'y apporter les idées et les enseignements que je glane dans le spectacle des lois et de l'histoire ; j'ai donc eu plus d'une l'ois a m' expliquer sur la politique deM. Thiers: et je vous assure que je ne sais pas en quoi, nous tous, hommes d'étude, de littérature, et peut-être aussi de quelque savoir, nous avons gagné notre bataille d'Austerlitz, le jour oUM. Thiers fut nommé premier ministre. Oui, cela est vrai, l'arrivée de M. Thiers à la haute direction des affaires nous fit croire à tous que les idées allaient enfin prendre leur niveau; nous pensâmes qu'un jeune homme, monté aux honneurs par cela seul qu'il était intelligent, trouverait glorieux pour lui d'inaugurer le règne des intelligences. Eh bien ! il faut le dire, quelque dur que cela puisse paraître, parce que cela est vrai, M. Thiers ne fit rien pour l'éclat des lettres. Si pourtant, je me trompe; on défendit, (tendant qu'il était ministre, le Roi s'amuse, deM. Victor Hugo, et YAntony, de M. Dumas. Je dis cela tout simplement, parce que c'est de l'histoire; parce qu'il serait naturel, en effet, qu'un écrivain nommé ministre par les lettres se souvînt des lettres; surtout en un temps où le pouvoir s'en va vite, comme il est venu; et où il De lest, aux lettrés déchus, ou plutôt relevés du pouvoir,
que les muses, qui n'oublient jamais ceux qui ont été et
qui sont encore dignes d'elles.
Ce n'est pourtant pas précisément envers le journalisme que M. Thiers s'est montré oublieux; car vous êtes, selon moi, dans l'erreur, si vous croyez que M. Thiers doit aux journaux sa belle et digne fortune. M. Thiers n'est devenu un des hommes les plus éminents de la politique d'aujourd'hui qu'à partir du moment où il a quitté le National, et en reniant, jour par jour, tous les articles qu'il y avait écrits. Non, il ne faut pas qu'on s'abuse; le journalisme est comme un champ; il ne rend que ce qu'on y sème. Beaucoup d'autres ont eu, comme yous, le feuilleton du Journal des Débats; vous seul vous y êtes fait votre puissance et votre gloire ; parce que vous seul y avez apporté votre style et votre esprit.
Il faut, voyez-vous, partir de ceci : les journaux ne sont que par ceux qui les font. Or, la presse périodique est constituée de telle sorte, qu'elle doit être, et par le vice de son état présent, et par le vice île sa nature, peut-être plus encore un instrument de faux savoir et d'anarchie qu'un instrument d'intelligence et de civilisation. Je sais bien qu'on dit qu'elle guérit les maux qu'elle fait ; mais il y a quelque chose qui vaut encore mieux que d'être guéri, c'est de n'être pas blessé.
Je l'ai déjà dit : la première moitié des inconvénients de la presse périodique ne vient pas d'elle, mais des gouvernements au milieu desquels elle se développe. Vers la fin de l'ancien régime, la bourgeoisie était devenue un fait social immense et partout vainqueur, et le gouvernement d'alors refusait de reconnaître la bourgeoisie. Aujour-
DES JOURNÀLISTI H
il'lnii. la presse périodique, avec ses éléments bons el mauvais, est devenue un pouvoir social qui domine, qui tyrannise et qui absorbe les autres; et 1rs gouvernements actuels refusent de reconnaître la presse. Klle agit donc naturellement dans un autre sens que la société réglée et constituée, qui lui obéit, sans le savoir et sans le vouloir, et qui pourtant la repousse ; el c'est pour cela que, à proportion que cette société bâtit d'un côté, la presse démolit de l'autre.
