A MADAME LA COMTESSE DE MONTIJO
DUCHESSE DE PENARANDA
Ce livre est dédié par l' auteur ^ comme un témoignage de son respect et de son amitié.
On lit dans une de ses Lettres à une Inconnue^ datée du 7 février 1843 :
J'ai couru tout Paris pour acheier des robes et des cha- (i) Lettres à une Inconnue^ t. î, p. 3 16.
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peaux, et, mercredi, j'ai rendez-vous pour commander un costume de bergère rococo. Tout cela pour les deux filles de M™^ de Montijo. Conseillez-moi. Quel costume doivent-elles avoir pour un bal travesti? Une e'cossaise et une cracovienne sont en route. J'ai une bergère; il me faut encore un autre de'guisement. Voici le signalement: l'aîne'e est brune, pâle, un peu moins grande que vous, très jolie, expression gaie. L'autre est très grande, très blanche, prodigieusement belle, avec les cheveux qu'aimait le Titien ; j'en voudrais faire une bergère avec de la poudre. Conseillez-moi pour l'autre (i).
Le 29 janvier i853, l'empereur Napole'on III e'pousait la bergère de Me'rimée, et voilà pourquoi celui-ci, le 23 juin suivant, commandait, — mais cette fois pour lui, — un costume de se'nateur.
A partir de ce moment, et pendant les dix-sept anne'es qui vont suivre, il sera l'hôte assidu de Gompiègne, de Fontainebleau et de Biarritz. A lui le soin d'organiser les petites fêtes intimes, d'improviser des saynètes et de souffler les acteurs. Le matin, il s'entretiendra avec l'empereur de l'histoire de Jules Ge'sar;et, le soir, dans une charade, il donnera la réplique à M. de Morny. Lorsqu'on tiendra au palais de Compiègne des cours d'amour, dont la comtesse Lisa Predrzerska ^sera la pre'sidente, c'est lui qui en sera le secre'taire. Mais au milieu de ces succès et de ces fêtes, le temps fait son œuvre : l'empire affaibli penche vers son de'clin; le se'nateur malade s'incline vers la tombe;
(i) Lettresà une Inconnue, t. I, p. i32.
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tous deux, l'empire et le membre du Sénat impérial, sont destinés à mourir ensemble et presque le même jour.
Le 3 septembre lî^yo, Mérimée, que la main de lo mort a déjà touché, se traîne des Tuileries à la place Saint-Georges, chez M. Thiers. « Vous devine? pourquoi je viens ? lui dit-il. — Oui, je le devine. — Vous pouvez nous rendre un grand service. — Je ne puis vous en rendre aucun. — Si I si ! Je connais votre manière de penser. Les dynasties ne vous occupent pas, vos pensées sont tournées surtout vers l'état des affaires. Eh bien, l'empereur est prisonnier, il ne reste qu'une femme et un enfant I Quelle occasion pour fonder le gouvernement représentatif! — Après Sedan, il n'y a rien à faire, absolument rien(i) ! >:
Mérimée n'insista pas. Il se borna à ajouter que l'impératrice désirait recevoir les conseils de M. Thiers; mais celui-ci refusa de se rendre à l'appel qui lui était fait (2). Mérimée s'éloigna désespéré, et lui qui, toute sa vie, avait affiché l'insensibilité la plus profonde, ce jour-là, j'en suis sûr, il a pleuré.
Quand tout fut fini, quand l'impératrice eut quitté Paris, il s'éloigna à son tour de la capitale et se rendit à Cannes où, depuis 1867, il passait tous ses hivers. Le 23 septembre 1870, après avoir écrit quelques lettres, il se mit au lit et s'endormit pour ne plus se réveiller.
(i) Enquête parlementaire sur le 4 septembre. — Déposition de M. Thiers, p. 14.
(2) Ibid.
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Le i6 avril 1859, un des collègues de Prosper Me'rimée à l'Acade'mie française, Alexis de Tocqueville, était mort, lui aussi, à Cannes ; mais en mourant il avait exprimé le vœu d'être enterré dans le cimetière de son village, sous les pommiers en fleur, auprès des paysans qui l'avaient connu et aimé, à l'ombre de l'église où il allait chaque dimanche. Il y fut conduit par ses deux frères et ses deux fidèles amis. Ampère et Gustave de Beaumont. Mérimée fut enterré, sur sa volonté expresse, dans le cimetière protestant de Cannes, avec des Anglais !
Depuis 1870, trois publications posthumes, — les Lettres à une Inconnue^ — les Lettres à une antre Inconnue, — les Lettres à M. Pani^ii^ — nous ont montré Prosper Mérimée, non plus dans ces habits d'une coupe savante, taillés de la main même de l'illustre Poole, mais en déshabillé et en robe de chambre ; elles ont permis de le connaître à fond, intus et in cute.
