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ractère, le haut désintéressement, la parfaite sincérité qui ont marqué sa vie tout entière. Elles ne portent, après tout, que sur le point de vue auquel il s'est placé en écrivant. J'ai pu regretter qu'il fût resté trop fidèle aux idées, aux sentiments dont il était animé aux jours de la Restauration; mais cette fidélité même n*est-elle pas pour lui faire honneur ? De combien d'hommes, en notre siècle, peut-on dire, comme notre admirable Montalembert l'a dit de lui-même : Qiialis ab incœpto? Leduc de Broglie fut de ceux-là. Nul n*a porté plus loin la droiture, la probité politique, le détachement de toute ambition. Il ne tenait pas au pouvoir, il tenait encore moins à la popularité. On pense bien qu'en composant ses Souvenirs, — et ici je suis heureux de rentrer dans mes attributions de critique littéraire, — il s'est beaucoup moins préoccupé de plaire au public que de se satisfaire lui-même. Il a donc écrit à l'abri de toute recherche du succès, d'un style simple, naturel et libre. De telles pages viennent à leur heure aujourd'hui pour rafraîchir nos palais échauffés. C'est si rare un livre où toutes les prétentions, toutes les sollicitudes, tous. les artifices de l'homme de lettres ne brillent que par leur absence ! N'est-ce pas un vrai plaisir, par exemple, d'avoir affaire à un auteur qui, au cours de son récit, rencontre la mort de Napoléon, et qui, au lieu d'entonner un air de bravoure, écrit tout bonnement ces lignes : « L'empereur Napoléon était retombé malade le i*'mai 1821; sa maladie était un cancer à l'estomac. Dès le troisième jour, on désespéra de sa vie;
le quatrième, on reprit quelque espe'rance ; maïs' le lendemain 5 mai, à six heures moins dix minutes du soir, il expira sans convulsions, après une courte agonie, âge' de cinquante et un ans huit mois et vingt jours (i). » Et c'est tout. Je sais bien que Théophile Gautier, au de'but de son livre sur Cofistantinopîef se trouvant en vue de l'île de Corse, s'est borné à écrire ceci : « Ce serait peut-être ici le lieu de placer un morceau brillant sur Napoléon, mais j'aime mieux éviter ce lieu commun facile. » L'homme de métier é'est trahi : Théophile Gautier évite l'écueil, mais, il a soin de nous faire remarquer qu'il l'évite.
Les portraits sont nombreux dans les SoiivenIrSy et ici encore nulle trace de métier. Le duc de Broglie n'a point enseigne de peintre ; il n'a point un atelier comme feu Timon, point de « palette » ni de i pinceaux (2) », mais un simple crayon qui lui suffira pour tracer, d'une pointe fine et nette, de vivants :roquis. Citons-en quelques-uus. Et d'abord celui de Royer-Collard :
M. Royer-CoIIard, vétéran illustre en fait de royalisme^ néophyte ardent en fait de libéralisme, également entier, absolu, intraitable dans les deux sens, dont la popularité était au comble, que les divers arrondissements s'étaient disputé; les faiseurs à leur tour se le disputaient; chacun le tirait par la basque de son habit ; mais il ne voulait
fi) Souvenirs., t. II, p. 209.
I2) Livni des orateurs, p.ir Timorï (M. de Gornenin), t. II.
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entendre à rien ni à personne ; il se retranchait derrière la répugnance très rcellc que lui inspirait le ministère, parlait avec le dernier mépris de celui-ci à celui-là, de chacun à chaque autre, et ne consentait, dans sa pensée comme dans son langage, à se laisser aborder qu'à la condition d'être le maître, et d'imposer ses conditions en tout et k tous (i).
Et à quelques pages de là :
Il y fallait M. Royer-Gollard... le patriote de 1789,1e royaliste de 1792, l'homme aux cloches de l'an V, le confident de la légitimité en exil, le plébéien de 18 14, répondant : Noble vous-même! à l'offre d'un titre de noblesse, et bientôt le grognard de i83o, suivant, à regret, le char du vainqueur, comme l'esclave antique, non pour lui rappeler, cette fois, qu'il était homme, mais pour lui rappeler qu'il était roi, et lui criant : Sursumî pour peu qu'il fît mine de courber la tête devant l'émeute (2)»
Au mois d'avril 1826, l'abbé de la Mennais fut traduit devant le tribunal de police correctionnelle de la Seine pour la publication de son livre, la Religion considérée dans ses rapports arec l'ordre politique et civil. Le duc de Broglie,qui avait assisté à l'audience, esquisse ainsi la physionomie du célèbre écrivain :
, Le héros de la fête ne paya pas plus de mine qu'il n'a fait depuis dans nos assemblées républicaines. C'était dès lors un chétif prestolet, souffreteux, rabougri, renfrogné
(i) Souvenirs^ t. III, p. 119, (2) Ibid., t. III, p. 234.
et ûe disant mot ; il s'assit dans un bon fauteuil qu'on lui avait fah préparer, et y demeura les mains jointes et les yeux baisse's ; deux ou trois couples de petits grimauds lui faisaient cortège, le- couvant des yeux comme un sauvage son fétiche, s'empressant au moindre signe, qui lui ramassant son mouchoir, qui lui poussant son tabouret ; il laissa pérorer Berryer lui-même assez embarrassé ; puis, au dernier moment, il lut, en ânonner, quelques lignes insignifiantes, sur un papier mal griffonné (i).
Que d'autres portraits non moins remarquables je pourrais détacher des Souvenirs : Benjamin Constant, Martignac, le prince de Talleyrand, Salvandy, Villemain I Je ne résiste pas au plaisir de donner celui de Villemain, tel qu'on le pouvait voir à trente ans, dans ces salons de la Restauration dont il nous a laissé une si aimable peinture :
M. Villemain a été mercredi soîr le plus drôle du monde. Il a dans l'esprit du rapport avec Benjamin Constant ; il lui est impossible de rien dire sérieusement deux minutes de suite, et il a, dans le corps, un dépenaillage inconcevable, comme si ses membres ne tenaient pas non plus bien sérieusement ensemble, et qu'à la première mésintelligence, ils fussent prêts à s'en aller, chacun de son côté.
Maïs je m'aperçois qu'ici ce n'est plus le duc de Broglie qui tient la plume, c'est la duchesse. La du-
(i) SouvenîrSy t. III, p. 34. « Berryer luî-même assez embarrassé... » Il n'y paraît guère à la lecture du plaidoyer de Berryer, qui mit, ce jour-là, au service de la plus saine doctrine, la plus admirable éloquence. Voyez les Plaidoyers de Berryer^ t. I, p. 187-238.
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chessc de Broglie écrivait, chaque soir, les événements, les impressions, les entretiens de la journée. Son mari a fait à ce précieux manuscrit de nombreux emprunts, — de ces emprunts qui enrichissent leur homme. — Outre que rien ne vaut ces notes au jour le jour pour donner une idée vraiment fidèle de l'état de la société et du mouvement des esprits, nous avons affaire ici à la fille de M"^*^ de Staël, à un écrivain de race qui écrit sans recherche et sans effort, d'une façon parfaite. Dans le salon de M'"^ de Sainte-Aulaire et dans le sien, dans ce petit groupe doctrinaire où tout le monde avait de l'esprit, elle rencontrait, chaque soir, des femmes du plus rare mérite, M™^ Guizot et M"*^ de Rémusat. Mais elle avait sur ses deux amies une supériorité incontestable : M"^^ Guizot et M"^^ de Rémusat faisaient des livres ; l'une composait des contes et l'autre des romans, toutes deux des traités sur l'éducation. La duchesse de Broglie ne se-piquait pas d'avoir le talent d'écrire, peut-être même ne croyait-elle pas le posséder ; elle avait ce don suprême, le naturel et l'ingénuité. Ce sont, à chaque page de son Journal, des traits heureux, des portraits charmants. J'ai cité tout à l'heure celui de Villemain. En voici un autre, encore une simple esquisse, mais vivement enlevée :
A dîner, nous avons eu Lanjuînaîs... C'est un homme courageux comme un lion, ferme comme un roc, mais la tête la plus confuse qui fût jamais. De façon que ce sont des déclamation sur les je'suites et sur les missionnaires ; des anciens discours prononce's par lui à la Convention;
des citations de l'Evangile, une incohérence dMde'es îqconcevable, un sautillement continuel. Il commence une attaque contre l'imprimerie impe'riale, puis il s'embarque dans une bible polyglotte, dans le sanscrit, dans rOricni, etc. Nous l'avons pris à part pour lui parler de Grégoire (i) ; mais alors il a de'clamé contre les perfidies de Pitt et de Cobourg, contre les émigrés, mêlant tout cela d'humilité chrétienne, disant que Grégoire a eu tort, mais que donner sa démission serait une lâcheté, sautillant d'un bout de la chambre à l'autre, parlant tout bas et puis tout haut, nous embrassant à bras le corps. Enfin, après l'avoir laissé parler pendant deux heures, citer du latin à faux, etc., Auguste (2) est parvenu à le tenter par l'idée que Grégoire pouvait faire une belle lettre en donnant sa démission (3).
Ailleurs, sur M. Royer-Collard, elle a deux lignes seulement, mais singulièrement remarquables :
Il a le doute le plus dog latique et l'incertitude la plus tranchante qu'on puisse voir (4).
Plus loin, deux lignes encore lui suffisent pour peindre ses amis les libéraux :
La marotte de nos libéraux, c'est l'économie ; ils ne voient dans la liberté qu'une soupe économique (5).
(1) L'abbé Grégoire avait été élu à Grenoble, le 1 1 septembre 18 19. La Chambre des députés vota son exclusion, à titre de régicide.
(2) Le baron Auguste de Staël, frère de la duchesse di Broglie.
(3) Souvenirs^ t. II, p. io3,
(4) Ibid., t. II, p. loS.
(5) Ibid»^ t. II, p. 93.
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Encore une citation empruntée au Journal ; cq sera la dernière, et elle va nous ramener au duc de Broglie:
10 novembre (1819). M. de Serre est venu trouver Victor et lui a demandé d'entrer dans le ministère. Victor lui a expliqué les inconvénients que cela aurait pour lui; qu'on attribuerait toute sa dernière conduite à l'ambition ; la peur qu'il ferait au centre; sa jeunesse, son peu de titres, son peu de crédit, etc..
17 novembre. Dimanche, M. de Serre est encore venu chez Victor pour lui reparler du ministère. Il lui a dit qu'ils avaient pensé à M. Roy, à Victor et à M. Royer- Collard ; qu'ils avaient même envoyé un courrier à M. de Richelieu. Victor lui a toujours fait la même réponse. .«
19 novembre. Hier matin, Victor est entré chez moi avec une grande lettre, où il exposait tous les motifs qui le portaient à croire qu'il serait nuisible à la cause. A six heures est arrivé M. de Serre ; il avait envoyé la lettre de Victor à M. Decazes, qui l'avait remise au roi ; il rapportait la réponse du roi à M. Decazes. Cette lettre était très gracieuse, très bien écrite et faite pour être montrée. Victor est dans la joie de son cœur (i).
Lorsque la duchesse de Broglie écrivait ces lignes dans son journal, le ministère Decazes-Dessoles était à la veille de subir une importante modification. Il s'agissait de remplacer le maréchal Gouvion Saint-
(i) Souvenirs, t. II, p. 106.
SoG UN GRAND SEIGNEUR LIBÉRM.
Cyr, M. Dessoles et le baron Louis. Le duc de Richelieu fut instamment prie' par le roi de reprendre la pre'sidence du Conseil ; le duc de Hroglie et M. Royer-Collard furent très vivementsollicii.es d'entrer dans la combinaison nouvelle, le premier avec l'administration de la puerre, le second comme crA de l'Université. Ils refusèrent tous les trois. Après que la présidence du Conseil eût été ainsi déclinée par le duc de Richelieu, elle fut offerte au garde des sceaux, M. de Serre, qui y avait droit par ses grands succès de tribune de la session précédente. M. de Serre refusa. Singulier temps, époque invraisemblable et quasi fabuleuse, où, chez les hommes politiques, talent et désintéressement marchaient de compagnie !
Cet épisode de la carrière du ducdc Broglie lui fait le plus grand honneur ; rien de plus élevé, de plus noble que les raisons pour lesquelles il ne voulut pas à ce moment accepter le portefeuille qui lui était offert. Les motifs de sa détermination sont exposés dans une très longue et très belle lettre , dont il n'avait pas gardé copie et qui ne figure pas dans ses Souvenirs^ mais que lecteur trouvera dans ia Ccr" respondance du comte de Serre (i). Cette lettre ayant été placée sous les yeux du roi par M. Decazes, celui-ci reçut le lendemain de Louis XVIII le billet sui-
vant, qui fut aussitôt transmis au duc de Broglie : , Je vous renvoie, mon cher comte, la lettre du i\ac de fi) Correspondance du comte de Serre, t. II, p. 446-433.
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Broglie, que j'ai lue avec une satisfaction peu commune. Je ne puis être de son avis sur le troisième point; on ne peut se montrer plus homme d'Etat qu'il ne le fait dans cet écrit, et certes c'est de tous les talents le plus essentiel à un ministre. Mais les autres motifs qu'il donne de son refus sont tellement péremptoires, que je suis bien malgré moi contraint d'y céder pour le moment. Une chose me console, c'est la pensée que, dès cette session, le vol qu'il prendra dans le salon de la rue Yaugirard le mettra audessus de ces mêmes motifs, et, malgré mes soixante-sept ans, j'espère vivre assez pour employer au service de l'Etat des talents que lui-même ne se contestera plus. A ce soir, mon cher comte ; j'attends avec impatience mais sans inquiétude le résultat de la conférence qui a lieu dans ce moment.
Ce jeudi.
Ce billet n*est-îl pas charmant, et le duc de Broglie n'aurait-il pas dû se montrer plus indulgent pour des princes qui écrivaient de ce style?
... Car ces malheureux rois, Dont on dit tant de mal, ont du bon quelquefois.
Homère, dans VlliadCy nous montre les princes des Troyens, les plus sages d'entre les vieillards, assis sur les murs de la ville, au-dessus des portes Scées, et ne pouvant se défendre de louer Hélène, au moment où elle passe devant eux, couverte de voiles blancs. « Et ils étaient pareils à des cigales qui, dans les bois, posées sur un arbre, exhalent leur voix de lis (i). » Le poète ajoute que ces sages vieillards
(i) Iliade, III, i5i-i52.
'6<j6 un grand seigneur libéral
étaient « d'excellents agorètes (i) », c'est-à-dire de parfaits doctrinaires. Que l'auteur des Souvenirs j qui e'tait, lui aussi, un « excellent agorète », ait céle'bré la liberté', comme les vieillards de Troie célébraient Hélène, et qu'il ait dit comme eux : « Certes, il est juste que les Troyens et les Grecs aux belles cnémides subissent tant de maux, et depuis si longtemps, pour une telle femme, car elle ressemble aux déesses immortelles par sa beauté ! » ce n'est pas moi qui l'en voudrais blâmer. J'ai regret seulement de ne point retrouver chez lui , comme chez M. de Serre et M. Royer-Collard, cet accent royaliste , — cette voix dont parle le divin Homère et qui rappelle la blancheur du lis*
(i) Orateurs.
M. Cuvîllier-Fleury, dont la mort vient de porter à trois le nombre des fauteuils vacants à TAcade'mie française (i), était un homme de talent, laborieux, instruit, spirituel, également passionné pour la politique et pour les lettres, et qui avait eu cette double chance d'entrer à l'Académie et de rester à la porte de la Chambre des députés. Je voudrais rappeler à son sujet, un peu au hasard de la plume, et comme ils me reviendront en mémoire, quelques souvenirs qui ne paraîtront peut-être pas dénués de tout intérêt.
Né à Paris en 1802, fils d'un soldat qui, après avoir été aide de camp du général Hoche, devint officier dans le palais du roi de Hollande , il fit à Louis-le-
(i) Les deux autres fauteuils vacants à la date où fut écrit ce chapitre (i5 novembre 1887), étaient ceux de MM, Caro et Louis de Viel-Gastel. Depuis cette époque, TAcadémie a remplacé M. Caro par M. Othenin d'Haussonville, M. de Viel- Castelpar l'amiral Jurien de la Gravière, et M. Guvillier-Fleury par M. Jules Glaretie.
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Grand de très brillantes études , et remporta au concours ge'néral de 1819 le prix d'honneur de rhe'torique, avec un discours latin qui avait pour texte : Mania Capitolini ad SenatiuK oratio. Ce succès eut un retentissement particulier. L'administration du colle'ge fit peindre le portrait du lauréat, ce qui fut l'origine d'un usage constamm«^nt observe' depuis. Presque au sortir de Louis-le-Grand, le jeune Cuvillier-Fleury alla rejoindre à Florence l'ancien roi de Hollande, Louis Bonaparte, et lui servit de secre'taire pendant un an. Revenu en France, il fut recommandé par M. Malleval , son ancien professeur, à M. de Lanneau, directeur de l'Institution de Sainte-Barbe; il y exerça d'abord, concurremment avec M. Louis Hachette et avec Edouard Boitard, l'auteur des Leçons de procédure cirile, dont la mort précoce fut une si grande perte pour l'enseignement du droit, l'emploi A^ examinateur y qui consistait à lire, pour le contrôle du travail quotidien, les devoirs des élèves qui suivaient les classes du collège royal de Louis-le-Grand. Par la manière dont il s'acquitta d'une conférence qui lui fut confiée ensuite, il montra qu'il était fait pour un poste plus élevé. M. de Lanneau l'appela aux fonctions de préfet des études (1). C'est là qu'en 1827, le duc d'Orléans le vint prendre pour lui confier l'éducation du quatrième de ses fils, le duc d'Aumale. Trente-quatre ans plus tard, Sainte-Beuve lui reprocha, non sans quelque maladresse, d'être « monté
[i) Histoire de Sainte-Barbe, par Jules Quicherat, t. III, o. 2o3,
M. CUVILLIER-FLEURY 3ll
dans les carrosses du roi ». La réponse de M. Guvillier-Fleury mit les rieurs de son côté. Elle n'était pas seulement spirituelle; elle était pleine d'une généreuse émotion et d^une légitime fierté.
J'ignore, dit-il, dans quels carrosses M. Sainte-Beuve a pu monter sous le dernier règne, à moins que ce ne soit dans le tilbury d'Armand Carrel, ce que certes je ne lui reproche pas. Je tiens à lui dire cependant, avant toute réplique sur l'objet même de sa provocation si directe, que les « carrosses » dans lesquels je montais m'ont conduit, pendant huit ans, tous les matins, à sept heures, aux classes du collège Henri IV, en compagnie de mon élève, le duc d*Aumale, et que ce souvenir enorgueillit en moi l'instituteur^ nullement le courtisan (i).
J'ai sous les yeux une lettre du jeune prince à son précepteur, en date du 2 juillet 1840. Gomme elle ne fait pas moins d'honneur au maître qu'à l'élève, je n'hésite pas à la reproduire ici :
Laeken, ce 2 juillet 1840.
Conformément à nos conventions, mon cher monsieur Fleury, je vous envoie mon petit plan d'études. J'y ai indiqué seulement les heures de leçons avec les maîtres ; vous verrez qu'il reste suffisamment de temps pouT le travail solitaire que je reconnais être surtout nécessaire ; la matinée du jeudi, par exemple, y est presque en* tièrement consacrée ; de plus, je compte donner à des
(i) Historiens, poètes et romancierSy p. I02,
3l2 M. CUVILLIER-FLEURY
occupations sérieuses une heure et demie ou deux heures dans chaque après-midi. Comme je voudrais me débarrasser le plus tôt possible des mathe'matiques, et que c'est la base indispensable des études exactes, je me suis imposé trois leçons de Guérard, et chacune de ces leçons sera précédée de deux heures de travail. Je vous laisse toute liberté pour intervertir l'ordre des leçons suivant les convenances des maîtres ; je désirerais pourtant qu'un même professeur ne revînt pas deux jours de suite. J'eS"père pouvoir me mettre à l'œuvre dès vendredi prochain, c'est-à-dire de demain en huit; nous serons, je crois, de retour mercredi soir. Demain je compte faire avec Heymès une course à Gand ; peut-être pousserai-je jusqu'à Bruges; les chemins de fer réduisent tant les distances! Je me fais une fête de cette promenade. L'histoire de ces cités remuantes, si souvent mêlée à la nôtre, de ce tiersétat qui fut le premier puissant, est remplie d'événements si dramatiques, que ce souvenir doit donner quelque vie à leurs vieux monuments, à leurs rues enfumées. On doit croire qu'Arteveld va parler au peuple du balcon de l'Hôtel de Ville, ou que le beffroi va apprendre à cette fière bourgeoisie l'approche de la chevalerie de France ou de Bourgogne.
Pour couronner l'œuvre, peut-être ma tante reviendrat-elle par Liège et Namur, pour aller dîner à Ardennes, la propriété chérie du roi des Belges ; nous verrions alors cette vallée de la Meuse qu'on dit si belle, Rocroy, Mézières, Sedan; enfin ce serait donner au voyage, ordinairement si froid, de Bruxelles, un intérêt véritable. Mais tout cela n'est encore qu'un projet, et l'on n'est sûr de ces courses-là qu'après les avoir faites.
J'oubliais une requête qui m'a été faite par Clémen-
M. CUVILLIER-FLEURY 3l3
tine (i). Elle désire, en échange des leçons de M. Michelet que je vais entendre chez elle, venir suivre chez moi le cours de M. Rossi. Je ne pense pas que cela puisse déplaire à notre futur professeur. Veuillez donc lui dire que, s'il y consent, ma sœur et peut-être mon frère Nemours (auquel, par parenthèse, vous feriez bien de demander une réponse définitive) comptent s'adjoindre à moi.
Sur ce. Seigneur, pour en revenir au style de nos pères, je prie Dieu qu'il vous ait toujours en sa sainte et digne
garde.
Votre affectionné.
La Reîne m'a bien promis qu'elle tâcherait de tout arranger pour Chantilly (2).
