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Lamartine est mort à Passy le i^' mars 1869, pauvre, oublié, dans l'ombre et le silence, — heureux pourtant, car il avait à son chevet des amis ve'ritables, une nièce, ou plutôt une fille, digne de porter son nom, M'"^ Valentine de Lamartine, un prêtre qui allait me'riter bientôt les palmes du martyre, celui-là même qui avait reçu le dernier soupir de Château* briand, l'abbé Deguerry, curé de la Madeleine. Il mourait fidèle au Dieu de son berceau ; il pressait sur ses lèvres ce crucifix qu'il avait célébré , dans ses Méditations, en vers impérissables :

Au nom de cette mort, que ma faiblesse obtienne De rendre sur ton sein ce douloureux soupir : Quand mon heure viendra, souviens-toi de la tienne, O toi qui sais mourir!

Je chercheraMa place où sa bouche expirante Exhala sur tes pieds l'irrévocable adieu, Et son âme viendra guider mon âme errante Au sein du même Dieu,

i40 LAMARTINE

Ah ! puisse, puisse alors sur ma funèbre couche, Triste et calme à la fois, comme un ange e'ploré, Une figure en deuil recueillir sur ma bouche L'héritage sacré ! (i)

Seize ans plus tard, le 22 mai i885, l'autre graiiv. poète du XIX* siècle, Victor Hugo, , mourait à son tour, non plus dans la de'tresse et l'isolement, mais au milieu d'incalculables richesses et dans tout l'éclat d'une apothéose. Jamais plus de bruit ne s'étaii fait autour de son nom. La foule se pressait aux portes de son hôtel, où s'inscrivaient d'heure en heure toutes les célébrités de la politique, des lettres et des arts. — Mais les portes de cet hôtel avaient refusé de s'ouvrir devant l'archevêque de Paris; Dieu était absent de cette maison, où mourait, sans consolation et sans prières, celui qui avait dit un jour à sa fille :

Va prier pour ton père! — Afin que je sois digne De voir passer en rêve un ange au vol de cygne, Pour que mon âme brûle avec les encensoirs I Efface mes péchés sous ton souffle candide, Afin que mon cœur soit innocent et splendide Comme un pavé d'autel qu'on lave tous les soirs I (2)

Non moins différentes ont été les funérailles des deux poètes. Le 3 mars 1869, un cercueil presque solitaire traversait Paris au milieu de l'indifférence publique. Il arrivait le lendemain, à sept heures du matin, à Mâcon, et, après une courte halte à l'église Saint-Vincent, il partait pour Saint-Point, sans

(i) Nouvelles Méditations poétiques, xxii. "

(2) Les Feuilles d'automne : la Prière pour toUs*

LAMARTINI- I4I

poinpc officielle, sans cortège militaire, suivi seulement d'un groupe d'amis, que venaient grossir, à mesure que l'on avançait dans la campagne, d'autres amis, des paysans, vignerons et laboureurs, des femmes, des vieillards. Peu à peu le ciel gris avait effacé sa tenture de deuil; il brillait maintenant comme aux jours heureux. O^ie^ues nuages blancs flottaient dans l'azur, comme des nuages d'encens. Le soleil étincelait sur la neige, dont les champs e'taient couverts. Chaque commune, son cure' en tête, escortait le char funèbre jusqu'aux limites de son territoire. A Monceaux, à Milly, les paysans se firent ouvrir le corbillard pour jeter de l'eau bénite sur le cercueil; les femmes l'embrassaient avec des sanglots et disaient : « Qu'allons-nous devenir? nous avons perdu notre bon monsieur! » Au terme de la route, à Saint-Point, on posa un moment le cercueil sur le seuil de la maison du maître, où des laboureurs le prirent pour le porter à l'église. Les prières dites, on se dirigea vers la chapelle où le mort avait, dès longtemps, marqué sa place. Sur une tenture noire brillait l'inscription de la reconnaissance populaire : Ses bienfaits ne sortiront pas de nos cœurs... Le long de l'arceau resplendissait, en lettres de bronze, la sainte parole : Speravii anijna mea!

Aucun discours ne fut prononcé. Seule, la cloche sainte mêla à la voix du prêtre sa voix triste, et joyeuse pourtant :

Si quelque main pieuse en mon honneur te sonne, Des sanglots de l'airain, oh! n'attriste personne:

142 LAMARTJNE

Ne va pas mendier des pleurs à l'horizon! Mais prends ta voix de fête et sonne sur ma tombe Avec le bruft joyeux d'une chaîne qui tombe Au seuil libre d'une prison!

Le vœu du poète était rempli ; il reposait près de ion enfant, entre sa mère et sa femme, dans l'humble cimetière de campagne où dormaient tous les siens (i).