Athée déclaré, matérialiste outrageux, plem de mépris pour le genre humain en général et pour les Français en particulier, pour ses collègues de l'Institut, qu'il compare à de vilaines bêtes, pour ses collègues du Sénat, qu'il appelle des imbéciles, pour ses domestiques, qui ne sont, à ses yeux, que « des bipèdes dres-
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SCS II apporter à manger et à boire quand on leur en donne l'ordre » ; anticlérical forcené, qui déverse l'outrage à pleines mains sur l'Eglise catholique et sur ses ministres ; courtisan des plus souples, sous ses airs guindés, qui sait rester en bons termes avec le prince Napoléon tout en se faisant gloire d'être le/b/j de l'im^ pératrice ; épicurien, qui envoie par avance son menu lorsqu'il va dîner chez son ami Autran, et qui lui reproche ensuite d'être Marseillais pour tout potage et d'avoir plus de cuisine que de talent ; friand d'anecdotes graveleuses, cynique avec délices : tel est Mérimée dans sa correspondance.
A l'appui de chacune des lignes de ce portrait, iL serait facile de multiplier les citations. Il ne me convient pas de le faire, et mes lecteurs me sauront gré de ne reproduire ni ces obscénités de langage, dont VInconnue — je l'espère du moins pour elle -^ rougissait sans doute sous son masque, ni tant d'injures misérables à l'adresse de Pie IX et des membres du sacré collège, de Mgr Dupanloup et de Mgr de Bonnechose, de M. Villemain et du général de Lamo« ricière, des dévotes et des calotins.
Je me bornerai à deux remarques.
Nombreux sont les écrivains de notre temps dont on a publié les lettres : Joubert, Paul-Louis Courier, Joseph de Maistre, Lamennais, Lacordaire, Tocqueville, Stendhal, Ozanam, les deux Ampère, Lamar* tine, Guizot (i). La mémoire de presque tous y a
(l) Voy. le livre de M'"" de Witt, Monsieur Guizot dans sa
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gagné. Qui a pu ouvrir, sans devenir aussitôt leur ami, la correspondance de Joubert et de Joseph de Maistre, d'Ozanam et de Tocqueville, de Lacordaire et de Lamartine, de Guizot et des deux Ampère ? Lamennais, Paul-Louis Courier, Stendhal lui-même, ont plutôt gagné que perdu à cette épreuve. Seul, Mérimée laisse ses lecteurs sous une impression absolument défavorable. Qu'il ait eu des amis de son vivant, nous le voulons bien; mais ce que nous affirmons, sans crainte de nous tromper, c'est que personne, après avoir lu ses lettres, ne regrettera de ne ravoir pas connu.
Notre seconde remarque sera celle-ci. Lorsqu'on parcourt sa correspondance, il semble à chaque instant que Ton voie se dessiner sur ces pages le profil ironique de Stendhal. C'est qu'en effet le Mérimée des Lettres est, comme le Mérimée du Théâtre de Clara Ga^ul, le disciple de Henry Beyle. Je sais bien qu'il a dit quelque part: « Sauf quelques préférences et quelques aversions littéraires, nous n'avions peut-être pas une idée en commun, et il y avait peu de sujets sur lesquels nous fussions d'accord. » Mais je sais aussi qu'il a dit ailleurs : « Ses idées des choses et des hommes ont singulièrement déteint sur les miennes.» Cela seul est exact. Les rapports de goûts, d'opinions, de caractère, de conduite, sont tels entre Henry Beyle et Prosper Mérimée, que ses éditeurs, le jour où ils
famille et ses amis. Les fragments de la correspondance de M, Guizot insérés dans ce volume font vivement désirer une publication plus complète.
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publieront ses œuvres complètes, pourront faire l'cconomie d'une notice. Ils n'auront qu'à reproduire celle qu'il a consacrée lui-même h Stendhal, après avoir simplement pris la pre'caution de remplacer les initiales H. B. par les deux lettres P. M. : Mutaio noniine de te fabula narratur.TàïW. il est vrai que l'originalité fait défaut à Merime'e en tout, dans sa vie aussi bien que dans ses livres : il n'a été qu'une copie - très froide et très correcte -- d'un fort vilain modèle.
Sa correspondance lui assure-t-elle, du moins, au point de vue purement litte'raire, une place éminente parmi \ls épistoliers do. notre époque? Je ne le crois pas. Au moment où parurent les Lettres à une Inconnue y elles furent, dans le CorrespoJidant, de la part de M. de Pontmartin, l'objet d'une étude ingénieuse, vive, éloquente. Il parut alors à quelques personnes que le spirituel et mordant critique avait été trop sévère ; mais je vois que, loin de revenir à résipiscence, il a fait suivre son article, au tome X des Nouveaux Samedis,d\inpost-sc7^iptu77t, dans lequel il se reproche d'avoir au contraire été trop indulgent, et d'avoir dépassé la note juste en rangeant un bon tiers des Lettres à une Inconnue parmi les chefs-d'œuvre du genre épistolaire. « En somme, dit-il, il y a dans ces deux volumes dix ou dou^e pages ravissantes, quinze ou vingt passages fort curieux et une centaine de traits fort spirituels: rien de plus (i) .»
(i) Nouveaux Samedis, t. X, p. 371. — Voir aussi Pontmartin, Causeries littéraires^ t. I; Nouveaux Samedis, t. II et t. XIII; Souvenirs d'un vieux Critique, t. II.