Chose étrange et monstrueuse! il est évident que les journaux nomment au moins autant de députés que les électeurs, et font autant de lois que les chambres ; et cependant les journaux, ce quatrième pouvoir, plus souverain à lui tout seul que les trois pouvoirs de la charte, n'est ni reconnu, ni défini, ni constitué. Le premier venu qui trouve un cautionnement et un imprimeur, fait partie de ce pouvoir suprême. Il faut des diplômes et des garanties pour apprendre à lire aux enfants de cinq ans; et le premier venu fonde un journal, et professe, chaque, matin, sa religion, c'est-à-dire l'irréligion, sa philosophie, sa littérature, sa politique. Il y a des' commissaires de police pour vérifier si le peuple achète à la halle des fruits mûrs, chez les charcutiers des viandes saines, chez les boulangers du pain bien préparé; et nous n'avons su trouver aucune institution, à la fois libérale et conservatrice, pour garantir à la France des idées justes, des opinions sages, des principes moraux et civilisateurs.
En France, les journaux sont craints et flattés, mais ils
ne sont pas h rés. En Angleterre, ils en sont réduits a
s'introduire de quelque façon en fraude aux délibérations du parlement, et à recueillir les discussions . deboul .
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sans table ni chaise , parmi les cinquante personnes étrangères que la chambre des communes ou la chambre des lords peuvent contenir. Vous voyez d'ici les conséquences de cet ilotisme. Les journalistes, tenus en dehors des affaires, ne peuvent pas les savoir. Ne les sachant pas, et étant obligés de les raconter, ils les inventent. Ce que je dis là des affaires, est encore vrai de toute espèce d'informations. La presse périodique est donc, par nécessité de position, et malgré qu'elle fasse, toujours ou presque toujours à côté de la vérité.
Ajoutez à cela la cohue générale de notre société sans hiérarchie et sans droits déterminés, où les positions et les places se distribuent comme les cervelas aux fêtes patriotiques, et vous comprendrez les antagonismes, les luttes, les haines auxquelles la presse sert d'instrument. On ne peut pas donner un coup de poing, on donne un coup d'article. On ne peut pas renverser, on déshonore.
Voilà la source, source incessamment ouverte, des violences faites, par l'intermédiaire des journaux, aux personnes, aux mœurs domestiques, aux consciences, violence odieuse, violence horrible, violence infâme, qui fait douter de tout, même de la liberté. Savez-vous ce que pensait de la liberté de la presse le patriarche du libéralisme moderne, l'ami de Voltaire, le bon et vénérable Franklin? Voici ce qu'il écrivait, le 12 septembre 1789, dans la Gazette fédérale des Étals-Unis :
« Je pense, dit-il, avoir découvert un contrôle qui, au lieu de diminuer la niasse générale de la liberté, l'augmentera; il consiste à rendre au pays un genre de liberté dont il a été privé par nos lois, je veux dire la liberté du bàlon. Dans l'enfance de la société, si un homme en in-
suli.iit un autre par de mauvais propos, I insulté pouvait lui répondre par un coup de poing sur l'oreille, et, s'il récidivai!, par mit' bonne volée de coups de bâton, el cela, sans offenser aucune lui. Mais, maintenant, le droit de faire de pareilles réponses est interdit, et elles sont punies comme des violations de la paix, tandis que le droil d'injurier semble être resté en pleine vigueur, les luis [ailes étant frappées d'impuissance par la liberté de la presse.
« Ma proposition esl donc de laisser la liberté de la pu BSe sans y toucher, pourétre exercée dans la plénitude de son étendue, force et vigueur ; mais de permettre à la liberté du bâton de marcher avec elle, pari passa. Mors, nies concitoyens, si un imprudent écrivain attaque votre réputation, qui. vous est peut-être plus chère que la vie, et s'il met son nom à ce manifeste, vous pouvez aller à lui ouvertement, et lui fendre la tête. S'il se cache derrière l'imprimeur, et que vous puissiez néanmoins découvrir qui il est, vous pouvez, à son exemple, lui tendre la nuit une embuscade, et lui donner une bonne volée de coups de bâton. S'il paye des écrivains [dus habiles que lui pour vous calomnier, vous payerez aussi de robustes portefaix, qui auront des bras meilleurs que les vôtres, et qui vous aideront à le châtier plus vigoureusement. C'est jusque-là que va mon projet. »
Je répète que ces paroles sont de Benjamin Franklin ; et peu de gens sans doute oseraient se dire plus amis de la liberté que lui. Mais toutes ces choses sont relatives seulement aux inconvénients qui résultent de la mauvaise position du journalisme; voici maintenant les inconvénients qui résultent de sa nature; car tout a des incon-
vénients au monde, même l'intelligence et la liberté.