L'éducation du duc d'Aumale n*était pas terminée, M. Cuvillier-Fleury ne remplissait pas encore près de lui les fonctions de secrétaire des commandements, lorsque, le 8 novembre i838, assistant au théâtre de la Renaissance, en compagnie de son ami M. Trognon, attaché comme lui au château, à la première représentation de Ruy Blas, il ne fut pas peu surpris d'entendre tout à coup Saint-Firmin, qui tenait le rôle de don César de Bazan, jeter au public ces deux vers :
Qui m'envoie une duègne, affreuse compagnonne, Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne.
Cette association des deux noms de Trognon et de
(i) La princesse Clémentine était la troisième fille du roi Louis-Philippe. Née à Neuilly le 3 juin 1817, elle a épousé, le 28 avril 1843, le duc Auguste de Saxe-Gobourg-Gotha, frère du roi Ferdinand de Portugal et de la duchesse de Nemours.
(2) Collection de M. Gustave Bord.
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Fleur/f leur rencontre burlesque dans un vers du poète, était-elle l'effet d'un pur hasard ? N'e'tait-elle pas, au contraire, voulue par l'auteur, qui avait cherché là l'occasion d'une petite vengeance ? Ceux-là n'en doutèrent point qui savaient combien le Maître gardait impitoyablement rancune à tous ceux qui osaient diriger contre lui, contre sa prose ou ses vers, ses romans ou ses drames, la critique même la plus légère. Or, précisément dans le temps où il écrivait Riiy Blas, M. Guvillier-Fleury n'avait-il pas commis à son endroit ce crime, le plus impardonnable de tous, le crime de lèse-majesté ?
Attaché depuis 1884 à la rédaction du Journal des Débats, il avait inauguré, le 8 juillet 1837, sous le titre de Revue critique, une galerie des principaux écrivains contemporains. Il avait consacré son premier article.,. à Lamartine — ab Jove principium» Vainement, au milieu des éloges prodigués au chantre des Méditations, avait-il rendu justice à l'extraordinaire talent de Victor Hugo, et en particulier à son génie de prosateur; vainement avait-il écrit: « Quelle différence avec la phrase de M. Victor Hugo, où tant d'originalité se mêle à tant de force, où le rythme est si obéissant à la pensée, où la vigueur du trait ressort si vivement dans la hardiesse du dessin, où la puissance des formes, où la fermeté des muscles se trahissent sous l'ampleur du vêtement et sous le luxe resplendissant du costume ! Et qu'on prétende ensuite que les poètes l'ont pas le don de la prose ! Je dirai plus tard d'où fient cette supériorité de M. Victor Hugo dans la lan-
M. CUVILMIlR-ILliURY 3lf
guc prosaïque : cîlc est rccllc. w Comment le poète aurait-il su gre au critique de ces louanges données à sa prose, lorsque, immédiatement après, il était condamné h lire ce qui suit : « M. de Lamartine a garde pour lui, je crois, la supériorité du style et de l'inspiration poétique»? L'article, d'ailleurs, ne se terminaitil pas par cette phrase : « Aujourd'hui, M. de Lamartine n'a de conseils t recevoir de personne : car sa gloire domine son pays, son siècle, ses admirateurs et ses critiques » ?
Au cours de l'année i838, à l'occasion d'un volume devers de Théophile Gautier, la Comédie de la mort, M.Cuvillier-Fleury parla longuement de Victor Hugo et de l'école romantique. Dans un article publié, le 29 août, deux mois avant la représentation de Ruj^ BlaSj et intitulé : Du matérialisme en fait de style, il disait, à propos de cette prédominance de l'image sur l'idée, qui est la caractéristique du génie de Victor Hugo :
Pour eux (le chef et les disciples de cette école), la pensée n'est rien, si elle n'emprunte son vêtement et sa parure au monde physique. Elle n'est admise qu'affublée d'une similitude ou coiffée d'une métaphore... Dans ce système, le jour qui éclaire la pensée ne vient pas de l'âme, mais de la matière. Cette lumière intérieure, que la méditation produit et qui se répand si abondante et si vive dans tous les membres de la grande période française, on va la chercher sur une palette toute chargée de couleurs périssables... Ainsi matérialisée, une langue n'est plus un admirable instrument de la raison humaine ; c'est un misérable
'6 là M. CUVILLIER-FLEURY
canevas pour ces fantaisies d'artistes, une vieille toile enluminée, une ruine sans poésie et sans souvenirs (i).
Et le critique ne s'en tenait pas là. Elargissant la blessure qu'il avait faite dans son article du 8 juillet 1837, il ne craignait pas de dire que les deux plus grands e'crivains, les deux plus grands poètes du dixneuvième siècle, ceux qui avaient le plus enrichi la langue, étaient Chateaubriand et Lamartine. Victor Hugo ne venait donc que le troisième. Ces choses-là ne se pardonnent pas !
Quoiqu'il en soit, et pour revenir au vers de Riiy BlaSy il paraît bien que M. Cuvillier-Fleury l'avait pris pour lui — et pour son ami M. Trognon ; — car voici ce que je lis, dans les Débats, sur \qs facéties et les grimaces de Victor Hugo :
... Recherchez-vous le calembour ? M. Victor Hugo ne vous a pas oublié : « Il en a mis partout. » Pour moi, je l'avoue, les facéties des hommes graves ne m'amusent guère. N'en déplaise à Horace, je n'aurais pas voulu voir Pivresse de Caton l'Ancien. Je me défie de la gaieté des esprits sérieux. Je n'aime pas une grimace sur une bouche habituée à sourire aux caresses de la muse. Je ne veux pas voir un éclair de joie bouffonne sur un front creusé par la réflexion.
Chacun, pris dans son air, est agréable en soi.
J'aime le roi sur son trône, le poète sur son trépied et Tabarin sur ses tréteaux (2).
(i) Journal des Débats^ 14 avril i838.
(2) M* Victor Hugo sur les bords du Rhin. M. Guvillier-
M. CUVILLIER-FLEURY Siy
On le voit, pour s'être fait attendre, la riposte n'en est pas moins vive. Cet article sur Victor Hugo et son jivre du Rliifi est, du reste, l'un des plus remarquables quisoient sortis de la plume de M. Cuvillier-Fleury. « M. Victor Hugo, dit-il, est un penseur ; à Dieu ne plaise que je lui refuse ce titre, auquel il paraît attacher beaucoup de prix ! Mais comment pense-t-il ? Il évoque une ide'e ; Tide'e lui apparaît sous forme d'image, et, ainsi mate'rialise'e, M. Victor Hugo l'adopte. De la me'taphore il fait un argument, du symbole un syllogisme, du fantôme le corps, de l'apparition l'ide'e. »
L'une des ide'es de Victor Hugo, en ce temps-là, c*e'tait de rejeter l'Angleterre dafts VOcéan, la Russie dans l'Asie, et de les effacer Tune et l'autre de la carte d'Europe. Cela fait, il ne voit rien de mieux, « pour que l'Europe soit en équilibre », que d'agrandir un peu la France et démesurément la Prusse. A quoi M. Cuvillier-Fleury répondait avec un grand sens :
Vous rendez la rive gauche du Rhin à la France, en étendant au-dessus de sa tête (je parle votre langage figuré), au lieu de cette Prusse morcelée que les traités ont faite, une Prusse compacte, homogène^ formidable, que vous grossissez démesurément aux dépens du Hanovre, des deux Mecklembourg et des villes libres, et dont vous mettez le pied sur la Belgique et la main sur les deux mers. Voilà la géographie que vous faites, et dont, pour ma part,
Fleury a reproduit cet article, en 1854, dans son volume Voyages et Voyageurs,
^î^ M. CUVlLLlER-FLliURY
je ne veux pas. Je croîs qu'il n*est pas de Tinte'rêt de la France d'avoir de gros Etats à sa porte, et surtout de les grandir aux de'pens des petits, de les fortifier aux dépens des faibles ; et j'aime mieux, quoi qu'il nous en coûte, le grand-duche' du Bas-Rhin coupé en deux par un fleuve imnieose et séparé de la Prusse par Gassel, que le grandduché vigoureuseaient ressoudé à la monarchie prussienne par l'absorption de la Hesse électorale, et formant cette fois un contre-fort à peu près indestructible contre nous. € La Prusse, dites- vous, telle que les congrès l'ont cornposée, est mal faite! » Le grand malheur, en vérité 1 Et c'est vous qui voulez refaire la Prusse contre la France, vous qui lui donnez des ports sur l'Océan, qui lui incorporez le Hanovre, qui reculez ses frontières, qui décuplez sa puissance morale ! Et pourquoi ? Pour avoir le département du Mont-Tonnerre.
Ne vous semble-t-il pas, comme à moi, que cette page, écrite en 1842, fait grand honneur à M. GuviU lier-Fleury ? Quant à Victor Hugo, on voit qu'il a étc le premier en France, — le premier après Voltaire,—» à désirer, à célébrer Pagrandissement de la Prusse Est-ce donc pour cela que, dans une apothéose imbé elle, Paris l'a mis au Panthéon, comme Voltaire ?
M. Cuvîllier-Fleury retrouva Victor Hugo en i85o, Le vicomte Hugo est devenu, non le chef (il ne fut jamais qu'un homme à la suite), mais le principal ora
M. CUVILLIKK-FLEURY SlQ
leur du parti ultra-démocratique dans l'Assemblée nationale. Olympio a troqué son manteau de pair contre une carmagnole, et son chapeau à plumes contre un bonnet rouge. M. Cuvillier-Fleury lui rappelle qu'il fut un temps où « on le rencontrait au palais des Tuileries, où son habit rayonnait de broderies et de plaques étincelantes »; et, sans insister autrement, il lui fait entendre, dans un excellent article, daté du 16 juin i85o, de dures mais trop justes vérités :
Pour le moment, disait-il. Je tiens seulement à faire constater un fait : par son talent et sa renommée, par l'élé- Yation de son rang, comme acade'micien, comme pair de France sous le dernier règne, comme représentant du peuple, M. Victor Hugo est toujours le premier démagogue de France, peut-être d'Europe, j*entends celui qui est le plus en vue, celui dont la voix porte le plus loin, qui réunit avec la supériorité la moins contestable les deux qualités principales de l'éloquence démagogique : l'éclat et la sonorité. Quant à son importance dans le parti, M. Victor Hugo, j'en ai bien peur, est un de ces orateurs qui ne deviennent jamais ministres, un de ces généraux qui ne sont jamais rois. Mais n'anticipons pas.
Plus loin, le critique recherche les causes de la défection de M. Victor Hugo, comment il a passé dans les rangs ennemis « avec accompagnement de fanfare » :
La démagogie, dit-il, est comme le palais de ce roi des ombres que de'crit Virgile :
Mille chemins ouverts y conduisent toujours.
On y entre par ambition, convoitise et perversité. On y entre par le royalisme, témoin Marat;parles coulisses, comme Collot-d'Herbois ; par le roman, comme M. Eugène Sue; par l'évangile, comme M. de Lamennais. On y entre par exagération, intempérance ou orgueil d'esprit, par faiblesse ou par sottise. On peut choisir.
Tout l'article est rempli de choses fines et fortes, bien pensées et bien dites : « Le style oblige ; M. Victor Hugo est devenu démagogue pour l'honneur du sien. » Et ceci encore : « M. Victor Hugo, romantique endurci, devait aboutir à l'endurcissement démagogique. » Ceci enfin, que l'avenir ne devait que trop justifier: « M. Victor Hugo n'est plus jeune; il ne peut plus avancer, mais il ne reculera pas. »
Douze ans avaient passé sur cet article. Victor Hugo n'avait pas reculé. Il était allé jusqu'à cette limite de Textrême démagogie au delà de laquelle il n'y a plus rien. Le talent pourtant n'avait pas sombré; il était encore prodigieux lorsque parurent, en 1862, les deux premiers volumes des Misérables.
M. Cuvillier-Fleury en rendit compte dans les Dé* bats,
La nouvelle œuvre de Victor Hugo était puissante et forte, et, par endroits, admirable. A côté d'énormes défauts, de scènes invraisemblables, absurdes même (je ne trouve pas d'autre mot), comme celle où l'évêque de D..., MgrMyriel (i), s'agenouille devant un conven-
(i) On sait que l'évêque mis en scène dans les Misérables sous le nom de Mgr Myriel est Mgr de Miollis, évêque de Digne.
M. CUVILLIEK-KLEUKY 3'2C
tionncl régicide et lui demande sa bénédiction, ce» deux volumes renfermaient des beautés d'un ordre supérieur.
Sœur Simplice et M"^ Baptistine, sœur de Mgr Myriel, sont deux figures charmantes, esquissées avec une merveilleuse délicatesse.
Cosette qui, dans les volumes suivants, sera une jeune première assez insignifiante, est ravissante, tant qu'elle est enfant, chétive et laide.
Malgré de fâcheuses retouches, il s'en faut de bien peu que le portrait de l'évêque ne soit un chef-d'œuvre. Le poète, il est aisé de le voir, l'avait jeté sur la toile à une époque où il n'était pas encore démagogue, bien avant 1848. — H y a aussi de belles parties dans l'étude de Tàme de Jean Valjean, qui s'élève des profondeurs obscures du crime jusqu'aux cimes lumineuses de la vertu chrétienne.
La scène où Jean Valjean se réveille au milieu de la nuit chez Mgr Myriel, qui lui a donné l'hospitalité, et vole les six couverts d'argent de l'évêque, est un tableau d'une beauté achevée. Non moins belle est la scène qui suit, lorsque Jean Valjean, le lendemain, vole à un petit Savoyard une pièce de quarante sous et que, l'intelligence se réveillant en lui, il veut restituer, expier, puis se laisse ressaisir par l'esprit du mal,. lutte encore, jusqu'au moment où, vaincu parla grâce, il vient tomber à genoux sur le pavé, dans
Vpy,, dans les Nouveaux Samedis, de M. Armand de Pontmartin', T. XIX, p. 227-257, le curieux chapitre intitulé : le. Vrai Jean Valjean. ' '-■-'
j*2 2 M. CUVILLIER-FLEURY
î'ombre, devant la porte de Mgr Myriel. En d'autres endroits du livre, M. Victor Hugo s'élève à la même hauteur, et, pour ma part, je ne crois pas que rien, dans le roman moderne, puisse soutenir la comparaison avec les chapitres consacrés à peindre le drame qui commence à Montreuil-sur-Mer, dans la chambre de M. Madeleine, et qui se termine à Arras, dans la salle de la cour d'assises, drame qui se passe surtout au dedans de l'âme de Jean Valjean, et dont les développements saisissent l'esprit, remuent les entrailles, élèvent le cœur. A mon sens, dans l'œuvre entière du poète, il n'y a rien de plus beau,
M. Cuvillier-Fleury admirait moins que moi — il avait sans doute raison — ces deux premiers volumes des Misérables. A aucun moment il n'avait été romantique. Classique endurci, ce qu'il éprouvait en présence des œuvres de Victor Hugo, même lorsqu'elles sont vraiment belles, c'était surtout de l'étonnement, presque de la stupeur. Très libéral en politique, très partisan des idées modernes, il n'avait jamais eu de goût pour ce que l'auteur de la préface de Cromwell appelait « le libéralisme dans l'art ». Malgré qu'il en ait, cependant, force lui est bien de se rendre : s'il n'est pas séduit, il est empoigné; il lui en coûte bien un peu de l'avouer, mais il met à confesser sa défaite autant d'esprit que de bonne grâce. Lisez cette jolie page :
Ce livre vous prend ; il vous prend un peu à la manière des habitants de Brobdingnac dans le Voyage de Gulliver: « Je résolus, dit Gulliver, de ne faire aucune résistance.
M. CUVILLIER-FLEURY lv2 3
tandis quMl me tenait en l'air à plus de soixante pieds de terre, quoiqu'il me serrât très cruellement, parla crainte qu'il avait que je ne glissasse entre ses doigts... Cependant je ne pouvais m'empccher de ge'mir et de verser des larmes; et en tournant la tête, je lui faisais entendre, autant que je le pouvais, combien il me faisait de mal par son pouce et par son doigt... » M. Victor Hugo joue par instant avec ses lecteurs, sans calcul et sans scrupule, le rôle de cet honnête habitant de Brobdingnac. Que de fois vous êtes tenté de crier en le lisant : « Trop fort! Ne serrez pas tant! J'e'touffe ! un peu d'air! » Malgré tout, vous êtes pris. Le conteur vous tient : tenet^ dit Horace ; mais l'importun de VEpitre aux Pisons ne vous lâche que repu de votre sang. M. Hugo vous infuserait plutôt du sien, tant la source en est abondante et la veine inépuisable, tant il sent en lui de vie, de puissance, d'imagination active et de vigueur toujours prête (i).
Victor Hugo nous a entraînés jusqu'en 1862. Ce diable d'habitant de Brobdingnac, une fois qu'il vous tient, ne vous lâche pas facilement. Aujourd'hui, pourtant, je me proposais de ne pas aller au delà de 1848. Revenons donc, avec M. Guvillier-Fleury, à ces anne'es qui précédèrent la révolution de Février, et qui furent les plus heureuses de sa vie. « Ah ! c'était le
(i) Etudes et Portraits, i865.
i^2 4 M. CUVlLLltK-FLIiUKY
bon temps I Souvenez-vous-èn ! » s'écrie M. Dupin aîné dans ses Mémoires, parlant du temps où il était l'avocat attitré, applaudi, rente et fêté de roppositioh libérale (J), où il était populaire presque à l'égal de Béranger, où les barreaux de Paris et de province se cotisaient pour lui dédier des dithyrambes dans I^ goût de celui-ci :
A côté des cyprès funèbres,
Il cueillit d'immortels lauriers.
En vengeant ceux non moins célèbres
Des grands et malheureux guerriers (i) ! I
Le bon temps, pour M. Cuvillier-Fleury, qui s'en souviendra toujours, ce fut celui où, jeune encore, il voyait toutes ses ambitions, tous ses rêves réalisés ; où il lui était donné de vivre auprès d'un roi qu'il admirait, au milieu de princes qui étaient pour lui des amis ; — d'assister, en même temps qu'à l'épanouissement du régime parlementaire, aux victoires et au complet triomphe de sa chère Université ; — d'écrire enfin dans un journal qui était une puissance, et d'avoir son bureau de rédaction, non dans le vieux logis de la rue des Prétres-Saint-Germain-rAuxerrois, mais, ce qui ne gâtait rien, dans les plus beaux châteaux du monde, à Saint-Cloud, à Fontainebleau et à Chantilly.
Sa collaboration au Jouîvial des Débats, de i834 à i84S,ncse borna point à des Variétés littéraires, à ces Repues critiques^ qu'il signa d'abord C. F/., puis,
(i) Mémoires de M, Dupin, Tome I. M. Dupin a eu pour successeur à l'Académie française M. Cuvillier-Fleury,
M. CtVlLLlliK-tLhUKV Ov-i,>
à partir de i838, de son nom entier. Il était Thistoriographe en titre de la nouvelle cour, et, qu'il s'agîi d'une naissance, d'un mariage ou d'une mort, c'était lui qui tenait la plume ; ces articles n'e'taient point signe's, mais il ne souffrait point qu'un autre s'en attribuât l'honneur. Il le fit bien voir un jour à l'un de ses collaborateurs, à Jules Janin. C'était quelques semaines après la mort du duc d'Orléans ; Jules Janin venait de publier un volume intitulé : le Pr m ce royal. Le Journal des Débats en fit l'éloge, ce qui ne surprit personne ; mais, dans le numéro du lendemain (i3 août 1842), le lecteur stupéfait rencontrait c^s. lignes : « On trouve, textuellement reproduites dans cet ouvrage, le Prince royaly cinquante pages empruntées à la série publiée par les Débats en iSSy sur le mariage et, plus tard, sur la mort et les obsèquesde M. le duc d'Orléans. Nous devons tous ces articles à la collaboration de M. Cuvillier-Fleury, qui n'a autorisé personne à les reproduire et qui n'a pas été consulté sur ces emprunts. » Le coup était rude ;- Janin le reçut sans sourciller, et le lundi d'après îln'y paraissait pas.
Indépendamment de ces articles spéciaux, M. Cuvillier-Fleury prenait une part très active à la rédaction politique du journal, et plus d'un premier-Paris de ce temps-là est de lui. Dans le discours qu'il a prononcé sur sa tombe, son confrère M. Léon Say a émis^ lie vœu « que l'on réunît ces articles si pleins de jeu-^ nesse-et de maturité à la fois, attribués souvent aux hommes d'Etat les plus envue, et qui étaient (le monde
326 M. GUVILLIER-FLEURY
des lecteurs Tignorait) son œuvre quasi journalière. » Que les amis de M. Cuvillier-FIeury se rassurent î II ne se trouvera point d'e'diteur pour publier quatre ou cinq volumes d'articles sur ces questions palpitantes : h Droit de visite, V Adjonction des capacités, V Indemnité Pritchard, le Recensement à domicile! Et ce sera tout profit pour la me'moire de l'honorable écrivain : elle n'a rien à gagner à ce que l'on exhume ces pole'miques oubliées, qui nous le montreraient convaincu, sincère, loyal, mais en même temps très engagé dans les voies de ce faux libéralisme, par où les Débats confinaient parfois au Siècle et au Constitutionnel, C'était lui qui faisait avec le plus de zèle, avec le plus d'ardeur, la guerre aux légitimistes, aux carlistes, comme il se plaisait à les appeler. Après le voyage du comte de Chambord en Angleterre et le pèlerinage de Belgrave- Square, lors de la discussion de l'Adresse de 1844, il poussa de toutes ses forces à l'adoption du paragraphe sur \2i flétrissure, M. Berryer était sa bête noire. Quand Fillustre orateur s'était mis une première fois sur les rangs pour l'Académie, M. Cuvillier-FIeury en avait fait une gorge chaude, ne tarissant pas sur l'excentricité, le ridicule et le néant de cette candidature. Il n'eût pas faMu le pousser beaucoup pour lui faire dire que Berryer n'avait pas de talent. Volontiers il eût pris à son compte ce mot d'un autre homme d'esprit, M. X. Doudan, qui, le lendemain de l'un des plus magnifiques discours du grand orateur, écrivait bravement — et naïvement : « Je n'aime pas que l'on prêche bien ailleurs que dans ma paroisse ! »
M. CUVILUER-FLLUKY ^27
Plus fâcheuse encore fut sa campagne contre h liberté d'enseignement. Aucun journal n'y de'ploya plus d'ardeur que le Journal des Débats^ et, parmi ses re'dacteurs, nul ne se montra plus vif, plus passionne' que M. Guvillier-Fleury. Un ami du gouvernement, un haut fonctionnaire de la monarchie de juillet, M. Louis de Viel-Gastel, ne pouvait se défendre de consigner, dans ses notes rédigées au jour le jour, cet aveu plein de tristesse : « Le Journal des Débats se distingue par l'ardeur, la passion voltairienne avec laquelle il attaque le clergé. C'est tout au plus s'il a la précaution de mêler à ses arguments et à ses épigrammes quelques protestations banales el vagues en faveur de la religion. Il ramasse avec soin tout ce qui lui paraît propre à discréditer, à ridiculiser le catholicisme (i). »
Alexis de Tocqueville écrivait, à cette même date, à l'un de ses amis : « Je n'ai pas besoin de te dire^ quel point je suis affligé de la guerre que les journaux (je dis les journaux, car, sur ce point, ceux du gouvernement sont peut-être pires que ceux de l'opposition) font au clergé et à la religion même (2). »
(i) Cit^ par M. Pau! Thureau-Dangîn, dans son livre: V Eglise et l'Etat sous la Monarchie de Juillet,
(2) Nouvelle Correspondance d'Alexis de Tocqueville, 1866, nage 212.
