PARIS. DES CAPITALES
11 y a environ cinquante années que Paris s'est nommé et installé, de son propre mouvement et par le droit de la force, ville capitale du royaume. Depuis lors, Paris commande, et la France obéit. En un temps où toutes les puissances sont discutées et où les droits individuels ont reçu l'appui et la sanction de la faveur publique, ce ne doit pas être une ebose exorbitante d'examiner sur quoi repose la souveraineté de Paris. La légitimité défi villes ne peut pas être plus inviolable que la légitimité des familles.
Les villes capitales sont un fait propre à l histoire moderne. Les peuples de l'antiquité ne les connaissaient pas. 11 est bien vrai que les géographes, grands mesureurs de terrains et amoureux de classifications et d'étiquettes, ont l habitude d'appeler capitale la principale ville d'un pays, ou celle dans laquelle réside l'autorité politique ;
mais, Paris était, il y a deux cents ans comme aujourd'hui, la principale ville de France, et cependant elle n'était pas en possession, comme aujourd'hui, de cette royauté absolue qui la rend maîtresse du plus grand peuple du monde. Quand on faisait des barricades à Paris, sous Louis XIV, les provinces en écoutaient le récit, un mois après, comme nous faisons des différends du roi de Hanovre avec ses bourgeois ; quand on fait des barricades à Paris, sous Louis-Philippe, l'habitant des grèves bretonnes, le montagnard des Pyrénées et des Cévennes, tremblent au coin de leur étroit foyer et se demandent quels maîtres la rue Maubuée daignera donner à la France, sa vassale. Paris est donc en possession d'un rôle politique qu'il n'avait pas autrefois; c'est ce rôle que les peuples de l'antiquité n'accordèrent jamais aux villes, et qui constitue véritablement cette suprématie élevée et irrésistible, dont la possession fait les capitales.
Ce qui caractérisait principalement la politique des peuples de l'antiquité, c'est que les hommes y étaient groupés par villes, et non par pays. Une ville était un Etat. Ces villes avaient autour d'elles un territoire, qui était la propriété de leurs habitants, et les mêmes lois ne servaient que sur ce territoire et dans cette ville. Ainsi, les prytanes athéniens n'avaient aucune autorité hors d'Athènes et de l'Attiquc; ainsi, les éphores Spartiates n'étaient point reconnus pour maîtres au delà des limites de la Laconie.
La république romaine, même aux époques de son plus effroyable envahissement, ne brisa jamais ce mode d'encadrement de la politique des peuples antiques. Chaque ville conquise, car, comme nous l'avons dit, les Etats se
réduisaient a des villes, demeurai! à l'étal de ville libre,
sounii.sc seulement à des cessions tic lenïtoire et ;m séjour d'un officier romain pour en surveiller l'administration. Les lois civiles, la police, la gestion des intérêts communs, tout cela restait le patrimoine des villes qui faisaient partie de la république romaine, comme Francfort l'ait partie du royaume prussien. 11 est vrai que, peu à peu. les habitants de l'Italie demandèrent individuellement le titre de bourgeois romains, à cause des immunités que ce titre entraînait. Les habitants de la Grèce. de la Gaule, de l'Espagne, de l'Asie Mineure, le demandaient à leur tour. Quoique accordés difficilement, ces brevets de bourgeois se multiplièrent rapidement. Sous Claude, les registres municipaux donnaient un relevé de six millions neuf cent quarante-quatre mille bourgeois romains, disséminés sur la surface du monde connu \
C'était seulement à ces bourgeois que s'appliquaient les lois romaines. Les autres quatre-vingts ou cent millions d'hommes qui habitaient l'empire, distribués dans des villes formant des Etals, se gouvernaient d'après leurs lois. Le droit romain ne devint obligatoire pour tout le monde que lorsque tout le monde eut reçu le brevet de bourgeoisie, ce qui n'eut lieu que sous Caracalla. Jusqu'alors, des officiers romains, sous diverses dénominations, avaient leur résidence dans toutes les villes, absolument comme nos consuls, pour y protéger les bouriis romains et pour y juger leurs différends. Mais, lors même que le droit de bourgeoisie fut accorde en masse à tout l'empire, et que les lois civiles de Rome
1 Tjci!., annal., liv. vn, ch. 25,
furent partout appliquées, les villes conservèrent toujours leur administration municipale, et celte administration était si étendue et si souveraine, qu'elle allait jusqu'à comprendre non-seulement le vote de l'impôt, mais encore sa perception, ainsi que le vote du contingent des troupes.
La France elle-même n'a pas été autrement organisée durant tout le moyen âge jusqu'à la révolution. Les pays à Etats, comme la Bretagne, la Provence, le Languedoc et le Béarn, se gouvernaient eux-mêmes souverainement, et les provinces qui n'avaient pas d'Etats étaient sauvegardées par les franchises des villes. A vrai dire, la monarchie était, hors des Etats de la couronne, plutôt une haute protection qu'une royauté.
Dans cet ancien système, qui a duré en France quatorze siècles, Paris était une ville comme toutes les autres, ayant ses lois et son gouvernement, mais rien de plus. Même, comme ville ayant une importance politique, elle était au-dessous de Bennes, de Pau, d'Aix et de Toulouse, parce que celles-ci étaient des capitales de province, jouissant de prérogatives politiques séculaires, dont Paris n'était pas investi. Paris pouvait donc, en ce tempslà, se courroucer, se mutiner, se révolter, assassiner ses magistrats, démolir ses monuments ; c'était exclusivement son affaire, et les autres villes, maîtresses chez elles au même titre que Paris, n'avaient à souffrir ni de ses caprices ni de ses colères-.
C'est une grande question qu'aucun écrivain politique n'a encore ni traitée, ni même posée, que celle de savoir lequel des deux vaut mieux pour les peuples, d'être groupés par villes, comme dans l'antiquité, ou d'être groupés par pays, comme dans les temps modernes.