Je crois que vous vous exagérez étrangement, d'ailleurs avec des intentions honorables auxquelles je m'associe, les avantages de la liberté de la presse, introduite en France par le dix-huitième siècle ; et il ne faut, voyezvous, s'aveugler sur rien, pas même sur ses affections. Si vous vouliez compter sur vos doigts les grandes choses produites par la liberté de la presse, vous auriez bientôt fini; et c'est tout simple. Après tout, enfin, la liberté de la presse, cela ne peut pas être plus que la liberté de dire tout ce qu'on sait; mais, si l'on ne sait rien, on est bien obligé de se taire, sous peine de dire des sottises, — et c'est justement cette dernière chose que Ton fait, en France, depuis cinquante ans.
On s'est tellement engoué tout d'un coup de cette liberté, qu'on s'est imaginé qu'elle tenait lieu de tout, d'étude, de réflexion, de savoir, d expérience, de sagesse, de respect pour le passé, de défiance pour l'avenir. Voilà donc cinquante ans qu'on a la liberté de dire du nouveau, et qu'on ne dit que du vieux, et cela, tout naturellement parce qu'on n'a rien appris. Les journaux politiques délayent le Contrat Social, Y Esprit des Lois et les brochures de l'abbé Sieyès; les journaux littéraires délayent le Cours de littérature de Laharpe et la critique de Voltaire. Du reste, pas une idée qui ne soit ridée et vermoulue ; pas un livre hardi qui n'ait, dans le siècle passé, un modèle plus hardi encore. Qui donc a été plus osé que Helvétius, en philosophie, plus osé que Rousseau, en politique, plus osé que l'abbé Raynal, en morale, plus osé que Lamétrie, en religion, plus osé que l'abbé de Saint-Pierre, en utopies sociales? Et pourtant, tous ces hommes si au-
dacieux, qui ont jeté dans le monde des idées si téméraires, si subversives on si immondes, vivaient, pensaient, écrivaient, en an temps où il n*\ avait pas de
liberté de la presse. Je le répète, il y a cinquante ans qu'on la possède, el on ne s'en est servi que pour reproduire, affaiblir et gâter ce qui avait été dit en un temps où elle n'existait pas.
Ce n'est pas, en effet, d'avoir la liberté de tout dire qui importe, niais bien de savoir quelque chose. Après tout, la presse n'est que le moyen de transmettre les idées; mais, pour les transmettre, il faut les avoir. Pour que le journalisme puisse être, par lui-même, une institution réellement féconde, il faut donc, premièrement, qu'il rétablisse le calme des esprits, le désir d'apprendre, le bonheur d'étudier; secondement, il faut qu'il constitue un mode d'enseignement sincère, honnête, suffisant. Le pourra-t-il jamais? Peut-être; mais cela vous paraîtra, comme à moi, bien difficile et bien long.
Je sais bien que la plupart des journalistes ne voient dans leur papier noirci que le moyen de tracasser un ministère ou de calomnier un homme ; mais vous y voyez. vous, le moyen de conduire un pays et de guider une civilisation.
Vous comprenez maintenant que Y Ecole des Journalistes, c'était un sujet de pièce tout comme un autre, même plus beau et plus élevé (pie beaucoup d'autres; vous comprenez encore que la question du journalisme, effleurée dans votre eharmantelettre, a des aspects tristes et graves qui méritent l'attention de tous les hommes intelligents.
