‹ Portraits littérairesChapitre 17 sur 29 · K\ POÉSIE · texte numérisé non relu

K\ POÉSIE

l.a quantité d'observations analomiques qui se trouvent dans Homère est for( considérable. Toutes K^ fuis qu'un héros est blessé, le poète décrit très-exactement

les "s. les muscles el 1rs viscères (|lli SOIlt travel ses, lé-

sésou déchires par la flèche ou par le javelot. D'après les idées d'Homère, la partie du COrps la plus délicate, et

dont la lésion causait une mort instantanée, c'était la moelle épinière, surtout dans sa partie la plus rapprochée du cerveau. 11 y a dans ï Odyssée des bœufs qu'on

lue pour les sacrifices, en introduisant la pointe d'un stylel entre deux vertèbres du cou. Au quatrième livre de V Iliade, Archiloque est tué par un javelot qui pénètre entre l'occiput et la première vertèbre cervicale. Dans ■ es cas, disions-nous, la mort était immédiate, et provenait du déchirement de la moelle épinière.

Or, il paraît que c'est à Homère qu'il faut rapporter une doctrine médicale très-répandue parmi les philosophes et les poètes anciens, qui plaçaient dans la moelle eu général , et dans la moelle épinière en particulier, le de l'âme. Les poètes de cette école tiraient donc de la moelle toutes les métaphores employées dans le langage de l'amour. Ainsi, au quatrième livre de V Enéide, Virgile dit, en parlant de Didon : « Une douce flamme consume sa moelle, et une blessure cachée vit dans sa poitrine; »

Est mollis llamma medullas Interca, et tacilum mil sub pectore vulnus.

\n premier livre des Tristes, Ovide s'exprime ainsi : « Ces choses seront toujours fixées au fond de ma moelle; »

Hœc mihi semper erunt imis inlixa mcdullis ;

et au deuxième livre des Amours, il dit : « Que ce chagrin morde quelquefois la moelle ; »

Mordeat ista tuas aliquando cura medullas.

Properce met ceci, à la neuvième élégie du premier livre : « Sentir Tare de l'Amour dans toute sa moelle; »

Fueri totis arcum sentire medullis ;

Et Catulle dit, dans sa trente-cinquième poésie : « Depuis lors, des feux consument la moelle intérieure de la

malheureuse ; »

Ex eo misellaî Ignés interiorcm edunt medullam.

La seconde opinion médicale des anciens sur le siège de l'âme est celle de Pythagore, qui la plaçait dans les artères, et qui la disait nourrie par le sang. Les poètes de cette école empruntaient aux veines et au sang les métaphores employées pour peindre les effets des passions et de l'amour. Ainsi, Virgile dit, au quatrième livre de V Enéide, en parlant de Didon : « Elle nourrit sa blessure dans ses veines ; »

Vulnus alit venis...

Ceux qui se rappellent les poètes anciens retrouveront aisément dans leur mémoire les passages où il est dit des mourants qu'ils perdaient l'âme avec le sang. Au neuvième livre de V Enéide, Virgile dit de Rhcelus, frappé

BU POESIE. l.v.»

d'un coup (Tapée à la poitrine : i II vomit son ame de pourpre; »

Purpareua vomit ille Mimant...

En général, c'était surtout pour rendre les qualités fortes de l'âme que les poètes anciens tiraient leurs métaphores du sang. Stace, au deuxième livre de la Thébaîde, met : o Appuyé sur tout son sang, il soutient un rocher énorme ; I

Saxon) ingens,..

...toto sanguine nisus Sustinet.

Virgile s'exprime ainsi au deuxième livre de l' Enéide : I 0 vous, dit-il, qui avez tout entier le sang de l'âge, et dont les forces solides existent dans leur énergie ; »

Vos ô, quibus integer œvi Sanguis, ait, solidœque suo stant roborc vires.