Le système des peuples antiques a pour lui de nombreux ci de grands avantages. Premièrement, il s'est
établi tmit seul, il s'est développé tout .seul; c'est on arbre que Dieu a fait croître ; ce n'est pas un pieu que les hommes aient planté. Secondement, tant qu'il a été maintenu, il a résiste à plus de deux mille ans de chocs effroyables, durant ces époques incertaines où les nationalités eu oscillation cherchaient leur équilibre. Troisièmement, cette manière de grouper les peuples, par villes indépendantes, était un élément d'indestructible solidité. \illes étaient autant de clous de fer par lesquels une nation tenait à son sol. Lorsque Xerxès envahit la Grèce avec un million de soldats, il se brisa contre ces petits nids de vautours, perchés au sommet de rochers arides, et nommés Athènes, Goriuthe ou Àrgos. 11 prit Athènes, c'est-à-dire une ville à peu près grande comme Versailles. Mais il lui eût fallu prendre encore les vingt-neuf autres Etats qui formaient l'Amphyctiouie OU l'Union hellénique. Non-seulement le morcellement des peuples antiques les garantissait des invasions; mais il les garantissait encore des dissolutions. Quand un Etat succombait, ce n'était jamais que la chute d'une ville. Que faisaient à Sparte les révolutions intérieures d'Athènes? Que faisaient à ïhèbes les révolutions intérieures de Sparte ? A peu près ce (jue les séditions de Paris faisaient à Marseille, ou ce que les révoltes de Bruges faisaient à Gand ; c'est-à-dire rien. Si l'on nous permettait une comparaison de circonstance, nous dirions que les nations antiques étaient politiquement organisées d'après ce système de prudence qui prévaut aujourd'hui dans la construction des machines a \apeur : au lieu d'une chaudière unique, qui perd tout
si elle éclate, on a imaginé un grand nombre de tubes liés en une gerbe, dans laquelle l'explosion de l'un ne compromet point le service des autres.
Il y a, du reste, une chose bien digne de remarque, et que ni Montesquieu ni Gibbon n'ont signalée, c'est l'affaiblissement graduel de Rome, à proportion qu'elle ôte aux antres villes leur individualité. Durant l'époque si brillante de la république, elle laissa aux Etats vaincus leurs lois civiles et politiques; et ni les Cimbres accourus du Nord, ni Milhridate accouru de l'Orient, ne purent percer cette cuirasse de villes souveraines qui protégeaient la poitrine de Rome. Un jour, la vieille hutte de l'Arcadien Evandre voulut devenir le palais du monde, Rome ambitionna la couronne de ville législatrice et capitale ; l'empereur Caracalla la lui donna ; mais ce fut la couronne d'Inès de Castro, car on la posa sur le front d'une morte.
Nous avons entendu vanter par des hommes d'une haute et magistrale intelligence l'avantage dont étaient les capitales pour les grands pays, et la puissance d'initiative qu'une ville dominante imprimait aux idées d'un peuple. Nous avons tout respect pour nos maîtres, el nous ne demandons qu'à être éclairé; mais c'est là un point difficile, et qui ne peut point être traité avec fruit, sans des exemples et des applications.
Rome et Taris ont fini par devenir capitales et par régner souverainement sur de grands pays ; mais il y a entre ces deux villes cette différence, que Rome reçut son titra du suffrage même de ses sujets, et que Paris s'arrogea le sien. L'Italie, la Gaule, l'Espagne, la Grèce, l'Asie, l'Afrique, demandèrent à Rome des lettres de bourgeoisie ; Paris s'imposa à la Fiance, et réduisit par la force des
armes <juai au t r-six départements qui protestaient contre Mm usurpation.
Examinons d'ailleurs par quelle suite et par quelle nature de moyens Paris a soumis la France*
Son premier et sou plus redoutable essai de dominalion, ce fut le Code civil.— Nous avons entendu souvent discuter les raisons que pouvait avoir eues .Napoléon, lui, le créateur d'une aristocratie, de publier des lois civiles qui èmiettent les familles et qui attaquent bien autrement l'aristocratie terrienne que l'institution des majorais ne la soutenait. Mêlas! c'est un préjugé bien gratuit, que celui qui attribue à Napoléon l'esprit de DOS lois civiles. Tes lois ont été faites principalement par des jurisconsultes du Châtelet et du parlement de Paris ; ces jurisconsultes les ont prises, presque article par article, dans les œuvres de Pothier; et Pothier, qui était un homme pratique, avait suivi la coutume de Paris et la coutume d'Orléans. Voilà tout le secret de nos lois civiles. Elles n'ont donc pas été véritablement faites en 1810. La plus notable partie en fut discutée, écrite, lue et publiée sous Louis XII, le l,r avril loi II, dans l'hôtel «le l'évéque de Paris, par les gens du roi, en présence des délégués des seigneurs d'église et des seigneurs d'épée, et avec l'assentiment de la commune de Paris, représentée par François Choart, Jehan Croquet et Regnaud Antouillet, ses respectables échevins. Le reste fut publié sous Henri III, au châtelet d'Orléans, par Achille de Mariai. conseiller aux conseils du roi, en présence des délégués de l'église, de la noblesseet du tiers-état, convoqués par maître Florent Serrebource, greffier au bailliage. Ce sont la les véritables législateurs qui régissent aujour-
d'hui la France; le conseil d'Etat de Napoléon n'a guère
eu qu'à émonder et à classer des matériaux vieux de trois
siècles.