C'est le 6 décembre 1843 que Tocqueville e'crivait ces lignes. A quelques jours de là, le 22 de'cembre, Tassociation des anciens élèves du collège Louis-le- Grand se réunissait dans les salons du restaurateur Douix, sous la présidence de M. Villemain, ministre de l'instruction publique. A la fin du repas, après un toast au roi porté par Villemain dans des termes pleins de convenance, M. Cuvillier-Fleury se leva et porta la santé du ministre. « Ici, dit-il, nous voulons tous le triomphe de cette cause iinipersitaire, que nous aurions aussi le droit d'appeler sainte. » Et il ajoutait :
M. Villemain tiendra ferme sur le seuil de l'édifice menacé... Assistons-le de nos sympathies et de nos vœux, mais recevons de lui espoir et confiance. Non, jamais, jamais Pinstruction publique ne retombera sous les férules qui se forgeaient^ il y a quin:{e ans, à Saint-Acheul^ et que Tintrigue vient de retrouver et d'ensanglanter à Lucerne. Non, jamais les œuvres de quelques^/«me5 /zo«teuses, trempées dans le fiel d'une réaction avortée, ne remplaceront pour nos enfants ces beaux et religieu livres, guides éprouvés de nos vieilles études.
Et, levant son verre, buvant à l'Université de France, il s'écriait : « Que Dieu et le roi la protègent (i) ! » On ne s'attendait guère, avouez-le, à voir en cette affaire le vieux cri de nos pères. Dieu et le roi! Invoquer Dieu au secours de l'Université!
{\) Journal des Débats, il» décQvahvQ i843»
M. CUVILLIER-FLEURV 3^9
M. Cuvillier-Fleur}^ oubliait un peu trop, ce soir-là, le précepte de son cher Horace :
Nec Deus intersit, nisi dignus vindice nodus.
Au mois de janvier 1844, le P. de Ravignan publia son admirable e'crit : de l'Existence et de l'Institut des Jésuites. L'effet fut conside'rable. Sainte-Beuve le constatait en ces termes dans une revue protestante :
M. de Ravignan, jésuite et prédicateur célèbre, vient de publier une brochure qui obtient un grand succès et c\yii le mérite... Il s*attache par un exposé de faits à relever son ordre des injures et des attaques auxquelles il le voil exposé... Ce livre est de nature à produire beaucoup d'effet... M. de Ravignan forcera ceux qui parlent en conscience à y regarder à deux fois et à distinguer ce qui est respectable (i).
Quelques semaines plus tard, parlant des prédications du P. de Ravignan, Sainte-Beuve disait encore, dans la même Revue : « AL de Ravignan a plus que de la candeur et de l'onction : il a une haute vertu évangélique, de l'austérité, de l'autorité. Il se tue à faire le bien. Il prêche, depuis toute cette semaine,
(i) Sainte-Beuve, Chroniques parisienneSy ^, i^i»
^3o M. CUVILLIER-FLEURY
ti'ois fois le jour, à Notre-Dame, à six heures du matin pour les ouvriers de la cite', à une heure poar les femmes du monde, à huit heures du soir pour les hommes. Il crache le sang et continue jusqu'au bout, jusqu'à ce qu'il ait gravi son calvaire. Il y a du vrai chre'tien dans une telle pratique (i). >.
Mais là où Sainte-Beuve lui-même, qui n'était pourtant pas de la paroisse de M. de Ravignan, e'tait touche', remue', presque attendri, M. Cuvillier- Fleury ne l'e'tait pas. L'universitaire en lui était intraitable; il ne de'sarmait pas. Ni le talent, ni les fermes et solides démonstrations du P. de Ravignan ne l'e'branlaient, ni son admirable vertu n'avait la puissance de l'émouvoir. Pour lui, l'abbé de Ravignan n'est qu'un comédien « jouant sa partie dans une farce pitoyable », tour à tour jésuite ou simple abbé, suivant que l'intérêt lui commande d'être l'un ou l'autre :
Qui va là ? — jésuite. On répond ainsi le jour où Toii monte en chaire, où on signe un pamphlet, où l'on veut faire montre d'une facile audace en face de l'opinion inattentive ou indulgente. — Témoin, votre profession ? — Ecclésiastique de la maison de la rue des Postes. C^est ainsi que l'on parle le jour où on n'a plus envie de se compromettre. En sorte qu'on est jésuite quand il y a profit à l'être ; et le jour où cet aveu serait gênant, le jésuite disparaît (2).
(f^ Sainte-Beuve, op. cit., p. 200.
(2) Journal des Débats, i3 avril 1845.
M. CUVILLlER-l-LEURY 33 I
Dans son effarement, M. Cuvillier-Fleury appelle à son aide les pamphlets de Génin et de Libri, qui depuis... mais alors il était vertueux, et ceux de Michelet et de Quinet, et le Juif-Errant lui-même I Il consacre deux vastes articles à ces publications, et dans l'un de ces articles il e'crit :
Le succès de Véglogue de M. l'abbé de Ravignan a encouragé les jésuites. Ils ont osé, quatorze ans après la révolution de Juillet, ce qu*ils n'avaient jamais tenté même sous la Restauration : Ils se sont nommés ! Le nom du P, de Ravignan a couvert tous les murs de la capitale.
Il s'est étalé en majuscules triomphantes sous le porche de toutes les églises. On a vu le jésuite à Notre-Dame. On a pu le rencontrer dans la rue. Le jésuite est devenu l'âme des assemblées de charité, le frère quêteur par excellence. C'est ainsi qu'abusant d'une tolérance passagère, on accoutumerait les esprits et les gens, par la réapparition du jésuite, à la reconnaissance du jésui^ tisme (i).
Assurément M. Cuvillier-Fleury était de bonne foi quand il écrivait ces lignes ; il était en pleine possession de son talent d'écrivain ; mais n'y avait-il pas, dans son cas, au moins dans une certaine mesure, de cette « jésuitophobie », de cette manie maladive à laquelle était en proie, à ce même moment, le brillant esprit de M. Villemain? M. Villemain, lui aussi, voyait partout des jésuites. Un jour, comme
(i) Journal des Débats^ lo mars 184.5.
il dictait à son secrétaire, le vieux Lurat, son rapport annuel sur les concours de l'Académie française (lequel se trouva fait aussi bien qu'à l'ordinaire), il s'arrêta tout à coup, regarda au plafond, et s'écria : à Vhomme noir! au jésuite! puis, reprenant le fil de son discours, il dicta une autre phrase qu'il interrompit de même, et ainsi jusqu'à la fin (i). Un autre jour, sortant, avec un de ses amis, de la Chambre des pairs, où il avait prononcé un éloquent discours, il causait très librement quand, arrivé sur la place de la Concorde, il s'arrête effrayé. « Qu'avez-vous? lui demande son ami, médecin fort distingué. — Comment? vous ne voyez pas? — Non. » Montrant alors un tas de pavés : « Tenez, il y a là des jésuites ; allons-nous-en (2). »
Plus brave que Villemain, M. Cuvillier-Fleury ne s'enfuyait pas devant les pavés; il les ramassait pour les jeter à la lête ou dans les jambes des jésuites. En bon universitaire, il allait chercher des armes contre eux jusque dans Virgile :
Ce ne sont que de pauvres prêtres, s'écrie-t-il, je le veux bien; mais en eux vit Péiernel et inaltérable esprit de la secte, l'esprit de propagande à tout prix, qui s'étend par la domination des femmes et l'abêtissement des enfants; esprit insinuant, cauteleux, souriant et flatteur, tant quUl lutte contre Tobstacle; qui avance en rampant sous le pied
(i) Les Cahiers de Sainte-Beuve, p. 3o. (2) Thureau-Dangin, VEglise et l'Etat, sous la Monarclue de Juillet.
M. CUVILl.IER-FLEURY Sj*^
qui l'écrase; mais esprit d'orgueil, d'iniolérance et de persécution le jour où il se relève pour convenir et dominer son oppresseur.
Tepidusque repente refugit Attollentem iras et ccerula colla tumentem.
Ce serpent dont' parle Virgile, ce n'est pas le je'suite, peut-être, c'est l'esprit de son ordre. Sachez que, sous cette robe, il y a le cœur d'un fanatique qui peut changer de visage, mais dont l'âme est immuable comme sa doctrine, et dont le bras est toujours prêt à jeter la férule du pédagogue pour brandir X^fer sacré ô^m sectaire.
Il n'épargnait d'ailleurs, dans ses âpres colères, xi\ es prêtres, ni les e'vêques, ni les cardinaux :
D'où viennent, s'écriait-il, ces hommes qui parlent de religion au nom de Mariana,de liberté au nom d'Escobar, de pauvreté en invoquant La Valette, d'humilité en souvenir du P. Le Tellier ? D'où viennent ces hommes qui disent que la Révolution a été faite pour ceux qui acceptent ses bienfaits, se cantonnent dans les palais que son gouvernement leur ouvre, se prélassent dans la pourpre qu'il leur a donnée, et qui dressent contre lui des tribunaux d'exception, où ils condamnent, au nom de Dieu, les œuvres de ses jurisconsultes les plus respectés? D'où viennent ces hommes qui préludent par l'investissement des familles à la domination de l'Etat, et par la captation des testaments au rétablissement de la feuille des bénéfices ?
Quant aux vertus du P. de Ravignan et de se?
5j4 m. cuvillier-fleury
frères, elles ne sont pas pour embarrasser beaucoup M. Guvillier-Fleury, et voici ce qu'il e'crit :
Je veux croire à la simplicité primitive et à rhumilîté e'vangélique de ces pauvres moines, comme on les appelle... Mais qu'importe que les moines de la rue des Postes et de la rue Sala soient des saints, s'ils cachent dans les plis de leur robe d'innocence le fle'au qui doit troubler l'Etat ? Qu'aî-je à faire de vos vertus, si vous m' apporte i la peste (i) ?
Que M. Le'on Say veuille bien m'en croire ; il fera sagement de ne point re'unir en volumes les articles politiques de M. Guvillier-Fleury, de les laisser dans la poussière où ils dorment à côté de ceux du lourd Alloury. Tenons-nous-en à ses articles litte'raires, à c^ux qu'il a lui-même recueillis, à partir de 1848. Sur ce terrain nous aurons beaucoup à louer.
Au moment de la chute du gouvernement de Juillet, M. Guvillier-Fleury avait 46 ans. Il n'avo.it encore publié aucun ouvrage, pas le plus petit volume, ce comme ses articles du Journal des Débats étaient anonymes, à l'exception de ses Variétés iitfcraij*cSf
(i) Journal des Débats, 10 mars iS^5, et non le ro mai, tlnsi que le marque M. Thureau-Diinfiii:, op. cit.
lesquelles ne paraissaient d'ailleurs qu'à de longs intervalles, sa notoriété était des plus restreintes. Son nom n'était guère cité que par les petits journaux de l'opposition, la Mode ou le Charivari^ qui le chansonnaient à l'occasion, et ne lui épargnaient pas les coups d'épingles (i), non plus qu'à MM. Trognon, Vatout et Liadières qui, tous les trois, appartenaient, comme lui, au Château.
M. Liadières, qui faisait des tragédies, et M. Vatout, qui faisait des chansons, étaient députés. M. Guvillier- Fleury brûlait de le devenir : il posa sa candidature, aux élections générales de 1846, dans l'arrondissemeat de Guéret. Les électeurs lui préférèrent le candidat de l'opposition, M. Leyraud; il n'obtint que 1-22 voix sur 284 votants :
Malgré le ministère et son appui discret. Maigre fut sa re'colte en cet ingrat Gue'ret.
A peu de temps de là, la révolution du 24 février achevait de détruire ses dernières espérances. Il Taccabla de ses malédictions et la poursuivit de ses anathèmes. O vanité de nos jugements ! Cette révolution, qu'il tenait pour la plus affreuse des catastrophes, allait devenir pour lui le plus heureux des événements. Elle allait le tirer de l'ombre et le faire soitir de Tobscurité. C'est à elle qu'il devra d'entrer
(i) Sous ce titre d'Epingles, la Mode et le C//(inV^7-/ avaient, 4ans chacun de leurs nume'ros, une pelote de traits plus ou moins piquants, à l'adresse des ministres, du Roi lui-même, •des princes et des personnes attachées à leur maison.
enfin dans le grand public et d'acquérir une ce'Iébrité qui lui ouvrira toutes grandes, quelques anne'es plustard, les portes de FAcade'mie française.
Les feuilletons qu'il publia, de 1848 à i85o, sur les hommes et les choses de la re'volution de fe'vrier, et qu'il re'unit, en i85i, sous le titre de Portraits poli" tiques et révolutionnaires (i), obtinrent un très vif succès. On lui sut gré de défendre avec chaleur, avec émotion, souvent avec une véritable éloquence, les princes qu'il avait servis. Le roi Louis-Philippe, la. duchesse d'Orléans avant et pendant la journée du 24 février, lui inspirèrent des articles courageux et habiles, des chapitres où il y a de belles parties d'historien. Sur les membres du gouvernement provisoire, sur les héros de la révolution, et en particulier sur Lamartine, Louis Blanc et Ledru-Rollin, il eut des pages piquantes et fortes, revanches du bon sens contre les illusions et les chimères d'un grand poète fourvoyé dans la politique, — revanches aussi de l'esprit, de la conscience et du goût contre les grotesques et les comiques, contre les hurleurs de club et de carrefour.
Les odieux sophismes du citoyen Proudhon trouvaient en lui un contradicteur énergique et résolu. Il livrait à la risée et au mépris publics les harangues boursouflées et les mcînphores démagogiques du citoyen Hugo. Il faisait justice des inventions hai-
(i) Deux volumes in- 18, Michel Lévy frères, libraires-édi« teurs, rue Viviennc, 2 bis.
M. CUVlLLlLK-l-LliUKÏ 33j
neuses, des romans socialistes du citoyen Eugène Sue, et il fustigeait sans pitié les Mystères du Peuple dans ce même Journal des Débats qui avait publié les Mystères de Paris, et où il avait fait un jo'jr^ en haine des je'suites, une réclame au JuiJ-Errantî M. Guvillier-Fleury ne s'en tenait pas là et, remontant de la re'publique de 1848 à celle de 179% il parlait de Saint-Just, de Barère, de Camille Desmoulins, cet « inte'ressant jeune homme » sur Icqud tous les historiens de la Re'volution avaient jusque-là verse' des pleurs, et dont il disait avec raison : « Parnâ les destructeurs violents du trône de Louis XV^ Camille Desmoulins est un des plus coupables ; daus la tourbe révoliitionnairey il est u?t des pires pojvm les t7iauvais. » Cette e'tude sur Camille Desmoulins» qui occupe près de cent pages dans le second volume des Portraits, est faite de main d'ouvrier. Jamaî* la critique de M, Cuvillier-Fleury ne fut plus ferm^ plus solide, plus incisive. Sainte-Beuve lui-mêm^ ayant à traiter le même sujet, se vit force' de rendre à son confrère un hommage qui, sous sa plume, avaiî tout son prix.
Les Portraits politiques et révolutionnaires sosSL
restés le meilleur livre de M. Guvillier-Fleury, Ce
n'est pas à dire pour cela que la critique n'ait nm
338 M. CUVILUER-FLEURY
à y reprendre. N'y avait-il pas quelque chose de ■puéril à re'pe'ter, comme il le faisait en toute rencontre, que la re'volution de Février était un « effet sans cause » •* — Prolem sine inatre creatam, disait à côté de lui Jules Janin, qui saupoudrait chaque lundi - .son feuilleton d'un peu de poudre latine. Eh! sans doute, cette révolution était odieuse et bête, ridicule et funeste ; mais en résulte-t-il qu'elle ait été un pur accident y un coup de dé malheureux sur le tapis rert — ou rouge — de la politique ? Assurément non. Napoléon n'est pas tombé en i8i5 parce que Grouchy n'est pas arrivé à temps à Waterloo ; Louis- Philippe n'est pas tombé en 1848 parce que le citoyen Lagrange ou je ne sais quel autre républicain a tiré un coup de pistolet sur le boulevard des Capucines. Les Waterloos militaires ou politiques ne tiennent pas à des causes aussi frivoles. Vainement M. Cuvillier-Fleury s'obstinait à ne pas le voir : la révolution de février avait une cause, non accidentelle et fortuite, mais qui tenait à l'origine même et à la nature du gouvernement de Juillet. Ce qu'il y avait eu de subversif, de révolutionnaire, de favorable à l'émeute et à la révolte dans les journées de juillet, contenait en germe les journées de février. Le germe ne pouvait pas m pas se développer; il ne pouvait pas, l'heure venue, ne pas donner son fruit. Le 24 février 1848 est sorti du 28 juillet i83o, comme l'épi sort du grain jeté dans le sillon.
Après cette petite chicane politique, j'ai à faire à Fauteur des Portraits une petite chicane littéraire. Il
se moque très agréablement de la défroque révolutionnaire des hommes de 1848, de la lyre de Lamartine, de la toge de M. Crémieux, de l'habit de marquis du citoyen Armand Marrast. Je lui abandonne volontiers rhermine de Crémieux et les paillettes d'Armand Marrast ; mais je ne fais pas aussi facilement bon marché de la lyre de Lamartine. Passe encore pour V Histoire de la Répolution de 1848 ; mais les Confidences !
Certes, bien des choses me choquent dans ce livre; et, dans le nombre, il en est quelques-unes pour lesquelles je me sentirais moins porté à l'indulgence que ne l'était peut-être M. Cuvillier-Fleury lui-même. Il n'aimait guère Joseph de Maistre, et je crois bien qu'il pardonnait sans peine à Lamartine d'avoir appelé l'illustre écrivain « un Bossuet sauvage » et un « Tertullien illettré >K Illettré, l'auteur des Soirées de Saint- Pétersboiirg ! Sauvage, l'auteur de cette Correspondance si pleine de choses délicates et tendres, écrites avec le sentiment de M^^^ de Sévigné et avec la grâce de Voltaire I mais ces taches, et d'autres encore qu'il serait facile de signaler, n'empêchent pas les Confidences d'être un des livres les plus séduisants de notre littérature, de renfermer sur la mère et sur les sœurs du poète, sur son enfance, sur Milly, la teri^e natale^ des pages d'une suavité, d'un charme incomparables. L'écrivain s'y montre l'égal des plus grands paysagistes. Dans l'épisode de Gra^iella, qui n'est point, à mon sens, la partie la plus réussie de l'ouvrage, bien qu'elle en ait fait surtout le succès, il y a
une description de tempête où se trouvent des beaute's de premier ordre.
En dépit de plus d'un défaut, d'une facilité poussée jusqu'à l'abus, de l'introduction dans le langage profane de mots qui ne devraient jamais être détournés de leur acception religieuse, le style des ConJide?îces est presque partout d'une harmonie enchanteresse ; comme ces collines ou ces hautes montagnes que décrit l'auteur, il se baigne dans des flots de poésie matinale et juvénile. Avec un tel livre, qui appelle sans doute de larges réserves, mais où brillent tant de beautés, ubi plura ?iîtent^ suivant le mot du poète que M. Cuvillier-Fleury se plaisait tant à citer, il a eu tort de croire qu'il suffisait, pour en avoir raison, de deux ou trois plaisanteries dans le goût de celle-ci :
« C'était un chien, le chien de M. de Lamartine, qui avait suivi de loin sa piste. L'intelligent quadrupède avait compris que la place n'était plus tenable pour son jeune maître... «J'arrivai transi dans ma cham- « bre, » dit M. de Lamartine. Je le crois bien ! Mais finissons, car on gèle dans ce récit. »
Et un peu plus loin : « Le premier amour de M. de Lamartine est un amour d'hiver ; il fleurit sous la neige, il s'épanouit dans la brume. Il lui faut le brouillard dans la plaine, la lune glacée dans son nuage, les sapins chargés de frimas, la cascade suspendue au rocher frissonnant. C'est un amour à pierre fendre (i). »
(i) Portraits politii^ues et révolutionnaires. Tome I, page
M. CUVILUER-FLEUÏIY 341
Eh ! mon Dieu ! pourquoi ne pas dire tout de suite que les ConJîdenceSf — écrites en 1844 -^ ne pouvaient pas ne pas être un méchant livre, du moment que leur auteur avait fait, quatre ans plus tard, la révolution de février, un détestable roman celui-là, je vous le concède ?