Ces dix ou dou^e jolies pages ne se rencontrent même pas dans les Lettres à une autre InconnuCy qui n'ont dû leur succès d'une heure qu'à leur titre habilement choisi pour piquer la curiosité.
Les Lettres à M. Paniwi ont une tout autre importance que les billets musqués, adressés par le secrétaire de la cour d'amour de Compiègne à la comtesse Lisa Predrzerska. Sauf quelques passages, où l'auteur donne libre carrière à son goût pour la gravelure, elles sont entièrement consacrées aux incidents de la cour impériale, de i858 à 1870. On y trouve même une s^rte d'unité, les lettres qui concernent la question allemande et la guerre de 1870 étant peu nombreuses, et toutes les autres se rattachant à la question italienne. Mérimée y revient sans cesse; ce sceptique était un passionné, quand il s'agissait de Rome et de l'Église, et il semble, en le lisant, que l'on ait affaire à un Caton retourné qui répétait infatigablement : Delenda est Roma, A ce point de vue, les Lettrées à M. Pafiiiii resteront comme un document dont il ne faudrait pas plus méconnaître qu'exagérer la valeur. Il n'y a pas ou peu de révélations curieuses. Ceux qui espéraient y rencontrer des détails ourles dessous de cartes de la politique impériale ont été déçus. Napoléon III ne montrait point son )eu au fou de r impératrice; et puis son jeu était-il si compliqué et si savant que cela? L h'storien pourra cependant faire son profit de ces Lettres qui le dispenseront de recourir à la collection du Siècle de ce temps-là ; il y verra, mieux que dans le iournal de M. Havin, combien
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étaient violentes les passions antireligieuses qui s'agitaient autour de Napole'on III, et dont ce dernier e'tait alternativement le mode'rateur et le complice, en attendant le jour où il en serait la victime. Je ne fais du reste nulle difficulté' de reconnaître que les lettres à M. Panizzi sont écrites d'une autre plume que les articles de M. Louis Jourdan ou de M. Emile de Labe'dollière. C'est toujours ce style net, pre'cis, aux contours arrête's, dont Mérimée ne se départait en aucune rencontre, et qui est bien d'ailleurs ce qui se peut voir de plus opposé au style large, abondant^ prime-sautiei^jdQNL^^dQ Sévigné. Gesphrasescoupées, courtes, sèches, cahotent le lecteur et ne tardent pas à lui causer une véritable fatigue. Ni couleurs, ni comparaisons, ni images. Jamais d'abandon, jamais d'épanchement. C'est comme un ciel implacablement bleu, d'un bleu morne et dur, dans lequel ne flotte jamais un nuage et que ne rafraîchit jamais une brise. On est bien vite comme oppressé.
Il n'est pas une seule de ces lettres que Ton ait envie derelire, comme il arrive de temps en temps, je ne dis pas pour celles de M'"^ de Sévigné, — ne poussons pas la cruauté jusqu'à rappeler le souvenir de l'incomparable marquise, — mais même pour telle ou telle lettre de Paul-Louis Courier ou de Joubert ; pour la lettre de Courier, par exemple, à M. et M'^^^ Thomassin, sur sa rencontre avec une jeune fille au milieu des ruines du château de Hapsbourg (i); ou pour la lettre
(i) Lettre date'e de Milan, 1809. — Mémoires, Correspondances et opuscules inédits de Paul-Louis Courier.
de Joubert à Chateaubriand, afin de lui recommande!' M. Maillet-Lacoste (i).
II est temps de conclure. Je citais tout à l'heure P«iiI-Louis Courier; c'est à lui que j'emprunterai ma conclusion. Il écrivait à sa femme, le 1 1 octobre 182 1, de la prison de Sainte-Pe'iagie : «Tout le monde est pour moi; je peux dire que je suis bien avec le public. L'homme qui fait de jolies chansons disait l'autre jour : « A la place de M. Courier, je ne don- « nerais pas ces deux mois de prison pour cent mille « francs. » L'homme qui fait de jolies chansons, c'e'tait Be'ranger. N'aura-t-on pas rendu toute justice à l'auteur de Colomba et de Mateo Falcone, si l'on dit de lui : l'homme qui a fait de jolies nouvelles?