Or, ce serait une question assez sérieuse à examiner, que celle de savoir jusqu'à quel point la civilisation de deux villes marchandes convient à un pays agricole ; et jusqu'à quel point le génie de populations appliquées au négoce, enfermées dans des murailles, étrangères aux mœurs, aux idées, aux travaux de la campagne, coïncide avec les instincts de populations qui vivent au soleil, avec ces habitudes, ces sentiments, ces croyances, que donnent ou qu'entretiennent le travail de la terre et la liberté des champs. Nous avons entendu dire par des avocats de talent, qui apportent au Palais autre chose que des phrases boiteuses, que la jurisprudence des cours des anciens pays coutumiers refaisait avec des arrêts les anciennes lois locales. Cela doit être. La différence qui se remarquait autrefois entre les coutumes n'était pas un effet du hasard ; elle tenait à des différences radicales dans les habitudes, dans le climat, dans les cultures, dans les précédents historiques. L'esprit de généralisation a ses bornes, qu'il faut savoir respecter. Savez-vous quand il faudra faire faire des lois par des géomètres? C'est quand les hommes seront des triangles.
La seconde tentative de Paris, pour devenir maître absolu de la France, c'a été de s'ériger de vive force en siège du gouvernement.
Au premier abord, cela semble une prérogative peu exorbitante, que de posséder le siège du gouvernement; mais Paris en fait un tel usage,, qu'il n'y en a pas de plus
grande et de plus souveraine. Quand le gouvernement n est pas iln goût des Parisiens, ils le changent purement et simplement, et la France est tenue de s'accommoder
de celui qu'ils lui donnent. Il y a plus, et nous sommes affligé il«' ci' que peut avoir de fâcheux la sincérité de l'histoire; mais il ne parait pas que la ville de Paris, qui mène toute la patrie française, ait jamais affiché un patriotisme bien véhément. Sous le règne de Charles VI, elle appela les Anglais et leur ouvrit les portes; en 1814, elle ouvrit ses portes aux Russes, à la grande stupéfaction de l'empereur, qui avait dit, en terminant sa prodigieuse campagne de France, qu'on n'entrait pas dans une ville de huit cent mille habitants, malgré elle. En 1815, elle ouvrit ses portes aux Prussiens; et l'histoire dira un jour que, si Paris a chassé les Bourbons, c'est Paris qui les avait ramenés. Paris n'a soutenu qu'un siège, c'est contre Henri IV, et avec le secours des Espagnols.
Ajoutons ceci, qui donne fort à penser, quand on y songe. Rien de plus mobile que Paris dans ses affections pour les gouvernements. 11 les a tous attaqués, tous vaincus, même le sien propre. Paris n'a tue qu'un roi ; il a tué près de dix prévôts, ce qui prouve qu'il est au moins impartial dans ses colères. Va c'est quelque chose de bien homérique et de bien foudroyant que les colères de Paris ! L'émeute est une maladie endémique à Paris, comme la peste au Caire. H ne faut donc pas s'étonner, lorsque se l'ait entendre dans 1 air le grondement périodique des faubourgs ; il faut laisser passer la colonne aux bras nus, commandée par l'écorcheur Simon Caboche ou par le brasseur San terre. C'est, eu général, au mois de juin ou au mois de juillet (pie la maladie éclate, et elle a pour
habitude de durer trois jours. 11 y a mille ans que les
choses se passent ainsi.
Depuis quarante ans, Paris a un moyen nouveau d'agir sur la France et de la dominer; ce sont les journaux.
Les journaux de Paris ont aussi contracté l'usage de traiter la France en conquérants. Us parlent de la province comme les Athéniens parlaient de la Béotie. L'agriculture, les canaux, l'instruction du peuple, le bien-être des campagnes, ce sont là des sujets, à leurs yeux, bien au-dessous des intrigues ministérielles. Nous nous souvenons d'un article qui fut chaudement mené par la presse parisienne, parce que nous avions dit que les délibérations des conseils généraux, c'est-à-dire les besoins des localités, devaient être la base de la politique intérieure. Comme Paris n'aime pas la religion, les journaux de Paris ne manquent pas d'attaquer les prêtres; de telle façon que cette ville aux instincts turbulents, cette ville aux penchants athées, cette ville envasée de voleurs et de prostituées, celte ville engorgée d'une population unique au monde, car elle a plus d'un bâtard sur trois habitants, car un cinquième de ses membres naît à l'hôpital et la moitié y meurt : cette ville mène un grand pays sans résistance, et, pour le mieux mener, elle le corrompt
Nous aimons certes beaucoup Paris, et nous sommes venus puiser dans son air ces fugitives impressions qui le remplissent, et qui tombent comme une fine rosée sur les artistes et sur les poètes, pour rafraîchir et pour faire épanouir les fleurs de leur esprit. Mais nous aimons bien plus encore ces simples campagnes que l'Adour fertilise, et qui ont l'azur des Pyrénées pour rideau. On y cherche un peu moins qu'à Paris l'esprit et les calembours, mais
l'A IUS. til
on v vénère un peu plus la famille el Dieu. Or, nous voyons ;i\it regret que la ^ î 1 1 « * des journaux el des coui lisants fasse pciicticr chaque jour un peu plus avant dans les campagnes le poison de ses idées.
Tu es bien imprudent et bien ingrat, ô Paris, d'empoisonner les sources où tu t'abreuves! d'où te viennent ces orateurs, d'où te viennent ces poètes, dont lu es si fier. si ce n'es! de cette province que tu railles'.' tu ne possèdes rien qui soit à toi, ni ce que tu as de grand, ni ce que tu as de vil, ni les artistes, ni tes prostituées; ils viennent de loin les uns et les autres, pousses par le génie et par la misère; aux unes tu tletris le corps, aux autres tu flétris l'àme. Tu es sans doute un grand et lumineux foyer; mais, puisque la France en fournit le bois, c'est bien le moins qu'elle s'y chauffe.