Puisque je viens de parler de Lamartine, je ne le quitterai pas sans reproduire une lettre de lui au Jour* nal des Débats^ écrite à l'occasion d'un article de M. Cuvillier-Fleury, — lettre qui ne figure pas dans sa Correspondafîce publiée par M"^^ Valentine de Lamartine.
L'auteur des Portraits politiques et révolutionnaires avait donné, le 3o septembre 1849, ^^^^ ^^ titre : Aménités démocratiques , sociales at littéraires^ un feuilleton dans lequel il mettait en scène Lamartine et M. Louis Blanc, auxquels il faisait jouer les rôles de Vadius et de Trissotin. Lamartine ne crut pas devoir garder le silence, et il adressa au Journal des Débats la lettre suivante :
« Milly, près Mâcon, le 2 octobre 1849.
t Monsieur le rédacteur,
« L'auteur d'un article intitulé : Aménités sociales et littéraires^ dans votre journal du 3o septembre, suppose une altercation ridicule entre M. Louis Blanc et moi ; à l'aide de cette fiction, il attribue des invectives réciproques à deux membres du gouvernement républicain, qu'il met en scène pour l'agrément de ses lecteurs. J'entends très bien la plaisanterie; mais comme tous vos lecteurs ne l'en-
342 M. CUVILLlIiR-FLEURY
tendent peut-être pas aussi bien que moi, et comme ils pourraient prendre pour une re'alité ce qui n'est qu'une imagination littéraire, j'ose vous prier d'insérer ma réclamation.
« Jamais un mot d*accusation, encore moins d'injure, n'est tombé de ma plume ni n'en tombera sur des hommes dont je fus le collègue, dont j'ai partagé les responsabilités dans des jours difficiles, et qui sont dans l'exil. Bien que je ne me sois pas assis dans le fauteuil des conférences du Luxembourg, comme le dit l'article, je puis et dois combattre les théories socialistes, ainsi que je les ai toujours combattues, avant, pendant et depuis la révolution républicaine, sans cesser de réserver les intentions, d'honorer le talent et de respecter les personnes. Mon témoignage au procès de Bourges répondait d^avance à Pindignité qu'on m^attribue. Comme écrivain, je lis avec modestie les critiques ; comme homme d'honneur, je relève avec fierté les faits.
« Votre loyauté, monsieur, m'aidera à relever celui-ci.
« Recevez, monsieur le rédacteur, l'assurance de ma haute considération.
« A. DE Lamartine (i). »
M. Cuvillier-FIeury compare quelque part M. de Lamartine à M. de la Palisse (2). II me semble que, ce jour-là, M. de la Palisse a mis les rieurs de son côté.
(i) Journal des Débats^ 5 octobre ib^^. . (2) Portraits... y tome I, p. 226.
M. CUVlLLlLR-iLEURY
vu:
Nous avons vu comment le 24 lévrier, en brisant la carrière politique de M. Guvillier-Fleury, avait servi sa fortune litte'raire. Le 2 décembre ne devait pas lui être, à ce point de vue, d'un moindre profit. Dans le silence de la tribune et de la presse, les discussions purement litte'raires prirent une importance qu'elles n'avaient pas la veille ; il fallait bien s'en occuper, faute de mieux, — ou de pire. Une passe d'armes entre Sainte-Beuve et M. Cuvillier-Fleury devenait un e've'nement, et, pendant huit jours, les salons ne parlaient pas d'autre chose. L'auteur des Portraits politiques et révolutionnaires revint donc à la critique et s'y consacra tout entier, avec un zèle d'autant plus grand qu'il voyait chaque jour se rapprocher de lui la re'compense si longtemps désire'e, le fauteuil acade'mique. Il n'écrivait plus un article qui ne visât ce but et qui ne permît aux malins de lui dire, dans cette langue latine que le prix d'honneur de 1819 comprenait si bien :
Pro viridi palmâ nunc fervidus omnia scribis.
De i852 à 1859, il publia, sous le titre d'Etudet historiques et littéraires^ cinq nouveaux volumes qui lui assurent, parmi les critiques du dix-neuvième siè* de, au-dessous sans doute de Villemain et de Nisard,
dt Sainte-Beuve et de Pontmartin, un rang qui, pour n^être pas le premier, n'en demeure pas moins très honorable. Il n'e'vite pas toujours le dogmatisme, il manque de grâce et de le'gèreté ; on sent, même aux Bons endroits, le travail et l'effort ; s'il n'a rien du pédagogue, il lui reste quelque chose du professeur ; s'il connaît admirablement ses classiques, ce qui est un mérite, il le fait un peu trop voir, ce qui est un tort. Mais que de qualités rachètent ces défauts ! Il a la vigueur, la dialectique, l'ironie ; il n'a pas seulement le goût de la critique, il en a la passion. D'humeur batailleuse, il endosse volontiers le harnais de guerre. En même temps que les principales qualités du polémiste, il a aussi quelques-unes de celles de l'historien. Ses Etudes sur le premier empire, à l'occasion de rouvrage de M. Thiers, et sur le gouvernement de Jliillet, à propos des Mémoires de M. Guizot, sont des morceaux d'une réelle valeur. J'ajoute que le critique chez lui se double quelquefois d'un moraliste. Ce sont de très heureux chapitres d'histoire littéraire, morale et^nondaine, que ceux qu'il a intitulés : De l'emploi des camélias dans le d?*ame et dans le roman^ — le Roman funèbre, — la Vertu dans le roman, — la Poli" tique dans la comédie, — les Romans qui finissent bien.
Sainte-Beuve, qui ne l'aimait guère, a tracé de lui, lorsqu'il se présenta pour la première fois à l'Académie, en 1862, un portrait qui ne vise pas à être flatteur et qui n'est pas flatté, mais où se retrouvent après tout les traits «'s^entieh du modèle. Passant en
M. CUVIUJER-FLEURY 343
revue les candidats au fauteuil de Scribe, et arrivant à M. Cuvillier-Fleury, Sainte-Beuve écrivait:
C'est un homme d'un me'rite re'el, instruit, qui a de la conscience, de l'application. Il s'est fort perfectionné depuis 1849. Un de ses amis Ta classé parmi les critiques rahonneurs. Il raisonne en effet très volontiers ,— pas malet quelquefois bien sur les matières politiques et historiques qui sont dans le courant habituel des salons, — pas très bien ni très finement sur les matières littéraires, sok celles du jour, soit celles d'autrefois. Quand il a surtout à parler des productions nouvelles, il est presque toujours à côté. Il a le tort, même en littérature, de tout voir par la lucarne de l'orléanisme : on est jugé et mesuré par lui à ce compas, et il porte de cette préoccupation, on peut le dire, jusque dans la question de Madame Bovary et de Fanny. C'est un faible qui tient à d'honorables sentiments. Mais, je le répète, il a de bons articles et fort sensés, à propos de livres politiques et d'histoire, dont on cause et dont on disserte autour de lui. Quand il veut faire le vit et le léger, il est moins heureux. Il est ingénieux parfois, rnais à la sueur de son front; il est plus estimable qu'agréable. Il ne faut jamais le défier de faire on-e gaucherie, car il en fait même sans être prié. Parlant de ses titres académiques, il dit à qui veut l'entendre que « son meilleur ouvrage est en Angleterre (i) ». Il lui est arrivé un jour, en croyant touer M. Thiers, de l'appeler « un Marco Saint-Hilaire éloquent ». Il a essayé depuis de réparer cela et de recouvrir ce mot malencontreux par
{i) Ai-je besoin de dire que je ne suis point ici de l'avis de Sainte-Beuve ? Bien loin de trouver ce mot malencontreux, festîme, au contraire, qu'il faisait honneur tout à la fois à l'escritet au cœur de M. Cuvillier-Fleury.
346 M. GUVILLIER-FLEURY
de longs et vastes articles sur V Histoire de l'Empire, II compte bien avoir pour lui, en se présentant, ses collaborateurs du Journal des Débats^ et plusieurs autres amis politiques. Les Débats^ l'Angleterre et la France, c'est beaucoup. Il a des chances (i). :
L'article de Sainte-Beuve paraissait le lundi 20 janvier 1862. Le 6 février suivant avait lieu rélection. Les candidats étaient au nombre de 6, Octave Feuillet, Joseph Autran, Camille Doucet, Gérusez, Mazères et Cuvillier-FIeury. L'Académie dut procéder à quatorie tours de scrutin. Au quatorzième tour, Mazères et Gérusez s'étant dérobés, les voix se répartirent de la manière suivante: Camille Doucet, i3 voix; Joseph Autran, 1 1 ; Cuvillier-FIeury, 4. L'élection fut ajournée à deux mois. Le 3 avril, M. Octave Feuillet fut élu.
Je retrouve dans mes notes sur l'année 1862, à côté de ces détails sur la bataille académique, des triolets sur M. Cuvillier-FIeury et ses collaborateurs du Jour" nal des Débats, que je m'étais amusé à griffonner après une lecture dcsOdes funambulesques de M. Théodore de Banville. Pourquoi ne les glisserais-je pas ici, — non sans demander pardon au lecteur de la liberté grande ? N'est-ce pas Horace, l'ami de M. Cuvillier-FIeury, qui a dit un jour : Duke est desipere in loco?
Donc voici mes triolets d'antan, qui auront à tout le moins un intérêt archéologique, puisque les curieux
(1) Nouveaux Lundis, tome I, p. ^98.
M. CUVILLIER-FLKUKY 347
Y pourront retrouver la liste très complète des rc'dacteurs du Journal des Débats en l'an de grâce
J'aime le journal de Bertin, Malgré ce qu'en dit la Galette. Bien qu'il soit un peu libertin (i), J'aime le journal de Bertin Et je le lis chaque matin»
Car Weiss n'est point une mazeite.
J'aime le journal de Berlin, Malgré ce qu'en dit la Ga:^ette,
Il est quelquefois trop hardi
Sous la plume de John Lemoinne (2).
Lorsqu'il chante Garibaldi,
Il est quelquefois trop hardi :
Ces jours-là, comme un étourdi,
11 brave l'évêque et le moine.
Il est quelquefois trop hardi
Sous la plume de John Lemoinnel
Cela déplaît fort à Sacy (3),
Le descendant du grand Lemaistre.
Quoi! les Débats parler ainsi!
Cela déplaît fort à Sacy,
Janséniste très adouci.
Mais las ! Sacy n'est point le maître.
Cela déplaît fort à Sacy,
Le descendant du grand Lemaistre.
Il se console en relisant Les petits traités de Nicole Dont Techener lui fit présent:
Il se console en relisant.
(i) Le mot libertin n'est pris ici, bien entendu, que dans l'acception qu'il avait au dix-septième siècle et comme synonyme d'esprit fort,
{2) Elu membre de l'Académie française en 1873.
(3) Etait membre de l'Académie depuis i854.
348 M- CUVILUER-FLEURÏ
Des écrivains du temps présent Et de notre nouvelle école Il se console en relisant Les petits traites de Nicole,
Pour moi, je relis Alloury, Ecrivain digne du grand siècle.
De bons auteurs toujours nourri.
Pour moi, je relis Alloury, Qui, plus léger qu'une houri, Folâtre avec les gens du Siècle.
Pour moi, je relis Alloury, Ecrivain digne du grand siècle.
J'estime Cuvillier-Fleury :
Sa critique me paraît saine.
Lorsqu'il éreinte Ghamfleury,
J'estime Cuvillier-Fleury.
Il est sévère, mais fleuri; 1
Son style est clair comme eau de Sein<^^
J'estime Cuvillier-Fleury:
Sa critique me paraît saine.
Je fais grand cas de Girardin (i):
Ce n'est pas le cousin d'Emile.
Bien qu'il soit un peu bavardin,
Je fais grand cas de Girardin, J
Du bon sens c'est le paladin:
Comme il a fustigé V Emile!
Je fais grand cas de Girardin:
Ce n'est pas le cousin d'Emile.
Quel jeune homme que Baudrillart, Couronné par l'Académie (2) !
Il a les vertus d'un vieillard :
Quel jeune homme que Baudrillart!
(i) Saint-Marc Girardin; il était membre de l'Académie fraû' çaise depuis 1844.
(2) Economiste, membre de l'Académie des sciences morales et politiques depuis i863, couronné quatre fois par l'Académie française.
M. CUVILLIER-FLIÎURY 34Ç^
11 écrit sur papier brouillard par amour pour VEconomie!
Quel jeune homme que Baudrillart, Couronne' par l'Académie 1
Taine, Paradol et Renan (i)
Iront loin, — plus loin que Barrière (a).
Voyez ce trio rayonnant :
Taine, Paradol et Renan.
Chacun d'eux est entreprenant
Et ne connaît point de barrière.
Taine, Paradol et Renan
Iront loin, — plus loin que Barrière*
J'aime jusqu'à Jules Janin (3) A son latin lâchant l'e'cluse.
Avec son feuilleton bénin, J'aime jusqu'à Jules Jania.
J'aime le sourcil léonin De Léo; j'aime Delécluze I J'aime jusqu'à Jules Janin A son latin lâchant l'écluse.
Je voudrais peindre ici Camus, Raymond, Bersot (4) et Ratisbonne.
Si j'étais Duval-Lecamus, Je voudrais peindre ici Camus (5).
Que de lecteurs charmés, émus, Par sa prose courte, mais bonne l Je voudrais peindre ici Camus, Raymond, Bersot et Ratisbonne.
(i) Elus tous les trois membres de l'Académie française, U premier et le troisième en 1878, le second dès i865.
(2) M. François Barrière, éditeur de la Bibliothèque des Mémoires relatifs à V histoire de France pendant le xviii* et le XI x« siècle.
(3) Elu membre de l'Académie française en 1870.
(4) Elu membre de l'Académie des sciences morales et polîliques en i865.
(5) M. Camus avait aux Débats la spécialité des entrefilets^ Il ne s'est jamais présenté à l'Académie.
350 M. GUVILLIER-FLEURY
0 Saint-Ange, Ange des Débats (i).
Je clos par vous ma litanie.
Quand vous décrivez les combatSi O Saint-Ange, Ange des Débats, On croit voir, prenant ses ébats, Un vieil officier du génie.
0 Saint-Ange, Ange des Débats^ Je clos par vous ma litanie.
Le Journal des Débats de 1862, — et Cela seul, on l'avouera, méritait bien d'être chanté, — n'a donc pas fourni moins de dix académiciens, en comptant M. Guvillier-Fleury, qui fut élu le 12 avril 1866, en remplacement de M. Dupin, par 20 voix contre 1 1 données à M. Henri Martin (!) et i à M. de Ghampagny. De 1862 à 1868, il publia quatre nouveaux volumes, deux sous le titre à' Historiens, poètes et romanciers, et deux sous celui à^Etudes et Portraits, Si vous ajoutez Posthumes et Revenants (un volume, 1879), et aussi Voyages et Voyageurs (un volume, 1864), vous aurez l'œuvre complète du successeur de M. Dupin.
On remarquera que de 1868 à 1879 M. Guvillier- Fleury n'a fait paraître qu'un seul volume de critique
(i) Rédacteur militaire du Journal des Débats. S'il n'était pas de l'Académie , du moins était-il fils d'un académicien, Ange-François Fariau, dit de Saint-Ange, qui traduis*' en vers les Œuvres d'Ovide.
M. CUVlLLIIiR-FLlîURY 35 I
littéraire. Les ans en sont la cause y et aussi la politique. Il y revint après 1870 comme aux plus beaux temps de sa prime jeunesse; et, cette fois, adorant ce qu'il avait brûle' en 1848, il célébra les charmes, les beautés, les grandeurs de la république. Au 16 mai 1877, malgré ses soixante-quinze ans, il se jeta dans la lutte avec une ardeur toute juvénile. M. Thiers, M. Gambetta, M. Jules Ferry n'eurent pas d'allié plus fervent ; le maréchal de Mac-Mahon et le duc de Broglie n'ont pas eu d'adversaire plus implacable
Impiger, îracundus, inexorabilis, acer.
D'où venait tout ce beau feu, cet emportement, cette passion? Il ne servirait à rien de vouloir le taire. M. Cuvillier-Fleury n'était si ardent contre le Seize- Mai que parce qu'il redoutait d'en voir sortir le rétablissement de la monarchie légitime. La haine du Toy, — comme il affecte de l'écrire, — voilà le fond de ce libéralisme f qu'il fait sonner si haut. Il se complaît, lui qui a l'honneur d'être le confrère du duc de Broglie et de M. de Falloux, du duc de Noailles et de M. de Ghampagny, il se complaît à ressasser les vieilles rengaines du Siècle et de la République française contre la « monarchie traditionnelle » et ses partisans, contre « les impénitents de l'ancien régime, acharnés à la réalisation d'espérances rétrogrades, chimères de leur orgueil, ne rêvant que le retour du passé, ne voulant rien conserver du présent (i) ». Il les accuse
(i) Journal des Débats, 2 juillet 1877.
352 M. CUVILLIER-FLEUKY
clèt vouloir « retourner au re'gime des substitutions du droit d'aînesse et des majorats (i) ». Il re'édît» contre eux le vieux vers du bonhomme Andrieuxr
Au char de la raison attelés par derrière.
il bafoue les « dévots de la Sainte- Ampoule »; il tourne en ridicule « les gentilshommes de la chambre de Charles X », lui, l'ancien secrétaire des commsui* déments de S. A. R. Mgr le duc d'Aumale !
Une fois lancé dans cette voie, il ne s'arrêtera plus :
Le vieux coursier a senti l'aiguillon.
Mais ce n'est pas assez pour lui de jeter l'outrag* aux partisans « du rq/ héréditaire »; il brûle des Âots d'encens sur les autels de la République, a La France, s'écrie-t-il, est depuis deux cents ans à Tœuvre de cette fondation républicaine dont nous avons posé, depuis la chute du second Empire, une de» profondes assises... La République tient aux racine» mêmes de la civilisation française (2). » Avec quel enthousiasme ne célèbre-t-il pas « ce festin de prospérité et de sécurité que la République nous sert de» puis six ans » ! Il pleure de tendresse en voyant la République « attirer à elle tous les jeunes hommes^ les Savary (! 1 1), les Léon Renault, les Paul de Ré-
fi) Journal des DébatSyii octobre 1877, (2) Ibid.y 18 juillet 1877.
M. CUVlLUliR-FLEUKY 353
musat, les Duvcrgier de Hauranne, les Waddingtoa, les Léon Say :
D'où lui viennent de tous côte's Ces enfants qu'en son sein elle n'a pas portés (i)?»
Et si la vue de ceilc Jeune garde re'chauffe son vieux sang, n'ayez peur qu'il oublie de saluer aussi les vétérans, ces vieilles barbes de 1848, qu'il a eu le tort de méconnaître jadis. Comme il a embrassé Savary et pressé Wilson sur son cœur, il serrera dans ses bras Martin Bernard et Madier de Montjau :
Non ego nunc dulci amplexu divellerer unquami
Il aura d'affectueux retours, de tendres paroles pour « les républicains de la veille, les vieux légionnaires, éprouvés par plus d'une campagne, heureuse ou non, depuis le commencement du siècle, qui ne manquaient pas au service de la cause ». « Ceux-là, ajoute-il avec émotion, se reposaient sur leur passé, » c'est-à-dire, si je comprends bien, sur cette révolution de février que M. Cuvillier-Fleury, je ne sais pourquoi, a tant maudite autrefois.
Fotir lui, plus heureux que M. Thiers, il est entré dans la terre promise, — dans la république des républicains. Voici, en effet, ce qu'il écrit au lendemain de Ja mort de M. Thiers : « Quoi qu'on fasse, si une telle gloire peut grandir encore, elle grandira, dans
(i) Journal des Débats, 3o septembre 1877.
Tavenir, de toute la force croissante de institution à laquelle le nom de M. Thiers restera indissolublement attache'. Il entrera dans l'histoire comme le précurseur de tout un ordre nouveau, véritable terre promise qu'il n'aura pas seulement vue du haut de la montagne, mais où il aura posé le pied, trouvant le terrain fertile, et où il laissera, pour compléter la conquête, des successeurs dignes de lui (i). »
Des prophètes de mauvais augure essaient bien de jeter, au milieu de ses chants de triomphe, leurs notes discordantes. Ils vont répétant que « la république conservatrice est une bêtise », et que, si elle sème, ce sont les radicaux qui récoltent. Rien n'égale la pitié dédaigneuse de ses réponses. — Des radicaux? Mais où les prenez-vous? A peine en peut-on découvrir quelques-uns, aux trois quarts noyés, à bout d'haleine et de force : apparent rari fiantes (2). Le r^adicalisme? Vous voulez rire. Vous savez bien que c'est tout bonnement un épouvantail à Tadresse des naïfs, une iéte de turc (3) à l'usage des conservateurs qui veulent se faire la main I « Voyons ! excepté le nom de république qui déplaît à certains délicats de la vie mondaine, excepté cela, en quoi le gouvernement républicain a-t-il atteint les mœurs, les idées, les sentiments, les intérêts légitimes de qui que ce soit?... Geux qui redoutent les grèves et les coalitions d'ouvriers en ont-ils aperçu une seule?... On a proposé
(i) Journal des Débats, 3o septembre 1877.
{2) Ibid.^ 17 août 1877.
l3) Ibîd., i3 décembre 1877.
M. CUVILLIER-FLEURY ^i):)
des amnisties prématurées et subversives. Les propositions de ce genre ont passé dans l'air comme des bourrasques qui ne le troublent qu'un instant. Le socialisme esi .^ort, ou, comme l'a dit spirituellement M. Thiers, « il a passé à l'étranger ». Le radi* calisme, nous avons souvent montré qu^il n était, si on veut bien le regarder en face, qu'un fantôme qui fait plus de peur que de mal (i). »
Je n'insiste pas ; la revanche serait trop facile.
Il me tarde d'ailleurs, après cette excursion que force m'était bien de faire sur le terrain de la politique, de revenir au terrain littéraire.