En regard de ces fune'railles chrétiennes — les funérailles de Lamartine, — faut-il placer ici celles de Victor Hugo ? Faut-il rappeler ces obsèques de théâtre, ce grand défilé d'opéra, ce cortège de cent cinquante mille hommes partant de l'Arc de Triomphe, traversant Tavenue des Champs-Elysées, comme autrefois les cendres de l'Empereur, au milieu d'une foule immense et d'une immense acclamation; ces chars magnifiques chargés de couronnes sans nombre, et, à leur suite, attirant tous les regards — aussi glorieux que ce char doré entièrement recouvert, du haut en bas, d'un crêpe violet semé d'abeilles, où des aigles déployaient leurs aiies, où quatorze Victoires portaient sur une table d'or le cercueil de Napoléon, — le char humble et nu, le corbillard du pauvre, où quatre planches supportaient le cercueil de Victor Hugo; derrière les innombrables étendards de la Iranc-maçonnerie et de la libre-pensée, les députations de la province et de l'étranger, de la ville

{i) Soîtvenirs sur Lamartine, par son secrétaire intime, Charles Alexandre. Un volume in-i8, 1884, pag. 3qG et suivantes.

et de la banlieue, les minisires coudoyant les Rigo^ los de Montmartre^ les sénateurs précédant les Beni-Bouffe-toujoiirs ; partout, sur les trottoirs, aux fenêtres, aux balcons, sur les toits, une mer moutonnante de curieux et de spectateurs ; lorsqu'on arriva au Panthéon, d'où la veille un décret de la République avait chassé sainte Geneviève, vingt et un orateurs, vingt et un discours, grotesques, emphatiques et creux, sans souffle, sans émotion, sans style, d'une platitude inouïe, d'un ridicule monumental ; — et au-dessus de ces vaines rumeurs, par une ironie sublime, dominant cette pompe païenne, cette foule affolée, ce cercueil sans prières, debout, baignée d'air et de soleil, rayonnante, victorieuse, cette croix de pierre que la République n'avait pu abattre, la croix de Jésus-Christ.

Depuis ces obsèques du i^'" juin i885, trois ans à peine sont passés, et déjà de tout ce bruit que reste-t-il ? Trois volumes d'oeuvres inédites de Victor Hugo ont paru (i), habilement lancés par des disciples qui sont eux-mêmes des maîtres dans l'art de la réclame : le public n'y a pas pris garde. Légion hier, les hugolâtres ne sont plus aujourd'hui qu'une pincée. La réaction s'est produite, immédiate, brutale, exagérée et injuste comme toutes les réactions. Ceuxlà mêmes qui n'y ont pas cédé reconnaissent que si l'artiste, chez Victor Hugo, est incomparable, tout

(i) Le Théâtre en liberté, i885. — La Fin de Satan, 1886. — Choses vues, 1887.

chez lui vient de la tête, même ses vers d'amour, de la tête et de la main : rien ne vient du cœur. Il ne s'agit pas pour lui d'e'mouvoir^ mais d'e'tonner; il ne poursuit pas le vrai, mais l'extraordinaire; et c'est pourquoi, couronnant sa vie par une suprême et colossale antithèse, il veut, lui qui laisse sept millions dans ses coffres, être conduit à sa dernière demeure par le cot^billard du pauvre ! Tout Victor Hugo est là : à ses poésies comme à ses funérailles manque cette qualité que rien ne remplace et hors de laquelle il n'est pas de vraie grandeur, la sincérité.

J'écrivais, en i883, dans un livre consacré à la jeunesse de Victor Hugo : Lajnartine restera le premier poète du dix-neuvième siècle [i). Cette opinion, qui fit presque scandale il y a cinq ans, est devenue l'opinion commune, et le fidèle secrétaire de Lamartine, M. Charles Alexandre, constatait récemment, en ces termes, l'accord de la critique sur ce point : « MM. de Ponimartin, Alexandre Dumas fils, Eugène Pelletan, Barbey d'Aurevilly, Adolphe Racot, Louis Ulbach, Jules Claretie, Paul Bourget, Anatole France, Louis de Ronchaud, Francisque Sarcey, Jules Lemaître, J. -J. Weiss, Edmond Biré, Ferdinand Brunetière, Alphonse Karr, Edmond Texier, — j'en passe, et des meilleurs, — ont vengé Lamartine des honneurs injustes prodigués à un autre, et dit : « Il est le pre- « mier (2). »

(i) Victor Hugo avant i83o^ p. 5i3.

(2) Madame de Lamartine. . . par Charles Alexandre ; un vol. in-8, 1887, page 338. — Voy. principalement Armand de Pont»

LAMAUTINB '4^

Lamartine a ete et restera le poète de la Restauration. C'est là son vrai cadre, celui où il a tous ses avantages, où sa politique est aussi noble que sa poésie, où son génie est pareil à ce beau L^c qui ne re'fléchissail que l'azur du ciel. Je voudrais aujourd'hui le montrer tel qu'il était à la veille de la révolution de Juillet, ea ces années où Sainte-Beuve lui pouvait dire :

Vous chantez, vous priez, comme Abel, en aimant;

Votre cœur tout entier est un autel qui fume.