Me'rime'e a laissé des comédies et des romans, quatre volumes d'archéologie, cinq volumes de lettres, sept ou huit volumes d'histoire, d'innombrables articles Je critique artistique ou littéraire. Il ne restera de lui que cinq ou six petits contes. Et puisqu'il se plaisait à sortir de chez lui, le matin, avec un carquois et des flèches, pour aller dans les bois tirer de l'arc, ne sommes-nous pas autorisé à nous demander, en finissant, si lui aussi, au déclin de sa journée, n'a pas pu s'écrier, avec l'un des auteurs de cette Anthologie qu'il aimait à relire : « Je suis sorti ce matin pour chasser des sangliers et je suis rentré ne rapportant que des cigales » ^
(i) Pensées, Essais^ Maximes et Correspondance de J. Joubert, t. II, p. 456-
La tribune était abattue, la presse était bâillonnée. La grande voix de Berryer était muette ; celle de Lacordaire ne devait plus retentir sous les voûtes de Notre-Dame. Lamartine entrait dans ce long silence que ses lèvres ne devaient plus rompre. Victor Hugo était en exil. Le coup d'Etat du 2 décembre avait balayé l'éloquence et la poésie, comme le vent d'hiver chasse les feuilles mortes. Presse, tribune, éloquence, poésie, on avait remplacé tout cela par des spéculations d'un autre ordre. M. de Falloux ne donnait plus, au Palais-Bourbon, la réplique à M. Jules Favre; mais on suivait fiévreusement, au palais de la Bourse, les péripéties de la lutte entre M. Péreire et M. Jules Mirés. C'était l'heure où M. de Morny, qui n'était pas encore duc, prononçait cette parole, qui depuis a si bien fait son chemin au théâtre et dans le monde : Les affaires, c'est l'argent des autres! La jeunesse elle-même reniait la liberté et n'avait plus d'ardeur
que pour le plaisir. La philosophie, la politique et les lettres; l'antiquité, Rome et la Grèce : sottises que tout cela ! Grands mots et grandes phrases avec lesquels on en avait heureusement fini ! L'heure des petites phrases, des petits livres et des petits e'crivains xîtait enfin arrivée : M. About parut.
Il débuta au mois d'août i854, par un volume intitulé la Gi^èce contemporaiîie.
Chateaubriand, dans Vltinérairey Lamartine, dans le Voyage en Orient, avaient parlé avec admiration de cette terre féconde en héros et en chefs-d*œuvre. Pendant dix ans, de 1820 à i83o, la France s'était passionnée pour la Grèce, pour cette petite nation .chrétienne luttant contre la barbarie musulmane, s'efforçant de reconquérir son indépendance perdue et de faire revivre son nom aboli. L'auteur de 17//Wr^/re -et des Martyrs marchait, comme c'était son droit, .au premier rang des PhilhelVenes , et derrière lui se pressaient en foule orateurs, publicistes et poètes, Lamartine, Villemain, Déranger, Delphine Gay, Guizot, le duc de Broglie, Benjamin Constant, Casimir Delavigne, Victor Hugo :
En Grèce ! en Grèce 1 adieu, vous tous ! il faut partir !
Quelle bonne fortune de prendre en défaut ces hommes d'autrefois et leur enthousiasme naïf pour .ces choses inutiles, la poésie, la foi, la liberté; de montrer que ces libéraux et ces royalistes avaient joué un rôle de dupes; que leurs clients étaient un
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ramassis d'escrocs et de voleurs de grand chemin, beaucoup moins dignes d'intérêt que les Turcs, ces pauvres Turcs, si me'chamment mis à mort à Navarin I On comprend qu'une pareille thèse, et c'était celle de M. About, répondait admirablement, à l'heure où parut son livre, aux dispositions de l'esprit public. Elle avait de plus pour elle, à ce moment, de revêtir, en apparence du moins, un caractère de patriotisme. La guerre d'Orient venait de commencer, etauxPhilhellènes de 1824 avaient succédé les Turcophiles de 1854. Comme les Grecs étaient soupçonnés de nourrir pour les Russes de secrètes sympathies, journalistes et dessinateurs, à commencer par M. Havin et par M. Boniface, et à finir par Cham et par Daumier, chargeaient à l'envi les descendants de Miltiade et de Thémistocle. M. About sortit des rangs sa petite flûte à la main, et marcha bravement en tête : il fut le fifre du régiment.
Né à Dieuze, dans la Meurthe, le 14 février 1828, M. Edmond About, après de brillantes études au collège Charlemagne, était entré à l'Ecole normale en 1848, le troisième de sa promotion; M. Taineétait le premier et M. Francisque Sarcey le cinquième. Il eut pour condisciples, pendant les trois années qu'il passa dans la maison de la rue d'Ulm, outre
MM. Taine et Sarcey, MM. Challemel-Lacour, Chassang et Gustave d'Hugues(i), — MM. Weiss, Lenient, Assolant, Eugène Jung, Adolphe Perraud, aujourd'hui evêque d'Autun et membre de l'Acade'mie française (2), — MM.Libert, Merlet, Paul Albert, Hcinrich, doyen de la Faculté' des lettres de Lyon (3), — MM. Edmond Villetard, l'un des auteurs du Testament de César Girodot , Hermile Reynald , Gréard, Prévost- Paradol, reçu le vingtième et le dernier de sa promotion (4), — MM. Crouslé, Alaux et Fustel de Coulanges (5). Ce qu'un tel milieu avait de favorable, ce que la rencontre de tant d'esprits si diversement distingués devait amener de rivalités heureuses, de discussions ardentes, et quel profit en devait retirer une intelligence aussi ouverte, aussi déliée que celle de M. About, on le comprend de reste. « On vivait, dit Sainte-Beuve, qui a tracé de l'Ecole normale, pendant ces trois années de 1848 à i85i, un tableau qui n'est plus à refaire, on vivait dans une excitation perpétuelle. Pour que rien ne manquât au contraste et à l'antagonisme, il y avait quelques élèves catholiques fervents qui sont entrés depuis à l'Oratoire ; c'était donc une lutte de chaque jour, une dispute acharnée, le pêle-mêle politique, esthétique, philosophique, le plus violent. Les maîtres, très larges d'es-
(i) Promotion de 1846.