M. Cuvillier-Fleury, dans ses articles contre le maréchal de Mac-Mahon, a multiplié, plus encore que d'habitude, les citations latines et françaises. Il menait avec lui , à l'assaut de cette malheureuse forteresse du Seize-Mai, plus facile à prendre que la tour Malakoffj toute une légion de poètes, Horace et Virgile, Racine, Corneille, Andrieux, d'autres enencore.
Je lis dans son article du i^^ août 1877:
c Donnez-nous vos vingt ans, si vous n'en faites rieni
disait notre spirituel confrère Viennet à de jeunes oisifs de son temps. »
Mon Dieu ! Que cette gloire académique, à laquelle M. Cuvillier-Fleury attachait tant de prix, est donc peu ae chose! Voici un académicien, très célèbre en
i) Journal des Débats, i«f novembre 1877.
35(3 M. CUV/LLIER-FLEURY
son temps, M. Lacretelle le jeune , dont il ne re^^te guère que le vers reproduit plus haut ; et M. Cuvil lier-Fleury, que l'on nous donne pourtant comme 4'académicieu modèle, non content de citer ce vers .avec inexactitude (i), l'attribue à un autre que son auteur ve'ritable !
J'ai bien peur que M. Cuvillier-Fleury n'ait même fortune que son confrère Lacretelle, surtout si la République, dont il a été un des parrains , prolonge encore un peu son existence. Du train dont nous allons, avec l'éducation que la république des Ferry, des Berthelot et des Spuller donne à la jeunesse, je ne vois pas qui pourra songer, dans dix ans, à lire ïes livres de M. Cuvillier-Fleury, — à moins que ce ne soit quelque pauvre diable de royaliste, élevé par ces affreux jésuites, et resté fidèle, grâce à eux, au culte des belles-lettres.
(i) Voyez Lacretelle, Testament philosophique et littérairey t. II, p. 359. Le vers cité par M. Cuvillier-Fleury se trouve dans une pièce assez agre'able sur les Jaux chagrins. En voici le texte exact :
Cédez-moi vos vingt ans si vous n'en faites rien.
Nous assistons, en France, depuis longtemps déjà, il faut bien le dire, à un spectacle étrange, inconnu chez les autres nations. Au delà de nos frontières, en Angleterre comme en Allemagne, en Espagne comme en Russie, partout, le passé de la patrie est l'objet d'un culte ardent, passionné. On a la religion des ancêtres, et si l'on dit : la F/V///e Angleterre, la Vieille Allemagne, ce n'est pas avec le sourire du dédain sur /es lèvres, c'est avec le respect attendri d'un fils qui voit passer dans ses souvenirs d'enfance la figure bénie de son aïeule. Pour nous, nous avojis changé tout cela et nous avons mis le cœur à droite. Chaque jour, historiens et journalistes tournent en -dérision les hommes et les choses d'autrefois, rabaissent nos gran-
{i)rLes Bourgeois d'autrefois^ par M. Albert Babeau, Firmin Didot et C'*, éditeurs. — La Bourgeoisie française (ijSg-iS^S)^ par M. A/Bardoux. Catmann Lévy, e'diteur.
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deurs anciennes, font litière de nos anciennes gloires; ils se livrent à cette besogne sans soulever autour de leur nom la re'probation générale, sans que l'indignation publique fasse justice de leur œuvre sacrilège. Que dis-je? C'est à eux que vont les faveurs de la popularité, aux écrivains qui poursuivent de leurs outrages tout ce qui a précédé 1789, qui font de nos pères je ne sais quel troupeau misérable, mangeant de rherbe et courbant sous des maîtres avilis un front déshonoré. Insulter le passé de la patrie est aujourd'hui en France le plus court chemin pour arriver à conquérir le titre de patriote et pour être proclamé historien national.
L'ignorance, si grande soit-elle, ne saurait suffire à expliquer une aussi déplorable aberration. C'est ail leurs qu'il faut en chercher la cause.
En 1792, à une monarchie de quatorze siècles la république a été substituée, une république baptisée dans le sang par les mains du crime. Toutes les traditions ont été rompues. Comme un vaisseau qui a perdu ses ancres, la France est devenue le jouet des tempêtes et des révolutions; elle a subi trois invasionselle a perdu deux provinces. La Révolution, qui sent bien qu'à elle seule incombe la responsabilité d'aussi effroyables malheurs, a compris qu'il lui fallait trouver une excuse. Une fois de plus, elle a payé d'audace : elle a fait le procès à ses victimes, elle a traduit à la barre de l'opinion cette royauté qu'elle avait renversée , ce clergé qu'elle avait proscrit, ces gentilshommes qu'elle avait égorgés, cette France d'autre»
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fois qu'elle avait noyee dans des flots de sang. De là ces violents re'quisitoires contre l'ancien régime, ces perpétuels travestissements de l'histoire et de la vérité. A côté des habiles, je le sais, il y a les naïfs. A côté de ceux qui font la guerre au passé par politique, par principes, parce qu'il faut, pour que la Révolution ne soit pas criminelle, que la France monarchique ait été coupable, il y a ceux qui y vont de bonne foi et qui n'y entendent pas malice. Ehl mon Dieul ils méprisent l'ancien régime tout simplement parce que, en en ce temps-là, il n'y avait pas encore de chemins de fer. Ne leur parlez pas de ce siècle ridicule où M""^ de Sévigné adressait à sa fille les lettres que vous savez, mais où il n'y avait pas de bureaux de télégraphe; où Pascal écrivait ses Pensées, mais où l'on ne connaissait pas le téléphone; où Corneille faisait jouer le Cid et Polyeiicte, mais où l'on mettait deux jours pour se rendre de Paris à Rouen! Depuis que nos gens vont en wagon, ils ont pour leurs aïeux, qui cheminaient bêtement par le coche, le parfait dédain, le mépris superbe de la tortue de la Fontaine pour ses compagnes restées à terre, tandis qu'elle était voiturée dans l'air par les deux canards :
Miracle ! criait-on : venez voir dans les nues
Passer la reine des tortues, La reine I vraiment oui : je la suis en effet...
On sait quelle fortune échut à la vaniteuse tortue: Elle tombe, elle crève aux pieds des regardants (i),
(i) Fables, X. III : La tortue et les deux canards.
36o LES BOURGEOIS d'aUTREFOIS
Tâchons de profiter de la leçon et me'iîons-noiis des canards, des journaux qui nous trompent, d^ historiens qui nous abusent, des pamphlétaires qui nous mentent. Soyons plus modestes, et, s'il se peut, moins ignorants. Ne repoussons pas la vérité, lorsqu'elle se présente à nous. Lorsque des écrivains c^dhsacrent leur talent et leurs veilles à combattre le mensonge, à montrer combien la vieille France était digne de respect, sachons comprendre que notre devoir est d'applaudir à leurs efforts, et si nous tenons luie plume, de signaler leurs ouvrages à l'attention tet à la sympathie des honnêtes gens. Au même titre que le soldat qui défend la frontière menacée, saluons l'homme de cœur qui fait sentinelle autour du passé, qui défend ce patrimoine d'honneur et de gloire que nous ont légué nos pères et qui n'est pas «loins précieux que l'intégrité du sol.
Parmi les écrivains qui font aînsî œuvre de bon Français, sans souci d'une vaine et fausse popularité, M. Albert Babeara a conquis, 'en ces dernières années, une des premières places. Il a publié sur l'ancien régime une série de travaux où le sens historique le plus droit s'allie à Téruditionlaplus sûre. Après avoir fait successivement paraître le Village sous l'ancien
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réprime (i), la Ville sous l'ancien régime (2), la Vie ritrale dans V ancienne France (3), les Artisans et les domestiques d'autrefois (4), les Voyageurs en France depuis la Renaissance jusqu'à la Réroluiiwi (5), il nous donne aujourd'hui les Bourgeois d'autrefois.
Ce volume, comme les préce'dents, est le résultat de recherches conside'rables. L'auteur a mis à contribution des documents sans nombre, me'moires particuliers, livres de raison et pièces de théâtre, archives des villes et de l'Etat, registres municipaux et minutes des notaires. C'est merveille de voir avec quel art savant il a su ordonner tous ces matériaux , avec quelle impartialité il les a mis en œuvre. Il n'y a pas trace, dans son livre, d'esprit de système, ni d'esprit de parti. On voit bien qu'il ne s'est pas proposé de plaider une thèse, de faire prévaloir une opinion préconçue. Avec lui, nous n'avons point affaire à un avocat qui veut avant tout faire triompher sa cause ; c'est un rapporteur qui expose les faits, simplement , froidement, sans prétendre à forcer la conviction de ceux qui l'écoutent. On sait quel est sur l'esprit des juges l'effet de ces rapports, nets, savants, consciencieux, où les faits parlent seuls, et aussi la logique et le bon
(i) Un vol. în-i2, 3e édition, Emile Perrin, éditeur,
(2) Un vol. in-i2, 2® édition, Emile Perrin, éditeur. — Couronné par l'Académie française,
(3) Un vol. in-i2, 2® édition. Emile Perrin, éditeur. — Couronné par l'Académie des sciences morales et politiques.
(4) Un vol. in-i2, 2« édition, Firmin Didot et C'*', éditeurs.
(5) Un vol. in- 12. Firmin Didot et C'<^, éditeurs. — Couronné par l'Académie des sciences morales et politiques.
362 LES BOURGEOIS d'aUTREFOIS
sens. Plus sûrement que Teloquence des plus grands avocats, ils de'cident du gain d'un procès. J'ose dire qu'auprès de tous ceux qui liront le livre, le rapport de M. Babeau, le procès de l'ancien re'gime est gagne.
Dans ce livre, tableau précis et animé de la vie bourgeoise aux deux derniers siècles, il passe successivement en revue les marchands, les artistes et les gens de lettres, les médecins et les chirurgiens, les gens de loi, les fonctionnaires et les rentiers. L'habitation, le costume, les repas, la société et les plaisirs, le mariage, l'éducation, le sentiment religieux, la fortune, sont l'objet d'une série de chapitres, que cou<» ronne une remarquable esquisse des progrès de la bourgeoisie.
Je n'ai ni le dessein ni le loisir d'analyser en son entier un travail aussi complexe et aussi étendu. Je m'attacherai à un seul point : Quelle était la situation de la bourgeoisie à la veille de la Révolution ? Cette seule question est elle-même trop vaste pour que je puisse la traiter à fond , avec les développements qu'elle comporterait. Je me bornerai à glaner, après M. Babeau, dans le champ où il a fait une si riche moisson, à ramasser au bord du sillon quelques faits^ quelques détails qu'il a négligé de recueillir : heureux si je puis ajouter à sa gerbe un petit nombre d*épis.
LES UKl^iiHi*Xf^ i^VlJi»!^*'^*^ ^^*-
A la veille de 1789, les bourgeois exerçaient de fait la prépondérance dans l'Etat et dans la société ; en dehors des charges de cour, des gouvernements de province et des grades militaires, ils étaient en possession de toutes les fonctions civiles. L'origine la plus modeste n'empêchait point de parvenir, et souvent très vite, aux emplois les plus élevés et les plus avantageux, ceux de fermiers généraux par exemple , comme on le voit dans l'ouvrage de M. Adrien Delahante : une Famille de finance au xviii® siècle (i). Dans des Mémoires trop peu connus et qui renferment de bien curieux détails sur la vie bourgeoise sous Louis XVI, François Ghéron, député à l'Assemblée législative de 1791, raconte comment son père, fils d'un artisan de village et lui-même, au début, simple journalier dans les forêts, devint, sans intrigue et par les seules ressources de son travail et de son activité, Tun des chefs de l'administration forestière (2). Les charges de grands-maîtres des eaux et forêts , qui étaient considérables et des plus recherchées par la noblesse , avaient souvent pour titulaires des bourgeois, dont quelques-uns étaient partis de rien. Le
(1) Deux vol. in-80, Hetzel et C'», éditeurs, /880.
(2) Mémoires et récits de François Chéron, publiés par P. Hervé-Bazin, 1882.
364 LES BOURGEOIS d'autrefqis
grand-maître de la ge'néralité de Paris était fils d'ua boutonnier. Le grand-maître d'Orléans e'tait fils d'un pei^ruqiiier. Le grand-maître de Châlons e'tait fils d'un bijoutier-bî^ocanteiir. Le grand-maître de Bourgogne était fils d'un apprêteur, cardeur de laine au faubourg Saint-Marceau.
Je relève ces détails dans un mémoire adressé eu 1762 au contrôleur général des finances, M. Bertin, par Caron-Beaumarchais, qui aspirait alors à entrer dans la confrérie des grands-maîtres des eaux et forêts. Il n'y put réussir, mnis nous le trouvons, l'année suivante, contrôleur de la maison du roi et lieutenant général des chasses aux bailliage et capitainerie de la Varenne du Louvre. A ce dernier titre, le fils de rhorloger Caron avait sous lui le comte de Rochechouart et le comte de Marcouville, simples lieutenants des chasses.
Le commerce, et en particulier le commerce maritime, avait atteint dans beaucoup de villes un degré de prospérité que ne connaissent plus les négociants de nos jours. Dans les premières années du dix-huitième siècle, lors de la guerre de la Succession d'Espagne, les armateurs de Saint-Malo font hommage à Louis XIV, pour défendre l'honneur de la France, d\me somme de 32 millions en or. M. Albert Babeau, qui rappelle ce fait, constate que, sous Louis XVI, à Lyon et à Bordeaux, une opulence princière est le lot de beaucoup de négociants. Leur existence esi plus somptueuse que celle des plus grands seigneurs. Il n'a pas parlé de Nantes, dont la richesse rivalisait
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avec celle de Bordeaux et de L.yon, si même elle ne leur était supérieure. Je lui recommande, en vue d'une seconde et sans doute prochaine édition, le*. Souvenirs de Nantes avant et pendant la Révolution^ par M. Francis Lefeuvre. C'étaient de gros personnages que messieurs les armateurs nantais en ce temps-là. Ciiaque jour, sur le coup de deux heures, on les voyait sortir de leurs hôtels de l'Ile-Feydeau, et, appuyés sur leurs hautes cannes à pomme d'or, se diriger vers la Bourse. Coiffés, poudrés, en habit de soie de couleur sombre ou tendre, suivant la saison, en longue veste et culotte également de soie, bas blancs et souliers à larges boucles d'or ou d'argent, ils portaient l'épée au côté, privilège accordé par Louis XIV aux armateurs qui font le commerce d'outre-mer. « Ce qu'il faut admirer le plus, continue M. Lefeuvre, c'est la finesse et l'éclat de leur linge. On avait remarqué que l'eau des sources montagneuses de Saint-Domingue lui donnait une blancheur bien plus grande qite celle de nos rivières de France. Quoi de plus simple que de l'y envoyer lessiver, et voire même celui de tout le ménage, quand on a à sa disposition des navires périodiquement en partance? Jugez de la quantité qu'il en fallait, et si c'était trop pour le loger de toutes ces grosses armoires en acajou massif que possédait alors toute bonne maison ! J'ai connu des familles irrémédiablement ruinées par la Révolution, qui possédaient encore plus de cent paires de draps, débris de leur splendeur passée (i). »
(i) Francis Lefeuvre. Souvenirs de Nantes avant et pendant
300 LES BOURGEOIS d'aUTREFOIS
Il arrivait quelquefois que le roi accordait aux principaux ne'gociants de ses bonnes villes des lettres de noblesse et le cordon de Saint-Michel ; mais ce qui prouve bien de quelle considération était environné le négoce, lorsqu'il était honorable, c'est qu'on voyait souvent ces nouveaux nobles rester dans le commerce. Ainsi fit le père de La Mennais, anobli par Louis XVI sur la demande même des Etats de Bretagne, réunis à Rennes (i). Nicolas Quatremère, grand-père d'Etienne Quatremère, le célèbre orientaliste, était marchand drapier à Paris. Anobli en 1780, en même temps que son frère puîné, Quatremère de l'Epine (2), il tînt à ce qu'il fût déclaré, dans les lettres-patentes qui lui conféraient la noblesse, que l'aîné de ses fils, Marc- Etienne, pourrait continuer le commerce, sans déroger. Pendant la Révolution, Marc-Etienne, fidèle aux traditions charitables de sa famille, répandit autour de lui de si abondantes aumônes qu'on le soupçonna d'être plus riche qu'il ne l'était réellement. Il fut traduit devant le Tribunal révolutionnaire et condamné à mort pour avoir cherché à humilier le peuple par ses bienfaits. Son exécution eut lieu le 21 janvier 1794, à l'heure même où les membres de la Conventior nationale célébraient la fête du 21 janvier, sur la place
la Révolution, Vincent Forest et Emile Grinand , éditeursi
(i) Essai biographique sur M. F. de La Mennais^ par A. Blaize.
{2) Père de Quatremère de Quincy (1755-1849^, iiuteur de Jupiter Olympien, de V Histoire de la vie et des ouvrages de Raphaël, etc., etc.
de la Révolution, et chantaient un hymne patriotique au pied de la statue de la Liberté, à deux pas dt Téchafaud (i). Cet honnête homme, en qui se personnifiait si bien la vieille bourgeoisie française, avaif me'rite' de mourir le jour anniversaire de la mort du oi de France,
« Si Ton veut faire attention à la différence des temps, a écrit M. de Tocqueville , on se convaincra qu^à aucune des époques qui ont suivi la Révolution, la prospérité publique ne s'est développée plus rapi" dément que pendant les vingt années qui la précédèrent (2). » Les négociants et les financiers voyaient naturellement leur situation dans la société grandir avec leur richesse. Cependant, comme la considération et l'influence ne se mesuraient point alors à la seule fortune, bien au-dessus du commerce prenait rang la magistrature. M. Albert Babeau en a parlé excellemment. « Cette magistrature, dit-il, sévère d'allure, souvent rigide, se présente encore à nos yeux comme le type le plus élevé de l'honnêteté publique et privée... Elle a sans doute un décorum, un vernis extérieur qui en impose ; elle peut avoir ses défauts, peut*
(i) Biographie universelle, de Michaud, v» Quatremère. (2) L'ancien régime et la Révolution, par Alexis de Tocqueville, p. 288.
JÙS LhS BOURGEOIS D AUTREFOIS
être un peu ses ridicules ; mais il n'est rien de si estimable que ces familles de magistrats chez qui la sagesse, le travail et la probité' sont héréditaires comme les charges de magistrature. Elles sont l'élite de la bourgeoisie ; surtout en province , elles en ont conservé les qualités maîtresses; elles exercent autour d'elles une influence véritable, parce qu'elles la méritent (i). »
Les avocats marchent presque de pair avec les magistrats; leur banc, au parlement de Paris, est semé de fleurs de lis, comme celui des conseillers; comme eux, ils portent l'hermine (2). Ils sont si haut placés dans l'estime publique que Fabre d'Eglantine, dans sa comédie, le Phi lin te de Molière, ayant à mettre en scène un grand honnête homme, ne trouve rien de mieux que de donner ce rôle à un personnage qui ne se nommera ni Ariste ni Clitandre, mais qu'il appellera de ce seul nom V Avocat.
Les hommes de lois, les fonctionnaires de tout ordre, les titulaires d'office, les officiers, sont loin d'avoir la même importance. Gardez-vous pourtant de les confondre avec les fonctionnaires d'aujourd'hui. Sous l'ancienne monarchie, le fonctionnaire, même le plus modeste, étant propriétaire de sa charge , ne relevait guère que de sa conscience : il était indépendant et libre. Sous notre régime démocratique, le fonctionnaire, même le plus huppé, n'est qu'un commis à
(i) Les Bourgeois d'autrefois^ p. 144.
(ï) Berlin, les Mariages dans Vancienne société française^ p. 420*
LES BOURGEOIS d'aUTREFOIS 069
gages. M. Taîne a, sur ce chapitre, des pages admirables. J'y renvoie le lecteur (i), non sans me réserver la satisfaction d'en citer au moins ces quelques lignes :
Rien de semblable alors à cette colonie ambulante qui vient, par ordre d'en haut, administrer chacune de nos villes, à ces e'trangers de passage, sans consistance , sans biens-fonds, intérêts, ni liens locaux, campe's dans un logement loue', souvent dans un logement garni, quelquefois à l'hôtel, éternels nomades, à la disposition du télégraphe, toujours prêts à déménager pour s'en aller à cent lieues, moyennant cent écus d'augmentation, faire la même besogne abstraite. Leur prédécesseur (le fonctionnaire d'autrefois) était du pays, stable et satisfait ; il n'était pas obsédé par le désir de l'avancement ; dans l'enceinte de sa corporation et de sa ville , il avait une carrière. N'ayant point l'envie ni l'idée d'en sortir, il s'y accommodait; il contractait l'esprit de corps, il s'élevait au-dessus de Pégoïsme individuel, il mettait son amour-propre à soutenir, envers et contre tous, les prérogatives et les intérêts de sa compagnie. Etabli pour toute sa vie dans sa ville natale, parmi des collègues anciens, de nombreux parents et des compagnons d'enfance, il tenait à leur opinion. Exempt des impôts vexatoires ou trop lourds, ayant quelque aisance, propriétaire au moins de sa charge, il était au-dessus des préoccupations sordides et des besoins grossiers. Accoutumé par les vieilles m.œurs à la simplicité, à la sobriété, à l'épargne, il n'était pas tourmenté par la disproportion de son revenu et de sa dépense, par les exigences
(i) H. Taine, la Réyoîution, t. III, p. 416 et suivantes.
ayo LES BOURGEOIS d'autrefois
de la représentation et du luxe, par la nécessité de gagner chaque année davantage. Ainsi dirigés et dégagés, les instincts de vanité et de générosité, qui sont l'essence du Français, prenaient l'ascendant ; le conseiller ou contrôleur, homme du roi, se regardait comme un homme audessus du commun, comme un noble du tiers-état. Il songeait moins à faire fortune qu'à s'acquérir de l'estime; sa principale passion était d'être honoré et honorable*..
