VIIL . PRÊfA.CE
jnent. Un dés esprits les plus brillants dit XVIII* siècle, Rivarol^ a écrit quelque part : « Les provinces sont, pour le mérite^ une sorte de postérité vivante. » Si ce mot de Rivarol ne doit pas êi?^e pris au pied de la lettrée, il ne laisse pas de renfermer peut-être une *^art de véricé.
L'abbé de Chaulieu disait de je ne sais plus quel immortel : C'est quelqu'un de V Académie. Toute mon ambition serait remplie si le lecteur disait, en JermarA mon volume : C'est quelqu'un de la province.
Le ' Rouliguen, /e»" mai idSd.
Le 23 septembre 1870, au moment où Prosper Me'rimée mourait à Cannes, Paris e'tait investi, un tiers de la France e'tait occupé par les armées allemandes. Le jour où disparaissait celui qui avait écrit VEnVevement de la redoute^ la ville de Toul capitulait, les soldats du général Werder donnaient l'assaut à Strasbourg, et, sous les murs de la capitale, des combats avaient lieu à Villejuif et à Drancy. Ce fut seulement au bout d'un mois, et par un journal anglais échappé à la vigilance de l'ennemi, que sa mort fut connue à Paris. En province, la plupart des journaux ne la mentionnèrent même pas, et si quelques-uns l'annoncèrent, entre deux défaites, nul n'y prit garde. Quelques mois après, dans la nuit du 23 au 24 mai 1 87 1 , les insurgés de la Commune, vaincus et poursuivis, mettaient le feu à la rue de Lille et brûlaient sa maison,
située au coin de cette rue et de la rue du Bac (i). Tous ses papiers e'taient consume's, et les cendres de ses manuscrits s'envolaient au vent, image, semblait-il^ de son nom oublie' et de sa re'putation e'teinte.
Une plus heureuse fortune lui était réservée. L'Académie française lui donna pour successeur, îe 3o décembre 1871, M. de Loménie, l'auteur de cette piquante Galerie des Contemporains iîhistres par un Homme de rien, publiée de iSSg à 1847, ^^ ^^ Mérimée ne brillait que par son absence. Le discours de réception de M. de Loménie, la réponse du directeur, M. Jules Sandeau, dans la séance du 8 janvier 1874, remirent en honneur, pour quelques jours au moins, son nom et ses œuvres. Presque au même moment paraissaient les Lettres à tme Inconnue (2). Mérimée, cet homme impassible, boutonné jusqu'au menton, d'aucuns disaient jusqu'au cœur, ce dur écrivain qui s'était si obstinément tenu en garde contre la sensibilité, avait-il été vraiment amoureux ? S'il avait aimé, si, dans sa vie, il y avait eu un roman, quelle en avait été l'héroïne ? Quel était le nom de VInconnue ? Problèmes délicats dont la recherche et la solution piquèrent au jeu la curiosité des lecteurs. Puis vinrent les Lettres à une autre Inconnue (3). Le mystère, cette fois, était plus facile à
(i) Au numéro 52 de la rue de Lille.
{2) Lettres à une Inconnue, par Prosper Mérimée, précédées d'une Etude sur Mérimée, par H. Taine. 2 vol. in-8. 1874.
(3) Lettres à une autre Inconnue, avec une Préface par M. Henri Blaze de Bury. i vol. in-8, 18/5.
PROSI^ER MlîRlMliE 5
pénétrer, et chacun nomma bientôt la noble et spirituelle étrangère sous la présidence de laquelle la cour d'amour, séante au palais de Compiègne, rendait les galantes sentences que la plume de Mérimée avait mission d'enregistrer. Un troisième et dernier recueil, publié en 1 88 1 , sous ce titre : Lettrées à M. Pani{:{i (i), renferme des lettres d'un tout autre caractère. La plupart des incidents de la politique intérieure et de la politique extérieure du second Empire, de i858 à 1870, y sont notés au passage, et comme l'auteur était placé pour bien voir, on s'attendait à de curieuses et piquantes révélations : la déception fut à peu près complète, et le succès du premier jour n'eut pas de lendemain. Voici pourtant que l'on revient à^Mérimée, et que, parmi les Jeunes, beaucoup le saluent comme un ancêtre. Ils n'ont d'autre religion que le pessimisme, et Mérimée était pessimiste sans réserve. « Défaites-vous de votre optimisme, écrivait-il, et figurez-vous bien que nous sommes dans ce monde pour nous battre envers et contre tous. .. Sachez aussi qu'il n'y a rien de plus commun que de faire le mal pour le plaisir de le faire (2). » Le haut du pavé en littérature appartient au réalisme, et Mérimée, par son souci du détail exact et précis, a été l'un des précurseurs de l'Ecole actuellement régnante. Il s'y rattache surtout par le dédain qu'il professe pour tout ce qui est émotion, attendrissement, sensibilité, par le mé-
(i) Lettres à M. Panî^i^t^ publiées par M. Louis Fagan, du cabinet des Estampes au British Muséum. 2 vol. in-8. {2) Lettres à une Inconnue^ t. I, p. 8.
pris qu'il affiche pour tout ce qui vient de l'àme. Le regain de succès qui lui arrive aujourd'hui n'a donc rien qui doive e'tonner, mais il ne laisse pas de rendre assez difficile la tâche que j'entreprends. Tant de gens écrivent et tant d'autres répètent que Prosper Mérimée est un maître dont les lettres, les romans et les contes sont des productions parfaites, de l'art le plus exquis et du style le plus admirable, que l'on me trouvera sans doute téméraire de ne point partager cette opinion et d'oser le dire. Je ne le ferai pas du moins sans donner mes raisons, et je ne désespère pas d'amener à mon avis quelques-uns de mes lecteurs. Ne pas être dupe ! c'est là ce dont Mérimée se préoccupait en toute circonstance et sur toute chose. Eh bien ! avec lui, qu'il s'agisse de sa personne ou de ses œuvres, à notre tour, ne soyons pas dupes 1
ProsperMérimée est néà Paris le 28 septembre i8o3. Son père était un peintre de talent, qui a eu, à la fin du siècle dernier et au commencement du nôtre, son heure de célébrité. On voit de lui, au Louvre, dans l'une des salles des Antiques, un dessus de porte d'un dessin vigoureux et savant, représentant Hippolj'fe ressuscité par Esculape. Quelques-unes de ses toiles obtinrent un véritable succès, celle notamment qui a pour sujet des voyageurs découvrant dans une forêt les ossements de Milon de Grotone et s'expliquant, par la position
du bras, le genre de mort du célèbre athlète. Gravé par Bervic, son tableau de V Innocence présentant à man» ger à un serpent rendit un instant son nom populaire. Nommé, en 1807, secrétaire perpétuel de l'Ecole des Beaux-Arts, Louis Mérimée, alors âgé de cinquante ans seulement, abandonna son atelier de peintre pour se consacrer à des études de chimie ou de linguistique et à des travaux littéraires. De même, son fils, nommé à l'Académie française, renoncera, à quarante-deux ans, aux œuvres d'imagination qui lui avaient valu une légitime renommée, et se consacrera presque exclusivement à des travaux historiques et à des études d'archéologie. Louis Mérimée a publié, en i83o, un livre estimé sur la Peinture à Vhuile et les Procédés matériels employés dans ce genre de Peinture depuis Hubert et Jean van Eyck jusqu'à nos jours. Ses fonctions de secrétaire de l'Ecole des Beaux-Arts le mettaient en relations avec l'élite des artistes. Peintres et sculpteurs célèbres fréquentaient son salon ; le baron Gérard en était un des habitués. Dans un tel milieu, Prosper Mérimée ne pouvait manquer de puiser un goût très vif pour les arts. Il joignit même la pratique à la théorie, et nous voyons, dans sa Correspondance, que la plume ne lui fit jamais abandonner complètement le craj'-on et le pinceau, et qu'il se délassait de ses écritures en peignant des aquarelles (i). Sa mère était une femme d'un sérieux mérite, qui peignait elfe-même avec goût -et qui racontait avec
1*1) Lettres à une Inconnuey t. I, p. i^.
agrément, ainsi qu'il convenait d'ailleurs à lapetite-fille de M"^^ Leprince de Beaumont, l'ingénieux et aimable auteur du Magasin des Enfants et du Magasin des Jeunes dames. M. de Loméniea montré, dans l'une des meilleures pages de son discours de réception, qu'cmrc M°^^ Leprince de Beaumont et son arricrc-petit-fils, il y avait des rapports assez frappants de talent et de style. « Le style de la bisaïeule, dit-il, quoique d'une qualité inférieure à celui de Tarrière-petit-fils, est pourtant de la même nature, on pourrait dire ici de la même famille; c'est un style coupé, qui ne procède jamais par périodes prolongées, mais par phrases courtes dont chacune renferme un sens complet. » La ressemblance s'arrête d'ailleurs au style ; car on sait de reste que Mérimée, à la différence de sa bisaïeule, n'écrivait pas pour les enfants, ni même pour Iqs jeunes dames,
M'^^ Leprince de Beaumont s'était fixée en Angleterre, où elle ne passa pas moins de dix-sept années. Sa petite-fille avait hérité d'elle un goût tout particulier pour la nation et pour la langue anglaise ; clic le transmit à son fils. Prosper Mérimée se plaisait parfois, dans sa Correspondance, à substituer à notre langue celle de nos voisins d'outre-Manche (i). Il faisait à l'occasion des vers anglais, tout en se piquant de détester la poésie, qui le lui rendait bien. Presque chaque année, il allait faire un voyage en Angleterre. Il affectait volontiers le flegme britannique et tenait à
(i) Lettres à une Inconnue^ t. I, p. 282,
PROSFER MÉRIMÉE ')
honneur d'avoir les manières et quelque peu la tournure d'un gentleman ; ses habits e'taicnt coupes à Londres, ce qui lui vaut, de la part de l'un de ses admirateurs, j'allais dire de l'un de ses compatriotes, de la Grande-Bretagne, cet éloge auquel il aurait été particulièrement sensible : « Ce qui peut être dit à la louange de ce gentleman accompli, — Jînished gentleviany — c'est qu'il faisait faire tous ses habits à Londres, et non seulement à Londres, mais chez Poole, et qu'il a été le constant client de ce grand artiste (i). » U Inconnue de Mérimée (M''^ Jeanne Daquin) était bien Française de naissance, mais elle avait été élevée à Boulogne, la plus anglaise des villes de France ; elle y avait reçu une éducation toute britannique, et peutêtre était-ce là ce qui l'avait tout d'abord attiré vers elle. M. Panizzi, son principal correspondant, était directeur du British Muséum, Son ménage, pendam les dernières années de sa vie, était tenu par deux dames anglaises, d'un âge respectable, miss Lagdcn et mistress Ewers, qui le suivaient à Cannes pendani les séjours qu'il y faisait chaque hiver. On le rencontrait tous les jours avec elles, dans la campagne, l'une portant sa boîte aux aquarelles, l'autre le carquois, la cible et les flèches avec lesquelles il allait tirer de l'arc dans les bois de pins et d'oliviers.
(i) Life of sir Anthony Panî^zh by L. Fagan. Londres, 1880.
L^éducation par la famille étant plus importante ei ayant sur la vie une plus grande influence que l'e'ducation par le collège, nous avons dû en parler tout d'abord. Il ne paraît pas, d'ailleurs, que Prosper Mérimée ait eu un goût bien prononcé pour les exercices scolaires. Ses parents l'avaient placé au collège Henri IV, où il eut pour condisciples les trois de Wailly, Gustave d'Eichtal, Emile de Langsdorff, qu'il retrouvera plus tard à la Revue des Deux Mon* des; Charles Lenormant, qui sera son collègue à l'Académie des inscriptions et belles-lettres ; Saint- Marc Girardin, qui entrera à l'Académie française la même année que lui ; J.-J. Ampère, qu'il y recevra, en qualité de directeur, quatre ans plus tard, et à qui il pourra dire : « Il y a trente ans, vous vous en souvenez, nous étions assis sur les bancs du même collège ; maintenant, c'est à l'Académie que nous nous retrouvons (i). » Mais, en 1818, l'Institut était encore loin, et tandis que ses camarades Ampère et Saint- Marc Girardin portaient haut dans les luttes du concours général le drapeau de Henri IV; tandis qu'à la même époque, M. Cuvillier-Fleury et M. de Sacy, au collège Louis le Grand, M. Sainte-Beuve et M. Vitet, au collège Charlemagne et au collège Bourbon,
(i) Réponse au discours de réception de M. Ampère à l'Académie française, prononcé le 18 mai 1848.
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préludaient à leurs succès académiques par leurs succès de rhétoriciens, Prosper Mérimée ne semblait pas beaucoup plus jaloux de leurs lauriers que ne devait l'être, quelques années plus tard, le spirituel M. Labiche, qui, non content d'avoir fait, au collège Bourbon, de médiocres études (i), s'est permis {horresco refcrens!) de tourner en ridicule les concours universitaires dans un très amusant vaudeville, le Papa du prix dlioniieiir (2) !