(2) Promotion de 1847..
(3) Promotion de 1848.
(4) Promotion de 1849.
(5) Promotion de i8;o.
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prit OU très indulgents (i), laissaient volontiers courir devant eux bride abattue toutes ces intelligences émules ou rivales, et n'apportaient aucun obstacle, aucun j'et03iux questions controversées... Il y avait en ces jeunes têtes si doctes, si enivrées de leurs idées et si armées de la parole, excès d'intolérance, d'outrecuidance, c'était inévitable; on s'injuriait, mais on ne se détestait pas; les récréations, avec leur besoin de mouvement et d'exubérance physique, raccommodaient tout, et quelquefois le soir on dansait tous ensemble, tandis que l'un d'eux jouait du violoncelle et un autre de la flûte (2), » A ces détails il convient d'ajouter ceux que nous fournit l'un des anciens élèves de l'Ecole normale, contemporain de MM. Taine et About, M. D. Ordinaire .: « Taine lisait Kant et S.pînosa pour se distraire, et passait le reste de son temps di feuilleter ses camarades : c'était son mot. About nous faisait de beaux contes pour rire, et dans ses moments graves étudiait Homère et la Bible, tout comme Bossuet. Les autres lisaient les journaux on en faisaient, rimaient des chansons, dont quelquesunes sont restées populaires dans l'Université, lisaient Balzac, George Sand ou Proudhon. Nous étions rangés en deux camps, qui s'appelaient voltairiens ^ athées, avec le même esprit de charité que les jeunes
(î) M. Dubois (de la Loire-Infërîeure) était directeur en cliej et administrateur de l'Ecole; M. Vacherot, directeur plus spécial des e'tudes; MM, Jules Sinion, Havet, Berger, Ge'rusei? maîtres de confe'rences.
(2) Noiivsav.:: Lundis, x. VIII. Articles sur M. Taine.
gens de l'autre révolution s'appelaient classiques et romantiques (i). » Dans lequel de ces deux camps avait pris place M. Abour, c'est ce que M. Ordinaire ne nous dit pas. Dans les deux, j'imagine, car s'il se piquait d'être voltairien, le futur auteur de Madelon se faisait gloire d'être athe'e.
Ses trois années d'études terminées, pendant que son camarade Taine était envoyé successivement à Nevers comme suppléant de philosophie, à Poitiers comme suppléant de rhétorique, à Besançon comme chargé de cours de sixième , plus habile ou plus heureux, M. About obtint d'aller en Grèce, à l'Ecole française d'Athènes. Il a plus tard avoué qu'en entrant à l'Ecole normale, « son intention était de n'enseigner jamais. Je passais par là, ajoute-t-il, pour aller plus loin, et avec le ferme propos de ne point m'arrêter à mi-route. Ce parti pris de voyager me permit de voir Rome, Athènes et Constantinople (2). » Peut-être cette façon de voyager aux frais de l'Université, apec le ferme proj^os de ne jamais lui rien rendre en échange de ce qu'il en recevait, pourrait-elle passer pour une espièglerie un peu forte; mais il paraît bien que la bonne dame, aima parens, n'a pas tenu rigueur à l'enfant prodigue, et il ne nous appartient pas de nous montrer ici plus sévère qu'elle.
Au début de Vltinéraire, Chateaubriand nous apprend qu'il quitta la France pour se rendre en Grèce
(i) Voy. Sainte-Beuve, t. VIIT, p. 493-496;
(2) Dernières Lettres d'un bon jeune homme, p. 317.
la i3 juillei 1806, et qu'il prit passage ù Triestc, le i^'"août, sur un petit bâtiment marchand. M. About a bien voulu, à son tour, nous faire connaître qy.jl s'e'tait embarqué à Marseille, sur le Lyciirgue, le i*^"" fe'vrier i852, et que, le 9, il e'tait descendu au Pirée. Il revint en France au bout de deux ans, rapportant un mémoire sur Vile d'Egine, et un pamphlet sur la Grèce contemporaine. Personne ne s'avisa d'ouvrir le mémoire, tout le monde voulut lire le pamphlet. Quand ils ont tant d'esprit, a dit quelque part l'auteur des Messéniennes, les enfants vivent i::h; c'est ce qui est arrivé à la Grèce contemporaine. Dans ce volume , spirituel de ton, écrit d'un style clair et piquant, M. Edmond About laisse voir que, s'il se moque du roi Othon, de la reine Amélie et de leurs ministres, il se moque pour le moins autant de ses lecteurs. Il a ramassé des cailloux sur les rives de rilissus et, comme un écolier en vacances, il s'amuse à les jeter aux débris mutilés qui bordent le fleuve.