Je ferai ici une remarque. Ce mot à^ fonctionnaire y qui emporte aujourd'hui avec lui une idée de dépendance, existait à peine sous l'ancien régime. M. Littré, dans son Dictionnaire historique de la langue française, n'en cite pas un seul exemple antérieur à 1785. — Quoi qu'il en soit, les fonctionnaires (puisque le mot est maintenant reçu), les titulaires d'offices, les officiei^s, comme on les appelait, étaient en nombre considérable, et je regrette que M. Albert Babeau, dans le chapitre qu'il leur a consacré, n'ait pas montré comment leur multiplicité même et les conditions de leur existence, si différente de la vie fiévreuse et affairée de nos jours, avaient développé jusque dans les plus petites villes, l'esprit de sociabilité et le goût des choses intellectuelles (i). Non loin du lieu où j'écris
^i) Voyez ce que dit M. Berryerpère, dans ses Souvenir s ^snv les officiers de Sainte-Menehould, sa ville natale, et sur la judicature en titres d'office : « L'Etat alors battait monnaie par la considération qui échelonnait toute la société ; balancier plus productif que ne le fut, depuis, celui de la Terreur, et plus conservateur que ne peut l'être celui actuel du favoritisme nommant seul à tous les emplois. » [Souvenirs de M. Berryer^ doyen des avocats de Paris, de 1774 <i i838, t. I, p. 42.)
ces lignes, se trouve une ville, dont je ne veux pas médire, qui possède une gare de chemin de fer et un bureau de téle'graphe (on m'assure qu'elle est à la veille de voir briller dans ses murs la lumière électrique). C'est dès aujourd'hui une ville très e'clairée, car les journaux de Paris y pe'nètrent, à commencer par la Lanterne, Je serais bien surpris cependant si l'on y trouvait une seule personne ayant lu Corneille et Racine. Avant 1789, bien qu'elle comptât tout au plus deux mille habitants, elle avait un collège très florissant et une socie'té litte'raire pourvue d'une très riche bibliothèque (i). Ce n'e'tait pas non plus une capitale que cette autre petite ville où naquit Marmontel. Voyez pourtant quel aimable tableau il nous en a tracé au début de ses Mémoires :
Un peu de bien, dit-il., quelque industrie, un peu de commerce, formaient l'état de presque tous les habitants de Bort, petite ville de Limosin, où j'ai reçu le jour.». Chacun y était libre et utilement occupé... Il fallait bien que la vie simple et douce qu'on y menait eût de l'attrait, puisqu'il n'y avait rien de plus rare que de voir les enfants de Bort s'en éloigner. Leur jeunesse était cultivée, et dans les collèges voisins leur colonie se distinguait; mais ils revenaient dans leur ville, comme un essaim d'abeilles à la ruche après le butin.
Et quelques pages plus loin :
J'ai déjà dit que, dans ma ville, l'éducation des Jeunes
(i) Le District de Machecoul (1788-17Q3), par Alfred Lallié,
372 LES BOURGEOIS d'aUTREFOIS
gens était soignée ; leur exemple était pour les filles un 'îxemple d'émulation. L'instruction des uns influait sui l'esprit des autres, et donnait à leur air, à leur langage, à leurs manières, une teinte de politesse, de bienséance el d'agrément que rien ne m'a fait oublier (i).
L'éditeur des Pensées de M"^ de Beauchamp, née à Vesoul en 1756, esquisse ainsi, d'après des documents contemporains, la physionomie de la vie bourgeoise dans cette petite ville de Franche-Comté :
Parmi les bourgeois exerçant une profession libérale ou vivant noblement, c'est-à-dire de leurs maigres rentes, il en était peu qui n'eussent leur bibliothèque où Voltaire, Rousseau, Condillac, Hume, Raynal, trônaient à côté des chefs-d'œuvo du siècle précédent ; quelques-uns se livraient avec une ardeur extraordinaire à l'étude de l'antiquité : un simple huissier de Luxeuil arrivait à réunir dix mille pièces dans son médailler... -Comme on avait d'amples loisirs, on lisait : le goût des plaisirs de l'esprit était universellement répandu. Heureuse époque, où la lecture, la conversation, le jeu, remplissaient les heures du jour (2) !
Un Barreau cT autrefois, — Sous ce titre, M. Eugène de Monzie a fait revivre sous nos yeux plusieurs figures d'avocats de province avant la Révolution, MM. Maleville, Guat de Lavelle, Lacalprade, Barry,
p. 3. — Ce livre, trop peu connu, est une des meilleures molographies qui aient paru en ces vingt dernières années.
(i) Mémoires àe Marmontel, p. i3, i5, 34.
(2) Mes Rêveries, Pensées, par M'^« de Beauchamp, publiées ivec une introduction par M™e Emile Longin. — Gray, i885.
LES BOURGEOIS d'aUTHLI-OIS 'S'^'5
Loys, hommes cmincnts, au savoir étendu, à la parole éloquente (i). Leur talent eût honoré les plus grandes cités; leur ambition ne dépasse pas le modeste horizon de leur ville natale. Ce barreau d'autrefois qui a mérité d'avoir un historien était tout simplement le barreau du présidial de Sarlatl En nous montrant, dans une si petite ville, une telle réunion d'hommes du plus rare mérite et capables de briller au premier rang, M. de Monzie aurait-il par hasard forcé lariote? En aucune façon. Plusieurs des hommes dont il parle, appelés parles événements sur un plus grand théâtre, à Paris même et dans nos principales Assemblées, y ont joué le rôle le plus brillant et le plus honorable. M. Maleville par exemple, devenu membre du Conseil des Cinq-Cents, président du tribunal de cassation, sénateur, a pris une part considérable à la rédaction du Code civil. M. Loys, député aux Etats-Généraux, s'y est fait remarquer par la sagesse de ses opinions, en même temps que par la force et l'éclat de sa parole. M. Loudieude Lacalprade, chassé de Sarlat par la persécution révolutionnaire, se réfugia dans la capitale et, à la renaissance du barreau sous le Consulat, recommença sa carrière. Il avait alors 54 ans. Débuter à cet âge, à Paris, et s'y faire presque aussitôt un nom célèbre et une réputation étendue, c'était, ce semble, pour un provincial, chose impossible ; c'est pourtant ce que fit M. de Lacalprade. Ses consultations étaient regardées comme
(i) Un volume in-i6. Paris, 1875. Amyot, éditeur.
^74 LES BOURGEOIS d'aUTKEFOIS
des modèles par leur éclat, leur netteté, leur science et leur logiqiie. Sa discussion était tout à la fors vive, rapide, pleine de sagacité et d'érudition ; on drsair de lui que, si toutes les lois romaines étaient perdues, on les retrouverait dans la tête de l'ancien avocat au présidial de Sarlat. Lorsqu'il mourut en 1826, M. de Féîfetz publia sur Itii, dans \e Journal des Dêbats^ {i), un article nécrologique auquel j'emprunte les lignes suivantes. Elles appartiennent à mon sujet, puîsqtie aussi bien, en esquissant la physionomie de M. de La»calprade, l'abbé de Féletz a tracé un vivant portrait de Bourgeois d'autrefois :
Il fallait voir cet homme occupé toute la matinée
d'affaires si sérieuses et si difficiles, de méditations si graves et si compliquées, sortir de son cabinet avec un front ouvert et serein, avec un esprit libre, et aborder avec une gaieté charmante des compatriotes et des amis qui l'attendaient dans son salon, en retenir les trois quarts à dîner ^ s'il ne pouvait les retenir tous, leur dire à tous les choses les plus aimables et les plus obligeantes, donner à sa bienveillance et à la politesse du sel et de l'enjouement par quelques traits d'une épigramme douce et innocente ; parler aux femmes avec un accent particulier de grâce et de sensiibiliité, sourire; même avec candeur à la beauté, et soutenir et varier La conversation la plus vive, la plus animée,, la plus gaie, jusqu'à ce que d'autres affaires, d'autres- consultations le rappelassent dans son cabinet, où il rentrait avec l'esprit le plus calme, le plus réfléchi,, le mieux disposé à ses graves occupations^
(i) Février 1826.
LES BOURGEOIS d'aUTIŒFOIS o'J^
Une piété profonde fut une des premières vertus dip M. deLacalprade et le ferme appui de toutes les autres. Ccu^ piété fut douce et aimable, comme toute véritable piv'ié.; elle ne se démentit jamais, ni dans sa famille, ni pendant ses études^ ni en province, ni à la capitale. Partout il vécut en véritable saint. A tous les devoirs que lui prescrivait 1? religion, il ajoutait toutes les œuvres de surérogation que lui inspirait une vive et pieuse imagination, et parmi ces œuvres et ces devoirs on pense bien que ceux de la charité n'étaient pas oubliés. Il édifiait les riches, il nourrissait les pauvres (i).
L'exemple de Sarlat et de son barreau, d'autres encore qu''il serait aisé de multiplier, montrent quô, sous Louis XVI, tel modeste présidial était un foyer de vie intellectuelle très supérieur à ce que sont au* jourd*hui les plus importants de nos chefs*Heux de Cours d'appel. Que serait-ce donc si, des petites villes, de celles qui ne sont plus maintenant que des chef??^ lieux d'arrondissement ou de canton, nous passions à des villes plus considérables, à Dijon, où nous trouverions le président de Brosses, cet homme « d'un esprit prodigieux, d'un goût vif et fin avec des parties de génie (2) », et à côté de lui, parmi les membres du Parlement de Bourgogne, tant d'esprits élevés,, délicats, piquants, qui ne sont pas indignes de lui donner
(i) Jugements historiques et littéraireSy par M. de FéJteti, de l'Académie française,, p. 202. — PaTks, I840.
(2) Sainte-Beuve, Causeries^ du Lwidî, tom. Vll^ P* G7. — Le présidjsnt de BrosseSy histoire des Lettres et des PsurkmeKis au xm« siècle j par Théophile Foisset, 1840.
îa réplique; — à Nancy, où le salon d'un bourgeois ami des lettres, M. Sigisbert Mandel, re'unissait chaque semaine les pre'sidents et les conseillers du Parlement de Lorraine, et, avec eux, des litte'rateurs comme le poète Gilbert, Tabbé Bexon, collaborateur de Buffon, Lacretelle Taîné et François de Neufchâteau, destine's àdevenir Tun et Tautre membres de TAcadémie française (i) ; — à Bordeaux, où l'Académie royale des belles lettres, sciences et arts et l'Académie de peinture rivalisaient d'éclat ; où la société du Musée publiait chaque année un volume de vers signés par des négociants qui menaient de front le commerce des vins et celui des Muses; où le Parlement avait à sa tête le président Dupaty; où Jean Desèze, Duranteau, Martignac père, Cazalet, Brochon, Vergniaud, Guadet, Gensonné, Ferrères, Devignes et d'autres encore remplissaient le palais des accents d£ leur éloquence {2)?
L'un des meilleurs chapitres du livre de M. Albert Bàbeau est celui qui a pour titre : la Société et les oJaisirs, Rien de plus agréable que les détails dans
(i) Promenades historiques à travers les rues de Nancy au Xî II* siècle y par Ch. Courbe, i883.
(3) Histoire de la Terreur à Bordeaux, par M. Aurélien Vidiè, r. I, p. 5. — Le Barreau de Bordeaux de 1775 à 181 5, par Henri Chauvot, 18 56. — Aurélien de Se je, oar M. Auguste Nicolas.
LliS BOURGEOIS d'aUTKEFOIS 377
lesquels entre ici l'auteur, et il n'est point en peine d'e'tablir que, sur ce point encore, entre l'ancienne socie'té et la socie'té pre'sente, la comparaison n'est point à l'avantage de cette dernière. Il lui a même paru qu'un chapitre n'e'tait pas suffisant pour rappeler les délassements et les plaisirs dont nos pères ne se faisaient pas faute. Les festins, qui e'taient leurs plus grandes fêtes, sont l'objet d'un chapitre spécial intitulé : les Repas. Il y en a tant et de si plantureu:^ dans ce chapitre substantiel et admirableuicuL nouif;, qu'à la fin on est tenté de dire, comme M"^^ de Sévigné : « Ce sont des festins continuels. Ah ! mon Dieu ! quand pourrai-je mourir de faiml » (i) A Lyon, une étrangère, M'"^ Piozzi, reçue chez des « marchands », un nom dont s'offusqueraient aujourd'hui nos plus petits boutiquiers, — ne tarit pas sur leur hospitalité et leur luxe. « Tout était servi, dit-elle, en vaisselle d'argent, et tout était magnifique, excepté le linge qui aurait pu être plus beau. Nous n'étions pas très nombreux, de dix-huit à vingt-deux, autant qu'il m'en souvient, le matin et le soir ; mais les dames jouaient de la harpe, les hommes chantaient gaiement, sinon harmonieusement, après dîner. Je n'ai jamais rencontré autant de cordialité de ma vie, ni vu exprimer cette cordialité d'une manière plus agréable... Il y avait communément, continue M'"^ Piozzi, trente-six plats à dîner et vingt-quatre à souper (2}. » L'exis-
(i) Lettres de M™» de Sévtgné, édition Hachette; lettre 447. {2) Les Bourgeois d'autrefois, p. 70.
'S-jS LES BOURGEOIS d'aUTREFOIS
tence des négociants de Bordeaux e'tait plus somptueuse encore; leur table e'tait servie en vaisselle plate. Mais ce qui valait mieux que la vaisselle plate des négociants de Bordeaux et les vingt-quatre ou les irente-six plats des « marchands » de Lyon, c'était cette bonhomie, cette simplicité bourgeoisey dans Le bon sens du mot, qui permettait à nos pères d'aller diiner les uns chez ks autres, sans façon, sans cérémonie et sans invitation préalable, à la fortune du pot. Je ne vois pas que M. Albert Babeau ait signalé ce trait de mœurs, si éloigné de nos habitudes actuelles. Il n'était pourtant guère de bourgeois un peu aisé qui, en ce temps-là, ne ressemblât au père de François Chéron. On lit, dans les précieux Mémoires que j'ai déjà cités :
Mon père aimait, à certains jours, la bonne chère et le bon vin, mais il aimait surtout à avoir quelques amis à sa table, car c'est de lui que je tiens cet adage que je n'ai jamais senti plus vivement que depuis que je suis seul sur la terre : On ne jouit que de ce qu'on partage. Mon père avait donc toujours table ouverte. Il suffisait d'avoir eu avec lui quelque rapport, même sur des choses d'assez peu d'importance, pour qu^il fut prêt à vous dire : Vene\ manger ma soupe ; et il me semble encore entendre cet accent bref, adouci par ce sourire gracieux, ce front épanoui qui lui captivait tous les cœurs. Mais il ne songea de sa vie à donner un dîner utile, à calculer ce que pouvait lui rapporter l'aloyau ou le jambon qu'on lui servait sur sa table. La seule utilité qu'il espérait de ses dîners impromptus, c'était de lui fournir l'occasion d'exercer sa
LES BOURGEOIS d'aUTRKFOIS SjO
bonne humeur, de le distraire, de le délasser des fatigues du jour, sans oublier le plaisir qu'il était sûr de faire à m« mère, toutes les fois qu'elle le voyait en appétit et en gaieté (i).
C'est ce bon vieux mot d'autrefois : Vene:^ manger ma soupe, que j'aurais voulu trouver dans le chapitre de M. Babeau sur les Repas. Qu'il me permette de lui signaler aussi, dans son chapitre sur la Société et les plaisirs, une légère lacune. Il ne dit rien des comédies de salon, qui étaient l'un des plaisirs favoris de la société du dix-huitième siècle, chez les bourgeois aussi bien que chez les grands seigneurs.
Le père de Beaumarchais, l!horloger Caron, n'était rien moins que riche, avec son fils et ses cinq filles, M. de Loménie nous apprend qu'il ne put jamais arriver à la fortune (2). Il ne se privait point pour cela da plaisir de faire jouer chez lui, dans son modeste logis de la rue Saint-Denis, les pièces de Molière et de Regnard. Julie, la quatrième d^ ses filles, quoique très pieuse, y tenait presque toujours le principal rôle. Elle écrit à l'une de ses amies :
Nous avons Joué mardi Nanîne avec les Folies amoureuses. J'avais une assemblée de quarante-cinq personnes, et ta Julie a plu généralement dans tous ses rôles; chacun Ta déclarée une des meilleures actrices. Ce que je dis ici n'est pas pour la vanter, car on sait comme elle est mo-
(i) Mémoires et récits de François Cher on, p. 14. (2) Beaumarchais et son temps, par Louis de Lome'hie, t. l, p. 2 5.
380 LES BOURGEOIS d'aUTREFOIS
deste; mais c'est uniquement pour caresser ton faible et justifier ton choix que j'en parle si haut.
Le lendemain de la Quasimodo, nous donnons le Tar* tufe et la Servante maîtresse. Le chevalier fera le rôle de Tartufe, et moi Dorine, la suivante. Nous préparons d'ailleurs une autre fête pour le retour de Beaumarchais. Je te dirai toutes ces choses.
En province, la comédie de socie'té n'e'tait pas moins en honneur qu'à Paris. M""^ Delahante, femme du maître des eaux et forêts du duché de Valois, écrivait de Crespy, en 1768 :
Nous avons eu deux fois par semaine la comédie. Votre nièce s'en tire au mieux. Ils ont donné Cénie, M^'* Levieux a rendu ce rôle très bien, et M*"** de Perthes Orphise autant bien qu'on le puisse. C'étaient deux personnages intéressants. Les autres ont joué au mieux.
Elle écrit encox , d 1773 :
Zaïre a eu tout le succès possible. M™« de Perthes a fait on ne peut pas mieux. Nous avons eu les Beauval et les Pelletier de Compiègne, qui sont venus exprès pour les voir; des seigneurs des environs ; M™» Mussart. Tous ont paru bien satisfaits. MM. Bezin et Lefèvre ont fait des merveilles. On est si content que l'on jouera encore samedi. Nous avons arrangé l'habit de Zaïre à peu près. Elle était tout en blanc, garni de filets jais blanc et paillettes. Tous les diamants de Crépy se sont réunis sur Zaïre,
LES BOURGEOIS d'aU 1 KLlOlb 38 I
Enfin, en 1777 :
Nos spectacles sont commencés. Votre nièce a fait le rôle de Rosine dans le Barbier de Séville^ qui a très bien re'ussi. Jusqu'au carnaval, ils joueront deux fois par semaine. Cela occupe beaucoup les acteurs et amuse les spectateurs (i).
Mais Crespy-en-Valois n'est qu'à quinze lieues de Paris. Transportons-nous au fond de la Bretagne, à Quintin. Le barreau de cette petite ville ne comptait pas moins de dix-sept avocats. Le plus distingué d'entre eux, M. H. Fleury, fut envoyé' par ses compatriotes à la Convention nationale. Au sortir de la Re'volution, il e'crivit ses Mémoù^es^ qui sont encore inédits et dont je puis, grâce à une bienveillante communication, reproduire ici le passage suivant :
Me voici à l'époque la plus heureuse de ma vie... M. et Mf" Brigeux avaient réuni une aimable société ; j'y fus admis. L'on ne pourrait aujourd'hui s'en figurer les agréments. Il y régnait une honnête liberté, et dans nos plaisirs la franchise et la gaieté. Assemblés à cinq heures, on lisait, on causait, on jouait, on dansait, selon la disposition des esprits. L'idée nous prit de jouer la comédie : nous montâmes, en trois ans, soixante-trois pièces^ si bien que nous étions arrivés à mettre du naturel et de l'ensemble dans notre jeu. A la comédie'succédait un repas. Heureux l'étranger qui y était reçu, il en gardait le sou-
(i) Une famille de finances au xviii* siècle^ par M. Adrien Delahante, t. I, p. 147.
382 LES BOURGEOIS d'aUTREFOIS
venir. Ce n'étaient pas, comme aujourd'hui, des'sauienes, de tristes joueries, des causeries politiques, des mangeries autour d'une table de'corée de personnages propres à jouer le commandeur au festin de Pierre, et de figures de tapisseries. Heureux temps, tu as passe' comme un e'clair avant la foudre (ij 1
M. de Talleyrand disait un jour à M. Guîzot : « Qui n'a pas vécu dans les anne'es voisines de 1789 ne sait pas ce que c'est que le plaisir de vivre (2) î » Le conventionnel Fleury, nous venons de le voir, ne parle pas autrement que M. de Talleyrand, et un autre contemporain, M. Beugnot, nous dit à son tour, dans ses MémoireSy « qu'on respirait alors dans ce beau pays de France le parfum de la félicité publique (3) ». Telles sont aussi les conclusions du beau travail de M. Albert Babeau. Cela ne veut pas dire assurément que, même dans « ces belles années de Louis XVI, » l'expression est de Sainte-Beuve (4), — tout fût parfait, qu'il n'y eût ni abus à détruire, ni réformes à opérer. Les bourgeois d'autrefois — et j'ajoute les paysans et
(i) Extrait des Mémoires inédits de H. Fleury, de'puté des Côtes-du-Nord à la Conventiou nationale. — Communiqué par M. Robert Oheix.
(2) M. Guizot, Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, t. I, p. 6,
(3) M. Beugnot, Mémoires, t. I, p. 55.
(4) Nouveaux Lundis, T. XI, p. 6. — Voy. aussi le Journal des Concourt, T. !«'■ : « Je ne sais pas, nous disait un jour Sainte-Beuve, de plus belles années que les quinze premières années du règne de Louis XVI. »
LES BOUKGiiOlS DAUiKElÛlb 383
les ouvriers — avaient à porter comme nous le poids de la vi«, et, pour eux, comme pour nous, il ne laissait pas d'être souvent lourd. Ni les souffrances ni les misères ne leur e'taient inconnues : ils étaient gais pourtant, gais comme nous ne le sommes plus.