Vous voyez que c'est, au fond, une chose importante.
i6 DES JOURNALISTES,
que les destinées d'un pays comme le nôtre, son administration, ses lois, ses arts, ses lettres, ses sciences, livrées tous les malins à la dent de la presse, lime sourde qui use peu à peu la chaîne par laquelle une société tient à ses traditions, à ses mœurs, à ses principes; et que c'est en même temps une chose bouffonne quelquefois, étrange toujours, que les petits Atlas qui portent ce monde sur leurs épaules, jusqu'à ce qu'il roule avec eux dans la poudre ou dans le ruisseau. C'est même ce double aspect de l'œuvre morale de notre époque, le sérieux des effets et le burlesque des causes, qui donne naturellement à toute poésie qui l'exprime le double masque de l'angoisse et du rire, et qui la fait marcher toute clochante, un pied dans le soque et l'autre dans le cothurne- Ce n'est pas la faute du poëte, si les plaisanteries du journalisme font couler des larmes, quand elles ne font pas couler du sang.
Vous vous plaignez, j'y reviens et c'est votre mot, que madame de Girardin ait montré la cuisine des journaux : que voulez-vous? Tout festin a pour point de départ un marmiton, et la plus belle femme contient un squelette. Et puis, il y a une grande raison pour dépecer ainsi anatomiquement le corps du journalisme. La presse est aujourd'hui comme une superbe machine qui ne marche pas, ou qui marche à faux. A l'œil et à l'esprit, rien de plus magnifique et de plus auguste. C'est la pensée qui vole, c'est l'intelligence qui s'infiltre, c'esl la civilisation qui fleurit. Mais, à L'expérience et au résultat, rien de plus contestable et de plus médiocre. C'est un grand bruit autour de rien, c'est une science fausse, c'est une vertu postiche, c'est un empêchement opposé à tout ce qui est
grand, au nom de tout ce qui esl petit; el les hommes qui ne voient pas les causes réelles de ce mécompte s'é tonnent, s'irritent, se désespèrent, el se demandent pourquoi donc la liberté de la presse, cet admirable instrument appliqué au* idées, fonctionne pour la perte des peuples, el non pour leur salut.
Alors le poète, qui voit ce qui échappe aux regards du vulgaire, et qui ne s'étonne pas, lui, parée qu'il comprend, ouvre la machine, la démonte, en examine les pi» gnons, les vis el 1rs dentelures, el vous montre aux yeux, VOUS fait toucher du doigt, les causes de tout ce desordre. Sans doute le regard est blessé de certaines formes intérieures qui ne sont pas faites pour lui ; sans doute le cœur est soulevé par l'odeur nauséabonde des huiles et des graisses qui donnent du jeu aux ressorts et que la chaleur du frottement a rancies; sans doute l'imagination est attristée de voir réduit à si peu le secret de cette vie extérieure, si fière et si poétique; mais les choses de ce monde sont ainsi faites, que tout orgueil y est doublé dune humiliation, et toute gloire dune vanité
C'est donc sans une raison bien plausible que vous avez reproché à madame de Girardin d'avoir dévoilé, devant une société de. belles femmes el de gentilshommes, les ridicules et les hontes du journalisme, .le l'eu remercie, pour mon compte, et vous l'en devriez remercier, comme moi; car ce n'est ni vous ni moi que ces belles femmes et ces gentilshommes pourront confondre désormais, comme ils l'avaient déjà fait peut-être, faute de renseignements précis, avec ces journalistes sans idée au dedans, sans nom au dehors, qui nous éclaboussent de
leur bonté, et que vous ne pourrez jamais illuminer de
votre éclat; ce n'est ni le beau style que vous faites, ni la critique élevée et loyale que j'essaye de faire, qui troubleront jamais les familles et qui feront mourir les grands artistes de désespoir; enfin, il y aura deux parts reconnues dans l'œuvre générale des journaux, la part ténébreuse et la part illustre; on nous laissera désormais la nôtre sans mélange, avec ce qu elle a d'études pénibles et de méditations solitaires, mais aussi avec ce quelle a de retentissement et d'honneur.