Si les premières études de Prosper Mérimée furent un peu négligées, il ne devait, au surplus, guère y paraître dans l'avenir. Il répara vite le temps perdu. Encore quelques années, et il ne possédera pas moins de sept langues : le latin, le grec, l'anglais, l'espagnol, ritalien, l'allemand et le russe — sans parler de l'arabe, qu'il eut aussi la fantaisie d'apprendre. « Pendant que vous apprenez le grec, écrit-il à M"^ Daquin, le 19 août 1844, j'étudie l'arabe (3). »
Au sortir du collège, pour obéir au désir de ses pa« rents, il étudia le droit ; mais ni le barreau ni la magistrature ne l'attiraient ; et , si on le rencontrait rarement le matin aux leçons de M. Ducaurroy ou de M. Delvincourt, en revanche, on le voyait souvent, le soir, dans le salon du baron Gérard ou dans celui
II) « Je n'ai pas fait de discours depuis ma rhétorique, et quels discours ! » (Discours de réception de M. Labiche, venant prendre séance à l'Académie française, le 25 novembre 1880, en remplacement de M. Sylvestre de Sacy.)
(2) En collaboration avec Théodore Barrière. Théâtre du Palais-Royal, 1868.
(3) Lettres à une Inconnue^ t. I, p. 22q.
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de M'^^*= Pa5ta,la célèbre cantatrice, qu'il appelle, dans le Vase étriLsque, « la première tragédienne de l'Eu' rope ». Par une heureuse fortune, sa jeunesse se rencontrait avec ces belles années de la Restauration, sourire et printemps du dix-neuvième siècle : de Serre et Royer-Collard montaient à la tribune relevée; Villemain et Cousin enseignaient à la Faculté des lettres ; Guizot, Augustin Thierry et Barante renouvelaient l'histoire ; les journalistes s'appelaient Chateaubriand, La Mennais, Thiers; Ingres et Eugène Delacroix, Paul Delaroche et Léopold Robert exposaient à côté de Gros et de Gérard, de Guérin et de Girodet ; Pradier et David d'Angers, à côté de Nanteuil et de Bosio; Talma donnait la réplique à M"^ Mars (i); Judith Pasta chantait la musique de Rossini ; la poésie et la gloire, de leurs premiers rayons, plus doux que les feux naissants de l'aurore, caressaient les fronts de Victor Hugo et de Lamartine ! O mattntini aîbori !. ..
Fort répandu dès lors dans la haute société parisienne, où les relations de son père et sa distinction personnelle lui avaient valu, dès le premier jour, un brillant accueil, Prosper Mérimée sut, du moins, ne pas se laisser absorber par les distractions du monde. Il réserva une part de son temps à l'étude. Tout en lisant dans l'original les chefs-d'œuvre de la littérature anglaise et de la littérature espagnole, il apprenait le
(i) Dans VEcole des Vieillards de Casimir Delavigne, représentée sur le Théâtre-Français, le 6 de'ccmbre 1823, Talma jouait le rôle de Danvillc et M''<' Mars celui à'Hortcnse.
PROSPER MERlMIiE I I
grec avec M. Boissonade, le docte et fin helléniste, et la philosophie avec Victor Cousin, dont il était, avec ses amis Ampère, Sautelet , Fulgence Fresnel, Frank et Albert Stapfer, un des auditeurs les plus assidus (i). N'est-ce pas justement du Cousin de ces heureuses années que Théodore Jouffroy a dit : «C'était un homme tout jeune encore, mais qui depuis n'a jamais été plus remarquable par son éloquence. » Mais ni M. Boissonade ni Victor Cousin lui-même n'étaient ses vrais maîtres. Il avait rencontré dans le salon de M"^^ Pasta un homme dont les idées, vives et originales, avaient de prime-saut exercé sur lui une profonde influence. C'était M. Beyle, ou plutôt M. de Stendhal , puisque aussi bien ce singulier homme a trouvé moyen d'imposer son pseudonyme à la postérité. Stendhal professait qu'à une société nouvelle il fallait un art nouveau; que l'heure était venue de substituer aux tragédies en vers les drames en prose, « qui durent plusieurs mois et dont les événements se pressent en des lieux divers » ; que la tirade, la couleur et les images avaient fait leur temps, aussi bien que les trois unités ; que le vers alexandrin n'était qu'un cache-sottise et qu'il n'y avait plus de place que pour la prose, parce que, seule, elle convient « à un genre clair, vif, simple , allant droit au but (2) ».
(i) André-Marie Ampère et Jean- Jacques Ampère^Corresponiance et Souvenirs [de i8o5 à 1864), recueillis par M»"* H,C., .. I,p. 137.
{2) Racine et SJiaUspeare, par Stendhal.
Telles étaient les doctrines que Mérimée allait essayer de mettre en pratique , et tandis qu'à côté de lui son ami Ampère composait bravement une tragédie en cinq actes et en vers, intitulée : Rosemonde (i), il menait à bien un grand drame en prose sur Cro;w«^e//. Ce drame n'a jamais été publié, mais nous trouvons à son endroit de curieux détails dans les Souvenirs de soixante années de M. E.-J. Delécluze.
De 1820 à i83o, dans le petit appartement de M. Delécluze , situé rue Chabanais , au coin de la rue Neuve-des-Petits-Champs, avaient lieu, chaque dimanche, des matinées littéraires très suivies. Paul - Louis Courier s'y rencontrait avec Stendhal, et à la suite de ces chefs prenait rang tout un bataillon de jeunes et vaillantes recrues dont plusieurs avaient dans leur giberne le bâton de maréchal, je veux dire le brevet d'académicien : J.-J. Ampère, Charles de Rémusat, Ludovic Vitet, Duvergier de Hauranne, Patin, Victor Jacquemont, Théodore Leclercq, Duchâtel, Charles Magnin, Albert Stapfer, Sautelet, dont Carrel devait déplorer la mort, Dittmer et Cave, les auteurs des Soirées de Neuilly, Théodore Jouffroy, Dubois du Globe, Taschereau, Mignet, E. Monod, Artaud, le traducteur de Sophocle et d'Euripide, de Guizard, le traducteur du théâtre de Gœthe, Adrien de Jussieu et Prospcr Mérimée (2).
(i) André-Marie Ampère et Jean-Jacques Ampère, 1. 1, p. 1S8. (2) Souvenirs de soixante années, par Etienne-Jean Delécluze, p. 225.
Un jour, raconte M. Delécluze, qui se met lui-même en scène sous le nom d'Etienne, un de ses prénoms, — un our Sautelet vint, avec Mérimée, qu'Etienne avait eu déjà l'occasion de connaître chez M. Stapfer, le père... Mérimée venait d'achever la composition d'un drame intitulé Cromwell. On prit jour pour la lecture de ce drame, et le jeune écrivain eut pour auditeurs, outre Ampère fils et A. Stapfer, ses amis, Stendhal, le baron de Mareste, Viol- Ict-le-Duc et Etienne... Mérimée, âgé de vingt-deux à vingtrrois ans, avait déjà les traits fortement caractérisés. Son regard furtif et pénétrant attirait d*autant plus l'attention que le jeune écrivain, au lieu d'avoir le laisser-aller et cette hilarité confiante propre à son âge, aussi sobre de mouvements que de paroles, ne laissait guère pénétrer sa pensée que par l'expression , fréquemment ironique, de son regard et de ses lèvres. A peine eut-il commencé la lecture de son drame, que les inflexions de sa voix gutturale et le ton dont il récita parurent étranges à l'auditoire. Mérimée, faisant alors partie de la jeunesse disposée à provoquer une révolution radicale en littérature, non seulement avait cherché à en hâter l'explosion en composant son Cromwell^ mais voulait modifier jusqu'à la manière . de le faire entendre à ses auditeurs, en le lisant d'une façon absolument contraire à celle qui avait été en usage jusque-là.
N'observant donc plus que les repos strictement indiqués par la coupe des phrases, mais sans élever ni baisser jamais le ton, il lut ainsi tout son drame, sans modifier ses accents, même aux endroits les plus passionnés. L'uniformité de cette longue cantilène, jointe au rejet complet des trois unités, auquel les esprits les plus avancés à cette époque n'étaient pas encore complètements faits, rendit
cette lecture assez froide. On saisit bien le sens de quelques scènes dramatiques et la vivacité' du dialogue en géne'ral naturel; mais le sujet extrêmement compliqué et les changements de scène trop fréquents rendirent l'effet total de cette lecture vague, et la société des lecteurs de Shakspeare, eux-mêmes, ne purent saisir le point d'unité auquel tous les détails devaient se rattacher. Néanmoins, comme la plupart des auditeurs partageaient les idées et les espérances du lecteur, et qu'au fond il entrait encore plus de passion que de goût littéraire dans le jugement qu'il fallait porter sur le drame, tous les jeunes amis de Mérimée l'encouragèrent à suivre la voie qu'il avait prise. Beyle, en particulier, le félicita de son essai avec plus de vivacité que les autres. En effet, le Cromwell de Mérimée était une des premières applications de la théorie que Stendhal avait développée, en 1823, dans sa brochure intitulée Racine et Shakspeare (i).
Un peu avant Mérimée, H. de Balzac avait fait, lui aussi, sur Cromivell un drame, qui fut également son coup d'essai.
Cette rencontre singulière du futur auteur de Colomba et de l'auteur futur à^Eugénie Gy^andet, débutant l'un et l'autre, non par le roman mais par le drame, et choisissant tous les deux le même sujet, vaut peut-être que l'on s'y arrête un instant.
Balzac n'a que dix-neuf ans ; il a laissé sa famille en province pour venir tenter la fortune littéraire à Paris ; il s'est installé dans une petite mansarde, rue
(i) Souvenirs de soixante années, p. 228, 224.
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Lesdiguièrcs, n° 9, près de l'Arsenal, et c'est de là qu'il écrit à l'une de ses sœurs, le 6 septembre 1819 :
Je me suis définitivement arrêté au sujet de Cromwell^ et je l'ai choisi parce qu'il est le plus beau de l'histoire moderne. Depuis que j'ai soulevé et pesé ce sujet, je m'y suis jeté à corps perdu. Les idées m'accablent, mais je suis sans cesse arrêté par mon peu de génie pour la versification. Je me mangerai plus d'une fois les ongles avant d'avoir achevé mon premier monument... Maintenant, si tu trouvais des idées pour des situations de CroriDpell^ écris-le-moi. Tiens, ce qui m'embarrasse le plus, ce sont celles de la scène première entre le roi et la reine. Il doit y régner un ton si mélancolique, si touchant, si tendre, des pensées si pures, si fraîches, que je désespère ! Il faut que cela soit sublime tout du long... Si tu as la fibre ossianique, envoie-moi des couleurs, chère petite, bonne, aimable, gentille sœur que j'aime tant (i) I
Un an après, au mois de septembre 1820, il travaille toujours à son Cromwell,
J'ai décidément pris un par:i pour Cromwell^ écrit-il encore à sa sœur ; maintenant que tout est irrévocablement arrêté, j'ai résolu d'y travailler d'une autre manière. Il va être fini en cinq ou six mois, mais grossièrement et d'un seul jet, parce que je veux pouvoir, le tableau une fois dessiné, y mettre le coloris à mon aise. Peut-être t'enverrai-je à la fin d'octobre ou au commencement de no-
(i) Correspondance de H, de Balzac (iSig-iSSo), t. I, p. G.
l6 PROSPER MÉRIMÉE
vembre la première acte; j'espère que tu pourras là-dedans rogner, trancher, coupiller à ton aise (i).
Dans la lettre suivante, Balzac envoie à sa sœur le plan de sa trage'die. Si c'eût e'te' le lieu, nous aurions aime' à reproduire ces pages curieuses, où éclate déjà la forte imagination du puissant romancier. « Il est impossible, s'écrie-t-il en terminant, que tu ne trouves pas ce plan superbe ! » Et avec l'expansion de sa riche nature, en tout l'opposé de celle de Mérimée, qui ne s'abandonnait jamais, il écrit à sa chère bonne petite sœur : « Il faut débuter par un chef-d'œuvre ou me tordre le cou !... Je te supplie, par notre amour fraternel, de ne jamais me dire : « C'est bien. » Ne me découvre que les fautes ; quant aux beautés, je les connais de reste. Si quelques pensées t'arrivent chemin faisant, écris-les en marge ; laisse les jolies, il ne faut que les sublimes (2). »
On nous pardonnera de nous être ainsi attarde avec Balzac. Ce diable d'homme, une fois qu'il vous a saisi, ne vous lâche plus. Et puis, — pourquoi ne pas l'avouer ? — nous n'avons pas voulu laisser échapper cette occasion de citer la Correspo7ida7îce trop peu connue de l'auteur de la Comédie humaine. Gomme on n'y trouve ni récits graveleux, ni anecdotes dont la passion politique se puisse faire une arme contre un parti tombé, on a fait le silence autour d'elle, alors qu'on venait de mener grand bruit autour des Lettres
(i) Ibid.y t. I, p. 25.
(2) Ibid,, t. I, p. 3i.
PROSl'LR MKRIMLIE I7
de Mdrimce à une Inconnue, si vides pourtant, si froides et, il faut avoir le courage de le dire, si ennuyeuses. La correspondance de Balzac, au contraire, est vivante, et, jusqu'à la fin, pleine de jeunesse et de fougue. L'homme est là tout entier, avec son amour pour sa mère et ses sœurs, avec sa soif de gloire et de fortune, trop souvent empêtre' dans de vulgaires embarras d'argent, mais s'élevant au-dessus d'eux par la vigueur de son ge'nie et par Pcnormité de son labeun labeur inouï, sans repos et sans trêve, qui l'a tue', mais qui l'a fait immortel.