Charles Lacretelle, dans son Testa?iient philosophi- ^ue et littérairey raconte qulaux représentations de la come'die de Gollin d'Harleville, VOplimiste ou l'Homme toujours content (i), « tous les fronts s'épanouissaient et chacun battait des mains à ses propres rêves, à ses illusions. » — « Je m'unissais de bon cœur, dit-il, à mes voisins, jeunes ou vieux, qui se reconnaissaient dans le gai M. de Plinville, et qui disaient tout bas ou tout haut : c'est moi^ c'est encoi^e moi (2). » Le pessimisme était chose si rare que le mot n'existait pas. C'est un ?iéoîogisme, nous dit M. Littré dans son Dictionnaire,
Ce qui était commun alors, c'était le contentement, la belle humeur, la franche gaieté. A cet égard, tous les témoignages s'accordent, et en particulier ceux des voyageurs de toutes nations qui ont visité la France au dix-huitième siècle (3).
Olivier Goldsmith, qui voyageait à pied, de village en village, de ferme en ferme, a vu de près les petites
(i) L'Optimiste fut représenté pour la première fois par les comédiens français le 22 février 1788.
(2) Voy. au tome I du Testament philosophique et littéraire^ par Charles Lacretelle, le chapitre xiv intitulé : De l'optimisme avant la Révolution,
(3) Les Voyageurs en France depuis la Renaissance jusqu'au xvin<^ siècle, V)3.r M. Albert Babeau, i885.
384 ^^^ BOURGEOIS d'autrefois
gens des villes et des campagnes; il se plaît à signaler leur bonhomie et leur gaieté'. « Heureux peuple, dit de son côté Laurence Sterne, qui, une fois par semaine au moins, est sûr de déposer tous les soucis ensemble, et de danser et de chanter, et de secouer gaiement le fardeau H'^c peines qui courbe jusqu'à terre le courage des autres nations 1 » Un autre Anglais, John Moor^, si prévenu qu'il soit contre notre nation, ne peut se défendre d'admirer son caractère « aimable et enjoué ». Sa vive gaieté lui est chaque jour un étonnement nouveau. « Nous sommes revenus, dit-il, dans une de ses lettres, par les boulevards, où une foule de bourgeois en habits des dimanches se réjouissaient, les jeunes en dansant des cotillons, les vieux en battant la mesure et en applaudissant les danseurs. » Au moment de quitter la France pour entrer en Italie, le docteur Rigby écrit à ses filles : « Croyez-moi, j'ai quitté la France avec regret... J'ai été enchanté du peuple : travail, contejîiement et bon sens sont les traits particuliers de son caractère. »
Après les Anglais, les Danois et les Allemands. Voici un conseiller de justice d'Altona, Jean-Pierre Willebrandt, qui semble fort disposé à se plaindre. Il reconnaît pourtant que « les Français sont supérieurs aux autres par la sociabilité, la serviabilité, l'affabilité prévenante. Il trouve chez eux une inaltérable gaieté, La vieillesse parmi eux n'est pas plus chagrine que la jeunesse (i). » Le journal de M"^^ La-
(i) Les Voyageurs en France, p. 257.
LKS BOURGEOIS d'aUTREFOIS 385
roche, femme J'un conseiller de Mayence, est de 1785. Elle aussi remarque presque partout la gaieté' dei gens et combien tout ce peuple a l'air heureux. Ici, sur les bords de la Loire, les paysannes marchent, la quenouille au côte', filant et chantant. Là, dans un village de la Beauce, où elle arrive un dimanche soir, femmes, enfants, jeunes gens, filles et hommes, sont tous dans la rue, bien vêtus, passant leur temps à babiller avec les voisins, à chanter ou à jouer aux quilles, aux billes et aux volants. Ailleurs, aux environs de Libourne, « il me semble, e'crit-elle, que je n'ai rien vu de plus attrayant que les collines descendant en pentes douces dans les larges valle'es couvertes de riches champs à perte de vue, ombrage'es de milliers d'arbres, avec leurs petits villages, leurs petites chaumières isole'es, leurs bosquets, et des paysans affables et gais comme il convient aux habitants de cet heureux coin de terre. » A Bordeaux, même enchantement. Dans les salons, la conversation vive et le'gère ne tarit pas ; on chante, on re'cite des vers, et ^|me Laroche de noter sur son journal qu'elle se trouve dans une vraie société' française où, selon le mot de Montesquieu, la mélancolie elle-même s'égayerait. Cependant, son voyage touche à sa lin, et voici comment elle résume ses impressions : « Je suis ici étrangère, j'aime ma patrie, mais je suis juste et je reconnais que la jouissance constante de l'amabilité, de la gaieté, de l'obligeance, est une des plus grandes parts d'une vie heureuse, et ce bonheur, la terre d^
France le donne surtout. »
386 ims BOURGEOIS d'autrefois
•Ces citations, qu'il me serait facile de multiplier, suffisent, si je ne m'abuse, pour mettre hors de contestation le point que je tenais à signaler. Paysans ou bourgeois, nos pères d'avant 1789 posse'daient CQt inestimable trésor, la gaieté. L'auteur d'un bien spirituel et bien curieux pamphlet publié, en 1792, sous ce titre : Anii^quîn Bî^edouille, Jean-Claude Gorjy, ne pouvait s£ consoler de voir disparaître cette vieille gaieté chrétienne et gauloise, qu'il appelle de ce doux nom : la pauvre chère Dame de Liesse. « Pauvre chère dame de Liesse, s'écrie-t-il, est-ce donc pour toujours que vous avez abandonné ce peuple, l'enfant de votre prédilection ? Ce peuple auquel on ne pouvait penser sans que votre image vînt se placer à côté de la sienne (i)? » Hélas! oui, mon pauvre Gorjy, c'est pour toujours. La vieille gaieté française est morte : la Révolution l'a tuée.
Le livre de M. Albert Babeau est d'un historien, celui de M. Agénor Bardoux est d'un politique. Tandis que M. Babeau met en scène les bourgeois d'avant 89, les montre dans les conditions diverses où les place leur profession, les suit à la ville et à la campagne, franchit le seuil de leur demeure et s'assoit à
fi) Ann'quin Bredouille, ou le petit-neveu de Tristram Shandy, 6 ^petits volumes in-32, 1791-1792..
leur table, M. Bardoux étudie surtout le rôle p^litiqui: des classes moyennes depuis la Révolution. Il reste sur les hauteurs, ne'gligeant les menus faits pour s'attacher aux vues ge'ne'rales, si bien que le véritable titre de son ouvrage serait celui-ci : Considcratiom sur les causes de la grandeur et de la décadence de la Bourgeoisie française depuis ij8 g jusqu'en 1848»
Nos deux e'crivains ne di lièrent pas moins de me'thode que de but. L'auteur des Bourgeois d'autrefois pe'nètre dans l'intimité de son sujet, multiplie les enquêtes, se livre aux fouilles les plus patientes, fait état des plus petits détails, estimant que ce sont souvent les plus caractéristiques. Soit que les loisirs lui aient manqué, — ce qui ne surprendrait personne, puisque aussi bien il est sénateur, — soit plutôt qu'il ait jugé superflu, alors qu'il traitait un sujet presque contemporain, de faire de longues et minutieuses recherches, l'auteur de la Bourgeoisie française n'a guère mis en œuvre que des documents déjà connus. C'est à peine s'il y a, dans tout son volume, plus de cinq ou six notes, un peu moins que dans une seule page de M. Babeau. Et encore ces notes ne présententelles rien de particulier : elles renvoient à des livres, que tout le monde a lus : les Mémoires d'Outre-Tombe de Chateaubriand, VHistoire de ma vie de George Sand, les Lettres parisiennes de M"^^ Emile de Girardin, les Lettres de X. Doudan. Les dates sont aussi rares que les notes. L'auteur était libre sans doute de ne nous en donner qu'un très petit nombre; mais au moins fallait-il qu'elles fussent exactes. D'où vieat
388 LES BOURGEOIS d'aUTREFOIS
donc que plusieurs de ces dates soient erronées? Je n'en veux relever ici que deux ou trois.
Le célèbre article du Journal des Débats, qui se terminait par ces mots : Malheureuse France! Malheureux roi! n'est pas du i**" août 1829 (i), mais bien du jo août : il a suivi, et non précédé, la formation du ministère Polignac, annoncée par le Moniteur dans }a matinée du 9 août. M. Bardoux, du reste, n'est pas heureux avec les Débats, dont il nous dit, en un autre endroit, qu'ils sont « rédigés toujours avec attention », et un peu plus loin : « Les Débats restèrent les éloquents organes des doctrines du juste milieu (2). » Dire : « les organes d'une opinion », alors qu'il s'agit d'un seul journal, c'est se servir d'un pluriel à tout le moins singulier; c'est à peu près comme si l'on écrivait, à propos de la patrie de Nicolas Poussin : « Les Andelys sont des pilles charmantes, situées dans le département de l'Eure. »
L'Adresse des 221 fut votée par la Chambre des députés non le 18 mars i83o (3), mais le 16 mars. C'est là une date mémorable, non seulement dans l'histoire de la Restauration, mais encore dans les fastes de l'éloquence. N'est-ce pas ce jour-là, en effet, que M. Guizot et M. Berryer, nouveaux venus l'un et l'autre dans la Chambre, montèrent pour la première fois à la tribune ? (4)
(i) La Bourgeoisie française, p. 29s.
, (2) Ibid., p. 389.
(3) Ibid., p. 297.
(4) Guizox, Mémoires pour servir à V histoire de mon temps, 1. I, p. 36 1.
LES liOUKGLOlS D'AUTREFOIS 389
Dans une histoire de la Bourgeoisie française de Î789 à 1848, la date nr>aîtresse, on me l'accordera bien, est celle de la Révolution de i83o, qui consacra le triomphe de la bourgeoisie. M. Bardoux s'est trompé sur cette date capitale : il place au 2^ juillet la publication des Ordonnances (i), qui ont paru le mardi 26. C'est presque aussi grave que si le gouvernement de M. Sadi-Carnot s'avisait, en 1888, de placer au i5 juillet la commémoration de la prise de la Bastille!
Que ce soient là des ve'tilles, Je le veux bien, maïs voici qu'à côté des dates erronées je trouve, et en grand nombre, des noms propres dont l'orthographe est inexacte. J'en signalerai seulement quelques-uns.
Hoifman, le critique des Débats et l'auteur des Retide:{-pous bourgeois, qui avait le droit de compter qu'il ne serait pas porté atteinte à son nom dans un livre sur la Bourgeoisie française, est germanisé ex transformé en Hoffmann (2). Fleury de Chaboulon, l'ancien secrétaire de Napoléon P^ en ï8i5, est dédoublé et fournit deux habitués au salon de M'"^ Davillier, M. Fleury et M. Chaboulan (3). Deux académiciens, M. Parseval-Grandmaison, l'auteur du poème de Philippe-Auguste y et M. Brifaut, l'auteur de la tragédie
(i) La Bourgeoisie française, p. 3oo.
(2) Ibid, p. 148.
(3) Ibid; p. 23o, 23 1. — Le baron Fleury de Chaboulon est l'auteur des Mémoires pour servir à l'histoire du retour et du règne de Napoléon en i8i5, Londres, 1820; deux volumes in-8».
390 LES BOURGEOIS D'AUTKEhOIS
de Ninus Ily sont défigurés et deviennent M. Parceval de Grandmaison et M. Briffaiilt [i).
M. Bardoux joue de malheur avec l'Académie française, comme tout à l'heure avec le Journal des Débats, A propos de la requête adressée au roi Charles X, en 1829, par certains libéraux, pour le supplier de rendre une ordonnance en faveur des trois unités, il écrit, page 285 : «Les bourgeois libéraux et académiciens, Arnault, Jouy, Etienne^ avaient rédigé une supplique à Charles X pour lui demander de maintenir la Comédie-Française dans son ancienne dignité. » Etienne ne figurait point parmi les signataires de cette étrange requête, qui étaient au nombre de sept et dont voici les noms : A.-V. Arnault, Népomucène Lemercier, Jouy, Andrieux, Viennet, Jay, Onésime Leroy. Les quatre premiers seuls étaient académiciens (2).
Encore une fois, ce sont là menues fautes dont je ne prétends pas exagérer l'importance. Prenez garde cependant; se mettre ainsi à l'aise avec les noms et les dates n'est peut-être pas sans danger. Qui néglige les petits devoirs arrive bien vite à mal remplir les grands. Je ne fais pas grand fonds, pour acquitter ses grosses dettes, sur celui qui a pris l'habitude de ne pas payer les petites.
Avec M. Babeau notre sécurité était entière. Nous avions reconnu tout de suite que nous avions affaire à un guide famillier avec tous les détours de la route,
^1) La Bourgeoisie française, p. 228, 287. {2) M. Viennet n'est devenu acade'micien qu'en i83o et M. Jay qu'en i832; M. One'sime Leroy ne l'a jamais été.
LES UOUKGJ':©lS DrAlîlHIttFQKï M
qui, pour être pluM s^ùr de son fait, était rcpu&Hc cent fors par ll^S'm«mes;s<iîTtier3.. En vaMt-ildciuèine avfla;. M» Bardouot ? N>'e3t*il pas vkiWe, au (rontuairu, qvuh n'estpas remonte au^ soiurces, quail si' en' ira ppo rue: ImimSme à des guides etrangvirs, et que aouulivre, pour agréable qu'il soit, n'est qu'uoa travuiili de seconde ou. de troisième mraiii ? Unhistori'en qui aurait ouvttrtseu- Icment quelques-un'S des jouirnauxde la Restauration. (et comment, sans leur secours, écriTC l 'hiistowe des partis et des opinions pendant cette pe'riode'?) serait-il tombé dans les erreurs de fait et d'appréciation auxquelles n'a pas échappé M. Bardoux?
Je n'en veux citer qu'un exemple. Parlant du barreau de Paris de 1820 à i83o, il signale, parmi les avocats libéraux les plus en renom, Mauguin, Mérilhou, Barthe, Henneqiiin (i). Or Hennequin appartenait à la fraction la plus ardente du parti royaliste. A la Société royale des Bonnes-Lettres, fondée en i.8:iK sous le patronage du vicomte de Chateaubriand, du duc de Fitz-James, du baron de Vitrolles et du prince de Polignac, pour fournir un point de réunion, un centre d'étude aux amis de la religion, de la royauté et. des Lettres, il était l'orateur le plus applaudi; Berryer lui-même paraissait tiède à côté de.Iui.
M. Bardoux ne dit rien du barreau sous le Consulat et l'Empire, ce qui. ne laisse pas d'être une lacune assez forte dans une histoire de la bourg,eoisie depuis 1789. Il lui consacre seulement cinq ou six lignes-.::
|i) La Bourgeoisie française., p. 2q5..
^gt LES BOURGEOIS D'AUTREFOIS
m Les Lepîdor^ les Gicquel, les Bonnet, les Archambault, les Delacroix-Frainville, continuaient dans leur intérieur laborieux et modeste les traditions du bar«» rcau du dix-huitième siècle (i)... » Il ne nomme ni les Delamalle, ni les Ferrey, ni les Desèze, ni les Bellart» ni les Berryer, ni les Tripier, ni les Ghauveau-Lagarde, ni les Roy, ni les Gairal, Quant à Lepidor, qu'il a inscrit en tête de son tableau, c'e'tait un jeune homme d'un talent aimable et facile, d'une santé chancelante, qui plaida peu et mourut pre'maturément :
Ohl le plaisant projet d'un enfant du Mont-d'Or, Qui de tant d'avocats va choisir Lepidor l
Au vingtième chapitre de la première partie de Don Quichotte, Sancho raconte à son maître l'histoire de Lope Luiz et de la bergère Torralva. Lope veut fuir Torralva; poussant ses chèvres devant lui, il s^achemine à travers les champs de l'Estramadure pour passer au royaume de Portugal et, arrive' sur les bords du Guadiana, aperçoit un pêcheur qui avait près de lui un petit bateau, mais si petit qu'il n'y pouvait tenir qu'une chèvre et une personne; ils s'arrangent cependant. Le pêcheur se met dans sa barque, prend une chèvre et la passe. « Il revint, prit une autre chèvre et
(l) La Bourgeoisie française, p. i5o.
LES BOURGEOIS d'aUTREFOIS SqJ
la passa encore. Il revint de nouveau, prit encore une chèvre et encore la passa... Le débarcadère, de Tautr/: côté, était escarpé et rempli d'argile, et le pêcheur perdait beaucoup de temps à ses allées et venues; néanmoins, il revint chercher une chèvre, puis un<; autre, puis une autre... »
Je suis un peu comme le pêcheur de Sancho; n'ayant à ma disposition qu'un tout petit bateau, je ne puis passer les erreurs de M. Bardoux qu'une à une, comme les chèvres de Lope Ruiz, et je ne me dissimule pas que j'ai déjà perdu beaucoup de temps dans mes allées et venues. Je renonce donc à passer tout le troupeau sur l'autre rive — la rive droite. Je ne voudrais pas d'ailleurs que l'on pût croire que, dans mon opinion, l'ouvrage de M. Bardoux soit dénué d'intérêt et de valeur. J'estime, au contraire, qu'il contient plus d'un passage judicieux, plus d'une remarque ingénieuse et fine. Les chapitres consacrés à la période révolutionnaire, comme ceux où l'auteur traite de la monarchie de Juillet, renferment de bonnes parties. Il n'en est pas de même, j'ai regret à le dire, des chapitres sur la Restauration, qui son/' vraiment poussés trop au noir et empreints d'un« regrettable animosité.
Il arrivait fréquemment, avant 1789, qu'un bourgeois riche, considéré, qui était investi d'une charge importante ou qui avait rendu des services au pays, recevait du roi des titres de noblesse. Il me semble que si M. Bardoux eût vécu en ce temps-là, pareille fortune aurait fort bien pu lui échoir, et, certes, tout
394 LES BOURGEOIS d'autrefois
le monde eût applaudi. De quelles aij>ies, de quelle devise aurait-il fait choix? A cet égard, tous ses amis, tous ceux qui ont l'honneur de le connaître, sont unanimes : sans hésiter un instant, il aurait pris ce blason qu'on trouve dans les Devises du père Bouhours, une abeille avec ces mots : Sponte favos^ œgre spicula, le miel de bon gré, le dard à regret.
Oui, c'est bien cela. Qu'il s'agisse de la Révolution ou du gouvernement de Juillet, le dard ne sort qu'à regret; mais l'historien de la Boiu^geoisie française a-t-il devant lui la Restauration, les ministres de la branche aînée, les hommes du parti royaliste? Aussitôt tout change. Ce n'est plus une abeille qui distille le miel, mais une abeille partie en guerre. Que dis-je? c'est tout un essaim, toute une ruchée, ardente au combat, et telle que Virgile nous l'a décrite au quatrième livre de ses Géorgiques :
Spiculaque exacuunt rostris, aptantque lacertos,,»
Si ennemi que l'on soit des Bourbons et de leur gouvernement, force est bien de reconnaître que les règnes de Louis XVIII et de Charles X ont été, pour le commerce et pour l'industrie, une ère de prospérité. Les petites comédies du Théâtre de Madame nous en fourniraient, au besoin, la preuve, et nous dispenseraient de la demander aux gros volumes de M.Charles Dupin sur les Forces productives et commerciales de la France de 1814 a 1826 (i). M. de Vaulabelle consul) Deux vol. in-4*'. 1827.
LES BOUKCU:()lS 1) AU IKhi'Ol.^ '^ij?
tatc que, dès 1818, « le commerce Taisait de rapides progrès (i). » Ils ne devaient point s'arrêter jusqu*en i83o. « L'industrie et le commerce, a écrit M. de Remusat, prirent un grand essor... Les fortunes particulières bien dirigées purent recevoir un développement qui, de longtemps, ne se reproduira aussi général et aussi rapide. En même temps, l'attention, l'estime de la nation, naguère détournée par l'éclat de la puissance et de la gloire, se porta sur les travaux utiles (2). » Un dernier témoignage emprunté, comme les précédents, à un adversaire de la Restauration : « L'industrie et le commerce étaient florissants, dit M. Théophile Lavallée; chaque jour voyait se bâtir quelque nouvel édifice, s'établir quelque nouvelle manufacture, s'ouvrir quelque magasin de luxe... ; dans toutes les classes éclairées de la population, il y avait émulation, désir de mieux, amour du progrès, confiance dans l'avenir (3). » Il n'est pas jusqu'à Paul-Louis Courier, à qui la force de la vérité n'arrache cet aveu : « Chaque jour l'industrie augmente, les travaux se multiplient... Le peuple a repos, biens et chevauches (4). »
L'honnêteté du gouvernement royal, l'intégrité de ses hommes d'Etat, l'habileté avec laquelle ils diri-
( I ) Histoire des deux Restaurations^ par Achille de Vaulabelle, t. VII, p. 146.
(2) Passé et Présent, par M. Charles de Re'musat, t. II, p. io5.
(3) Histoire de Paris, par Th. Lavallée, p. 1S4.
(4) Lettres au Censeur, VII.
^g6 LES BOURGEOIS D'AUTREFOIS
geaîent ses finances, telles étaient les principales causes de cette renaissance industrielle et commerciale, qui marchait de pair avec une ve'ritable renaissance intellectuelle. Quant à ses effets, ils étaient précisément d'accroître l'importance de la bourgeoisie, qui voyait son influence politique grandir en proportion de sa richesse acquise. Il était donc indiqué que M. Bardoux, au risque d'être obligé d'en faire remonter l'honneur au gouvernement de la Restauration, devait signaler cet extraordinaire développement de la fortune publique, et en montrer les conséquences au double point de vue politique et social. Et cependant il n'en dit pas un seul mot, oubliant qu'en histoire le péché d'omission est le plus grave de tous.