Vous y mettez l'encens et l'éclair le consume ;

Chaque ange est votre frère, et, quand vient l'un d'entre eux,

En vous il se repose, ô grand homme, homme heureux (i) !

J'ai là, sur ma table, la collection des deux premières années du Correspondant, — 1829, i83o. Lamartine se rattachait à ce journal par une étroite communauté de sentiments et de sympathies. Puisque Toccasion se présente de retracer en même temps les jours les plus glorieux du poète et les débuts d'un recueil qui n'a cessé, depuis plus d'un demi-siècle, de

martin. Nouveaux Samedis, tomes VII, VIII, XIÏ, et Souvenirs d'un vieux critique^ tome VI. Cf. les Etudes littéraij-es sur le dix-neuvième siècle, par le P. Vaudon, ch. v et vi. (Vitte et Perrussel, éditeurs, 1888.)

(i) Sainte-Beuve, les Consolations, vi, — 4 Alphonse de Lamartine, juillet 1829.

r^G LAMARTINE

défendre toutes les nobles causes, le lecteur me saura peut-être gré de ne pas la laisser échapper.

Le premier numéro du Coj^respondant a paru le îo mars 1829, à cette époque dont un rédacteur du Journal des Débats, M. de Sacy, devait dire plus tard : « La France n'a pas vu de plus beaux jours que ces jours d'illusion et d'espérance! M. de Martignac était ministre... » Un des confrères de M. de Sacy à l'Académie française, M. le comte de Carné, a raconté, dans ses Souvenirs (i), la fondation du Correspondant, Dans ce récit, animé d'une généreuse émotion et tout embaumé d'un parfum de jeunesse, l'auteur ne laisse pas d'avoir commis quelques inexactitudes. D'après lui, la nouvelle feuille, à ses débuts, était semi-hebdomadaire. C'est une erreur. Le CorrespoJidant, dont les bureaux étaient rue Saint-Thomas-d'Enfer,n° 5, paraissait une fois par semaine, le mardi, en un cahier de 8 pages in-4°, à deux colonnes. C'est seulement au bout d'une année d'existence, et à dater du 2 mars i83o, qu'il devint semi-hebdomadaire, et parut le mardi et le vendredi, son format restant d'ailleurs le même. — « Le Correspondant, dit encore M. de Carné, avait pris pour épigraphe le mot célèbre de Georges Canning : Liberté civile et religieuse pour tout l'univers. Enlacée dans un écusson, cette devise figurait en tête du journal. » Ce n'est qu'après la révo-

r (i) Souvenirs de ma jeunesse, par M. Louis de Carné, de

l'Académie françdiîe. 1872.

lution de Juillet et à partir du 6 août i83o que le Correspondant inscrivit, en tête de chacun de ses numéros, la devise : Liberté civile et religieuse. Nous verrons tout à l'heure que ses rédacteurs n'avaient point attendu la révolution pour se déclarer les défenseurs de toutes les libertés.

Aucun des articles du journal n'était signé; tout au plus y rencontrait-on quelquefois de simples initiales, celles-ci par exemple, — G. M. — qui cachaient les dix-neuf ans de Charles de Montalembert. Nous devons à M. de Carné de connaître les noms de la plupart de ses autres collaborateurs, pendant les trois années que vécut le premier Con^espondanty du 10 mars 1S29 au 3o août i83i. Voici celte liste, telle qu'il nous l'a donnée dans ses Souvenirs : Edmond de Cazalès, Théophile Foisset, Wilson, le baron d'Eckstein, Henri Gouraud, Charles de Rivières, l'ami de Maurice et d'Eugénie de Guérin, qui, comme eux, devait mourir jeune ; Alfred de Montreuil, le président Riambourg, Jourdain, connu plus tard sous le nom de Charles Sainte-Foi; de Meaux, Franz de Ghampagny. Malheureusement cette liste est incomplète; sans être en mesure de combler entièrement les lacunes qu'elle renferme, je puis cependant ajouter quelques noms à ceux que M. de Carné a rappelés. Il a oublié Joseph d'Ortigue et Hector Berlioz (i); Eugène de la Gournerie, auteur de Rome chrétienney savant