Nous voudrions bien oublier que M. de Lamennais a été un prêlre catholique, soumis, pendant la plus longue et la meilleure moitié de sa vie. à toute l'orthodoxie île la discipline et de la loi. Les récriminations ont en général l'inconvénient d'être peu concluantes, et elles supposent, de la part de celui qui les soulève, nue espèce de parti pris contre celui qui en est l'objet. Le présent de M. de Lamennais offre d ailleurs assez de prise à la critique pour qu'on n'ait pas besoin, même en la faisant très-vive, d'avoir recours à son passe Cependant, connue le Livre du Peuple a les allures d un ouvrage qui veut faire concurrence à l'Évangile, on est en droit de s'enquérir du crédit moral de son auteur. Or, l'autorité d'un homme qui enseigne et qui dogmatise dépend naturellement de son intelligence et de son caractère. A ce point de vue, il est donc permis de se rappeler en pas-
saut ce qu'a été M. de Lamennais, ce qu'il n'est plus el ce t|u il veut être.
M .le Lamennais prétend, depuis quelques années, car ses Parole» (l'un croyant étaient l'affirmation de la même doctrine, que les pauvres qu'il y a aujourd'hui à la surface de la terre ne sont pauvres que parce que les riches les ont primitivement dépouillés; que les faillies qui souffrent ne sont dans la souffrance que parce que les forts les ont primitivement opprimés; que les esclaves qui travaillent et qui obéissent ne sont et n'ont jamais ete esclaves que parce que les maîtres les ont primitivement enchaînés; enfin, que les peuples qui reconnaissent îles rois ne les reconnaissent que parce que des rois les ont primitivement conquis.
M. de Lamennais tire de là cette première conclusion, que l'état présent des sociétés est un état contre la raison, contre la nature, contre la morale, contre le droit; et il en tii< ensuite cette seconde conclusion, que les pauvres doivent et peuvent reprendre leurs biens dans h bourse des riches; que la masse des faibles doit se reunir contre le petit nombre des forts; que les esclaves seront bien venus à se liguer contre leurs maîtres, et que les peuples n'ont rien de mieux à faire (pie de retirer leur autorite souveraine d'entre les mains des rois.
Eh bien ! nous disons que le fait général qui fournit ces deux conclusions est faux; nous disons que les riches, s'ils sont riches, ne le sont pas devenus aux dépens des pauvres : que les faibles, s'ils souffrent, n'ont jamais été mis dans l'oppression par les forts; que les esclaves, à
ne h s pas considérer dans les quelques îlots de l'Amérique, niais dans l'antiquité OÙ ils formaient la masse, et
dans l'Asie, où ils abondent, n'ont pas été violemment enchaînés par les maîtres; enfin, que les peuples qui obéissent à des rois n'ont jamais été conquis par eux; qu'un pareil fait ne peut être affirmé qu'au mépris des traditions les plus claires et les plus authentiques, et que les deux conclusions que M. de Lamennais en déduit constituent une doctrine d'erreur, si son auteur ignore qu'il se trompe, de mensonge et de mauvaise foi, s'il le sait.
C'est une illusion étrange et déplorable de s'aller mettre en tête que les classes pauvres ont été dépouillées par les riches. Les classes pauvres peuvent être suivies à la trace depuis trois mille ans, et l'on peut voir que nonseulement elles n'ont jamais été réduites violemment à la misère, mais encore que leur condition a été en s'améliorant de siècle en siècle, et que les sociétés se sont montrées de plus en plus compatissantes pour elles. En général, les classes pauvres proviennent de l'affranchissement des esclaves qui couvraient l'Occident, et qui Pavaient couvert depuis le commencement du monde. Tant que dura l'esclavage pur, il n'y avait pas de pauvres, par la raison que tout serviteur était nourri et entretenu patson maître. La mendicité est parfaitement inconnue parmi tous les peuples à esclaves. A proportion que, dans l'antiquité, les esclaves furent affranchis, ils se trouvèrent arriver à la vie civile avec peu ou pas de ressources; quelques-uns, un grand nombre, s'élevèrent, s'enrichirent, et formèrent les bourgeoisies ; les autres restèrent dans la pauvreté, formèrent les classes ouvrières dans les villes, les paysans dans les campagnes, les mendiants partout.
Jusqu'à l'ère vulgaire, la niasse des affranchis était peu
considérable et les classes pauvres se réduisaient presque à rien. Depuis 1 établissement du christianisme, les
émancipations se multiplièrent, les classes ouvrières prirent du développement dans les villes, les paysans dans la campagne, et les mendiants s'accrurent en proportion, parce que les classes ouvrières et les paysans contiennent toujours un certain nombre d'invalides qui ne peuvent pas travailler, que leurs familles ne peuvent pas nourrir et qui ont recours à l'aumône.
Avant le christianisme, la charité publique était presque inconnue ; il n'y avait pas d'hôpitaux. Dans les grandes villes, comme Home, le gouvernement faisait faire, à des jours fixes, des distributions de pain et devin, qui suffisaient. Depuis le christianisme, les pauvres se multiplièrent si prodigieusement, qu'il fallut organiser l'aumône : on fonda les hôpitaux. On n'en trouve pas dans l'histoire avant le cinquième siècle.
Pendant le moyen âge, indépendamment des hôpitaux, les pauvres avaient encore recours aux monastères, aux chapitres et aux grandes familles. La Révolution, en détruisant les grandes familles, les chapitres et les monastères, a jeté sur le pavé des rues cette masse effroyable de mendiants, dont il est fâcheux que M. de Lamennais ne sache pas mieux l'histoire. S'il l'avait sue, il aurait vu que les pauvres n'ont jamais été dépouillés par les riches, mais qu'ils ont été au contraire nourris par eux ; que leur soit a été, comme nous disions, en s'améliorent de siècle en siècle ; que sous le paganisme on laissait les vieillards et les iidirmes mourir où ils pouvaient ; que durant les quinze ou seize premiers siècles du christianisme ou re-
cueillit les pauvres, les vieillards, les infirmes, les malades, les enfants, dans des établissements publies ; et que, depuis deux siècles à peu près, tout en laissant subsister les aumônes et les hôpitaux, on a créé de plus les dépôts de mendicité, asiles où le pauvre redevient ouvrier par le travail.