Jamais hommes ne se ressemblèrent moins que Balzac et Mérime'e, et peut-être n'ont-ils jamais eu que cela de commun de débuter l'un et l'autre par une e'tude dramatique sur CromwelL
Ni la trage'die de Balzac ni le drame de Me'rime'e n'ont e'té imprime's. La première œuvre publiée de Prosper Mérimée fut le Théâtre de Clara Ga:{uî, qui parut en 1825. L'auteur n'avait pas encore vingttrois ans.
La première édition du Théâtre de Clat^a Ga^ul comprenait six petites comédies ou saynètes. UOcca^ sion et le Carrosse du Saint-Sacrement^ qui sont venus depuis grossir ce mince recueil, ont été composés quelques années plus tard et parurent d'abord dans la Revue de Paris, le Carrosse du Saint-Sacrement^ au
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mois de juin 1829, et ïOccasioJi, au mois de janvier i83o.
Le volume de 1825 ne portait pas de nom d'auteur. Il e'tait pre'cédé d'une Notice siu^ Clara Ga:{iily comédienne espagnole, notice habilement re'dige'e et faite pour persuader aux braves gens qui lisent les préfaces (et, je l'avoue, je suis de ce nombre) que Clara Gazul e'tait une comédienne en chair et en os, qui avait vraiment joué au grand théâtre — Teatro major — de Cadix, et qui avait fait imprimer, en 1822, à Madrid, un recueil de comédies encore inconnu en France. Seulement, au bas de cette Notice, se lisait cette signature jetée comme un éclat de rire au nez du lecteur, qui allait peut-être se laisser pren dre : Joseph UESTRANGE.
Le Théâtre de Clara Ga^ul est resté l'œuvre de prédilection de Mérimée, qui a tenu à honneur, pendant plusieurs années, d'inscrire au bas de chacun de ses ouvrages : par l'auteur du Théâtre de Clara Galul ; comme Walter Scott avait inscrit, pendant longtemps, au bas de chacun des siens : par l'auteur de Waverlej,
Qu'est-ce donc que ce livre ? Un recueil de petites pièces qui n'ont en général que quatre ou cinq scènes (le Ciel et l'Enfer n'en a que deux, et V Amour africain qu'une seule), et où le développement dramatique est à peu près nul. Elles se terminent toutes, sauf deux, — les Espagnols en Danemark et le Car- 7^osse du Saint-Sacrement, — par le poison, le pistolet ou le poignard. Pour horribles qu'ils soient, ces
PROSPER MERIMEE ig
dénouements tragiques et toujours les mêmes, couronnant des pièces aussi courtes, te'moignent d'une grande ste'rilité d'invention.
Cette ste'rilité éclate également dans le choix des sujets, qui roulent presque tous sur des moines et des inquisiteurs. Il arrive même quelquefois que Mérimée emprunte cavalièrement à un autre écrivain, sans en avertir le lecteur, la fable et les péripéties de sa pièce. « Le second drame : Une femme est un diable, ou la Tentation de saint Antoine, n'est autne chose que le Moine de Lewis, resserré en trois scènes. » C'est une admirateur et un ami de Prosper Mérimée qui s'exprime ainsi, dans la Biographie des Contemporains (i).
Deux choses étaient à la mode en 1826 : les traductions des théâtres étrangers et le Don Juan de lord Byron. On retrouve la trace de cette double influence dans le Théâtre de Clara Ga\uL Dona Clara ne le cède à Don Juan ni pour la quantité et la qualité des blasphèmes, ni pour la licence et le cynisme des tableaux. Mais tandis que lord Byron étendait sur les siens le voile de son admirable poésie, Mérimée remplace la poésie par la prose. Son style reste froid au milieu des scènes les plus brûlantes, il reste sobre au milieu de toutes les ivresses de la passion la plus échevelée. Ce contraste entre la brutalité du fond et l'impassibilité de la forme n'était point pour passer
(i) Biographie des Contemporains y publiée sous la direction de MM. Rabbe et Vieilh de Boisjolin, t. IV, 2» partie, i83o.
inaperçu, et beaucoup y virent la marque d'un esprit puissant qui sait contenir sa force. On eût été peutêtre moins éloigné du vrai en y reconnaissant la mise en pratique, par le disciple favori de Beyle, de ce principe du maître : Faisons tous nos efforts pour être secs. J'ajouterai que, pour mon compte, je prise assez peu cette faculté qui permet à un auteur de se désintéresser entièrement de ce qu'il écrit, et de raconter, sans la moindre émotion et comme choses toutes naturelles, les scènes les plus horribles et les plus révoltantes ; je goûte médiocrement ces écrivains formés à l'école de Stendhal, et que j'appellerai, si on veut bien me passer l'expression, les pittce-sans-rire de l'immoralité.
On comprend par ce qui précède, que l'analyse des scènes dialoguées qui forment le Théâtre de Clara Ga^ul^ — théâtre impossible au premier chef, — ne saurait être abordée : on pourrait l'essayer tout au plus pour celles qui ouvrent le volume : les Espa* gnols en Danemark. Je ne m'y risquerai pas cependant, toute réflexion faite. Je veux seulement signaler le/ caractère antinapoléonien de cette pièce et montrer que Mérimée, membre du Sénat impérial, pourrait fournir plus d'une page au livre qui se fera peutêtre un jour sous ce titre : Le premier Empire jugé par les sénateurs du second,
La scène se passe en 1808, dans l'île de Fionîe, où Napoléon a envoyé les troupes espagnoles mises à sa disposition par le roi Charles IV. Le marquis de la Romana, qui les commande et qui vient d'apprendre
PROSPER MÉRIMIÎE 2 I
les événements de Madrid du 2 mai, cherche les moyens de faire embarquer ses soldats pour l'Espagne, afin d'aller, à leur tête, grossir les rangs des défenseurs de l'indépendance. En regard du marquis de la Romana, de Juan Diaz, son aide de camp, et de Wallis, officier de la marine anglaise, qui joue, ainsi que les deux officiers espagnols, un très beau rôle, Mérimée a placé quatre Français : le chargé d'affaires du gouvernement de l'empereur , le baron Achille d'Orbassan, un sot et un lâche ; M"^*^ Leblanc et sa fille, qui représentent la police impériale dans ce qu'elle a de plus séduisant et de plus abject ; enfin, Charles Leblanc , chevalier de la Légion d'honneur, lieutenant des grenadiers de la garde, qui représente l'armée et qui est chargé de veiller au salut de l'Empire, Voici le plan imaginé par ce brave, afin de se débarrasser de la Romana et de Juan Diaz, qui, pour le dire en passant, lui ont sauvé la vie à Friedland :
Charles Leblanc, Vous allez inviter le général la Romana à dîner pour demain ; entendez-vous ?
Le Résident (Achille d'Orbassan). Mais s'il refusait ?
Charles Leblanc, Il ne refusera pas. Vous lui direz que j'apporte la nouvelle d'une victoire, et, pour célébrer des victoires, de bons militaires doivent trinquer ensemble. Vous avez bien ici cinquante Français ?
Le Résident. Il y a ici une compagnie de chasseurs au dépôt.
Charles Leblanc. C'est ce qu'il me faut. Ah ça ! vous invitez le général la Romana avec tout son état-major et les officiers danois, etc. Vous me mettez à dîner à côté
dùdit général. Pour lors, entre la poire et le fromage, voui proposez la santé de l'Empereur : c'est le signal dont nous sommes convenus... Mes chasseurs, qui se sont tenus prêts^ entrent alors et couchent en joue tous les Espagnols. Moi, je prends le ge'néral- au collet d'un côté, vous de l'autre. S'ils font des façons pour se rendre, nous nous jetons tous les deux sous la table et nos hommes font un feu de file. Ensuite nous barricadons les portes; les Danois et les autres canailles auront bon marché des Espagnols désorganisés et sans chefs. En tout cas, nous tiendrons tan que nous pourrons, et, si nous sommes forcés, nou* tuons nos prisonniers et nous nous brûlons la cervell* les uns aux autres (i).
M'"*^ Leblanc propose de recourir tout simplemen a rarsenic, et d'empoisonner le général la Romana et les officiers de son état-major. Ce procédé ne laisse pas de sourire assez au résident français ; cependant le plan du lieutenant de la garde impériale finit par obtenir la préférence ; il reçoit même un commencement d'exécutioa et n^ manque son effet que parce que M"^ Leblanc trahit le secret de son frère. Au milieu de ces belles inventions, éclatent d'amères railleries contre le système impérial, le blocus continental, les victoires du grand homme et sa politique de régénération et de progrès. On n'est pas moins chauvin que le Mérimée de 1826, et Sainte-Beuve, qui ne l'était guère non plus en ces temps-là, est bien près d'être scandalisé du sans-façon avec lequel l'auteur du Théâtre de Clara Ga^ul traite l'épopée napoléonienne.
(t) Les Espagnols en Danemark^ journée III, scène 11.
PROSFhK MKKiMHE 2l^
« Quand il a abordé certaines parties du règne de Napoléoni écrivait Sainte-Beuve dans le Globe du mois de janvier i83i, c'a e'té la critique et l'ironie qui ont pre'valu ; il nous a peint des lieutenants de la vieille armée espions, de jeunes fils de famille bonapartistes grossiers ; et sa sublime (1) Prise d'une redoute n'est que le côté lugubre de la gloire militaire. »
O uoi qu'il en soit, les Espagnols en Danema?^k sont encore la meilleure pièce du Théâtre de Clara GaïuL En i85o, le directeur du Théâtre-Français, M. Arsène Houssaye, eut la fantaisie de faire jouer le Carrosse an Saint-Sacrement. Le public qui venait d'applaudir les proverbes de l'auteur des Contes d'Espagne et d'Italie, siffla la saynète de l'auteur du Théâtre de Clara Ga^ul, Le public avait raison. Il y a loin en effet des comédies de Prosper Mérimée, de ces pièces d'un jeune homme de vingt-deux ans, dans lesquelles il n'y a pas un éclair d'imagination, pas un souffle de jeunesse et de poésie, aux Comédies d'Alfred de Musset, à ce théâtre en liberté, où les écarts de la fantaisie sont rachetés par tant de traits heureux et brillants, par tant de scènes ravissantes, qui mêlent à une mélancolie pleine de charme les plus radieux sourires !
C'est cependant à propos du Théâtre de Clara Ga^nl qu'Alfred de Musset a écrit quelque part :
L'un, comme Caldôron et comme Mérimée, Incruste un plomb brûlant sur la rcnlitc... (i)
il) Le Spectacle dans un fauteuil.
Certes, s'il y a deux noms qui hurlent de se trou\er accouple's ensemble, ce sont ceux de Calderon et de Me'rime'e : Calderon, ce grand poète catholique que son ardente de'votion détermina, à l'âge de cinquante et un ans, à entrer dans les ordres sacrés ; ce dramatiste d'une puissante imagination qui sait amener avec tant d'art des situations inattendues, des coups de théâtre, ce que ses contemporains appelaient les lances de Calderon; qui a composé cent vingt comédies ou pièces profanes, cent actes sacramentels ou pièces religieuses, cent intermèdes, un poème sur le déluge universel, un poème sur les quatre fins dernières de riiomme, un nombre infini de chansons, de sonnets, de romances, etc., etc. ; — Mérimée, cet écrivain sans souffle et sans haleine, qui a produit à grand' peine sept ou huit saynètes, deux courts romans, neuf ou dix nouvelles; ce prosateur que l'ange de la poésie n'a jamais effleuré de son aile ; ce matérialiste qui a formulé, dans un écrit réservé à quelques initiés, les articles de foi de l'athéisme ! Comparer l'auteur de la Dévotion à la croix (la Devocion a la crii:{) à l'auteur de la Notice sur Henry Beyle : un poète seul pouvait commettre une pareille hérésie I Les grands poètes, — et Alfred de Musset en était un, — ne sont le plus souvent que des enfatits sublimes^ et, à ce titre, il doit leur être beaucoup pardonné, car en bien des rencontres ils ne savent pas ce qu'ils disent I
PROSPEK MÉRIMÉE %b
C'est encore sous un pseudonyme que parut, en 1827, le second ouvrage de Me'rimée, la Giiila, ou choix de poésies illyriques recueillies dans la Dabiiatie, la Bos' nicy la Croatie et VHer\ég07vine, Trois ans auparavant, le savant Fauriel avait publié les Chants popu' laires de la Grèce nioderne^ et, la première fois que Mérimée lui avait été présenté, il l'avait engagé à traduire les romances espagnoles d'après le même système qu'il venait d'appliquer aux chants grecs (i). L'auteur du Théâtre de Clara Ga^ul — remarquons en passant que Gzq/a était l'anagramme de Ga:{ul^ — trouva plus ingénieux de fabriquer lui-même de prétendus chants populaires. Il apprit cinq à six mots de slave, lut le Voyage en Dalmatie de l'abbé Fortis, et, à l'aide de ce léger bagage, écrivit une vingtaine de ballades, qu'il enrichit de notes et fit imprimer mystérieusement à Strasbourg. Elles étaient précédées d'une Notice sur l'auteur, Hyacinthe Maglanovich^ joueur de gu^la (2), comme le Théâtre de Clara Ga^ul était précédé d'une Notice sur la Comédienne espagnole.