(i) On lit dans le Correspondant du 27 août i83o : « M. Beriloz, l'un des artistes les plus distingués de Paris, et auquel

et excellent, pour parler de lui comme Sainte-Beuve a parlé de M. Edmond de Cazalès ; Flayol, avocat distingué, à l'imagination ardente, à la repartie la plus vive, élève et ami de Berryer qui, traduit devant la cour d'assises de Blois, au mois d'octobre i832, l'appela à l'honneur d'être son défenseur ; Louis Binant, qui avait remporté, auconcoursgénéralde 1826, le prix de dissertation française, et qui était, comme plusieurs des rédacteurs du nouveau recueil, un ancien élève du collège Stanislas ; — Binaut, le seul des rédacteurs du premier Correspondant qui ne soit pas resté fidèle, — ses articles de la Revue des Deux Mondes sur Lamennais et sur Joseph de Maistre ne l'attestent que trop, — aux idées qu'avait embrassées et défendues sa jeunesse ; Ludovic Guyôt, qui a occupé pendant longtemps le poste de chef de bureau des affaires civiles au Ministère de la justice, et qui a laissé un petit volume de charmantes poésies; Melchior du Lac qui devint, en i833, le premier rédacteur du journal VUîiwers, créé par Bailly, le fondateur même du Correspondant ; Liévin Thiébault, écrivain ingénieux et brillant, qui se retira chez lui, en Artois, après la révolution de i83o, et cessa d'envoyer des articles ; de Jouenne d'Esgrigny, esprit fin, délicat,qui quitta lui aussi trop promptement le champ de bataille, et qui a borné son ambition à être maire de village, mais qui, en dépit de sa modestie, arrivera

nous devons plusieurs des articles sur la musique, insére's dans notre journal, vient d'obtenir le premier grand prix au Conservatoire royal de musique. »

peut-être malgré lui à la postérité, car son nom est l'un de ceux qui figurent parmi les correspondants de M'"^ Swetchine (i),et elle est de'sormais inse'parable de quelques-unes des pages les plus merveilleuses de Lamartine, cette Lettre à M, d'Esgrigny, placée, depuis 1849, c^"^ ^^^^ ^^ toutes les éditions des Harmonies poétiques et religieuses (2).

Est-ce tout? Non. Nous avons encore à citer M. Armand de Pontmartin et M. Bonnetty : — M. Bonnetty, administrateur du journal, homme de foi, de courage et de talent, qui, avec i.5oo francs en poche, fonda, en pleine révolution de Juillet, une Revue destinée à faire connaître tout ce que les sciences humaines renferment de preuves et de découvertes en faveur du Christianisme, ces Annales de philosophie chrétienne, dont le premier numéro a paru le 3i juillet i83o, et que leur vaillant fondateur a conduites jusqu'au quatre-vingt-dix-septième volume; — M. Armand de Pontmartin, qui dit quelque part, dans ses Non-veaux Samedis : « Moi-même, à un demi-siècle de distance, je ne puis oublier avec quel battement de cœur je jetais dans la boîte du Coî^respondant le premier £n

(i) Voyez, au tome III des Lettres de M^'^ Swetchine^ publie'es par le comte de Falloux, les Lettres au comte d'Esgrigny.

(2) M"^' Swetchine écrivait à M. d'Esgrigny, au mois d'octobre 1849, lo^^ ^^ 1^ première publication de la Lettre de Lamartine : « Je suis sous l'impression du ravissant morceau auquel votre nom se rattache ; malgré de cruelles dissidences, comme le cœur se sent près de ce cœur-là ! Je répugne à croire que l'imagination, à elle seule, puisse faire vibrer en nous de telles cordes : ce qui ne serait qu'un cantique d'illusions n'y réussirait pas. »

date de mes innombrables articles, et quelle lut ma joie, trois jours après, en me voyant imprimé tout vif sur la même page que mes aînés, Louis de Carné et Edmond de Gazalès (i). » J'ai été assez heureux pour retrouver cet article dans le numéro du 2 juillet i83o; il est consacré à une séance académique, à la réception de MM. de Ségur et de Pongerville. Les deux récipiendiaires et MM. Arnault et de Jouy, qui leur avaient répondu, avaient attaqué le romnntisme avec une véritable furie. Que vouliez-vous qu'il fît contre quatre?... M. Armand de Pontmartin, sorti la veille des bancs du collège Saint-Louis, tout chargé des couronnes du concours général où il avait eu, en rhétorique, le premier prix de discours français et le second prix de discours latin, sans parler de menus accessits, se fait le champion de la jeune école, et c'est plaisir de voir avec quelle verve charmante il met à mal M. (Arnault et M. de Pongerville, sans oublier M. de Jouy. Mes lecteurs savent si les promesses que donnait ce premier article ont été brillamment tenues!

Si je ne me trompe, les détails qui précèdent méritaient d'être sauvés de l'oubli (2). Je les compléterai en donnant la clef de quelques-unes des initiales qui se trouvent au bas des articles du premier Correspondant,

Les articles d'Edmond de Cazalès étaient signés A,

(i) Armand de Pontmartin, Nouveaux Samedis^ tome XIII, page 352.

(2) Je suis redevable de plusieurs de ces détails à une bienveillante communication de M. Eugène de la Gournerie.

