‹ Portraits littérairesChapitre 16 sur 29 · EN POÉSIE · texte numérisé non relu

EN POÉSIE

Le langage de l'amour nous a toujours semblé l'écueil des poètes. Nous savons bien que les affections véritables ne regardent pas aux paroles, et que les amants se passent assez généralement de Despautère et de Yaugelas. En cette matière-là, le fond emporte la forme; et quoique la rectitude des paroles soit un gage de la distinction de l'esprit, on a toujours séduit plus de femmes avec le visage qu'avec la grammaire. Mais le critique, lui, doit s'occuper de la forme encore plus que du fond ; et, semblable aux médecins de Molière, qui ne souffrent pas que l'on meure autrement que selon les règles, le critique ne doit pas permettre que l'on s'aime en violation de la logique des mots et de la logique des idées. Ce que font les amants ne le regarde pas ; mais il a plein pouvoir sur ce qu'ils disent.

Iil LANGAGE DE L'AMOUR EN POESIE. 188 Chose qu'on aura peut-être tout d'abord quelque peine à comprendre, et que nous demandons la permission 'I expliquer comme il faut, il y a toujours, et nécessairement, ue corrélation étroite et intime entre le laogag< de l'amour employé par les poètes et les connaissances chirurgicales de leur temps. On aime assurément sans Bavoir un mot d'anatomie ; mais on n'exprime cet amour que par des métaphores aeatomiques.

Nous ne nous dissimulons pas que la science est plus rare que [affection, et qu'il est étrange de prétendre que les nrurs qui s'ouvrent à la vie aient besoin de se charger de tout le bagage d'Ilippocrate, pour rendre leurs émotions: mais il en est des langues comme des religions, elles sont l'œuvre de quelques-uns et le patrimoine de tous. Il arrive donc que la plupart des gens se servent de phrases toutes faites, sans savoir d'où elles procèdent, comme ils se nourrissent d'aliments tout préparés, sans savoir d'où ils viennent. L'homme passe sa vie au milieu île choses inconnues, et dont il n'aurait pas le temps de faire usage, s'il en voulait apprendre l'origine, la nature et le but. Le pauvre berger de l'Immaùs garde ses chèvres contre les tigres, recueille les touffes soyeuses qu'elles laissent en broutant aux épines de l'aloès, et tisse le soir ces châles d'Orient dont les jeunes femmes d'Europe couvrent leurs épaules, sans songer ni aux chèvres, ni au berger. Ainsi fait le poète : il crée la langue dans sa solitude; et, quand il en a dessiné les phrases, cadencé les. périodes, poli les mots, il la jette dans le monde, où la foule s'en empare, souvent la gâte, et où presque toujours les lèvres l'emploient, sans que l'esprit l'examine et l'interroge.

Donc, ce sont les poètes qui ont créé le langage de l'amour, et qui lui ont donné la base anatomique dont nous parlions. Voici comment.

C'était une règle, parmi les anciens, que les poètes fussent toujours savants. Homère, qui peut être considéré comme le plus grand d'eux tous, était accepté comme le chef de tous les ordres d'idées. Platon le cite comme théologien, Apulée le cite comme archéologue, Pausanias le cite comme géographe, le Digeste le cite comme jurisconsulte, Galien le cite comme médecin. La médecine surtout était une science étudiée, dans l'antiquité, par tous les esprits éminents, et qui faisait partie intégrante de la poésie et de la philosophie. On sait que Virgile était médecin des écuries d'Auguste. Un érudit du seizième siècle, qui s'appelait de son nom latin de savant Andréas Tiraquellus, a fait une liste fort longue et fort singulière des philosophes, des poètes, des rois, des empereurs, des papes, des saints et des anges qui ont pratiqué la médecine. Comme quelques-uns de nos lecteurs pourraient être curieux de connaître l'ange qui a été médecin, nous leur dirons que c'était l'ange Raphaél, qui enseigna au jeune Tobie à guérir la cécité de son père, en appliquant sur ses yeux le fiel d'un certain poisson. Les poètes de l'antiquité étaient donc médecins, comme nous disions. Alors, l'idée leur vint naturellement, en examinant les phénomènes anatomiques de la vie, de se demander en quel endroit du corps se trouvait le siège de l'âme. Nous allons voir qu'ils le placèrent successivement en divers organes, et que ces organes. servirent aux diverses écoles médicales des poètes pour former les métaphores employées dans le langage des passions.

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