Tout cela ne témoignait point assurément d'une bien grande fertilité d'imagination. Le tour était pi-
(i) Sainte-Beuve, Portraits contemporains^ t. II, p. 564.
(2) « Les bardes slaves courent les villes et les villages en :hantant des romances et s'accompagnant avec une espèce de guitare nommée gujla^ qui n'a qu'une seule corde faite de :rin. » (Préface de la Gu:jfla, édition de 1827.)
j6 lUiOSt'iiK MEKi.Mlili
^qant néanmoins, et encore qu'il ait e'tc* très mal pris par cet excellent Fauriel, lequel y vit un pastiche assez irre've'rencieux de sa grande et se'rieuse publication, on doit reconnaître qu'il e'tait bien joue'. Un savant anglais, auteur d'une anthologie slave, M. Bowring, écrivit à Mérimée pour lui demander les vers originaux qu'il avait si bien traduits ; un savant allemand, M. Gerhart, reconnut sous sa prose le mètre des vers illyriques. Enfin, pour comble de gloire, le grand poète Pouchkine traduisit en russe quelquesune des ballades de la Giqla. Il paraît qu'en France nous sommes moins naïfs, car personne ne prit souci de V Amour en bouteille, de Cara Ali le vampii^e, de la Triste Ballade de la noble épouse d'Asan-Aga^ ni des autres ballades qu'Hyacinthe Maglanovich chantait en s'accompagnant de sa guitare. « Il ne se vendit guère, écrivait Mérimée lui-même en 1840, qu'une douzaine d'exemplaires de la \Gu'{la, et le cœur me saigne encore en pensant au pauvre éditeur qui fit les frais de cette mystification. »
ludi Jacquerie, qui parut, en 1828, sous ce titre : la Jacquerie, scènes féodales, suivies de la Famille de Carpajal, par Fauteur du Théâtre de Clara Gaïul, n'eut pas beaucoup plus de succès que la Gu^la.
II nous est arrivé de dire plus haut qu'entre Mérimée et Balzac il n'y avait peut-être eu de commun que l'idée de prendre Cromwell pour héros de leur première oeuvre et de donner à cette œuvre la forme dramatique. Nous nous trompions. Nous avons en effet sous les veux l'édition originale de la Jacquerie^ et
nous voyons que ce volume est sorti des presses de H. Baliac, imprimeur, rue des Marais-Saint-Gerviain^ 3i. Ce //. Bal^ac^ imprimeur, n'était autre que le grand romancier, iX qui ses spe'culations de librairie ne re'ussirent pas beaucoup mieux qu'à Walter Scott son association commerciale avec Ballantyne et Gonstable.
Comme la G//{/a, la Jacquerie est un pastiche ; — pastiche d'un genre alors en vogue, qui tenait à la fois de l'histoire et du drame, dont le pre'sident Hénault avait donné l'exemple dans son François II, et dont M. Vitet avait donné le modèle dans ses Scènes de la Ligue^ publiées en 1826.
Le sujet choisi par Mérimée, — la révolte des paysans du Beauvoisis au quatorzième siècle, — avait cela de dangereux, qu'il était difficile d'éviter la dispersion et l'éparpillement des scènes, et de faire sortir de la multiplicité des épisodes cette unité d'intérêt, sans laquelle il n'y a point d'œuvre dramatique. L'auteur n'a point su triompher de cette difficulté, ou plutôt il semble n'avoir cherché et voulu qu'une chose : peindre le moyen âge sous les couleurs les plus odieuses et l'humanité sous les traits les plus méprisables.
Quand on lit les premières pages, — les scènes du château d'Apremont et celles de l'abbaye de Saint- Leufroy, — on croit avoir affaire à un ennemi des nobles et des prêtres, à un vengeur de ces pauvres Gaulois si méchamment mis à mort par les Francs, et que les gens des communes vont apparaître et écraser de leur supériorité ces seigneurs couverts de sang et ces
28 PROSPER MÉ^rtTvlÉE
moines couverts de boue. Mais lorsque les bourgeois de Beauvais entrent en scène, c'est pour jouer à leur tour un rôle honteux, et rien n'égale leur lâcheté, si ce n'est leur mépris pour les vilains et les gens de métier. Quant aux vilains, ce sont eux que l'auteur maltraite le plus : chiens couchants la veille de la révolte, bêtes féroces le lendemain.
Certes, les Lettres où Augustin Thierry a retracé les Conjurations qui donnèrent naissance aux communes renferment bien des erreurs; la vérité historique y est en plus d'un endroit dénaturée et faussée: elles n'en demeurent pas moins une œuvre vivante, parce que le cœur de l'historien a battu en les écrivant; parce que l'auteur, s'il a été partial, puisait du moins cette partialité dans un sentiment élevé et généreux, l'amour de la liberté et de la justice (i). Mérimée a peint les luttes du passé sans amour comme sans haine, indifférent aux passions des hommes qu'il mettait en scène. Aussi son livre est-il une œuvre morte. L'ironie et le scepticisme sont de mauvais conseillers dans les lettres comme dans la vie.
Que si l'on nous trouvait trop sévère, nous rappellerions qu'un admirateur de Prosper Mérimée, l'auteur de la Notice que lui a consacrée la Biographie des Contemporains, porte sur la Jacquerie un jugement qui se rapproche beaucoup du nôtre. « Le lien, dit-il, qui tient cette suite de scènes est assez léger : s'il suffit à l'unité, il ne suffit pas toujours à l'intérêt. On
(i) Lettres sur l'Histoire de France, 1828.
voit que l'auteur écrit en se jouant et ne prend pas fort au se'rieux ses ouvrages (i). » — Gustave Planche a consacré àProsper Mérimée, dans la Revue des Deux Mondes de i832, un panégyrique où déborde Tenthousiasme. Voici pourtant comme il juge la Jac* querie :
C'est une lecture sans attrait et souvent fatigante. Le continuel e'parpillement de l'action, la brièveté de la plupart des scènes et, ce qui est pis encore, l'absence de volonté même implicite dans l'œuvre tout entière, la monotone succession des scènes de pillage et de meurtre, constituent, si Ton veut, une re'alité possible, mais sans intérê'. poétique, sans animation et sans puissance. Dans une préface d'une douzaine de lignes, l'auteur dit qu'il a voulu suppléer au silence de Froissart. Puisqu'en effet les renseignements historiques sur la Jacquerie sont rares et énigmatiques, le poète (!!) avait beau jeu et pleine liberté. Au lieu de perdre son temps en conjectures érudites, il eût mieux fait d'inventer hardiment. S'il n'avait consulté que sa fantaisie, il n'aurait pas re'pudié l'unité, dont l'absence est regrettable dans la Jacquerie (2).
Il est impossible de lire la Jacquerie sans fatigue ; il est difficile d'aller jusqu'à la dernière scène. Etaitce pour réveiller le lecteur assoupi que Mérimée avait eu l'idée de terminer son volume par la Famille de Carvajal ?
« La Famille de Carvajal^ dit Gustave Planche,
(i) T. IV, p. 456.
(2) Portraits littéraires, par Gustâvd Planche, t. î, p. 189.
est un poème terrible, d'un haut mérite, maïs qui ne ressemble pas mal aux ecorchés de Ge'ricault. Userait fort à regretter que l'imagination humaine ne s'exerçât que sur de pareils sujets; cependant, comme l'art consacre tout ce qu'il touche, comme le crime, si hideux qu'il soit, s'ennoblit et s'élève en se poétisant, on ne saurait nier la beauté de là Famille de Carva^ jal (i). »
Ce prétendu jt7oèm^, qui a eu le privilège de réchauffer la verve du plus froid de tous les 'critiques, n'est, au demeurant qu'un drame monstrueux, dans lequel on voit une fille qui poignarde son père, et, pour reposer l'esprit du spectateur, un mari qui empoisonne sa femme. Gustave Planche ose comparer cette toile sans nom aux admirables ébauches de Géricault; j'en appelle de Gustave Planche ivre à Prosper Mérimée à jeun. Ce dernier s'est du moins rendu justice, et il nous apprend, dans la Préface de la Famille de Carvajal, que sa pièce est faite pour être jouée à bord de quelque corsaire, par des gens de sac et de x:orde, qui ont vu trente abordages et autant de tempêtes! — Une seule excuse pourrait être invoquée en faveur de cette œuvre déplorable : ce n'était sans doute qu'une mystification comme la Guila, et j'imagine que l'auteur aurait volontiers écrit en tête de son drame ; Autre guitare.
(i) Op. cit., p. 190
PROSPER MERIMEE 3l
II se faisait temps cependant que Mérimée prît sa revanche. Il reparut devant le public en 1829, avec un roman : 1672. Chronique du règne de Charles IX. La première édition porte cette épigraphe, qui n^a pas été reproduite dans les éditions suivantes : « Ce que les Sarazins et barbares iadys appeloyent proesses, maintenant nous appelons briguanderies et meschancetez. — Rabelais. )>
Il y a dans ce livre d'excellentes qualités. La narration ne vise qu'à être amusante et elle y réussit. Le romancier, qui achoisipour sujet un épisode de la Saint- Barthélémy, ne s'attarde point pour déclamer ou pour disserter : Scribitur ad narrandum.
Dans la Chartreuse de Parme, Stendhal, le maître de Prosper Mérimée, nous montre son héros, le jeune Fabrice, assistant à la bataille de Waterloo, la traversant en quelque sorte et nous rendant l'impression de cette terrible journée, sans avoir l'air d'y toucher, si je puis parler ainsi, et parle simple récit de ce qui lui est personnel. Bernard de Mergy, le héros delà Chronique du règne de Charles IX, traverse de même la nuit du 24 août 1672, et Mérimée a su rendre l'impression de cette nuit exécrable sans phrases, sans exagérations, sans montrer autre chose que le coin du tableau où ses personnages sont naturellement en scène.
Est-ce à dire que la Chroniqm du règne de Charles
3a PROSPER MÉRIMÉE
Z-X'soitun beau livre, un roman historique digne de prendre place au-dessous des chefs-d'œuvre de Walter Scott, à côte' du Cinq-Mars d'Alfred de Vigny ? Je ne le pense pas.
Si l'on cherche quel en est le sujet, on ne trouve rien autre chose qu'une attecdote, et l'auteur lui-même Ta si bien senti, qu'il a écrit, au de'but de sa Pt^éface, ces paroles significatives : Je naime dans l'histoire que les anecdotes. Bernard deMergy, gentilhomme protestant, arrive à Paris, au mois de mai 1572, pour prendre du service -dans l'arme'e qui doit aller combattre, en Flandre, sous les ordres de Coligny. Le nouveau débarqué obtient sans coup férir le grade de cornette, ramasse le gant que laisse tomber devant lui la comtesse Diane de Turgis, une des beautés les plus légères de la cour, se bat en duel avec M. de Comminges, le tue et, àpeine remis de la blessure qu'il a lui-même reçue, le remplace auprès de la comtesse. Diane est catholique, elle a é^i instruite par la reine-mère du prochain massacre, et, la nuit même du 24 août, elle presse Bernard de se convertir, de sauver sa vie et son âme. Elle réussit à le soustraire aux coups des assassins, mais ne peut obtenir de lui qu'il se sépare de ceux qu'il appelle les martyrs de l'Evangile. Bernard de Mergy quitte Paris quelques jours après, gagne la Rochelle, que La Noue Bras-de-fer défend contre l'armée royale, et dirige contre les assiégeants une sortie dans laquelle son frère, le capitaine George, qui commande un gros de cavaliers ennemis, est blessé à mort. Mergy se consola- t-il? Diane et Bernard
se sont-ils revus ?« Je le laisse à de'cidef au lecteur qui, de la sorte, terminera toujours le roiiian à son
gra. »
On voit, par cette rapide analyse, que le romati de Me'rimée, — puisque roman il y a, — ne contient pas le développement suivi d'une action ayant son commencement, son milieu et sa fin. Il n'y a pas de fin, en effet, et pourquoi y en aurait-il une ? L'auteur ne s'est attaché nulle part à tracer des caractères, à peindre des passions : il n'a voulu encore une fois que conter une anecdote.
De ses diffe'rents personnages, il n'en est pas un seul auquel on se puisse inte'resser. L'héroïne, Diane de Turgis, dont le nom se retrouve à la dernière page, a disparu depuis longtemps du récit, sans que l'auteu ait pris la peine de nous dire comment et sans que le lecteur ait la moindre envie de lui demander pourquoi. Mérimée aurait pu de même laisser en chemin son héros, Bernard de Mergy, et continuer son récit avec ce qui lui serait resté de monde : nul n'y aurait pris garde.
En dépit de son enthousiasme de commande, Gustave Planche porte à peu près le même jugement que nous sur la Chronique du règne de Charles IX :
Malheureusement, dit-il, il n'y a pas de roman. C'est une série d'aventures bien dites, mais ordonnées presque au. hasard, sans enchaînement nécessaire. Dans sa préface, l'auteur paraît s'être jugé lui-même à peu près dans le même sens: il donne son livre pour un extrait de ses Icc-
tures. C'est beaucoup mieux et beaucoup plus qu'un extrait ; mais il semble indiquer qu'il n'a pas eu la prétention de composer un poème, et c'est aussi notre opinion.