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comme l'avaient été pendant si longtemps, dans le Journal des Débats, les articles de l'abbe de Fcletz. C. M., c'était Charles de Montalembert; D. L., Eugène de la Gournerie ; G., Henri Gouraud ; J., Franz deChampagny ; J. O., Joseph d'Ortigue ; K., Louis de Carné; L. A. B., Louis-Auguste BInaut; L. G., Ludovic Guyot; L. T., LiévinThiébault. Les articles de M, d'Esgrigny, sérieux sous une fonne railleuse et des plus piquantes, étaient signés tantôt Jeaîi et tantôt N.ou N. V.

A l'exception de M. Riambourg, président à la cour royale de Dijon, qui avait cinquante-trois ans, et du baron d*Eckstein, qui en avait trente-neuf, tous Les rédacteurs du nouveau recueil étaient des jeunes, La plupart n'avaient pas atteint leur vingt-cinquième année. Ils mettaient leurs vingt ans, — avec quelle noble ardeur et quelle foi géne'reuse ! — au service de la religion et de la liberté, au service aussi de cette vieille maison de Bourbon qui avait fait la France ; et on était heureux de se dire qu'elle avait encore irne sève bien puissante, cette monarchie de quatorze siècles, cet arbre antique, qui, après avoir abrité tant de générations, voyait son front vénérable se couronner de jeunes feuilles et de jeunes fleurs.

Ce qui frappait d'ailleurs, dans le nouveau journal, non moins que la fraîcheur et l'éclat du talent, c'était la modération de ces jeunes esprits, calmes au milieu des plu5 ardentes polémiques et des luttes les pins passionnées. On ne laissait pas de leur en faire parfois un grief, et à ceux qui leur reprochaient la modéra^

iiojî àe leur volétnioue» ils répondaient, le 27 octobre 1829 :

Parlons d'un reproche qui nous a été adressé par des hommes qui, du reste, voient nos efforts d'un œil bienveillant. Le ton de modération qui caractérise notre polémique lui a fait perdre, à ce qu'ils croient, de son efficacité. Nous leur paraissons un peu fades, parce que nous ne nous adressons pas aux passions. L'injure, le sarcasme, l'invective, leur semblent choses propres à faire des prosélytes, et nous en sommes trop avares à leur gré ; ils voudraient nous voir un peu plus de ces haines vigoureuses de l'esprit de parti, dont nos adversaires nous donnent l'exemple : ils craignent que ce ne soit transiger avec l'erreur que de ne pas traiter ceuxqui errent dt drôles txde coquins ; enfin, ils seraient tentés de nous appeler mode'ran' listes, parce que nous sommes modérés. Ce serait pourtant une grande injustice. Ce qu'on nomme modérantisme^c^cst une transaction à l'amiable entre la vérité et l'erreur, souvent même entre la justice et l'iniquité ; c'est surtout l'absence de tute doctrine prononcée. Or, on ne peut pas nier que nos doctrines ne soient très franches, très précises ; nos convictions, pour s'exprimer avec calme, ne sont ni moins fermes ni moins arrêtées que celles de qui que ce soit... Nous avons abordé sans tergiversation tout ce qui était question de principes ; nous avons soutenu avec autant de force que personne tout ce qui était en soi juste légitime, raisonnable

De cet esprit de modération nous trouverions, dans chaque numéro, des témoignages singulièrement remarquables ; mais nous devons nous borner à mon-

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irerquels étaient les principes politiques, religieux et littéraires du Correspondant à ses débuts, alors que Lamartine, en pleine possession de son génie et de sa gloire, l'honorait de ses communications et s'associait aux efforts de ses rédacteurs.

Le Correspondant était hautement monarchique. Il était partisan de la royauté légitime et traditionnelle, et, au mois de mars i83o, lors de la discussion de l'adresse des 221, il était avec Berryer, consacrant les premiers accents de son éloquence au soutien des « prérogatives du roi ». Les débats de l'adresse ayant fait à cette époque, en comité secret, le discours prononcé par Berryer, le 16 mars i83o, n'a pas été recueilli par la sténographie, ni reproduit au Moniteur, Le Correspondant, dans son numéro du 19 mars, en a donné une analyse qui, pour concise qu'elle soit, a pourtant conservé quelque chose de la flamme qui animait le puissant orateur : veteris vestigia flammœ. Le lecteur aimera sans doute à retrouver ici l'écho de cette grande parole : "~

La Chambre se forme en comité secret. M. Fas de Beaulieu,qui siège au centre gauche, parle contre l'adresse ou du moins pour un amendement qui la modifie. M. Berryer dit que ce discours est plein de raison et de générosité. Lui-même s'élève aux plus hautes considérations et révèle, dès son début, un des plus beaux talentt qni aient paru à la tribune. Qu'importe, dit-il en substauce, en finissant, quand les droits du roi sont blessés, quand la couronne est outragée, que votre adresse soit remplie de dévouement de respect et d'amour I Qu'im.

i porte que vous disiez : les prérogatives du roî sont sacrées, si, en même temps, vous prétendez le contraindre dans l'usage qu'il en doit faire 1 Ce triste contraste n'a d'autre effet que de reporter la pensée vers des temps de funeste mémoire. Il rappelle par quel chemin un roi malheureux fut conduit, au milieu des serments d'obéissance et des protestations d'amour, à changer contre la palme du martyre le sceptre qu'il laissa choir de ses mains. Je ne m'étonne pas que dans leur pénible travail les rédacteurs du projet aient dit qu'ils se sentaient condamnés à tenir ^ au roi un pareil langage. Et moi aussi, plus occupé des ■ soins de l'avenir que des ressentiments du passé, je sens • que, si j'adhérais à une telle adresse, mon vote pèserait à .jamais sur ma conscience comme une désolante condamnation.