Cette charité sociale, qui a été croissant d'âge en âge. mérite donc d'être encouragée au lieu d'être flétrie; el les malheureux vieillards qu'elle soulage plaindraient M. de Lamennais d'avoir eu le courage d'écrire ces étranges paroles : «Ou ramasse le pauvre, et on le jette dans un de ces lieux Immondes, de ces dépôts de mendicité, qui sont comme l'entrée de la voirie. » On voit que M. de Lamennais, tout occupé de ses livres, visite rarement les asiles où les pauvres sont recueillis.
Quant à ce qui est des faibles et des forts, de l'oppression des uns et de la tyrannie des autres, nous demanderons à M. de Lamennais la permission de ne voir en tout cela qu'une déclamation et une fantasmagorie. Nous ne connaissons guère que trois espèces de forces : celle qui vient de l'intelligence et de la vertu, celle qui vient du corps et celle qui vient de la richesse; or, l' intelligence et la vertu, on ne les dérobe à personne, et tant pis pour ceux qui en sont dépourvus; la force physique on la reçoit de Dieu, et la richesse on L'acquiert, aujourd'hui surtout, au prix de beaucoup de peine, de soucis et de patience.
L'esclavage n'est pas non plus le résultat de la malice des maîtres. Tout concourt à établir de la manière la plus évidente que l'esclavage n'a jamais été institué, parce qu'il est antérieur à toutes les institutions et a
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toutes les lois écrites. Moïse ;i fondé les lois des llébreux, el l'esclavage est dans les livres de Moïse; llomère esl antérieur aux lois de la Grèce, e l'esclavage esl dans 1rs poèmes d'Homère; le code Papyrien est la base (1rs luis romaines, et l'esclavage es! dans le code Papyrien ; la loi salique, la loi ripuaire, toutes les luis barbares de l'invasion sont le fondement des institutions modernes, >'t l'esclavage esl dans toutes ces lois. Il y est, non pas comme nue chose nouvelle, mais comme nue chose vieillir, en décadence, à moite ruinée, par conséquent comme une chose ancienne et primitive.
Toutes les traditions se réunissent pour établir que l'esclavage est né dans la famille, et non pas dans l'État, et qu'il n'a été autre chose, à son origine, que la soumission des enfants à l'antique autorité paternelle, autorité d'abord absolue, et que la civilisation a successivement amoindrie. L'esclavage a donc commencé paisiblement, et non pas violemment. Les premiers esclaves n'out pas été réduits en esclavage, ils y sont nés. On peut ajouter que les enfants, lorsqu'ils étaient pris, donnés ou vendus, ne faisaient que changer de maîtres, sans changer de condition. Plus tard, dans les temps historiques, quand les nations se sont régularisées, la loi positive s'est emparée de l'esclavage, et l'a réglé; mais elle ne la pas institué, crée, établi.
Est-ce qu'il n'est pas absurde, en effet, d'imaginer que la moitié du genre humain a lié l'autre! Est-ce qu'il ne serait pas resté quelque part, dans les poèmes, dans les légendes, quelque souvenir de cette violence abominable ? Est-ce qu'il ne faut pas, au contraire, que l'esclavage ait été un fait primitif et spontané, antérieur aux
lois, passé dans les mœurs, pour que les millions d'esclaves qui couvraient la terre autrefois ne se soient pas soulevés tous à la fois? Si cela n'était pas ainsi, est-ce qu'il n'y aurait pas eu guerre continuelle entre les maîtres et les esclaves, tandis qu'au contraire les révoltes dont l'histoire a conservé le souvenir n'ont jamais eu lieu que par suite d'embauchage dans les guerres civiles, ou par suite de la violation des règlements sur le travail?
D'ailleurs, en ce qui touche les esclaves, comme en ce qui touche les pauvres, leur sort a toujours été en s'améliorant, jusqu'à ce qu'ils aient disparu. Sous le paganisme, on en affranchissait peu, et ceux qu'on affranchissait restaient comme flétris par leur origine ; sous le christianisme, on en affranchissait beaucoup, et les affranchis arrivaient, comme tous les autres hommes, aux degrés les plus éminents de la hiérarchie épiscopale. Ebbon, archevêque de Reims sous Charles le Chauve, avait été un esclave porcher.
Les esclaves auraient tort de s'imaginer que les maîtres ont créé l'esclavage ; l'esclavage est aussi ancien que le monde, et il paraît être le mode primitif des sociétés. Sans doute il est par cela même destiné à disparaître entièrement; mais il faut voir en lui, non pas un fait criminel et contre nature, ce qui ferait supposer que l'univers entier a violé la nature pendant six mille ans, mais un rudiment de société imparfaite encore, un commencement d'ordre, un tâtonnement de la civilisation à son début. D'ailleurs, ce qui a fait disparaître l'esclavage, ce n'est pas la révolte des esclaves, mais leur éducation, leur instruction et leur moralité. Sur ce point encore, au
lieu de leur dire, comme M. de Lamennais : Révoltezvous, il serait donc plus sensé de leur dire, comme saint Paul : Soumettez-vous. M. de Lamennais ne nous en voudra pas de préférer l'autorité de saint Paul à la sienne.
Il nous faudrait encore une longue dissertation pour établir comment les rois n'ont jamais pris de force leur autorité sur les peuples; car les erreurs ont ce privilège d'exiger une page contre une ligne. Nous nous bornerons à demander à M. de Lamennais s'il connaît, par hasard, un peuple qui ait subi un roi et une royauté malgré lui. Les pouvoirs, au contraire, n'existent qu'à la condition d'être reconnus et acceptes. Leur légitimité est là. Dès que vous voyez une puissance qui est régulièrement et longuement obéie, vous en pouvez conclure aussitôt quelle est légitime.