Faut-il maintenant descendre dans les détails et montrer, après un critique aussi érudit qu'ingénieux, M. Charles Magnin, que les couleurs historiques de la Chronique de Charles IX ne sont rien moins qu'exactes (i)? Faut-il rappeler qu'ici encore la plume de Prosper Mérimée n'a pas reculé devant les tableaux les plus licencieux, et qu'il est allé volontairement et misérablement échouer sur l'écueil du libertinage? Ce n'est pas sans ennui que je reproduis sans cesse cette accusation d'immoralité; mais à qui la faute ?
II est, d'ailleurs, quelque chose de plus condamnable encore que ces peintures grossières où se complaît l'auteur du Théâtre de Clara Ga^uly c'est le parti pris de pessimisme qui éclate dans la Chronique du règne de Charries IX, comme dans ses précédents ouvrages. Qu'ils soient protestants ou catholiques, ses personnages sont tous également vicieux. Pour lui, la religion n'est qu'un masque, la vertu n'est qu'un mot : le vice seul est une réalité. Comment, après avoir fermé ces pages, ne pas se sentir l'âme plus faible, le cœur moins haut ? « Quand une lecture vous élève l'esprit, a dit excellemment la Bruyère, et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas
(i) Article publié dans le Globe du 25 avril 1829,'et reproduit au Tome premier des Causeries et Méditations historiques et littéraires ipar M. Charles Magnin, 1843.
PKOSPliR MEKlMliii JD
une autre règle pour juger de l'ouvrage; il est bon et fait de main d'ouvrier. « N'est-ce pas rester fidèle à la pense'e de la Bruyère et la comple'ter seulement, que d'ajouter : Quand un livre vous abaisse l'esprit et qu'il vous inspire des sentiments de de'couragement et de scepticisme, ne cherchez pas une autre règle pour juger de Touvrage ; il est mauvais et la lecture en est malsaine.
La Chronique du vegne de Charles IX est du mois de mars 1829. C'était l'époque où le docteur Véron fondait la Revue de Paris, La Revue était hebdoma* daire, et, paraissant par livraisons de moins de quatreringts pages chacune, ne comportait pas les longs articles. Son directeur demanda à Mérimée de lui don» ner de courts récits. Celui-ci le servit à souhait et pfublia successivement, dans la Revue de Paris^ de mai 1829 à juin i83o, Mateo Falcone, Vision de Charles IX, Federigo^ l'Enlèvement de la redoute^ Tamango^ le Vase étrusque et la Partie de trictrac.
Nous reviendrons dans quelques instants s.ir ces nouvelles, qui sont restées le principal titre de ?rosper Mérimée. Bornons-nous ici à faire remarquer que l'auteur du Théâtre de Clara Ga^uly qui, par un raffinement d'homme du monde, n'avait encore signé aucun de ses ouvrages, mit pour la première fois son nom au bas de Mateo Falcone (mai 1829). Le succès
obtenu par cette nouvelle et par celles qui suivirent le réve'la véritablement au public et e'tendit rapidement sa re'putation, renferme'e jusque-là dans un cercle assez restreint d'hommes du monde, de lettrés et d'artistes.
La Partie de trictrac avait paru à la veille des journées de juillet. Lorsqu'elles éclatèrent, Mérimée était en Espagne. Si peu qu'il s'occupât de politique, il avait cependant pris place dans les rangs du libéra* lisme et avait même quelque peu écrit dans le Natio* nal. La révolution nouvelle n'était donc pas pour lui déplaire, en raison surtout du caractère antireligieux qu'elle avait revêtu ; car c'est par ce côté seulement qu'il était et qu'il resta libéral : de la liberté, il se souciait médiocrement; mais son scepticisme n'allait pas sans une violente haine de la religion et du clergé. Il eut néanmoins le bon goût de ne point interrompre son voyage pour revenir à Paris et pour se joindre aux vainqueurs. Il resta en Espagne jusqu'à la fin de i83o, et les lettres qu'il adressa, de Madrid et de Valence, à la Repue de Paris, dans les mois d'octobre et de novembre i83o, ne renferment pas la moindre allusion à la révolution qui venait de s'accomplir. C'était le fait d'un galant homme.
De retour en France au commencement de i83t, Mérimée trouva ses amis installés au pouvoir. Il accepta d'être chef de cabinet du comte d'Argoutqui fut successivement, de i83i à 1 834, ministre de la marine,, du commerce et de l'intérieur. C'était le temps où M. Ximénès Doudan était le chef du cabinet de M. le
duc deBroglie. On le voit, à cette e'poque, aujourd'hui perdue dans la brume des fictions mythologiques, les chefs de cabinet des ministres e'taient des hommes d'esprit et des e'crivains de talent : tempi passait!
En acceptant un poste politique, — il joignit bientôt à ses fonctions de chef de cabinet le titre de maître des requêtes au conseil d'Etat, — Me'rime'e n'avait point entendu renoncer à ses travaux litte'raires, et, en i833, il publiait un nouveau vorcvdinyinûtuXélaDouble méprise.
Le sujet est emprunté à la vie moderne. Nous ne sommes plus au seizième siècle, mais au dix-neuvième ; la Double méprise est une scène de la vie parisienne^ qui pâlit singulièrement auprès de celles que Balzac traçait à la même e'poque ; — ou plutôt, ici encore nous n'avons qu'une anecdote^ bonne tout au plus à de'frayer une courte nouvelle, et dont l'auteur a eu tort de vouloir tirer un volume. M. Le'o Joubert, dans sa remarquable e'tude sur Mérime'e, publie'e en 1875 par la Repue de France, a dit avec raison :
Tout Pesprit que Tauteur a mis dans le récit de cette aventure ne la rend ni plus vraisemblable ni moins choquante. Quelques amateurs regardent ce roman comme son chef-d'œuvre; je le prendrais plutôt pour une gageure impertinente. Avec une gageure, on ne fait pas un ouvrage durable : la Double méprise, médiocrement remarquée à son apparition, n'est plus lue aujourd'hui.
A cette date de 1 833, où paraissait la Double méprîsey George Sand publiait ses premiers romans, ses éloquents réquisitoires contre le mariage, œuvres mau-
ZS PROSPER MliRIMÉE
vaises, à coup sûr, mais ardentes, passionnées. Pour être sec et froid, le livre de Me'rimée n'est pas moins immoral, car le scepticisme est plus corupteur que la passion. George Sand a essayé de mettre le cœur à droite, elle a plaidé pour la révolte contre le devoir, et nous n'avons garde d'excuser son entreprise'; mais il y a quelque chose de plus détestable, c'est de nier l'amour et avec lui tous les sentiments nobles et généreux, c'est de vouloir que le cœur ne soit ni à gauche. ni à droite, c'est de dire, comme l'auteur du Théâtre de Clara Ga^id^ de la Famille de Cavpajal^ de la Chronique de Charles IX et de la Double méprise: le cœur n'existe pas.
Les sept années qui s'écoulèrent de i833 à 1840 peuvent être dites, dans la vie littéraire de Mérimée, sept années maigres. Sauf deux courtes nouvelles, les Ames du Purgatoire (1834) et la Vénus d'Ille (iSSy), il ne publia, en effet, pendant ces sept ans, que des livres d'archéologie.
Le 16 mai i834, il avait été nommé inspecteur général des monuments historiques, en remplacement de M. Vitet, nommé secrétaire général du ministère de l'intérieur. Ses tournées d'inspection donnèrent naissance à quatre volumes, qui parurent en i835, i836, i838 et 1840, sous le titre de : Notes de voyage dans le Midi de la France, — dans l'Ouest de la France, — e« Axirergnej — en Corse,
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II semble qu'en écrivant ces Notesdevoyap^ey l'auteur se soit dit : « Méfions-nous ! Evitons avec soin de cueillir des fleurs sur ces ruines, et de peur qu'on ne puisse m'accuser d'avoir compose', moi aussi, des /mpressiofts de voyage, bornons-nous à rédiger des procès-verbaux. Prenons garde qu'on ne retrouve chez moi le romancier, et pour cela soyons le plus froid, le plus aride, le plus ennuyeux des antiquaires. Déguisons-nous I » C'est à merveille ! Seulement, dans ces quatre volumes, Vaiiteur du théâtre de Clara Ga'{ul s'est trop déguisé,
Aus^i bien, l'eût-il voulu, Mérimée aurait été incapable, non sans doute de raconter avec agrément les légendes ou les faits historiques dont le souvenir se rattachait aux monuments qu'il était appelé à décrire, mais de reproduire la physionomie de ces monuments et des paysages qui les encadrent. La plume à la main, il cessait d'être peintre et il n'avait pas de couleur dans son encrier.
Chose étrange ! De tous les écrivains de notre temps, il n'en est pas un seul, — si l'on excepte son ami Ampère, — qui ait autant couru le monde : auprès de Prosper Mérimée, Théophile Gautier lui-même est un bourgeois casanier et sédentaire. Mérimée est allé quinze fois en Angleterre et dix fois en Espagne. Il a fait de fréquentes excursions :en Allemagne, en Suisse et en Italie. Il est allé deux fois en Grèce, il est allé en Algérie et en Asie-Mineure. Eh bien ! c'est vainement que l'on chercherait, soit dans ses livres, soit dans sa correspondance, une seule page où revive
l'impression des lieux qu'il a visités, une seule page où se reflète la lumière du ciel, où respire la fraîcheur des eaux et des bois. N'étaient quelques lignes de Colomba, SUT le panorama du golfe d'Ajaccio, ce serait à croire qu'il ne s'est jamais éloigne du ruisseau de la rue de Lille.
Lorsqu'il adressait à la Revue de Paris ^ en 1 83o, ses lettres d'Espagne, il n'était pas un personnage officiel, un inspecteur en tournée; il n'était qu'un touriste, comme le sera Théophile Gautier, quelque dix ans plus tard. Qu'y trouve-t-on? le réct d'une course de taureaux et celui d'une pendaison, des histoires de voleurs et de galériens. Et c'est tout. Un des lecteurs de Tr^-Zos-Mo///^^ disait, en fermant le livre : « Il ' paraît qu'il n'y avait pas d'Espagnols en Espagne lorsque M. Gautier y est allé. » Il paraît que lorsque Mérimée a visité l'Espagne, il n'y avait pas de villes au delà des Pyrénées, pas de cathédrales, pas de montagnes et de vallées ; il n'y avait que des toreros et des bandits. Assurément, celui-là n'était ni un grand artiste ni un grand écrivain, qui a pu ainsi visiter l'Espagne et l'Italie, l'Allemagne et la Grèce, et l'Asie et l'Afrique, sans en rapporter une seule toile, une seule esquisse, une seule image. Ce n'était qu'un conteur habile, et il ne le prouva jamais mieux que lorsque, au lendemain de la publication de sts Notes de voyage en Corse ^ il fit paraître Colomba dans la Revue des Deux-Mondes du i5 juillet 1840.
C'est ici le moment de tenir la promesse que nous avons faite plus haut et d'apprécier ses nouvelles.
Composées avec un soin infini, celles dont nous avons de'jà eu occasion de rappeler les titres, et deux autres rappelées depuis, At^sènc Giiillot {1S44) et Ca?^men (1845), sont des œuvres d*une rare valeur. Mais convient-il d'y voir, comme Font fait jusqu'ici tous les critiques — à l'exception d'un seul, M. Barbey d'Aurevilly— des morceaux achevés, exquis, d'une perfection inouïe, des chefs-d'œuvre incomparables, qui placent Mérimée au premier rang des romanciers de son temps ? Nous ne le pensons pas, pour notre part, et nous n'hésitons pas à nous séparer sur ce point de l'opinion commune.
La première qualité du conteur, c'est l'imagination. Mérimée en a aussi peu que possible. Il semble qu'il ait peur d'inventer, et ses récits le plus souvent se bornent à quelques pages. Tandis que George Sand, Alexandre Dumas, Charles de Bernard, Frédéric Soulié, Eugène Sue, se livraient autour de lui à une production incessante; tandis que Balzac, par exemple, donnait, en 1841, Une ténébreuse affaire, Le Curé de village^ Un ménage de garçon, Le Martyr calviniste, La Fausse Maîtresse, Ursule Mirouè't, Les Mémoires de deux jeunes mariés et la Physiologie de l'Employé^ c'est-à-dire douze volumes en une seule année (i), en seize ans, de 1829 à 1845, Mérimée pu-
(1) Voy. V Histoire des Œuvres de H, de Bal^ac^ par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, p. 325.
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bliait une douzaine de nouvelles, presque toutes très courtes, et qui, re'unies, ne forment pas deux volumes. Je sais bien qu'on lui en a fait un titre de gloire; on lui a su gré d'avoir résisté à la contagion et de ne s'être point départi, malgré les exemples d'intempérance qu'il avait sous les yeux, de ses habitudes de sobriété : me sera-t-il, permis d'avouer que cette sobriété - tant admirée n'est, à mes yeux, qu'une marque d'impuissance ? La fécondité est le signe de tous les grands artistes, depuis Shakespeare jusqu'à Victor Hugo, depuis Raphaël jusqu'à Rossini.