Cette magnifique improvisation produit sur l'assemble'e la plus vive impression. M. Mauguin, qui d'abord avait demandé la parole, y renonce.

• Défenseur des droits de la couronne, le Cojv^espondant soutGmit, avec une e'gale ardeur, les droits de la liberté. « Nous revendiquons, écrivaient ses rédacteurs le 20 octobre 1829, nous revendiquons dans toute leur plénitude les droits qui tiennent à la liberté individuelle et a la liberté religieuse. Le meilleur gouvernement est celui qui laisse chacun agir dans sa sphère, et dont l'action se fait le moins sentir. » — S'iU condamnaient les révolutions, ils n'hésitaient

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pas à s'élever en même temps contre les coups d'Etat, et, le 12 mars i83o, ils disaient : « Certes, la royauté est bien forte, mais elle donnerait beau jeu à ses ennemis, si elle attaquait la première. Il ne faut pas croire que la France soit prête à se mettre en mouvement pour des the'ories politiques : non, la nation veut le repos, la stabilité, le maintien de ce qui est ; elle craint surtout les révolutions, et c'est par ce sentiment qu'on peut avoir prise sur elle. Supprimer la Charte serait aussi une révolution. Ceux qui menaceraient la Charte effrayeraient tout le monde, comme ceux qui menaceraient la monarchie, et par la même raison. Si, ce qu'à Dieu ne plaise, un combat est inévitable, l'essentiel est d'avoir la nation pour soi, et pour cela il ne faut pas être l'agresseur. »

Ces sages conseils n'ont pas été écoutés. Le combat que prévoyait l'article du 12 mars, le combat est livré : la dynastie est renversée; les Bourbons reprennent pour la troisième fois le chemin de l'exil. — Quelle sera l'attitude du Correspondant en face du pouvoir nouveau qui s'élève sur les rumes de la royauté qu'il a servie, qu'il a défendue, qu'il a aimée? Cette attitude fut à la fois pleine d'habileté et de noblesse. Dès le 6 août i83o, prenant position sur k terrain religieux, ses rédacteurs écrivaient :

Comme un loyal orateur de l'Assemblée constituame:(T)i nous pouvons dire que « nous avons défendu les droits du

(1) Cazalès, père de M. Edmond de Cazalès, alors le prinoi* pal rédacteur du Correspondantj avec M. Louis de Carné.

vTÔne sans que nul ait ose nous soupçonner de ne pas aimer la liberté ». Notre profession de foi aujourd'hui sera facile ; car nous n'avons point à renier ni même à abandonner nos principes, mais seulement à en faire de nouvelles applications. La plupart de ces franchises, de ces garanties qu*on va, nous assure-t-on, e'tablir sur des bases solides, nous les voulons, nous les re'clamons plus hautement que personne. Sous un gouvernement pour lequels malgré ses fautes, nous ressentions de la sympathie, dont nous ne pouvions craindre d'oppression, et dont le caractère était d'ailleurs plutôt la faiblesse que la violencee nous avons dû être réservés dans l'expression de nos désirs. Le dévouement affectueux que nous inspiraient les Bourbons, ce n'est pas aujourd'hui que nous le nierons, exerçait une grande influence sur notre manière d'envisager les questions politiques ; il y avait chez nous attachement, confiance, illusion, si Ton veut. Maintenant notre position est différente... Aujourd'hui qu'un appel a été fait à la force et que la victoire a jugé, il ne peut plus être question de droit ; il faut se soumettre au fait et partir du fait. Le fait aujourd'hui, c'est la souveraineté du peuple, puisque les Chambres actuelles ou des Chambres nouvelles vont se trouver investies du pouvoir constituant. Nous prenons notre part de cette souveraineté dont nous n'avons pas ici à discuter la valeur théorique, quoique les théories soient maintenant notre danger le plus imminent