I.fs assertions de M. de Lamennais sont donc, comme nous disions, fausses de tout point; les pauvres n'ont pas à s'en prendre aux riches, les faibles aux forts, les * m laves aux maîtres, les peuples aux rois. Tout ce qui dans l'histoire des nations choque les sympathies de notre âme ou la logique de notre esprit, a généralement des causes simples, naturelles, qu'il faut étudier, et qu'on trouve quand on les cherche.
La théorie politique développée par M. de Lamennais dans le Livre du Peuple n'est autre que celle de la souveraineté îles individus ou delà souveraineté personnelle, si triomphalement anéantie par M. Guizot, dans un article sur la démocratie, et reniée par les journaux républicains eux-mêmes, comme une rêverie stérile et comme une thèse insoutenable. C'est donc une position singu-
lière pour M. de Lamennais, que de se précipiter à travers champs, depuis plusieurs années, à la poursuite du paradoxe, et de n'atteindre que les vieilleries abandonnées par son propre parti .
Du reste, quand nous disons que M. de Lamennais soutient la souveraineté personnelle, nous devons ajouter qu'en même temps cette théorie n'a pas de plus rude ennemi que lui-même ; cela vient de ce qu'il pousse à un tel point l'amour de la nouveauté, qu'en renversant les opinions qu'il trouve sur son chemin il lui arrive assez souvent de ne pas faire grâce même aux siennes. Il a donc, par distraction sans doute, écrit successivement pour et contre la souveraineté des individus, dans le même livre, à quarante pages de distance; et cela avec un tel air de conviction, qu'on se trouve sérieusement embarrassé pour savoir, au juste, quelle est son opinion véritable. Ainsi, la théorie contenue dans le Livre du Peuple se divise en deux points : dans le premier, M. de Lamennais établit la nature des droits de l'homme; dans le second, il établit la nature de ses devoirs. Or, il tire les droits de l'homme de l'individu considéré en lui-même, et voici comment il s'exprime, page 48 : « Je vous l'ai dit : votre droit, c'est vous, votre vie, votre liberté ; chaque homme n'estil pas individuellement distinct de tout autre? ]S'a-t-il pas son existence propre, séparée et indépendante; ses organes corporels, sa pensée, sa volonté?// ne serait pas, s'il n'était soi et uniquement soi. »
Jusque-là, il est donc bien clair que M. de Lamennais propose sérieusement la théorie de la souveraineté personnelle et qu'il tire des individus, considérés isolément, l'origine et la nature du droit: mais il a besoin d'une
théorie diamétralement opposée quand il détermine, un
peu plus loin, la sature du devoir, et voici commenl il s'exprime à la page 88 : a M;iis. est-ce tout que d'exister? Est-ce tout que d'être libre? Ilien ne subsiste isolément dans l'univers, rien ne s'appuie sur soi, ne se nourrit de soi... L'homme isole (les autres hommes... serait, au sein de la création, une sorte de monstre sans origine, sans lien, sans nom, un je ne suis quoi indéfinissable, qtfon regarderait avec effroi. »
Voila donc nettement le pour et le contre sur la même question, et soutenus des deux côtés avec un tel air de conviction et d'intégrité, ({non craint presque de faire injure à la lu. une foi de M. de Lamennais, soit que Ton adopte sa première opinion au détriment de la seconde, soit que l'on adopte la seconde au détriment de la première.
Malheureusement, la logique exige qu'on les rejette toutes deux, précisément en se plaçant au point de vue de M. de Lamennais et en raisonnant comme il raisonne. D'abord, l'individu considéré en lui-même, isolément, ne peut servir de base à aucune espèce de droit, parce que l'individu isolé, comme le dit très-bien M. de Lamennais lui-même, est un être qui n'existe pas dans l'univers, parée que, s'il existait, ce serait un monstre sans nom, cl que, dans les deux cas. ce qui est monstrueux ou ce qui est fictif ne peut pas donner naissance à des luis positives et normales. Ensuite, l'homme social, l'homme considéré connue faisant partie nécessaire de la société, ne peut pas non plus, aux yeux de M. de Lamennais, servir de base à aucune théorie du devoir, car il a commencé par établir m principe que chaque individu a son exis-
tence propre séparée et indépendante, et qu'il ne serait pas, s'il n'était soi et uniquement soi ; or, l'individu qui est soi, n'est pas un autre; ses idées, ses opinions, ses penchants, qui forment la règle de sa conduite, et qui contiennent la pente de son caractère, ne forment pas la règle de la conduite d'autrui; ce qu'il est en soi, les autres le sont en eux ; la volonté, la réflexion, le libre arbitre, qui sont ses attributs, sont, par la même raison, les attributs de tout le monde ; et, de même qu'il est roi dans sa personne, tout autre individu l'est dans la sienne. Or, entre des individus si distincts, si séparés, si complets, chacun en lui-même, il est impossible d'imaginer une règle quelconque, tirée de leur nature, qui les oblige également; car, quelle communauté pourrait-il y avoir entre des êtres qui ne peuvent exister, dit M. de Lamennais, qu'à la condition d'être indépendants, et par conséquent divers? En outre, un individu qui est entièrement soi ne cesse jamais de l'être ; sa volonté est toujours à lui; il en peut faire aujourd'hui, demain, toujours, l'usage qui lui convient ; par conséquent, rien ne le lie, rien ne l'oblige ; et si Ton suppose, ce qui doit être, que tout un pays «st peuplé d'individus pareils, il est logiquement impraticable d'asseoir une théorie quelconque du devoir sur des souverainetés aussi inaliénables et aussi perpétuellement maîtresses de leur décision.