Prosper Mérimée s'est attaché à dissimuler la pauvreté ou l'absence d'invention par la \Iv»Ience et l'exagération des moyens qu'il met en œuvre. Ce ne sont partout, dans ses nouvelles comme dans son Théâtre de Clara Ga^id, que coups de fusil et coups de couteau. Cette femme d'esprit qui disait: « Il faut à table de grands couteaux et de petites histoires, » devait aimer les livres de Mérimée. On y trouve justement tout cela : de petites histoh^es et de grands couteaux.
Dans Colomba, il y a un coup double qui fait merveille. Dans Mateo Falcone, il n'y a qu'un seul coup de fusil, mais il en vaut deux; il est tiré par un père, qui fusille à dix pas son fils âgé de dix ans. Ailleurs, dans TamangOy ce sont des nègres qui massacrent l'équipage du brick rEspérafice, déchiquettent et coupent les cadavres en morceaux, et qui, après ce bel exploit, hors d'état de conduire le navire, meurent de misère et de faim. La Partie de trictrac commence par un suicide; à la fin, le héros, le lieutenant de
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vaisseau Roger, mortellement blessé dans un abordage, est jeté par-dessus le bord, encore vivant, par son meilleur ami, auquel il avait fait promettre, avant le combat, de lui rendre ce pieux devoir. Don José Lizarrabengoa, le héros de Ca?^7nen, débute par tuer son lieutenant d'un coup de sabre et finit par tuer Carmen elle-même d'un coup de couteau. Entre ces deux meurtres, deux ou trois autres prennent place et remplissent les vides. Lokis célèbre sa nuit de noces en ouvrant, par une horrible morsure, la gorge de sa femme et en suçant son sang. Et, au milieu de ces scènes horribles, dans ce pêle-mcle d'adultères et de duels, de coups de fusil et de coups de poignard, jamais une émotion, jamais un cri du cœur, jamais une larme — pas même cette pauvre petite larme dont parle Dante dans le Purgatoire — una lagrimetta I
Tout cela, je le sais bien, importe assez peu aux admirateurs de Mérimée. L'originalité de sa manière et la perfection de |son style le placent, suivant eux, hors des atteintes de la critique.
Lorsqu'on parle de Voriginalité de Mérimée, on oublie qu'il est venu après Stendhal; que dès 1821, alors qu'il n'avait que dix-huit ans et que Stendhal en avait trente-sept, il s'est établi entre eux des relations de disciple à maître. Cette forme vive, rapide, où tous les coups portent, où rien n'est donné à la phrase, où tout est réservé à l'action, avait été enseignée par l'auteur de Rouge et Noir avant d'être employée par l'auteur de Mateo Falcone. « Le récit chez lui est vif.
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cru et brusque. Il y a profusion, à la fin, de balles et de coups de tromblon. » C'est Sainte-Beuve qui dit cela de Stendhal (i), et si on peut le redire de Mérimée, il faut bien reconnaître que l'originalité n'est pas au nombre des qualités qui le distinguent.
Déjà, dans les pages qui précèdent, n'avons-nous pas été amené, en examinant ses premiers ouvrages, à y constater de nombreuses traces d'imitation ? De même en est-il pour ses nouvelles, et ici nous laisserons parler un écrivain dont la sympathie pour Prosper Mérimée n'est pas douteuse, M. Léo Joubert. Après un vif éloge de Mateo FalconCy il ajoute : « Mérimée avait lu dans une vieille chronique corse l'histoire d'un père qui tue son fils tout enfant, parce que celui-ci a décelé la présence d'un bandit caché dans leur maison. Il transporta le fait de notre temps... — Dans la Vision de Charles Xly l'auteur assure qu'il traduit une pièce déposée dans les archives de Stockholm ; c'est une fiction. Une douzaine d'années plus tôt, une prétendue vision de Charles XI avait en effet paru dans quelques journaux allemands ; je suppose qu'elle venait du roi détrôné de Suède, Gustaffson, un illuminé à moitié fou. J'en ai lu la traduction dans une vieille revue anglaise de i8i8ou 1819... — Mérimée avait pris cette étrange légende de la Vénus d'Ille dans VAnatomie de la mélancolie de Burton, quoiqu'il eût pu la trouver aussi ailleurs... — Le sujet de Lokis est pris peut-être dans quelque légende lithuanienne ; la partie psycho-
(i) Causeries du Lundi, ï. IX, p. 266.
PROSPEK MliKIMÉE 46
logique paraît inspirée d'un roman américain intitulé: Elsic Venner[\). w Une note, placée par Mc'rime'e luimême en tête de Fedcrii^o, nous apprend que le sujet de cette nouvelle est emprunté ù « un conte populaire dans le royaume de Naplcs ». Les Ajites du Purgatoire ne sont autre chose que la mise en œuvre d'une légende espagnole, celle de don Juan de Marana.
De cette originalité dont la critique a fait si bénévolement honneur à Mérimée, il y a donc beaucoup à rabattre. Reste son style. Est-il aussi parfait qu'on veut bien le dire, et devons-nous prendre au sérieux ce que l'on raconte de Victor Hugo qui, un jour, cherchant avec quelques amis l'anagramme de Prosper Mérimée, aurait trouvé dans les quatorze lettres de son nom ces deux mots : PROSE PREMIÈRE ? Le style de Mérimée est net, incisif, correct, d'une précision remarquable. Mais il est froid, dur, sans élévation, et ici encore, dans ces phrases d'un laconisme et d'une sécheresse implacables, on retrouve l'influence de Stendhal, qui préférait carrément au style de Pascal et de Bossuet celui des rédacteurs du Code civil (2). Si l'auteur du Théâtre de Clara Ga^z//n'a pas suivi son maître jusque-là, il a, comme lui, fait fi de toutes les beautés et de toutes les grâces de la parole, de toutes les richesses des l'imagination, de toutes les
(i) Léo Joubert, Revue de France y juillet iSjS.
(2) « En composant la Chartreuse de Parme, pour prendre le ton, je lisais chaque matin deux ou trois pages du Code civil. » (Stendhal. Correspondance inédite, lettre à Honoré de Balzac, t. II, p. 295.)
Splendeurs de l'e'loquence. On Tadmire pour avoir écrit pendant quarante ans sans faire une phrase. C'est un mérite, je le veux bien, mais un mérite négatif. J'accorde que Mérimée était U7t pieux renard et des plus fins; mais quand je l'entends s'élever contre l'image, contre la phrase, contre tout ce qmfait longueur dans le style ; quand je l'entends parler comme le renard de la fable :
Que faisons-nous, dit-il, de ce poids inutile
Et qui va balayant tous les sentiers fangeux ?
Que nous sert cette queue? Il faut qu'on se la coupe ;
je suis toujours tenté de lui répondre : Votre avis est fort hon^
Mais tournez-vous, de grâce, et l'on vous répondra.
Au surplus, Stendhal lui-même jugeait à merveille le style de son disciple, lorsque, chargé par lui d'examiner un de ses manuscrits, il le lui retournait après avoir écrit en marge de chaque page : Secl sec! Il lui disait, dans une lettre datée du 26 décembre 1829 : « Je serais trop sévère pour votre style que je trouve un peu j[;or//^r... Vous avez peur d^être long. Cela sent le goût vaudepillique de 1829 (i). w
Nous voilà bien loin des enthousiasmes auxquels nous ont habitués les panégyristes de Mérimée, et en particulier son ami Sainte-Beuve. Quoi qu'il en soit, le critique des Causeries du Lundi n'est point un
(î) Correspondance inédite de Stendhal, t. II, p. 80.
PROSPEK MÉKIMKE 47
homme dont il soit permis de dédaigner les jugements, et lorsqu'il e'crit : « Le Vase étrusque, la Prise d'une redoute, Colomba^ sont des chefs-d'œuvre, chacun dans son genre (i) », force nous est bien, malgré la longueur des développements dans lesquels nous sommes déjà entré, de nous arrêter un instant et de dire au moins quelques mots sur chacun de ces trois chefs-d* œuvre.
Sur le premier, nous laisserons parler un écrivain assurément peu suspect.
L'engouement des lecteurs pour M. Prosper Mérimée, écrivait Gustave Planche en i832, ne s'est déclaré bien franchement et avec tous les caractères d'une véritable épidémie qu'après le Vase étrusque. Or, je ne crains pas de le dire hautement, et tous les hommes de réflexion et de bonne foi se rangeront à mon avis, le Vase étrusque est le pire, le plus maniéré, le moins vrai, le moins naïf, le moins simple de tous les ouvrages de Mérimée... Les conversations du déjeuner ne valent rien. Le voyage d'Egypte est presque inintelligible pour ceux qui ne connaissent pas l'original. Le dénouement ne dénoue rien. A tout prendre, c'est un récit plein de coquetterie, de papillotage, de faut goût et qui fait tache dans les œuvres sévères et châtiées de l'auteur (2).
Gustave Planche, on le sait, avait la main un peu lourde ; il l'a laissé tomber sur le Vase étrusque et le
(i) Sainte-Beuve, C^«5enV5 du Lundi, t. VU, p. 3o5. (2) Portraits littéraire s y t. I, p. 195.
fragile chef-d'œuvre a aussitôt volé en éclats. C'est égal, les morceaux en sont bons.
Le second chef-d'œuvre est cette Prise de la redoute que déjà, en i83i, Sainte-Beuve déclarait 5«^//we. Le sujet est des plus simples. Un jeune lieutenant, qui sort de l'école de Fontainebleau, le lieutenant P..., arrive à l'armée la veille de la bataille de la Moskowa. Le lendemain son régiment est chargé d'enlever la redoute de Cheverino. La redoute est prise; mais le colonel est blessé à mort, ainsi que tousses officiers, sauf le lieutenant, à qui revient, comme au plus ancien — il est au régiment depuis vingt-quatre heures — le commandement en chef.
Le mot, ou plutôt la lettre de la fin — « i^... / mon cher^ mais la redoute est prise ! » est bien amené ; le récit est lestement et vigoureusement enlevé, comme la redoute. Ce n'est qu'un tableau de chevalet, mais qui en dit plus long, dans son petit cadre, que l'immense toile de M. Thiers sur le même sujet.
N'exagérons rien pourtant. UEnlèvement de la redoute n'a que six pages : c'est bien peu pour un chefd'œuvre, Objectera-t-on que tel conte de Voltaire, tel pamphlet de Paul-Louis Courier, qui n'ont que sept ou huit pages, sont néanmoins, de l'aveu de tous, de véritables chefs-d'œuvre ? Je répondrai que, s'ils ont mérité ce titre, c'est parce qu'ils sont écrits avec une perfection achevée, avec un naturel ou avec un art exquis. C'est le style en pnreil cas qui fait pencher la balance. Or le style de Mérimée, dans la Prise de la redoute^ est singulièrement dépourvu d'éclat et de
variété. J*y trouve cent trente-sept fois les mots /e, ?ne, moi et nous ; cent trente-sept fois en moins de six pages, soit vingt-trois fois p^r page ! C'est beaucoup. — En somme, VEnlèvemeiit de la redoute est une belle esquisse, digne d'être mise à côte', mais non audessus de la lettre de Stendhal sur l'incendie de Moscou (i). Nulle part, d'ailleurs, la marque de l'influence de ce dernier n'est plus visible, et Mérimée a dû écrire sa nouvelle à la suite de quelques-unes de ces conversations avec l'auteur de la Chartreuse de Parme^ dont il a reproduit, dans sa Notice sur Henry Bejde, de curieux fragments.
Beyle, dit-il, avait été officier quelques mois, et, comme auditeur.il avait fait plusieurs campagnes, entre autres,celle de Russie, en 1812, avec le quartier général de l'Empereur. Naturellement brave, il avait observé la guerre avec curiosité et froidement... C'était surtout par ses côtés bizarres et grotesques qu'il se plaisait à montrer la guerre. D'ailleurs, il avait en horreur les exagérations de vanité nationale, et, par esprit de contradiction, il se jetait souvent dans l'excès contraire. De même que Courier, il se moquait impitoyablement de ce qu'on a depuis appelé le chauvinisme. Il niait de parti pris toutes les harangues, tous les mots sublimes dits sur les champs de bataille. « Savez-vousce que c'est que l'éloquence militaire ? nous disait-il. En voici un exemple : dans une affaire fort chaude, un de nos plus braves généraux de cavalerie haranguait en ces termes ses soldats près de se débander : « En avant, s... J'ai le c...
(i) Correspondance inédite de Stendhal, i. I, p. 16.
rond comme une pomme ! J'ai le c... rond comme une pomme ! » Ce qu'il y a de drôle, c'est que, dans le moment du danger, cela paraissait une harangue comme une autre, qu'on fit volte-face et qu'on culbuta l'ennemi (i).
On a, dans ce récit militaire de Stendhal, la note et le ton de VEnVevement de la redoute*
Nous arrivons à Colomba,
La critique n'a eu pour l'héroïne de Mérimée que des éloges sans restriction ; elle a pris toutes ses mesures pour qu'on ne puisse pas lui faire le reproche que Juvénal adressait à la critique de son temps :
Dat veniam corvis, vexât censura Golombas.
Est-ce donc qu'il n'y ait pas, ici encore, plus d'une réserve légitime à formuler ?
Le héros, Orso délia Rebbia, est un feune premier sans physionomie, sans caractère ; sous ce rapport, il ne lui sert de rien d'être Corse : ancien lieutenant de la garde impériale, il est aussi insignifiant que les caiciens colonels des vaudevilles de M. Scribe. Miss Lydia n'est pas plus vivante : c'est une vignette de keepsake, une miss blonde qui s'amourache d'un uniforme bleu. Il est impossible au lecteur de s'intéresser,
(i) Notes et Souvenirs, sur Henri Beyle, par P. Mérimée, en tête de la Correspondance de Stendhal.