Du gouvernement, quel qu'il soit, nous exigerons strictement, tant comme Français que comme catholiques, toutes les garanties qui nous sont nécessaires, et spécialement la liberté des cultes, celle de l'enseignement, et celle de la presse. Notre premier bien, ce sont nos croyances

religieuses, et la religion vit de liberté. Ce que nous demandons, des milliers de voix s'élèvent aujourd'hui pour le demander, et sans doute de belles promesses seront faites à cet égard. Mais il faut qu'elles soient tenues : il faut que la liberté, la tolérance, soient choses réelles, il ne faut pas qu'on les comprenne comme en 1793. Nous n'attaquerons pas un gouvernement qui nous assurera ces biens ; mais si jamais une faction triomphante cherchait à nous les ravir, qu'on le sache bien, les catholiques ne seraient pas des ennemis à mépriser. Il ne faut pas s'imaginer, parce qu'on a eu bon marché du royalisme, qu'il serait aussi facile de détruire le catholicisme : la monarchie légitime a des avantages sur la perte desquels on peut gémir, mais la religion est le besoin de tous les instants, le remède de tous les maux : elle fait partie de notre vie. On ne peut y toucher sans s'attaquer à la conscience même, sans violer l'asile impénétrable de la liberté du cœur, et on trouverait là une incroyable énergie pour la résistance. Les hommes attachés à la religion sont encore nombreux en France, et tout parti qui triomphera devra au moins s'assurer leur neutralité en respectant leur indépendance...

Parmi les gouvernements de fait qui vont se succéder, nous n'aurons pas de préférence ni d'inclination pour aucun avant d'en avoir essayé, car tous seront fondés sur des principes que notre raison réprouve... Le temps du triomphe de nos doctrines est encore éloigné ; nous entrons main::nant dans la carrière des expériences : elles seront longues et probablement dures... Si un ordre permanent doit s'établir, il sortira de l'alliance définitive de la religion et de 1.1 liberté. Travaillons donc avec courage, dussent nos intentions être méconnues et nos pensées mal çom»

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prises ; travaillons dans ce chaos à se'parer la lumière des ténèbres, quand nos neveux seuls devraient profiter de nos efforts ; que nous importe de ne pas jouir de cet avenir, à nous dont la patrie est ailleurs que sur la terre (i) ?

Ecrit il y a un demi-siècle, cet article ne semble-t-il pas ravoir été en vue de la situation présente ? Est-ce dans le numéro du 3i mars 1829, ou dans le numéro du 25 mars 1888, que le Correspondant a publié les lignes qui suivent :

Le rappon de M. le Ministre de l'instruction publique contient un exposé de principes contre lesquels nous croyons devoir protester dans l'intérêt des doctrines catholiques : « La direction de l'instruction publique appartient au gouvernement, dit le ministre. C'est un droit sacré ; car il est indispensable pour l'accomplissement d'un grand devoir. L'Etat est tenu d'assurer, non seulement dans le présent, mais encore dans l'avenir, le salutaire empire de la religion , le maintien des institutions , l'observation des lois et la sûreté des moeurs. » Nous désirons, sans doute, autant que le ministre, garantir ces intérêts sacrés. Mais nous croyons que cette tâche appartient à d'autres qu'à l'Etat, et que le soin de préparer l'avenir intellectuel et religieux de la génération qui s'élève, ne peut, dans les circonstances actuelles, appartenir qu'à la conscience et à l'autorité des chefs de famille (2).

(i) Cet article-programme avait pour auteur Edmond de Cazalès.

(2) Le Correspondant, 3i mars 1829.

Le Coiyespoîidant disait en 1829, il répète en 1888;

Nous ne demandons pas que les maisons de l'Universitc soient fermées; nous demandons que l'Université' n'ait pas le monopole de l'e'ducation (i).

H disait en 1 829, il re'pète en 1 888 :

Comment régénérer cette société^ qui n'est plus unie que par des intérêts matériels et une cohabitation sur le même sol ? Comment lui rendre la vie, si ce n'est par la religion, c'est-à-dire par la science et la liberté ? Que cette vérité précieuse et véritablement sainte soit donc proclamée avec franchise; que la controverse puisse s'établir, et que le catholicisme avec ses dogmes sublimes, ses traditions éternelles, sa morale austère et douce et son immuable sacerdoce, puisse demander compte à la philosophie de ses variations de chaque jour, de son impuissance à répondre à nos plus intimes besoins, de son orgueil colossal et de ses précautions timides ; que la fille du ciel revienne, comme aux premiers Jours, seule contre le monde et contre ses vices... Dans le système de politique que nous appelons de tous nos vœux, le gouvernement la laissera à elle-même ; mais il lui donnera toute liberté de déployer son action et de manifester sa puissance. Il la laissera ouvrir des écoles et accomplir sa mission, comme il laissera également la philosophie élever des chaires et envoyer ses apôtres, si elle en a. Il s'abstiendra, dans toutes les questions religieuses, et comme une consé-

(i) Le Correspondant^ 29 septembre 1829.