La statistique occupe une large place dans ces pages écrites au pied de l'Acropole, à deux pas des jardins d'Académus. L'auteur ne nous fait grâce d'aucun détail, pas même de l'encaisse métallique de la banque d'Athènes au 3i décembre i852. Il prélude, par un amas de chiffres et de considérations économiques, aux livres utilitaires qu'il consacrera plus tard à la France, à l'Italie et à l'Egypte contemporaines. Telle est la conscience de notre calculateur improvisé, il pousse si loin le scrupule de l'exactitude et du renseignement, que nous savons, grâce à lui, que le roi Othon,
qui avait trente-neuf ans en 1854, a dû en avoir quarant'^ en 1 855, et que la reine Amélie, après avoir eu trentecinq ans en 1854, n'en avait pas moins de trente-six en i855 (i). Que ces chiffres et beaucoup d'autres, que M, About étale complaisamment, fussent palpitants d'actualité au moment où ils parurent, je n'en disconviens pas; mais je ne voudrais point répondre qu'ils n'eussent aujourd'hui quelque peu perdu de leur intérêt.
La G?'èce contemporaine conserve-t-elle du moins quelque valeur comme récit de voyage ? On y trouve deux ou trois descriptions très réussies et en particulier une peinture des rives du Ladon qui serait parfaite, si elle n'était gâtée par quelques-unes de ces plaisanteries dont l'auteur est prodigue, et qui sont plus dignes de l'Ecole normale que de l'Ecole d'Athènes. « Je venais, dit-il, de prendre un bain dans l'Erymanthe, bien malgré moi et par la volonté du grand Epaminondas, mon cheval : cet anUnala la même passion que M. de Chateaubriand : il veut emporter de l'eau de tous les fleures qu^il traverse. » Chateaubriand est sa bête noire, et il ne lui a pas ménagé les épigrammes. Elles n'étaient point pour faire grand tort à l'auteur du Génie du Christianisme : tout au plus ont-elles servi à montrer que Chateaubriand était quelque peu prophète, puisqu'il avait annoncé ces attaques vingt ans d'avance et qu'il avait, dès i832, donné de M. Edmond About ce joli portrait... avant
(i) La Grèce contemporaine ^ 2* édition, p. 291.
la lettre : «Je n'attends des générations nouvelles que le dédain, et je le leur rends ; elles n'ont pas de quoi me comprendre ; elles ignorent la foi à la chose jurée, l'amour des institutions généreuses, le respect de ses propres opinions, le mépris du succès et de l'or, la félicité des sacrifices, le culte de la faiblesse et du malheur (i). »
Le succès de la Grèce conte}}i}:oraîne ouvrît à M. About les portes de la Revue des Deux Mondes ; dans les premiers mois de 1 855, il y publia un roman, Tolla Ferai di.
Tolla renfermait une peinture de la société romaine, où se retrouvaient les qualités et les défauts dont l'auteur avait fait preuve en décrivant la société d'Athènes: beaucoup de verve, une ironie mordante, un style où l'élégance s'alliait à la simplicité; mais en même temps l'abus des motSy la recherche du trait, l'absence du naturel.
Si M. About n'avait pas-réussi à composer un tableau, il avait du moins tracé une spirituelle esquisse. Nul ne songeait à s'en étonner. Ce qui surprit agréablement les lecteurs de la Revue et plus particulièrement les amis de l'auteur, ce fut de trouver, dans son nouvel
(i) Mémoires d'Ontre-Tombe, t. X, p. i8i.
ouvrage, de la sensibilité, de l'e'niotîon, voîre même de l'éloquence. Il y avait des lettres écrites par l'héroïne qui venaient ducœuretqui allaient au cœur: peu s'en fallut que M. Edmond About n'obtînt un succès de larmes ! Ceux qui le connaissaient le mieux n'étaient pas éloignés de crier au miracle. Soudain le miracle fut expliqué de la façon du monde la plus naturelle : les lettres de Tolla n'étaient point de M. About, qui n'avait eu que la peine de les traduire, et, cela fait, de les donner comme de lui. Ce fut M. Julian Klaczko, fureteur habile autant qu'écrivain distingué, devenu depuis l'un des collaborateurs de la Revue des Deux Mondes, qui révéla le fait, avec preuves à l'appui, dans deux articles de la Revue de Paris^ intitulés : La seconde éditiou d'un romaîi inédit, lettre à M. About, auteur de Tolla (i). De son côte, M. Paulin Limayrac, qui donnait alors ddinsXd. Presse ses coups de plume sincères, signala ce qu'il y avait d'un peu... grec dans le procédé de l'ancien élève de l'Ecole d'Athènes (2). « Là-dessus, suivant le joli mot de M. de Pontmartin, toile général, et haro sur l'homme d'esprit chargé de reliques italiennes (3). « Il essaya
(i) Revue de Paris, i*»" et î5 juin i855. Voyez également la réclamation deM. About, adressée parvoie d'huissier àM. Louis Ulbach, directeur de la Revue de Paris, et la réponse de ce dernier. [Revue de Paris, i^"" juillet i855.)
(2) Une question de probité littéraire, Vittoria Savorelli et Tolla, ipar M. Paulin Limayrac. [La Presse, 18 juin i855.)