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même un instant, aux amours de deujt personnages aussi effacés ; et quand on voit, après le coup double qui enlève à l'avocat Barricini ses deux fils, le re'cit se poursuivre pendant plusieurs chapitres pour aboutir au mariage de miss Lydia et d'Orso délia Rebbia, on se demande à quoi bon, et Ton n'y attache pas plus d'importance que les spectateurs du Gymnase n'en attachent à ce mariage de convention, e'pilogue oblige' de toutes les come'dies.
Que dire des autres personnages ? Le préfet d'Ajaccio est un homme bien élevé et du meilleur monde — • un préfet d'autrefois. Mais ce n'est pas quelqu'un, il n'existe pas. L'auteur lui-même l'a si bien senti, qu'il a cru inutile de lui donner un nom. Les honnêtes bandits qui font les commissions de M"^ Colomba, qu'elle visite dans leurs maquis et qui viennent chez elle les jours où M. le préfet s'y trouve, relèvent directement de l'opéra-comique. Toutes les fois qu'ils paraissent sur la scène, on est étonné de ne pas entendre l'orchestre accompagner leur entrée ; — musique d'Auber.
Reste Colomba.
Dans ce caractère, l'amour fraternel a la première place, mais l'ardeur de la vengeance y a aussi sa part : car c'est là le trait particulier de la physionomie de cette jeune fille, de mêler ses idées de vengeance à son amour fraternel, tant que la mort de son père n'est pas vengée, et de se dévouer ensuite aux malheurs de son frère, une fois qu'il a accompli la terrible expiation que le destin lui a prescrite; aimant son frère de l'amour le plus tendre, le plus dévoué,
mais Paîmant comme le chef de la famille, et ne comprenant pas que le sang de son père ne soit pas vengé, ni qu'un autre que son frère puisse en être le vengeur.
Ce portrait, qui s'applique avec une si parfaite exactitude a Colomba, et que j'emprunte au Cours de littérature drainatique de M. Saint-Marc-Girardin (i), est celui que l'éminent professeur a tracé d'Electre d'après Eschyle et Sophocle. C'est qu'en effet Prosper Me'rimée n'a fait ici que reproduire le type cre'é par ces grands maîtres. Il a changé le cadre, mais il a copié le tableau. Il a donné à la sœur d'Oreste un autre nom et un costume différent; il a transporté la scène d'Argos à Bastia et fait d'Agamemnon un colonel de la grande armée, tué en revenant de la bataille de Waterloo, au lieu de l'être en revenant du siège de Troie. Qu'il y ait quelque chose de fort ingénieux dans cette façon d'habiller à la moderne les tragédies de l'antiquité; que Mérimée ait mis au service de cette très spirituelle idée beaucoup de talent et de verve, je suis loin de le méconnaître ; mais il n'en reste pas moins que Colomba n'est point une création ; c'est une statuette imitée de l'antique, une réduction de VÉlectre de Sophocle, d'après le procédé Collas.
Sainte-Beuve, dans l'article spécial qu'il a consacré à la nouvelle de Prosper Mérimée, en 1841, s'étend longuement sur l'analogie que je viens de signaler et fait ressortir à quel point elle est complète (2). Aussi
(i) Cours de littérature dramatique, x. II, p. 93. (2) Portraits contemporains, X. II, p. 383.
PROSPER MÉRIMÉIÎ 53
n*a-t-il garde de prononcer, ainsi qu'il le devait faire plus tard, le mot de chef-d'œuvre. Il se borne à dîre que Colomba peut procurer « quelques heures d^aimable lecture ». A la bonne heure ! Voiîà la note juste.
En voilà bien long sur Me'rimée romancier et conteur. Comme romancier, entre Balzac et George Sand, Mérime'e n'existe pas. Comme conteur, il doit être mis en bon rang, mais au-dessous pourtant de Charïes Nodier, d'Alfred de Vigny et d'Aïfred de Musset.
Nodier a le sourire et la grâce ; il a le charme, cette qualité si éminemment française et qui fait si complètement défaut à l'auteur de la Famille de CarvajaL
Les trois nouvelles qu'Alfred de Vigny a réunies sous le titre de Ser^vitude et grandeur militaires forment un des plus beaux livres de notre temps. La scène muette entre l'empereur Napoléon et le capitaine Renaud, la veille de la prise de Reims, pendant la campagne de France, est admirable et mériterait, bien mieux que VEnlèvement de la redoute^ l'épithète de sublime. La scène du palais de Fontainebleau, entre le pape et l'empereur, est également pleine de grandeur, et l'histoire n'oubliera pas ces deux mots que le poète a écrits sur le front de Napoléon I" et que toute l'eau de M. Thiers n'effacera pas : commediante ! tragediante ! — Le Cachet rouge se termine par une exécution ; qui pourrait, en lisant ce récit, se défendre de pleurer ? Prosper Mérimée tue tout le monde et jamais écrivain ne jeta tant de poudre aux yeux ; mais ses coups de fusil ne font pleurer personne.
Dans Emmeline, dans Frédéric et Berneretley Alfred de Musset abonde en traits charmants, en prodigalités merveilleuses. C'est un grand poète qui voyage dans les provinces de la prose, et dont l'incognito se trahit à chaque instant par ce je ne sais quoi qui re'vèle le prince sous l'habit du chambellan.
Horace, avec deux mots, en dit plus long que vous.
Ce sont ces deux mots que l'on ne trouve jamais dans les nouvelles de Mérime'e, où la poésie, le sentiment et la passion, où l'àme enfin ne brille que par son absence.
Charles Nodier étant mort le 27 janvier 1844, l'auteur de Colomba se mit sur les rangs pour le remplacer il l'Académie française. Déjà, le 18 novembre 1848, il avait été élu membre libre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, grâce à ses quatre volumes de Notes de voyage. Il avait même passé, dès le premier tour de scrutin, à une forte majorité, tant ces Notes archéologiques avaient été trouvées sèches, dures, et toutes semblables à de vrais petits cailloux, difficiles à digérer : l'idéal du genre ! A l'Académie française, les choses n'allèrent pas si facilement. L'élection eut lieu le 14 mars 1844. Il y avait à pourvoir au remplacement de Casimir Delavigne et de Charles Nodier. Tandis que Sainte-Beuve était nommé, au secop-^
FROSPER MERIMEE 0?
tour, à la place de Casimir Dclavigne, ce fut seulement au septième tour de scrutin que Me'rime'e l'emporta sur ses concurrents et put entrer dans la place :
A la septième fois, les murailles tombèrent.
Dans une lettre au prince de Broglie, en date du 17 mars 1844, M. Doudan parle de cette double élection.
C'est toute une campagne, écrit-il, que cette élection de M. Sainte-Beuve et de M. Mérimée. D'abord, tous deux avaient passionnément envie d'y entrer et en convenaient de fort bonne grâce; même M. Mérimée avait tiré le sort dans Homère, ouvrant le livre au hasard et prenant le premier vers de la page comme un présage sur son élection. A présent qu'il est élu, tous les vers prennent un sens parfaitement clair en faveur de sa nomination. M. Sainte-Beuve séchait sur pied, et il eût fallu être bien méchant pour ne pas lui donner sa voix (i).
Le lendemain de sa nomination, le i5 mars 1844, Mérimée fit paraître, dans la Repue des Deux Mondes^ une nouvelle, Arsène Guillot, qui, publiée la veille, aurait peut-être compromis le succès de son élection.
L'histoire d'Arsène Guillot et de la marquise de Piennes, delà fille des rues et de la grande dame, avait un brin de 7taturalîsme, qui, en 1844, à cette époque arriérée, scandalisa le lecteur; la bonne compagnie se fâcha, et le nouvel académicien fut réduit à confesser l'insuccès de sa tentative. « Arsbie Guillot y écrit-il à
(i) Lettres de X. Doudan, t. II, p. 44.
son Inconnue, fait un Jiasco éclatant et soulève contre moi l'indignation de tous les gens soi-disant vertueux et particulièrement des femmes à la mode qui dansent la polka et suivent les sermons du P. Ravignan (i). » Uanne'e suivante, il fut plus heureux avec Carmen, « Rien de plus original, a dit M. de Lome'nie, que cette Manon Lescaut espagnole et bohe'mienne (2). » Pardon I mais l'originalité ici fait défaut, précisément parce que Carmen est une copie de Manon Lescaut et don José une copie du chevalier des Grieux. « Cette Carmen, dit Sainte-Beuve, n'est autre chose qu'une Manon Lescaut d'un plus haut goût, qui débauche son chevalier des Grieux, également séduit et faible... Le pauvre don José, ensorcelé par ce démon de Carmen, passe par des vicissitudes analogues à celles du chevalier des Grieux... Il y a du rapport jusqu'à la fin, et don José, après avoir tué sa maîtresse, l'ensevelit dans la gorge de la montagne, presque aussi pieusement que des Grieux ensevelit la sienne dans le sable du désert (3). « Il semble même, à un certain moment, que le malheureux don José ait lu le livre de l'abbé Prévost et qu'il ait caressé l'idée d'aller, lui aussi, en Amérique, afin de pousser l'imitation jusqu'au bout. « Je projetais, dit-il, de changer de vie. Je parlai à Carmen de quitter l'Espagne et de chercher à vivre honnêtement dans le nouveau monde. » Dans Manon
il) Lettres à une Inconnue^x. I, p. 220.
(2) Discours de réception à l'Acade'mie française, par M. de Loménie.
(3^ Causeries du Lundiy t. VII, p. 3o5.
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Lescaut, c'est le héros, le chevalier des Grieux, qui raconte son histoire; de même aussi, dans Carmen^ c'est le héros, le brigadier don José, qui s'acquitte de ce soin. Rien n'est donc moins original que le récit de Mérimée, aussi sec, du reste, aussi aride, que celui de l'abbé Prévost est émouvant et passionné.
Le procédé qu'il affectionne n'est nulle part plus apparent que dans Carmen. Ce procédé, il l'a défiili lui-même, un jour que M. Emile Augier lui faisait compliment d'une petite nouvelle intitulée la Cham'^ bre bleue ; « Il y a cependant un grand défaut, répondit-il, qui tient à ce que j'ai changé le dénouement ; je comptais d'abord donner à mon récit un dénouement tragique et fiaturellement j'avais raconté l'histoire sur un ton plaisant; puis j'ai changée d'idée et j'ai terminé par un dénouement plaisant. Il aurait fallu recommencer et raconter l'histoire sur un ton tragique, mais cela m'a ennuyé, et je l'ai laissée là (i).» Dans Carmen le procédé s'étale en toute sa beauté. Le récit s'ouvre par une promenade archéologique sur le champ de bataille de Munda. Il se termine par une dissertation philologique sur la langue des Bohémiens. C'est entre ces deux chapitres écrits à souhait pour le plaisir des antiquaires, que l'auteur encadre une histoire où il n'est question que de bandits, d'assassinats et de potences. L'artifice est habile sans doute, puisque Mérimée en use si souvent et presque tou-
(t) Prosper Mérimée à propos de lettres méditeSfTpav M. Othenin ci'Haussonville [Revue des Deux Mondes, 1 5 août 1879).
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jours avec succès ; mais il est de ceux auxquels n'a recours ni un grand artiste, ni un vrai romancier.
Carmen a paru le i^"" octobre 1845. Prosper Me'rime'e a quarante-deux ans, il est dans toute la vigueur de l'âge et du talent, et c'est à ce moment qu'il renonce à composer des œuvres d'imagination. A trente-sept ans, en pleine possession de son génie, Rossini avait cessé de produire. Est-ce donc que Mérimée ait fait, au lendemain de Carmen, ce que l'illustre compositeur avait fait, au lendemain de Guillaume Tell?^ Nullement. Il ne cessera, au contraire, pendant les vingt-cinq ans qui lui restent encore à vivre, de publier de nombreux volumes et des articles sans nombre; mais jamais plus il ne fera de romans ni de contes. A l'exception de Lokis, de // viccolo dt M^^ Lucre^ia et de la Chambre bleue, — qui ne comptent guère et qu'il écrivit, à la fin de sa vie, par ordre, — les seules nouvelles qu'il donnera seront traduites du russe. Il traduira la Dame de Pique, les Bohémiens, le Hus* sard, le Coup de pistolet^ de Pouchkine, et l'Inspecteur général de Nicolas Gogol. Il publiera des livres d'histoire, — V Histoire de Don Pèdre, roi de Cas tille ^ les Faux Démétrius, les Derniers Cosaques^ V Histoire de Pierre le Grand, Il se vouera, pendant de longues années, à la préparation d'nn^ Histoire de Jules César . Il insérera, dans la Revue des Deux Mondes et dans le Journal des Savants, des travaux d'érudition et de critique. Si nous ne nous abusons, cette persistance de Mérimée dans la voie des études historiques achève de démontrer, ce que nous croyons au surplus
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avoir déjà suffisamment établi, qu'il n'avait pas un véritable tempe'rament de romancier. On ne peut servir deux maîtres à la fois. Les vocations vraies ne souffrent pas de partage. Si vous avez une ve'ritable vocation de romancier, vous ne composerez pas de livres d'histoire. Vous n'e'crirez pas de romans, si vous avez une ve'ritable vocation d'historien. Se figuret-on M. Guizot écrivant le L/s dans la vallée^ ou Balzac écrivant V Histoire de la civilisation en Europe ?