Nous avions dune raison de dire que la théorie développée dans le livre de M. de Lamennais était absurde, car elle est conçue de telle sorte, que, si la première moitié est juste, la seconde moitié est fausse, et réciproquement; que plus M. de Lamennais triomphe dans son principe, plus il succombe dans ses conséquences: et
(|ii il ne peut finir par avoir raison qu'à la condition de commencer par avoir tort.
Du reste, ce qui <,st peut-être encore plus curieux que la théorie politique de M. de Lamennais sur les droits el sur les devoirs, ce sont les incroyables déductions à laide desquelles il en expose les divers points de vue. Si M. de Lamennais était un Homère, nous dirions de lui, comme Horace, qu'il s'endort quelquefois; car, en vérité, il y a de nombreux passages de son livre qui supposent un sommeil profond et léthargique du raisonnement et de la raison.
Nous avons vu que, dans la première moitié de sa théorie, M. de Lamennais lirait les droits de chaque individu de son existence même. Il y a un endroit où il reprend ee principe, et où il ajoute : « Est-ce que chacun n'a pas le droit de vivre, le droit de conserver ce qu'il tient de Dieu? »
Si fait, certainement, chacun a le droit de vivre; mais qu'est-ce que cela prouve? Lorsqu'un homme tombe dans la rivière, il a beau crier qu'il est en pleine jouissance du droit de vivre, cela ne lui sert de rien, s'il ne sait pas nager. Or, on ne se noie pas seulement dans l'eau, on se noie partout, dans le ilôt des hommes, des idées et des événements, et la question est toujours la même : sait-on nager? C'est-à-dire qu'il faut que chacun de nous examine sérieusement, non pas s'il a le droit, mais s il a le pouvoir de vivre? Chacun de nous, en re- • levant la vie, est muni d'une certaine somme de facultés destinées à la développer et à la conserver; l'exercice de ces facultés dépend de nous; ce sont les obstacles .outre lesquels il faut lutter sans cesse. Quand ces ob-
stades sont plus forts que nous-mêmes, alors il faut succomber; la mort aussi est un droit de Dieu sur nous, et. comme l'a dit Bossuet, il n'y a pas de droit contre un droit.
C'est donc une plaisanterie amère de venir dire que l'homme a le droit de vivre; qu'importe le droit devant l'impossibilité? Est-ce que la faim, est-ce que la maladie, reconnaissent des droits? Or, on le sait bien, il y a une autre faim que celle des entrailles, et d'autres maladies que la lièvre. Que de gens meurent en bonne santé : l'un. parce que la gloire lui manque ; l'autre, parce que les affections lui défaillent; celui-ci. parce que les illusions 1 égarent : celui-là. parce que les événements imprévus le désespèrent: certains, par ambition ; quelques-uns, par lassitude morale; un grand nombre, par dégoût. Direz-vous aussi qu'ils ont le droit de vivre ? Pourquoi donc ne l'exereent-ils pas? Pourquoi Caton ne jouit-il pas de son droit? Pourquoi Cléopàtre? Pourquoi tant d'amants qui se passent, en souriant, le poignard l'un à l'autre? Pourquoi tant déjeunes gens, tant d'enfants, qui pleurent la vie en beaux vers comme des cygnes, et qui meurent? Oh! soyez-en sûrs, s'ils ne vivent pas, ce n'est pas qu'ils n'en aient point le droit, c'est qu'ils ne peuvent pas; c'est qu'ils ont sur leurs épaules quelque fardeau auquel ne suffisent pas les forces humaines, et qu'ils oublient de demander celles de l»ieu.
11 en est de même du droit que M. de Lamennais reconnaît à chaque individu d'être savant et spirituel ; nous reconnaissons ce droit aussi volontiers que lui. mais nous vovons avec regret que la plupart des gens renoncent à son exercice. « La connaissance de la loi religieuse et
M. Il F LAMENfl US T5
morale, dit-il, et celle des lois de f univers, telle esl la vie de l'esprit, et ions uni droit à cette connaissance, parce que loua ont le droit de vivre, i> Hélas ! encore une t'ois, qu'importe le droil qu'aura un individu de devenir; un grand astronome, si son esprit est rebelle aux. mathématiques? Tout le monde a le droit, si vous voulez, de devenir un Napoléon dans la guerre, un Homère dans la poésie, un Aristote dans la science: pourquoi donc personne autre ne l' est-il devenu depuis trois mille ans? Virgile, qui n'était qu'un païen, était, sur ce point, bien plus seuse et bien plus sage que .M. de Lamennais; il ne disait pas, lui, que tout le monde a le droil de connaître les lois de l'univers; mais il disait que bienheureux sont ceux qui les connaissent :
Félix i[iii potuil reruiu cognoscere causas!
Oui, heureux ceux qui parviennent aux choses élevées de l'intelligence, caries hommes médiocres sont nombreux, cl les hommes emiuents sont rares. 11 est même de la nature de toute grande chose d'être solitaire; les chênes naissent espacés, et l'herbe naît touffue.
Et pourquoi donc l'homme aurait-il droit à toute chose? qui est-ce qui lui aurait conféré ce droit? — 11 naît sans le savoir et sans le vouloir; il grandit plein de faiblesse, d'imbécillité et de caprices, à charge à tous, inutile à tout. Où est son droit? Où est son mérite? Qu'a-t-il mérite .' ihi a-t-il gagné? N'est-ce pas plutôt une bonté perpétuelle de Dieu, qui le soutient et qui le fait vivre, qui lui donne des yeux pour voir le monde, des pieds pour le parcourir, un esprit pour le comprendre, un cœur
pour l'aimer? Ne disons donc pas que nous avons droit à tout, nous mentirions à notre conscience, car nous savons que Dieu ne nous doit rien ; tâchons plutôt de mériter quelque chose : si nous l'obtenons, soyons- en joyeux ; si nous ne l'obtenons pas, n'en soyons point colères.