Par une idée singulière, que l'anatomie imparfaite des ;iik iens peut seule expliquer, les poètes s'imaginaient que le vin qu'on avait lui s'introduisait dans les veines el y échauffait l'àme. Les vers où cette idée se trouve exprimée sont nomhreux, et l'on peut choisir. Horace dit, dans la quinzième épître, en parlant du vin : « J'en cherche un qui soit généreux et doux, qui chasse les soucis, et qui reste, avec la riche espérance, dans mes veines; »

Gencrosum et lenc requiro, Ouod curas abigat, quod, cuin spe divite, manet In venas.

Virgile dit, dans la sixième églogue : « Les veines enflées, comme toujours, du vin de la veille; »

Inflatum hesterno venas, ut semper, Iaccho.

On comprend sans peine que des études pareilles veulent être faites sur les textes, et qu'il serait imprudent de s'en rapporter aux traductions. Les traducteurs, qui ne se sont point préoccupés d'anatomie, ont cru qu'ils pouvaient sans inconvénient mettre une partie du corps pour une autre. Dans l'ode célèbre de Sapho, que Longin rapporte dans le Traité du Sublime, un nouveau traducteur, peu grec de sa nature, a imaginé qu'il faisait une grande élégance en mettant : « Sitôt que je te vois... une flamme subtile court dans toutes mes veines, » au lieu de « court sur ma peau, » qui était dans les traductions précédentes, et qui se trouve dans le texte. Il est rare que les traducteurs des poètes latins ne rendent pas exta et viscera par entrailles ; viscera désigne les muscles en général, et exta le cœur, le foie, la rate et les poumons.

La troisième opinion médicale des anciens sur le siège de l'âme est celle d'Hippocrate et des stoïciens. Hippocrate définissait l'âme une chaleur innée, tempérée par la respiration et résidant dans la poitrine. Marc-Aurèle disait qu'elle était renouvelée par la respiration , et qu'elle se mêlait au sang. Les poètes de cette troisième école tirent donc de ce feu intérieur et de la respiration les métaphores employées dans le langage de l'amour. Ainsi, Virgile dit, au quatrième livre de l'Enéide, en parlant de Didon : « elle est dévorée par un feu caché ; »

Cœco carpitur igni.

i;\ POESIE. mi

Au neuvième livre des Métamorphoses, Ovide s exprime

iiiusi : i Malheur à moi! où vaia-je? à quel feu mon es-

pril s'ali;iiiilnimr-t-ir.'

Il.i iiiiln' quo labor? quem mens mea concipit ignemï

Dans la treizième ode «lu premier livre, Horace dit à Lydie : « Par quels feux lents je suis tout à fait con s umé ! »

Quant lenlis penilus macérer ignibus!

Dans la troisième èglogue de Virgile, le berger Ménalque chante ce vers : i Aniyntas, mon feu, vient s'offrir a moi de lui-même ; »

Àt mihi sese offert ultro, meus ignis, Aniyntas.

C'est aussi à la même école médicale que sont dues les métaphores suivantes. Dans la vingt-septième ode du premier livre, Horace dit : « Enfant, digne d'une meilleure flamme ; »

Digne puer nieliorc Dammâ.

Catulle, dans sa soixante-quatrième poésie, qui est l'épithalame de Pelée et de Thétis, s'exprime ainsi, en parlant d'Ariadne : « Elle conçut une flamme dans toute sa poitrine ; »

Cuncto concepit pectorc Hammam.

Dans le septième livre des Métamorphoses, Ovide dit : Chasse de la poitrine de vierge les flammes que lu y as conçues; »

Excute virginco conceptas peclore (laminas.

162 lil" LANGAGE DE L'AMOUR

Enfin, ce sont les poètes de l'école hippocratique et stoïcienne qui ont créé le mot soupir, pour signifier désir et amour; sur ce que, d'après cette école, la respiration renouvelait l'âme et la tempérait, car le mot soupir signifie littéralement respiration.

Ainsi Catulle, dans l'épithalame de Thétis et de Pelée, dit, en parlant d'Ariadne et en s'adressant à l'Amour : « De quels tourments avez-vous bouleversé cette vierge, embrasée par l'esprit, et soupirant à toute heure pour son hôte aux blonds cheveux; »

Qualîbns inccnsam jactasti mente pucllam FluctibuSj in flavo sœpc hospite suspirantcrn.