Mérimée est un homme d'infiniment d'esprit qui s'est appliqué, suivant son caprice, à des genres essentiellement différents et qui a fait preuve dans tous d'un talent réel, mais qui, dans aucun, ne s'est élevé au premier rang.
Comme critique d'art et comme revîewer, il est clair, il est correct, il a l'intelligence et la science. Il n'a pas le sentiment, l'inspiration, l'enthousiasme. L'âme et le souffle lui font défaut. Quelle distance entre ses articles sur les Arts au moyen âge et les admirables études de M. Vitet,par exemple, sur l'Église de Notre-Dame de Nofon, sur Eustache Lesueur et sur la Chanson de Roland!
Historia quoquo modo scripta delectat, Mérimée, qui cite quelque part cet aphorisme (i), a trouve le moyen de le' faire mentir. Ses ouvrages d'histoire ont médiocrement réussi, et il ne se pouvait guère qu'il en fût autrement. Gomme historien, en effet, il est dépourvu d'élévation, il manque d'ampleur, sans que
(i) Revue des Deux Mondes, i" avril iSSg.
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chez lui ces qualités absentes soient remplace'es par le charme et la facilité du récit. Son Essai sur la guerre sociale (1841) et sa Conjuration de Catilina (i 844), aussi bien que ses Histoires de don Pèdre et de Pierre le Grand, des Faux Démétrius et des Derniers Cosaques, œuvres d'érudit plus que d'artiste, ressemblent à des procès-verbaux proprement rédigés par un greffier doué d'une belle main, doué surtout d'une impassibilité merveilleuse. Il n'a choisi que des sujets où les meurtres abondent, où les crimes, les massacres, les exécutions font rage. Sur ce nouveau terrain, il est resté fidèle à son amour pour les coups de couteau, pour les égorgements et pour les pendaisons. « Je passe mes soirées, écrit-il de Cannes, le 28 janvier i863, à M"® Jeanne Daquin, je passe mes soirées à faire de la prose pour le Journal des Savants. Cet animal de Chmielnicki (le héros des Derniers Cosaques) n'en finit pas, et je crains qu'il ne me coûte encore deux articles avant que je puisse faire son oraison funèbre; j'en ai déjà fait trois aussi longs que celui que vous avez lu et aussi abondants en empalements, écorchements d'hommes et autres facéties (i). »
En de tels sujets, puisqu'il n'en voulait pas d'autres, il eût fallu du moins une brosse énergique, ardente et sombre, quelque chose comme le pinceau deRiberaou de Zurbaran. Il fallait un coloriste, nous n'avons qu'un dessinateur, armé d'un crayon bien taillé sans doute, jnais le plus maigre du monde. Pas une seule touche
il) Lettres à une Inconnue^ t. II, p. 214.
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un peu forte, pas une couleur un peu chaude ! Et surtout, pas un cri d'indignation à la vue de tant d'horreurs et de crimes ! pas une e'motion qui dérange un instant les plis de cette phrase impitoyablement correcte, les plits de cet habit irréprochable, taillé par le grand artiste Poole, mais sous les revers auquel ne bat pas un cœur .d'homme :
Lœva in farte mamilîœ Nil salît Arcadico,
V Histoire de Jules César ^ à laquelle Prosper Mérimée a travaillé pendant plus de vingt ans, n'a pas été publiée. Dans une lettre à l'un de ses amis, en date du i8 juillet 1841, il parle de cet ouvrage comme étant déjà avancé. Il l'avait à peu près terminé, lorsque Napoléon III entreprit à son tour de se faire l'historien de César. L'académicien cédant le pas au sénateur, Mérimée renonça à faire paraître son livre. Il fit plus, il confia son manuscrit à son impérial confrère. La seconde partie de ce manuscrit, commençant au passage du Rubicon, a été trouvée aux Tuileries après le 4 septembre et, après avoir été déposée pendant quelque temps à la Bibliothèque nationale, elle a été remise au liquidateur de la liste civile. Quant à la première partie, qui avait été sans doute renvoyée à son auteur lorsque l'empereur fut rendu à son tour au passage du Rubicon, il est probable qu'elle a péri pendant la Commune, avec la bibliothèque, les tableaux et les papiers de Mérimée, dans l'incendie de sa maison.
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En dépit des hautes fonctions dont îl a été investi et des uniformes brillants dont il a été revêtu, Mérimée, au fond, n'a été qu'un homme de lettres. Après avoir longuement parlé de ses écrits, de ceux du moins qu'il a publiés de son vivant, nous pourrons donc être bref en ce qui concerne les faits mêmes de sa vie depuis
1844, époque à laquelle nous l'avons laissé entrant à PAcadémie française.
Son discours de réception fut prononcé le 6 février
1845. Chargé de faire l'éloge de Charles Nodier, il fit surtout l'éloge de Rabelais.
Le gouvernement de Juillet l'avait comblé de distinctions et de faveurs : elles ne mirent point obstacle à ce qu'il célébrât la république triomphante. « Il y a un demi-siècle, s'écriait-il le 18 mai 1848, en recevant au nom de l'Académie J.-J. Ampère, successeur d^Alexandre Guiraud, il y a un demi-siècle, la France enfantait quatorze armées victorieuses pour défendre son indépendance; aujourd'hui, en reprenatit avec or^ gueil le grand nom de république française^ elle n'a besoin, pour conquérir les sympathies de l'Europe, que de déployer sa bannière. »
Prosper Mérimée, si sceptique en toutes matières, avait-il donc à ce moment la foi républicaine ? En tout cas, elle ne dura guère, les Lettres à une Inconnue sont là pour le prouver. Le 5 août 1848, à propos d'une
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balle qui était venue frapper contre la maison de M. Thiers, il écrivait : « Je pense que c'est une tentative républicaine d'intimidation, bête comme tout ce qui se fait aujourd'hui (i). » Le 20 août, à l'occasion de la discussion de l'enquête sur le i5 mai : « L'enquête me paraît surtout prouver une chose, c'est la profonde division des républicains entre eux. Il est évident qu'il n'y en a pas deux de la même opinion (2). )) — « Je vois aujourd'hui les choses, écrit-il le 23 août, non en couleur de rose, mais gris de lin; c'est la couleur la plus gaie que comporte la république (3). »
En i85o, il fit imprimer sur papier vélin, tirer à vingt exemplaires et distribuer sous le manteau une brochure qu'il ne signa point, et à laquelle il ne donna d'autre titre que ces deux initiales : H, B. C'était une Notice sur Henry Beyle (Stendhal). Elle a été rééditée en i855, en tête de la Correspondance inédite de Beyle ^ avec le nom de Mérimée, alors sénateur, mais avec de nombreuses coupures. En 1874, elle reparut dans le volume intitulé : Portraits historiques et littéraires^ précédée de cette note :
En i85o, Prosper Mérimée publia sur Henry Beyle (Stendhal) une brochure anonyme intitulée : H, B. Nous en rtproduisons ici toute la partie qu'il n'a pas replacée lui-même dans la notice qu'on trouvera plus loin, notice
(i) Lettres à une Inconnue^ 1. 1, p. 298,
(2) Ibid.y p. 3o2.
(3) Ibid., p. 304.
écrite en i855 pour accompagner la publication des œuvres complètes de cet écrivain.
Cette note est inexacte. Quelques-uns des passages supprimés en i855 n'ont pas été reproduits en 1874, celui-ci, par exemple, où respire l'athéisme le plus éhonté :
B... n*avaît aucune idée religieuse... Ce qui excuse Dieu, disait-il, c'est que Dieu n* existe pas.
Une fois, chez M^^^ p...^ il nous fit la théorie cosmogonique suivante :
Dieu était un mécanicien très habile. Il travaillait nui» et jour à son affaire, parlant peu et inventant sans cesse, tantôt un soleil, tantôt une comète. On lui disait : mais écrivez donc vos inventions ! Il ne faut pas que cela se perde. — Non, répondait-il, rien n*est encore au point où je veux. Laissez-moi perfectionner mes découvertes, et alors... Un beau jour, il mourut subitement. On courut chercher son fils unique, qui étudiait aux Jésuites. C'était un garçon doux et studieux, qui ne savait pas deux mots de mécanique. On le conduisit dans l'atelier de feu son père. — Allons, à l'ouvrage ; il s'agit de gouverner le monde. Le voilà bien embarrassé. Il demande comment faisait son père. Il faisait ceci, il faisait cela ; il tourna la roue, et les machines vont tout de travers.
D'autres passages relatifs aux idées de Beyle sur les femmes et sur la façon dont on doit se comporter avec elles, échappent à la réprobation par le cynisme même. Comment les citer? La critique littéraire, heureusement pour elle, n'a rien à voir avec de pareilles ordures, et elle laisse à quelqu'un des suivants de M. Emile
Zola le soin de les extraire de la brochure de i85o. Au début de cet écrit, Mérimée dc'clarait sans vergogne qu'il était un pdieUy comme celui dont il allait faire l'oraison funèbre. Libre à lui, sans doute ; mais alors que n'écrivait-il en latin î
Le lendemain du coup d'Etat, le 3 décembre i85i, il traçait à la hâte un court billet à son Inconnue, « Je n'en sais pas plus long que vous, lui disait-il; nous venons de tourner un récif et nous voguons vers Viu' connu. » Il ne croyait pas si bien dire; car s'il pouvait prévoir que de cet inconnu sortirait l'empire, il ne se doutait pas, à coup sûr, que la nouvelle impératrice viendrait du pays de Clara Gazul, et qu'il serait luimême Vimpresario de ses fêtes ! S'il lui était permis de prévoir le rétablissement d'un sénat conservateur, il ne se doutait pas qu'il serait appelé à en faire partie, et qu'il serait élevé à la dignité de grand officier de la Légion d'honneur ! Mais avant d'aller siéger sur les bancs du Luxembourg, il allait s'asseoir sur les bancs de la sixième Chambre ; et, avant de goûter la fraîcheur des ombrages de Compiègne, il allait passer quelques semaines à l'ombre des cellules de Mazas.
Il faut bien le dire, nul épisode de la vie de Mérimée ne lui fait plus d'honneur que sa condamnation en police correctionnelle.
Un membre de l'Académie des sciences, professeur au Collège de France, inspecteur général de l'instruction publique, rédacteur de la Revue des Dc^'x Mondes, du Journal des Savants et du Journal des Débats^ un ennemi des Jésuites et un ami des livres, M. Libri
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(Guillaume-Tell-Brutus-Timoléon), reconnu coupable d'avoir soustrait, au préjudice des bibliothèques publiques, soumises officieUement à son inspection, un nombre conside'rable de livres et de manuscrits précieux, fut condamné, le 22 juin i85o, à dix années de réclusion par la cour d'assises de la Seine (i). Mérimée, qui était de ses amis et qui le tenait pour innocent, prit bravement sa défense. Savait-il à ce moment que le père de son client, que le parfait républicain qui avait donné à son fils les prénoms de Guillaume Tell, de Brutus et de Timoléon, avait été lui-même condamné, en 1816, par la cour d'assises du Rhône, à dix ans d*^ travaux forcés et à la marque, pour crime de faux en effet de commerce, et qu'après s'être échappé il avait encouru d'autres condamnations ? Quoi qu'il en soit, au risque d'entendre répéter partout autour de lui : «Que diable allait-il faire dans cette galère ? » Prosper Mérimée se fit le champion du condamné du 22 juin. « J'ai entrepris, écrivait-il le 24 mars i852, une œuvre chevaleresque dans un premier mouvement, et vous savez qu'il faut se garder de cela. Je m'en repens parfois. Le fond de la question, c'est qu'à force de voir des pièces justificatives sur l'affaire Libri, j'ai eu la démonstration la plus complète de son innocence, et je suis à faire une grande tartine dans la Revue, au sujet de son procès et de toutes les petites infamies qui
(i) L'acte d'accusation a été reproduit in extenso par le Moniteur universel^ dans son numéro du 3 août i85o, où il n'occupe pas nioins de vingt colonnes.
s'y rattachent. Plaignez-moi, il n'y a que des coups à gagner à ce mciier-là; mais quelquefois on se sent si re'volté par l'injustice, qu'on devient bête (i). « — Pour une fois dans sa vie que Me'rimée a été bèle^ il faut lui en savoir gré.
Son Mémoire parut dans la Revue des Deux-Mondes du i5 avril iS52, sous ce titre : le Procès de M, Libri. Il y prenait à partie l'Ecole des chartes et la magistrature, les paléographes qui avaient fait l'enquête et les juges qui avaient fait l'instruction. La justice s'e'mut, et, le 26 mai i85'2, le trop ardent défenseur de Libri, pre'venu d'outrages à la magistrature, fut condamne par la sixième Chambre de police correctionnelle il quinze jours de prison.
Un an après, il était nommé sénateur.
La politique n'était pour rien dans cette nomination, et la littérature pour peu de chose. Un de ses livres pourtant avait pu ne pas y être étranger, son Histoire de don Pèdre de Caslille, publiée au mois de janviei 1848, et en tête de laquelle se trouvait cette dédicace*