Croyez-moi, ce n'est pas à vous, ni à ceux qui vous suivent de près ou de loin, qu'aura nui cette lecture. Je vous assure que vous avez aussi un peu trop grondé ces pauvres comédiens d'avoir reçu une pièce qui vous fait une noble place, la place qui vous est due, dans la presse de notre temps. Vous ne voudriez pas qu'ils jouassent l'Ecole des Journalistes, parce que les journalistes leur rendent quelque service et leur prêtent quelques idées? Mais, en vérité, songez donc que. si les comédiens sont forcés de payer en ménagements tous ceux qui les obligent, il n'y aura pas moyen qu'ils vivent, même les trois mois que vous leur accordez d'existence indépendante et personnelle. Ils ne joueront pas le Médecin malgré lui, à cause des docteurs qui les soignent; ils ne joueront pas les Plaideurs, à cause des avocats qui les défendent ; ils ne joueront pas Turcaret, à cause des banquiers qui manipulent leurs économies; ils ne joueront pas le Bourgeois gentilhomme, à cause des tailleurs qui les habillent et des professeurs qui les instruisent; ils ne joueront ni George Dandin, ni ['Avare, ni le Menteur, à cause des menteurs, des avares ou des maris trompés qui pourraient se trouver dans la salle; il n'y aurait pas jusqu'au Mis-
ni: s JOURNALISTES. «9
anthrope et jusqu'à V Ecole des Femmes qu\ devraient disparaître de I affiche, pour ne pas se montrer ingrats envers les Célimènes qui vont les encourager du regard el du sourire, et tes Angéliques qui vont les applaudir de
h lire petites mains.
Tenez, vous avez un talent trop beau pour le risquer aux tours de force. Ce n'est pas d'être défendu à tout propos qu'a besoin le journalisme, mais d'être défendu a propos. Les torts que l'on dissimule affaiblissent les raisons que l'on produit. Soyez mieux que l'avocat des lettres. soyez eu le patron.
Expliquez, comme vous êtes en état de le faire, les droits de l'intelligence à l'amour et au respect de tous. Nous pouvons nous dire eela tout liant, en plein public, parce que cela est vrai ; nous sommes encore, nous autres lettres, la meilleure et la plus illustre portion de ce siècle. Je ne sais pas s'il y eut jamais, en aucun pays, eu aucun temps, un tel aréopage d'écrivains, de savants et d'artistes. Dites, avec voire beau style, à ces avocats, députes et ministres, qui croient mener la France, que nous poussons, et qui nous prennent nos mauvais articles pouren faire leurs bons discours, que le jour où non-- porterons dans la politique ce qu'il y a en nous de réflexion, d'idées acquises et d'expérience des cboses passées, elle aura l'élévation, la noblesse et l'indépendance qui lui manquent. Us prétendent que nous n'avons que de l'esprit, et que le bon sens nous fait défaut; chose absurde, car l'esprit n'est autre chose que la raison, dans ce qu'elle a de plus délicat et de plus vrai. Le bon sens est une plante, et l'esprit en est la fleur.
Dites donc a ces hommes ce que nous valons et ce que
oO DES JOURNALISTES,
nous sommes. Ce sont bien ceux-là qui ne vivraient pas trois mois, si nous n'en parlions pas tous les jours. Rappelez-leur que la France n'a pas abattu un régime de talons rouges, pour élever un régime de souliers ferrés. Dites-leur que c'est nous, les philosophes, les publicistes, les romanciers, les poêles, qui sommes allés les chercher, comme des Cincinnatus, à leur charrue, pour leur livrer le gouvernement de la France, et que ce que nous avons donné, nous pouvons le reprendre. Dites leur qu'il nous faudra bientôt notre place au soleil de considération et de gloire que nous avons fait à notre beau pays, et que, si nous ne l'avons pas déjà réclamée et occupée, c'est que l'intelligence est. patiente, parce qu'elle est éternelle.