D'autres lacunes non moins singulières seraient à relever dans son ouvrage. Ainsi, à le lire, on serait tenté de croire que, de 1814 à i83o, la bourgeoisie était tout entière libérale et que le bourgeois royaliste était un mythe. Mais alors comment expliquer que, jusqu'en 1827, les élections aient été presque toutes royalistes, et cela sous l'empire d'une loi qui, en fixant le cens à 3oo francs, remettait l'élection aux mains de la seule bourgeoisie? Est-ce qu'aux élections générales de 1824, le parti royaliste n'avait pas obtenu toutes les nominations, sauf dix-neuf? A Paris même, où ce n'était pas apparemment la noblesse qui formait la majorité du corps électoral, sur douze sièges, la droite en avait emporté neuf, contre trois échus à la gauche. Si Benjamin Constant, le général Foy et Casimir Périer étaient parvenus à se faire élire.
i.Ks iiouiu;i:ois d Auruiii-ois !'•)■
les royalistes avaient fait passer MM. Cocbîn, Héricart de Thury, de la Panouse, Leroy, Sanlot-Haguenaut, Olivier, Bonnet, Breton et de Bcrthicr. Aul élections de 1827, il est vrai, les libéraux conquirent les douze sièges de Paris, mais l'ensemble des elec« tions n'en fut pas moins royaliste. L'opposition libérale réunit de 160 à 170 voix, les candidats de M. de Villèle de 170 à 180, et l'opposition de droite de 70 à 80 (i).
Le bourgeois royaliste existait donc sous la Restauration; il existait à Paris aussi bien qu'en province, et le livre de M. Bardoux, qui n'en parle pas, qui le supprime complètement, ne saurait prétendre à être une histoire de la bourgeoisie française depuis 1789. C'était pourtant une figure originale et qu'un peintre eût dû s'estimer heureux de pouvoir fixer sur la toile, que celle de ce bourgeois de 1820, souvent plus royaliste que le roi. Ses sentiments, comme son costume, étaient mi-partie des temps nouveaux et mi-partie des jours anciens. La chaleur de ses opinions était d'autant plus grande qu'elles avaient leur foyer dans son cœur plus encore que dans sa raison. Ces princes qu'il n'avait jamais vus, qu'il ne devait jamais connaître, il les aimait à l'égal de ses parents les plus proches; il ne séparait pas, dans ses affections, la famille royale
^i) Histoire du gouvernement parlementaire , par M. Duvergier de Hauranne, t. IX, p. i36. — « Il était sorti des élections de 1827 une Chambre de très bon aloi, composée presque entièrement de royalistes. » Souvenirs du feu duc de Broglie, t. IV, p. 8.
J9^ LES liOUl^GEOlS d'autrefois
de Lsqi. propre famille. Et c'est pourquoi, sî modesu que fût sa condition, les joies, trop rares, qui e'clairaient parfois les lambris dorés des Tuileries, projetaient leur reflet jusque sur son humble toit, comme .aussi les douleurs qui assombrissaient, hélas! trop souvent le vieux palais, mettaient sa maison en deuil. Et ce même homme, qui eût donné sa vie pour le roi, conservait vis-à-vis de lui son indépendance; plus frondeur que courtisan, il blâmait souvent sa politique et disait pis que pendre de ses ministres, — de braves gens cependant dont nous ne sommes pas près de revoir les pareils; il n'était pas coureur de places, et son ambition se bornait à vivre dans la maison où il était né, à ajouter quelques champs aux champs que lui avait laissés son père. Le roi, au lieu de le nommer maire ou conseiller général, faisait-il choix d'un noble ou d'un propriétaire plus riche que lui, il trouvait cela tout naturel. Il n'estimait pas, comme Figaro, qui, grâce à Dieu, n'était pas un bourgeois, il n'estimait pas que tout fût perdu parce qu'il n'était pas le premier dans l'Etat et qu'il y avait au-dessus de lui des hommes qui ne s'étaient donné que la peine de naître. Si même il arrivait que, parmi les membres de sa chambre (on appelait ainsi en ce temps-là ce que nous appelons aujourd'hui le cercle), il y eût deux ou trois vieux gentilshommes, il tenait à grand honneur de faire leur partie. Singulier homme, et dont les vertus n'allaient point sans quelques défauts et quelques ridicules. Il tonnait contre l'impiété des libérauxy et cela ne l'empêchait pas de chanter souvent, au dessert,
l.ls UOLlKCiKOlS J) ALTKiaolS 3()(J
à pleine voix, des chansons dont maint couplet était dirige' contre les moines. Il me'disait volontiers de la fortune trop rapide de son voisin, qu'il accusait de jouer à la Bourse, et il nourrissait un terne à la loterie. L'obstination de ce malheureux terne à ne point sortir était un des gros me'comptes de sa vie, d'ailleurs la plus régulière du monde et la plus paisible. Sa matinée appartenait à ses auteurs favoris, Racine, Molière et La Fontaine, ti moins pourtant qu'il n'allât à la Poissonnerie voir s'il y avait quelque belle pièce; de son après-midi, il faisait deux parts, consacre'es Tune à ses affaires (qu'il ne'gligeait bien un peu), et l'autre à musarder avec ses amis sous les ormes de la Prome^ 7tade. Au demeurant, honnête, de'sintéressé, content de son lot, jovial (encore un vieux mot qui s'en va), friand, ami des longs repas, comme ces bourgeois d'autrefois dont M. Babeau nous a donne' une si fidèle peinture, prompt à dire à ses voisins, comme le père de François Che'ron : « Ma foi, je ne sais pas trop ce qu'il y aura aujourd'hui à la maison; mais c'est égal, pene:;^ manger ma soupe, » — Et ce bourgeois-là, ne dites point, monsieur Bardoux, qu'il n'a pas existé i je l'ai connu, c'était mon grand-père.
Je viens d'esquisser, d'après mes plus lointains et mes plus chers sourvenirs, le bourgeois de province et de petite ville au temps de la Restauration. 11^
m'étonnerait beaucoup que M. Bardoux n'eût pas nnu, lui aussi, dans son enfance, quelques-uns de s demeurants d'une e'poque e'vanouie, bourgeois très particuliers dont chacun avait son type, sa physionomie propre, si diffe'rente des figures effacées d'aujourd'hui. S'il l'avait voulu, il en aurait pu faire un crayon bien moins imparfait que le mien. Quant à cet autre type, non moins original, non moins curieux, le bourgeois royaliste de Paris, pour le peindre avec fidélité', à défaut de souvenirs personnels, les te'moignages contemporains ne lui auraient pas manqué. Plus d'un, en effet, parmi ces bourgeois de 1820, a laissé trace dans les lettres ou dans la politique : tel, par exemple, l'historien des Croisades, cet aimable et spirituel Joseph Michaud. Condamné à mort par contumace après le 1 3 vendémiaire, proscrit après le 18 fructidor, directeur de la Quotidienne , il était homme de parti, et de parti absolu. C'était un ultra; mais l'indépendance, chez ce galant homme, marchait d-e pair avec la fidélité. « Je suis comme ces oiseaux, disait-il, qui sont assez apprivoisés pour se laisser approcher, pas assez pour se laisser prendre. » Un Jour, un ministre, voulant se rendre la Quotidienne favorable, le fit venir et ne lui ménagea pas les offres les plus séduisantes. « Il n'y a qu'une chose, lui dit M. Michaud, pour laquelle je pourrais vous faire quelque sacrifice. — Et laquelle? reprit vivement le ministre. — Ce serait si vous pouviez me donner là santé. » Sa santé, toute pauvre qu'elle fût, son vif et charmant esprit, sa plume alerte et vaillante, il avait
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mis tout cela au service de Charles X ; il faisait plus que défendre le roi, il l'aimait. Cela ne l'empèchaii pas de lui parler librement, en homme qui n'est m courtisan ni flatteur. Il avait commis dans sa jeunesse quelques vers re'publicains; une feuille ministérielle, qui ne pardonnait pas à la Quotidienne de combattre le ministère Villèle, les exhuma. Charles X les lut et en parla à M. Michaud, qui répondit : « Les choses iraient bien mieux si le roi e'tait aussi au courant de ses affaires que Sa Majesté' paraît l'être des miennes, v Au mois de janvier 1827, M. de Lacretelle avait soumis à l'Acade'mie française, la proposition d'une supplique au roi à l'occasion de la Loi sur la presse : M. Michaud fut de ceux qui adhe'rèrent, ce qui luî valut de perdre la place de lecteur du roi et les appointements de mille écus qui y étaient attachés, seule récompense de ses longs services. Charles X le fit venir, et comme il lui adressait avec douceur quelques reproches : « Sire, dit M. Michaud, je n'ai prononcé que trois paroles , et chacune m'a coûté mille francs. Je ne suis pas assez riche pour parler. » Et il se tut (i).
M. Michaud était un « grand bourgeois ». Les petits, les ignorés, ceux-là surtout que l'historien de la. Bourgeoisie française avait le devoir de faire revivre, ont tenu sans doute une moindre place; vainement les chercherait-on au château des Tuileries ou au palais Mazarin, et il semble bien qu'il soit difficile de
0) Etudes littéraires, par Charles Labitte, t. Il, p. 172.
ks retrouver. II n'en est rien cependant; leur image, au contraire, est partout, dans les come'dies de Picard et les chansons de Désaugiers, dans les vaudevilles de Scribe et les romans de Balzac. Gomme peintre de la vie aristocratique sous la Restauration, l'auteur de la Comédie humahie est assurément un guide trompeur. Ses descriptions du faubourg Saint-Germain sont de pure fantaisie; les modèles n'ont pas pose devant lui, ils ne sont pas entrés dans son atelier, pas plus qu'il n a pénétré dans leurs salons. Il a vécu, de plain-pied, en revanche, avec les bourgeois de ce temps-là; il a étudié de près leurs mœurs, leurs habitudes, il sait leur fort et leur faible, leurs qualités et leurs défauts. Aucun des traits de leur physionomie ne lui échappe, et il les rend sur sa toile avec une précision, un relief, une intensité de vie prodigieuse. Ghose remarquable ! lui qui pousse si volontiers au noir ses portraits, il n'a pu se défendre, lorsqu'il s'est trouvé en présence de ces bourgeois royalistes d'avant i83o, de ks peindre en beau, de faire ressortir, à côté de leurs petits ridicules, leurs admirables vertus. Deux figures dominent toute cette partie de son oeuvre, le magistrat et le négociant, Popinot le juge et Gésar Birotteau îe parfumeur,
Gésar Birotteau n'est rien moins qu'un héros de roman. Sa vie est la plus simple, la plus unie, la plus ©rdinaire du monde. Fils d'un closier des environs de Chinon, il est venu à pied à Paris chercher fortune avec un louis dans sa poche. Successivement garçon de magasin, second, puis premier commis chez xM. et
LKS BOURGEOIS DAUTKEFOIS ^Où
M'"^ Ragon, parfumeurs dans la rue Saînt-Rnch,i l'enseigne de la REINK DES ROSES, il épouse W^'^ Constance Pillcrault, première demoiselle d'un magasin de nouveautés , nommé le Petit Matelot^ achète le fonds de ses patrons, et réussit si bien, à son tour, qu'en 1819 il est l'un des gros bonnets de son quartier, juge au Tribunal de Commerce, adjoint au maire du deuxième arrondissement, chef de bataillon dans la garde nationale, chevalier de la Légion d'Honneur. La fuite d'un notaire, qui emporte ks fonds placés chez lui par César, amène sa ruine et Toblige à déposer son bilan. Il est mis en faillite (ce qui n'est pas assurément une aventure extraordinaire, aujourd'hui surtout; en 1819, il est vrai, le cas était plus rare). Grâce à l'abandon par sa femme et sa fille de tout ce qu'elles possédaient (ceci, je l'avoue, peut paraître invraisemblable, mais, je le répète, nous sommes en 1819), il donne à ses créanciers soixante pour cent. Bien qu'il ait obtenu un concordat et la remise entière du solde de sa dette, il ne se croit pas libéré vis-à-vis d'eux ; à force de courage, de travail et de sacrifices, il parvient à les payer entièrement, intérêts et capital, et la Cour royale, sur les conclusions de Tavocat général, M. de Marchangy, prononce sa réhabilitation. Cette grande joie, après tant et de si pénibles émotions, cette joie suprême est trop forte: il n'y peut résister et il meurt dans les bras de son coafesseur, Tabbé Loraux.
On sait quel merveilleux parti Balzac a tiré de comt simple histoire, et comment il a su élever cette tra-
gédie bourgeoise à la hauteur de l'e'popée. Les éve'nements sont petits : qu'importe ! puisqu'il n'est pas de plus beau spectacle que celui de l'honnête homme en lutte contre l'adversité. Ge'sar Birotteau est un héros et un martyr, un martyr qui se résigne, un héro£ qui s'ignore, et ceux-là ne sont-ils pas les plus grands? Balzac ne s'y est pas trompé ; il a parfaitement compris que seule la religion pouvait rendre compte d'un semblable caractère : il a eu bien soin de faire de César Birotteau un homme « profondément religieux ).-. îl n'a pas manqué non plus,— - et ici encore, il a été heureusement inspiré, —il n'a pas manqué d'en faire un bourgeois « profondément royaliste ». Je ne veux pas médire des abonnés du Constitutionnel,,, de 1819, mais on m'accordera bien que César Birotteau sceptique, libéral f abonné du Constitutionnel , — s'il ne devenait pas radicalement impossible, — cesserait du moins d'être vraisemblable : M. Bardoux lui-même n'y croirait pas.
César Birotteau, à Tapogée de sa fortune, avait souci de sa toilette. Il me semble que je le vois, avec sa redingote vert-olive et son chapeau à grands bords : « Aucune puissance ne l'eût fait renoncer aux cravates de mousseline blanche dont les coins brodés par sa femme ou sa fille lui pendaient sous le cou. Son gilet de piqué blanc, boutonné carrément, descendait très bas sur son abdomen assez proéminent; car il avait un léger embonpoint. Il portait un pantalon bleu, des bas de soie noire et des souliers à rubans dont les nœuds se défaisaient souvent... Quand il s'habillait
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pour les soirées du dimanche, il mettait une culotte de soie, des souliers à boucles d'or et son infaillible gilet carré dont les deux bouts s'entr'ouvraient alors afin de montrer le haut de son jabot plisse. Son habit de drap marron était à grands pans et à longues basques. Il conserva, jusqu'en 1819, deux chaînes de montre qui pendaient parallèlement, mais ne mettait la seconde que quand il s'habillait (i). »
Jean-Jules Popinot, le magistrat ro3^aliste,est beaucoup moins soigné dans sa mise que le marchand parfumeur de la rue Saint-Roch, tenu de faire honneur à son enseigne de la Reine des Roses. Juge d'instruction près le Tribunal de première instance de la Seine, Popinot habite le premier étage d'une vieille maison de la rue du Fouarre, et son costume est suranné comme son logis. Son pantalon, toujours usé, ressemble à du voile, étoffe avec laquelle se font les robes d'avocats; ses gros bas de laine grimacent dans ses souliers déformés ; sa cravate est tordue sans apprêt, et il ne songe guère, au sortir de l'audience, à rétablir le désordre que son rabat a mis dans le col de sa chemise recroquevillée. Il ne porte jamais de gants, ayant pour habitude de fourrer ses mains dans ses goussets vides, dont l'entrée salie, presque toujours déchirée, ajoute un trait de plus à la négligence de sa personne (2)* Un cœur d'or se cache sous ces pauvres habits. Po-
(i) Histoire de la grandeur et de la décadence de César Birotteau, p. Gj.
(2) L'Interdiction, par H. de Balzac, p. 18. La scène de 17nter diction se passe en 1S28.
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pinot appartient à une de ces anciennes familles de la bourgeoisie parisienne, essentiellement religieuses, un peu jansénistes, de traditions austères et fortes, où les vertus étaient intelligentes, où la vie était modeste et pleine de belles actions. Il est la providence de tous les malheureux de son quartier. Il a fait convertir en parloir le magasin du rez-de-chaussée de sa maison. De quatre à sept heures du matin en été, de six à neuf en hiver, cette salle est pleine de femmes, d'enfants, d'indigents auxquels il donne audience. Ce )uge d'instruction a les vertus et la charité d'un saint.
Ne dites pas : C'est du roman! Popinot a été inventé de toutes pièces par Balzac ! — Non, c'est de l'histoire. Ce type du magistrat chrétien, l'une des plus nobles images de la vertu sur laterre, il a existé; la Cour royale de Paris l'a connu sous la Restauration. Il me suffira, pour le prouver, de rappeler ici trois noms, entre beaucoup d'autres : celui de Gustave de Ravignan, substitut du procureur du roi près le Tribunal de première instance, — celui de M. Jules Gossin, conseiller à la Cour, fondateur de la Société de Saint-François-Régis, second président général de la Société de Saint- Vmcent de Paul, — et enfin celui de M. Bérard des Glajeux, avocat général à la Cour, président ou membre du Bureau d'assistance judiciaire, de l'Œuvre de la Propagation de la F^oi, de î'Œuvre de secours aux prisonniers pour dettes, de l'Association charitable des écoles du VIl*^ arrondis-
LES BOURGEOIS d'aUTREEOIS 407
sèment, de plusieurs autres institutions pieuses et bienfaisantes (i).
En terminant son livre, où il n'est parlé que de la bourgeoisie libérale et révolutionnaire (il me semble bien pourtant que les deux termes s'excluent), M. Bardoux se demande si cette bourgeoisie pourra « clore la période révolutionnaire », et fonder ainsi « la stabilité sociale et politique ». Que l'honorable écrivain me permette de le lui dire, il ne nous sera pas permis d'espérer le retour et le maintien d'un gouvernement conservateur, respectueux de la légalité et de la justice pour tous, tant que l'on verra d'honnêtes gens comme lui glorifier, dans le passé les hommes et les œuvres de la Révolution, célébrer, ainsi qu'il se plaît à le faire, les vertus des Girondins, « ces belles et humaines figures », les présenter comme « une élite capable de prendre en main le progrès de la nation », saluer en eux « les plus purs des enfants de la bourgeoisie (2)! » L'inconséquence est trop forte de s'élever
(i) M. de Ravignan descendit de son siège de magistrat en 1822 pour entrer à Saint-Sulpice. M.Jules Gossin et M. Bérard des Glajeux donnèrent leur démission en i83o. Sur M. Bérard des Glajeux, voyez les belles pages publiées par M. Hilairc de Lacombe, dans le Correspondant du ib octobre i865, sous ce titre : Un magistrat chrétien.
(2) La Bourgeoisie française, p. 67, 70, 441. — Sur les Girondins, a ces belles et humaines figures », voir la Légende des
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contre les entreprises du radicalisme, de réclamer «la stabilité politique et sociale », et de vouloir en même temps se faire un titre d'honneur d'avoir contribué, après les événements de 1871, à l'établissement de la République !
J'ai déjà cité, au cours de cet article, un passage de Don Quichotte. Il en est un autre, dans Timmortel chef-d'œuvre de Cervantes, que je veux rappeler en finissant, et qui ne sera peut-être pas ici sans quelque à-propos.
L'ingénieux chevalier de la Manche suivait le grand chemin, accompagné de son écuyer Sancho. On aperçoit sur la route une douzaine d'hommes à pied, braves gens attachés ensemble par une chaîne de fer, et tous ayant les menottes: ils étaient conduits par deux cavaliers armés d'escopettes et deux fantassins armés de lances.
— Voici, dit Sancho, la chaîne des forçats que Pon mène ramer aux galères du roi.
— Gomment! des forçats ! s'écrie Don Quichotte; est-il possible que le roi force ses sujets à ramer ?
— Je vous dis, reprend l'écuyer, que ces gens-là sont condamnés, pour leurs délits, à servir sur les galères.
— Ils n'y vont donc pas de bon gré ?
— Non, assurément.
— Gela me suffit; je n'oublie point ce que ma profession m'ordonne.
Girondins, par Edmond Biré. Victor Palmé et C'e, éditeurs, Paris, 1881.
Ferme sur ses etriers, la lance au poing, Don Quichotte, non sans avoir pre'alablement invoque jM"^»-' Dulcinée du Toboso, fonce sur les archers, qu'il met en fuite. A peine a-t-il délivré les prisonniers, parmi lesquels se trouve le fameux Ginès de Passamont, qu'il les rassemble en cercle autour de lui, et, avec une gravité admirable, leur donne les plus beaux conseils du monde, les invitant à être bien sages, à ne plus faire de frasques , voire même à reprendre les chaînes qu'il leur a ôtées, et, dans cet équipage, à se rendre en la ville du Toboso pour y mettre dévotement genou en terre devant M""*^ Dulcinée. Vous savez comment finit Taventure. Ginès de Passamont, qui n'était guère patient (c'était là son moindre défaut), prend fort mal la harangue. Ses compagnons et lui font pleuvoir sur leur libérateur une grêle de pierres, lui arrachent le plat à barbe qui lui sert de casque, et le dépouillent de la casaque qu'il porte sur son armure. Sancho, lui, en est quitte pour son manteau. Pendant la bagarre, le brave écuyer s'était mis à l'abri derrière son âne.
Les membres du centre gauche, commençant par nous gratifier de la république, pour en venir plus tard à sermonner les radicaux du Conseil municipal de Paris; les engageant, le plus honnêtement du monde, ^ mettre genou en terre devant « la république conservatrice, » cette nouvelle Dulcinée du Toboso, et, pour prix de leurs bons offices et de leurs belles paroles, criblés de pierre par... Ginès de Passamont et ses collègues ; ne vous semble-t-il pas, comme à moi,
4IO LLS BOURGEOIS d'aUTREFOIS
que ce petit épisode d'hier ou de ce matin n'est point sans rappeler un peu ce vieux chapitre auquel Cervantes a donné pour titre : Comment Don Quichotte mit en liberté plusiein^s ijifortimés que Von conduisait dans un lieu où ils ne voulaient pas aller (i)?
(i) Don Quichotte, partie I", chapitre wii.
TABLE DES MaTIEPE?
pages.
Préface - . - , . vu
Prosper Mérimée ..«.r«^-!,».. .... i
M. Edmond About. .• 7'
Lamartine en iSSg i39
Paul Féval 189
Souvenirs d'un Bourgeois de Paris. — Al. Ernest
Legouvé 233
Un grand Seigneur libéral. — Le duc Victor de Broglij. 281
M. Cuvillier-Fleury 309
Les Bourgeois d'autrefois. . „ .- 3bj
LYON. — IMPRIMlClUï. til.vlANUEL VITTE, RUE DE LA QUARANTAINE, l8.
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