LE DUC VICTOR DE BKOGME
Mnréchaux. Nous y trouvons notre secrétaire, Hyacinthe Pilorge ; il nous remit la lettre de M. de Villèle et l'ordon- Dance royale, en nous disant : « Monsieur n'est plus ministre. » M. le duc de Rauzan, directeur des affaires politiques, avait ouvert le paquet pendant notre absence et n'avait ose' nous l'apporter (i)...
L'ordonnance royale, qui chargeait M. de Villèle par intérim du portefeuille des affaires e'trangèrés, en remplacement de M. de Chateaubriand, se terminait ainsi : « Donne' à Paris, en notre château des Tuileries, le 6 juin de l'an de grâce 1824. »
C'est le dimanche 6 juin que Chateaubriand se présente aux Tuileries ; l'ordonnance qui le renvoie du ministère est de ce même jour; elle n'a donc pas pu être porte'e chez lui la veille au soir. Que devient, en présence de ce fait inde'niable, de cette date inconleste'e, le re'cit du duc de Broglie ? Que deviennent les bruits, les insinuations recueillis dans ses Soii^ rf/z/r^? Sainte-Beuve rappelle quelque part un mot d'un des amis de M'"^ de Staël, le duc de Laval, qui disait un jour, non sans faire une certaine moue : « Les dates, c'est peu e'ie'gant (2) ! » C'est peu éle'gant, sans doute, mais c'est quelquefois bien utile.
.Non content d'aimer les dates exactes, j'ai un autre faible, je l'avoue, au risque de paraître décide'ment peu élégant : j'aime les de'montrations complètes. On nie permettra donc, pour achever celle que j'ai entre-
fi) Congrès de Vérone, par M. de Chateaubriand, t. II, p. 389. ^) Nouveaux Lundis^ t. XII, p. 290.
prise, de faire encore une citation. Je l'emprunte au:; carnets de M. de Villèlc :
Le 6 juin, Jour de la Pentecôte, je fus mandé à dix heures du matin chez le roi. Je m'y rendis, et à peine la porte du cabinet e'tait-elle ferme'e, qu'il me dit : « Villèle, Chateaubriand nous a trahis (i)... Je ne veux pas le voir ici à ma re'ception d'après la messe. Faites l'ordonnance de son renvoi. Qu'on le cherche partout, et qu'on la lui remette à temps. Je ne veux pas le voir à ma re'ception. » Je représentai au roi la brièveté du temps. Il me fit dresser l'ordonnance sur son propre bureau, ce qu'il n^aurait jamais fait dans une autre occasion. Il la signa, j'allai l'expédier. On ne trouva plus M. de Chateaubriand che:{ lui, il était déjà dans les appartements de S. A. R. Monsieur, attendant la sortie du prince pour lui présenter ses hommages. Ce fut là seulement qu'on put lui remettre l'ordre du roi qui le révoquait de ses fonctions. De cette circonstance fâcheuse sont sorties toutes les récriminations sur la forme (2),
J^aî dû examiner, en premier lieu, le côté politique des Souvenirs du duc de Broglie. Les réserves que j'ai faites laissent intacts, grâce à Dieu, la dignité de ca-
(i) Chateaubriand avait refusé de défendre à la Chambre des pairs le projet de loi sur la conversion de la rente, projet quj fut rejeté à la majorité de 120 voix contre io5.
(2) Cet extrait des carnets de M. de Villèle a été publié par M Alfred Nettement, dans son Histoire de la RaHauration, t. VI, p. 706.