(3) Les Jeudis de M^ Charbonneau, p. 1 1 1. — Dans ses Causeries littéraires, dont la réunion forme une histoire complète et détaillée du mouvement littéraire en France, de r853à 1S88, M. Armand de Pontmartin a eu plusieurs fois occasion de
M. liDMONI) AliOUr 87
bien de tenir tête à l'orage, mais sa défense parut faible, et voici en quels termes M. Querard, au tome l*-' de ses SiipeixJicries littéraires, a rc'sumé le débat :
II a été' démontré que ce livre, publié par M. Aboui comme étant de sa composition, n'est que le remaniement de celui intitulé : VITTORIA SA VORELfJ, îstoria de\ secolo XIX, Parigi, dai torchi di Bethune et Pion, 1841, in-8 de 20 feuilles. C'est une réelle histoire de famille. Le jour même que l'original pénétra en Italie, un prince D., qui ne joue pas un beau rôle dans cette histoire, fit acheter etdétruire l'édition entière. Cette supercherie ayant été signalée, M. About avoua tardivement son emprunt, mais en disant qu'il avait beaucoup retranché de l'original italien (i)...
M. About reconnaît, en effet, au cours de sa défense, « qu'il s'est parmis de puiser dans un dossier authentique les premiers éléments de son œuvre; que les personnages de Lello et de Tolla, et les principaux traits de leur histoire, lui ont été fournis par un livre italien ». — « Une traduction de ce livre, dit-il encore, serait plus qu'ennuyeuse. On n'y trouverait d'excellent que quatre ou cinq lettres où la douleur s'élève jusqu'à l'éloquence : il est inutile d'ajouter que ce sont les lettres de Tolla. Je les ai traduites en les abré-
parler de M. About et Je ses ouvrages. Rien de plus spirituel et de plus judicieux que ces articles, dont quelques-uns sont de véritables chefs-d'œuvre, notamment celui qui a pour titre : MM. Edmond About et Gustave Flaubert. Le Roman bourgeois et le Roman démocrate. {Nouvelles Causeries du Samedi.)
(i) Les Supercheries littéraires dévoilées y i>q.t J. M. Quérard, 2* édition, t. I^'-, p. 167,
getant(i). » Et ailleurs: « Mes lecteurs ont eu les lettres de Tolla dans toute leur pureté, sinon dans toute leur intégrité'. J'en ai retranche' beaucoup, j'en ai transporté quelques passages dans la narration, mais je n'y ai presque rien ajouté (2). »
Au reproche d'avoir dissimulé l'existence du livre Italien, il répond que Isl Repue des Deux Mondes avait inséré, au bas de la dernière page, cette note : Vittoria, istoria del secoloXIX, Paris, 1841. Et il ajoute, avec une aimable candeur : « Avec ce renseignement et le Journal de la Liby^airie^ le bibliomane le plus inexpérimenté aurait retrouvé en cinq minutes l'éditeur, l'imprimeur, et ce titre complet de Vittoria Savorelli (3). »
Ainsi, après avoir emprunté le sujet, les héros et îès principaux traits de son roman, après SLYOïrtraduit à peu près textuellement les lettres qui sont le meilleur même de son œuvre, M. Edmond About se croyait en règle pour avoir, sans éclaircissements, sans explication, glissé au ba^ d'une page, en le dénaturant, le titre d'un livre inconnu, dont l'édition entière a été détruite et dont on chercherait vainement un exemplaire, lui-même le reconnaît (4), à la bibliothèque de !a rue Richelieu ! Cela n'est pas sérieux, et si l'on ne veut pas aller, avec M. Paulin Limayrac, jusqu'à
(i) Préface de la deuxième édition de Tolla.
(2) L'Histoire et le Roman de Tolla. Article de M. Edmond About (Revue contemporaine ^ mai i855).
(3) Préface 4e la seconde édition de Tolla,
(4) Revue contemporatney t. XIX, p. j 16,
voir, dans le cas de M. About, un acte à'improbilé littérairey il est difficile de ne ne pas y reconnaître, avec M. Querard, une supercherie peu digne d'un homme de talent.
Quelques mois seulement s'e'taîent écoule's depuis la publication de Tolla, lorsque, le i*^ fe'vrier i856, leThe'àtre-Français donna la première repre'sentation de Gtdllerf, come'die en trois actes. Les comédiens ordinaires de l'Empereur avaient mis le plus vif empressement à recevoir la pièce de M. About, qui fut joue'e sans aucun retard et avec une solennité inusitée : l'Empereur lui-même était présent. A qui le jeune écrivain était-il redevable de ces faveurs exceptionnelles ? A sa réputation naissante, au bruit déjà fait autour de son nom ? Sans doute; mais aussi peut-être à ses relations avec un prince, voisin et ami de la Comédie-Française, et qui n'avait point dédaigné de servir de compère à Guillery.
Les trois actes de Guillery sont absolument dépourvus des qualités les plus essentielles au théâtre : nulle entente de la scène, nul esprit d'observation, nulle vraisemblance et nulle vérité dans les caractères; d'originalité, pas l'ombre. C'est le pastiche d'un pastiche, une imitation maladroite du Conseiller rapport teur, cette comédie plus que légère de Casimir Delavigne, jouée également au Théâtre-Français, le 22 avril
1841, et dont l'auteùV eut du moins la pudeur de ne pas livrer son nom au public, le soir de la première représentation. M. Edmond About, qui avait intitulé d'abord sa pièce VEffrontéy n'éprouva point le même scrupule; mal lui en prit; car, dès la seconde représentation, les sifflets et les huées furent tels, que la pièce dut être retirée. Depuis i852, on ne sifflait plus; aussi cette protestation des spectateurs contre une pièce grossièrement immorale et contre un auteur qui écrivait dans le Moniteur officiel devint-elle un petit événement. Elle soulagea la conscience publique et fut le premier symptôme du réveil de la jeunesse, un premier avertissement donné aux patrons de M. About.