C'est donc une erreur, une folie, d'aller bâtir de grandes théories sur cette idée absurde que les hommes ont un droit absolu à la richesse, à la gloire, à l'intelligence, par cela seul qu'ils ont la vie; ils obtiendront peut-être quelques-unes de ces trois choses, s'ils font ce qu'il faut pour les gagner, car les exemples de la peine perdue ne sont pas rares.
11 y a aussi dans le Livre du Peuple de nombreux aperçus qui ont l'air d'une gageure contre le bon sens, et qui seraient une gageure gagnée. Nous n'avons parlé jusqu'ici que de ses théories morales ; voici ses théories politiques.
Ces théories politiques, ce sont tout simplement les doctrines surannées de la souveraineté de la multitude et du suffrage universel direct, défroque toute déchirée du dernier siècle, que les jeunes républicains d'à présent ont même jetée aux orties. Ainsi. M. de Lamennais dit: «Toute loi à laquelle le peuple n'a point concouru, qui n'émane point de lui, est nulle de soi. » En d'autres termes, cela veut dire que, depuis si\ mille ans, le monde ne se sert que de lois monstrueuses, car il n'a jamais existé au monde un seul pays où le peuple, comme l'entend M. de Lamennais, ait concouru directement à l'établissement des lois ; cela veut dire encore que la loi morale et la loi religieuse sont nulles, car elles n'émanent pas du peuple; et du moment
ou I nu reconoaltrail qu'il suffit, pour de certaines lois, qu'elles soient conformes à de certains principes de religion et de mœurs pour être lionnes, il faudrait reconnaître en même lemps qu il suffit aux lois politiques ci civiles d'être conformes aux principes de la raison el de la justice, pour mériter l'obéissance et le respect. Or, eomme le peuple n'a pas le monopole exclusif de Injustice et de la raison, il faudrait conclure qu'on peut faire des lois estimables sans son concours.
Du reste. M. de Lamennais attribue à l'efficacité du suffrage universel des miracles qu'il fait peine de lui entendre raconter : a Quand vous aurez reconquis votre droit, dit-il, le monde changera de face; il y aura moins de larmes, et ces larmes seront moins amères... La faim liàve et morne ne s'assiéra plus à votre foyer : tous auront l'aliment du corps et celui de l'esprit... Les enfants ne demanderont plus en pleurant, à leur père, lorsqu'il rentrele soir exténuéde fatigue, le pain qui leur manque.. . Et le vieillard rassasié de jours, en voyant vers l'automne le soleil a demi voile par les nuages du couchant dorer de ses derniers rayons les feuilles jaunissantes et l'herbe flétrie, se réjouira dans le pressentiment intime et mystérieux d'un nouveau printemps et d'une aurore nouvelle. » A vrai dire, on n'avait pas encore fait entrer tant de choses dans le programme de la république; mais nous ne comprenons pas bien pourquoi les vieillards d'aujourd'hui se priveraient, en attendant le suffrage universel, du droit de voir le soleil d'automne, à demi voilé par les nuages du couchant, dorer de ses derniers rayons les feuilles jaunissantes et l'herbe flétrie, car ils peuvent avoir, dès à présent, au lieu d'un pressentiment
iniime et mystérieux, la certitude complète d'un nouveau
printemps et d'une aurore nouvelle.
En voilà assez sur le fond du livre, disons quelques mots de la forme.
On a fait depuis quelques années à M. de Lamennais, et nous ignorons pourquoi, une espèce de réputation d'écrivain oriental. A notre avis, rien au monde n'est moins oriental, c'est-à-dire moins simplement grand et moins naïvement hardi, que -ces phrases pâteuses et gluantes, qui ne peuvent jamais ni commencer, ni finir; que cette odieuse broussaille de mots, à travers laquelle l'idée ne pénètre jamais jusqu'au bout la tète haute et la face en avant; que cette incroyable ménagerie d'hirondelles, de castors, de passereaux, de pélicans, de baleines, de mites et autres créatures, qui ne sont pas même toujours classées d'après la méthode de Cuvier ; car M. de Lamennais, renonçant à son droit de savoir l'histoire naturelle, a pris la mite, ce modeste habitant du fromage et des vieux livres, pour un quadrupède enveloppé d'une robe de soie; en un mot, rien n'est moins oriental, eu bien encore rien n'est moins semblable aux beaux et aux grands styles, qu'un pathos météorisé et un galimatias apoplectique, dont nous pourrions citer cent cinquante pages sur deux cents, et dont nous aurons la discrétion de ne citer que la phrase suivante, phrase bien éloquente, si elle en disait autant qu'elle est longue :
« Et si, de cette hauteur d'où l'homme contemple ses propres destinées, qu'aucune durée ne limite, où l'espérance déploie dans l'immensité ses ailes infatigables, où il sent au dedans de sni une force secrète qui le ravit audessus du temps, comme un corps léger monte du fond
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des nuis; si, de cette hauteur, nous redescendions dans l'étroite vallée où s'accomplit la première phase de notre existence, que serait-il encore sans la science, qui, l'instruisant des luis de la nature, la soumel à son empire, en ramène à s. m usage toutes les productions, l'arme de ses puissances les pins énergiques pour la dompter ellemême et la contraindre d'obéir à ses volontés; dilate enfin de plus en plus la sphère de son action, en dilatant indéfiniment celle de son intelligence. 9
Voilà le style oriental de M. de Lamennais; du reste, nous pourrions citer encore d'autres phrases, comme celle-ci : 0 Le maître nourrit, loge, vêtu son esclave. 9 cette phrase fait bien d'être orientale, parce que la grammaire de. l'Occident ne s'en accommoderait pas sans quelque difficulté.