Au premier livre des^ Fastes, Ovide dit : « 11 désire celle-là, il la veut; il ne soupire qu'après elle; »

Hanc cupil, liane optât; sola suspirat in illa;

Et dans la cinquième élégie du quatrième livre, Tibulle dit : « Si par hasard maintenant il soupire déjà d'autres amours; »

Si forte alios jain nunc suspirat amores.

La quatrième école médicale des anciens sur le siège de l'âme est celle d'Épicure et d'Aristote, qui la plaçaient dans le diaphragme, c'est-à-dire dans cette membrane musculaire qui sépare, par un plan incliné de l'avant à l'arrière, la cavité de la poitrine de la cavité de l'abdomen. Le diaphragme s'appelait phrénes en grec, et prœcordia en latin. Il est certain qu'il y avait plusieurs raisons pour que les propriétés du diaphragme eussent frappé les médecins de l'antiquité. Premièrement, il est doué d'un mouvement spontané de va-et-vient, sur lequel

i:n POÉSIE. I«

la volonté de l'homme n'a pas d'action, qui continue durant If sommeil, el dont la cessation est un des symptômes de la mort. Deuxièmement, les muscles de ta face qui donnent au visage l'épanouissement produit par le rire. correspondent avec le diaphragme, el un homme qui \ est Messe, garde l'expression de l'hilarité après sa mort. Troisièmement, toutes les émotions subites se font d'abord sentir au diaphragme, comme la peur, la joie, les détonations d'armes a l'eu, et c'est là également que commencent les défaillances. Les anciens avaient observé tous ces faits, et Aristote eu avait conclu avec les Épicuriens que lame devait résider dans le diaphragme et dans la région que Ton appelle creu\ de l'estomac.

Les poètes qui ont emprunté les métaphores du langage des passions au diaphragme sont nombreux. Dans la troisième satire, Juvenal s'exprime ainsi, au sujet du préfet de Rome Gallicus : « Ainsi parlent les ignorants, dont vmis verrez le diaphragme se soulever pour les moindres causes, quelquefois pour rien; »

Nempe hoc indocti, quorum pruicordia nullis Interdira, aut levibus rideas flagrantia cousis.

Dans la première satire, il dit encore, en parlant d'un coupable : « Son diaphragme sue pour une faute secrète ; »

Tacila sutlant prœcordia culpa;

expression admirable pour peindre le remords. Tibulle, dans la première élégie du premier livre, met , ce vers : i Ta pleureras, car ton diaphragme n'est pas lié avec du fer :

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Flebis, non tua sunt duro piœcordia ferro Vincta.

Entin, Virgile dit, au deuxième livre de ['Enéide : « Le courage revient quelquefois dans le diaphragme des vaincus ; »

Ouondam eliam victis redit in praîcordia virtus.

11 y avait encore parmi les anciens une cinquième doctrine médicale sur le siège de l'âme ; c'était celle de Platon, qui faisait résider l'âme dans la tête; mais nous avouons que notre mémoire ne nous rappelle aucun poëte qui s'en soit servi.

Si les lecteurs ont suivi avec quelque attention le développement des faits qui précèdent, ils auront certainement remarqué qu'il n'a encore été question d'aucune doctrine médicale qui ait placé dans le cœur le siège des affections. C'est qu'en effet il n'en existe aucune chez les anciens. On y trouve bien, à ce sujet, des opinions proposées, mais on n'y trouve pas des principes formulés et faisant école. Saint Jérôme nous apprend, dans un Traité sur l'ancienne loi juive, adressé à la veuve Fabiola, que c'est au christianisme qu'il faut rapporter la doctrine par suite de laquelle le cœur est considéré comme le siège des affections. « Jésus-Christ, dit-il. nous enseigne que l'âme réside dans le cœur. Bienheureux, dit le Discours sur la montagne, ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu, o Et, ailleurs : « Les méchantes pensées viennent du cœur. » Et parlant aux Pharisiens, il leur demande « pourquoi ils donnent entrée en leur cœur à de mauvaises pensées. »

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