Il a recueilli Guillery, avec quelques autres pièces qui ne sont point indignes de ce voisinage, dans un volume auquel il a donné le titre, assurément très bien trouvé, de Théâtre impossible.
L'auteur contesté de Tolla, l'auteur sifflé de Gtiil- /er;^ avait beaucoup d'injures à venger. Il s'acquitta de ce soin avec infiniment d'esprit et de conscience dans les Lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Made^ leiney signées Valentin (de Qiievilly) et publiées par le Figaro, d'octobre à décembre i856. ht bon jeune homme n'a point réimprimé ces lettres, par charité pure, jepense, et pour ne point chagriner une seconde fois ses adversaires. Heureusement le Figaro est plus facile à trouver que Vittoria Savorelli, et j'ai là sur ma table les treize lettres à ma cousine Madeleine. Elles ont beaucoup vieilli, je dois le dire, et je n'y verrais guère
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à prendre qu'une charmante balancelle sur Paulin Limayrac, si elle n'était de Thc'odore de Banville, et si vous ne la pouviez lire tout à votre aise dans les Odes funambulesques.
Le 3 janvier 1867, le bon jeune homme commença une nouvelle campagne. Il se chargeait de faire, chaque samedi, au Figaro^ un Courrier de Paris, signé Vicomte de Qiiepilly, en me'moire sans doute de feu le vicomte de Launay. Dès la seconde semaine, M. de Villemessant e'tait oblige' de se se'parer de son chroniqueur. Voici ce qui s'e'tait passe'. Le samedi 3 janvier, Mgr Sibour avait e'té assassiné par Verger dans l'église Saint-Etienne du Mont. Le 1 1 janvier, on lisait dans l'article du vicomte de Quevilly : « Verger, comme tous les assassins qui ont réussi, a employé le couteau. C'est l'arme de précision. Jacques Clément, Ravaillac, Louvel, Verger sont de la même école. Je mets à part Charlotte Corday. » On ne laissa pas de trouver en haut lieu que cet éloge de Varme de précision était au moins intempestif, et, comme un bien averti en vaut deux, M. de Villemessant jugea prudent de se séparer d'un chroniqueur qui, s'il avait beaucoup d'esprit, avait peut-être moins de tact. Le plaisant de la chose, c'est que M. Edmond About était alors un fervent bonapartiste, feuilletonniste attitré du Journal officiel, ne négligeant aucune occasion de dauber sur les adversaires du gouvernement impérial, comparant ce dernier à « la grande pyramide d'Egypte », dont la masse indestructible se riait des effons enfantins de ses ennemis impuissants ! Nous
savons comment il avait reconnu l'hospitalité de la 'Grèce. Il devait s'acquitter en même monnaie vis-àvis du Figaro, Un jour, dans une lettre à Mgr Dupanloup, publie'e par VOpinion nationale^ il qualifia la feuille où il avait e'crit pendant plus de trois mois de « journal de scandale ». Venant de M. About, le mot -était impayable.
En cette même anne'e i856, qui vît la chute de Guillery à la Come'die-Française et la campagne du bon jeune homme au Figaro, M. Edmond About donna au Moniteur les Mariages de Paris et le Roi des montagnes.
« Le Roi des montagnes, e'crivait-il quelques années plus tard, sans être un chef-d'œuvre, est assurément ce que j'ai publié de mieux. « J'ai le plaisir d'être complètement d'accord avec M. About. Cette histoire de brigands, qui a pour théâtre la plaine de Marathon, est amusante d'un bout à l'autre. C'est une charge sans doute, mais une charge excellente, et dont l'auteur a pleinement atteint un résultat certes fort enviable : il a fait rire honnêtement les honnêtes gens.
J'ajoute avec lui que ce n'est point un chef-d'œuvre. Les derniers chapitres contiennent une dose trop forte d'empoisonnements et d'égorgements : il y a là un luxe de boucherie qui passe la permission. Il y a, en
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revanche, dans tout le livre une profusion de métaphores à faire pâmer d'aise Cathos et Madelon. Je n'en citerai que quelques-unes : « Les bijoux du Palais-Royal dont elle e'tait émaille'e semblaient autant de points d'exclamation destine's à signaler les imperfections de son corps. » — « Son regard aurait fait mûrir les pêches de votre espalier. » — « Si vous avez jamais visité des forges à minuit, vous avez dû remarquer la lueur e'trange que projette une plaque d'acier chauffe'e au rouge brun : voilà tout justement la couleur de ses regards. » C'est un amoureux qut parle, veuillez le noter, et apprenez de lui ce qui se passe quand on le devient : « Il me sembla que quelque chose s'était brisé dans la boîte osseuse de mapoitrine, au-dessous de l'os appelé sternum. »