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quence nécessaire de la position facile qu'il aura su prendre, il accordera à tout le monde cette liberté' d'enseignement qui, en de'finitive, ne profitera qu'à nous ; car nous seuls avons de hauts enseignements pour l'intelligence et pour le cœur ; nous seuls avons une parole divine à faire entendre à l'oreille de la cre'ature ; nous seuls avons le mot de l'e'nîgme de l'homme et de l'univers. Cette liberté, la première qui résulte du texte et de l'esprit de la Charte, nous l'avons demandée avec persévérance, presque avec passion, depuis le jour où, pour la première fois, nous avons osé produire devant le public nos opinions indépendantes (i).

La lutte n'était pas moins vive sur le terrain littéraire que sur le terrain politique et religieux. On était alors au plus fort de la mêlée entre classiques et romantiques. Jeunes, menant la campagne contre les doctrines philosophiques du dix-huitième siècle, dont les demeurants étaient tous des tenants du classicisme, épris d'ailleurs d\me profonde admiration pour les chefs-d'œuvre de l'art du moyen âge, remis en honneur par la nouvelle école, il semble que les rédacteurs du Correspotîdant auraient dû épouser la cause romantique sans réserves et jusque dans ses exagérations mêmes. Il n'en fut rien, et, là encore, ils firent preuve de cette modération et de cette justesse d'esprit, de ce ferme bon sens qui leur découvrait le vrai et les faisait s'y tenir.

La littérature de l'empire, celle des Jouy, des Jay,

(i) Le Correspondant^ 20 octobre 18294

LAMARTINE ;(ji

des Arnault, des Duval, de ces hommes qui se donnent ridiculement pour les successeurs et les héritiers de Racine, de Molière et de Boileau, n'a pas d'adversaires plus vifs, plus determine's. Que d'articles ingénieux et piquants sur les livres, sur les tragédies ou les discours de ces pseudo-classiques, de ces poètes libéraux qui demandaient que le Théâtre-Français fût fermé aux pièces de l'école moderne; de ces ennemis de la légitimité des Bourbons, tous ou presque tous rédacteurs du Constitutionnel, qui suppliaient le roi Charles X de faire un coup d'Etat littéraire, de rendre une ordonnance en faveur de l'unité de temps et de l'unité de lieu, et de proclamer la légitimité d'Aristote (i) I — Mais s'ils étaient impitoyables pour « les Hermites en vropince, les S/lla, les Bélisaire et toute la longue séquelle d'ouvrages mort-nés qui n'ont dû la faveur du public qu'au bonapartisme de leurs auteurs et à leur haine bien prononcée contre certains écrivains qui parlaient de la religion avec respect et de la royauté avec amour ))(2) ; — s'ils mettaient au contraire en lumière, avec un sympathique empressement, les œuvres de l'école nouvelle ; s'ils se plaisaient

(i) Cette bizarre requête,— à laquelle Charles X fit la réponse si connue : « En fait de littérature, je n'ai, comme, chacun de vous. Messieurs, que ma place de parterre », — portait les signatures de A.-V. Arnaud, Népomucène Lemercier, Viennet, Jouy, Andrieux, Jay, Onésime Leroy. Voyez, dans le Correspondant au i5juin i83o, l'article suriaCowvf rszon d'un romantique, par M. A. Jay, et dans le numéro du 2 juillet i83o, l'article sur la réception de MM. de Ségur et de Pongerville à l'Académie française.

(2) Le Correspondant^ i5 juin i83o.

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à reconnaître et à proclamer ses mérites, ils n'e'taient point aveugles sur ses défauts. On n'a peut-être jamais fait plus équitablement la part des beautés et des défauts chez Victor Hugo, que dans certaines pages du premier Correspondant, et en particulier dans deux articles excellents sur le drame d^Hernani. Quoi de plus judicieux, par exemple, que les remarques suivantes sur le fameux monologue de Charles- Quint:

Charles-Quint, dans la scène du monologue, parle un peu comme M. Victor Hugo s'est imaginé que Napoléon aurait parlé dans une circonstance semblable. Les âmes des conquérants peuvent avoir plus d'un point de ressemblance; mais je n'ai pas besoin d'insister auprès des connaisseurs sur les différences essentielles entre les génies de ces deux grands hommes. Napoléon pouvait traiter avec mépris les rois de l'Europe, ils étaient ses créatures. Jamais Charles- Quint n'a traité ni n'a pu traiter avec mépris les Electeurs de l'Allemagne : il leur devait la couronne ; on pouvait dire de lui qu'il était leur créature, quoiqu'il les dominât par l'ascendant de son génie. Toute sa vie il eut à lutter contre leurs volontés : témoin les guerres de France et d'Italie, et les préparatifs de ses campagnes contre l'empire ottoman. Les princes de son époque étaient trop redoutables, leur assistance était trop importante pour lui dans la guerre et dans la paix; Charles-Quint s*entourait trop Iréquemment de leurs lumières, les appelait trop souvent à son secours pour que le langage que M. Victor Hugo lui prête fût dans sa position ; il n'était pas non plus dans son caractère.

L'impression seule du temps présent semble avoir ins-

, LAMARTINE IÙ3

pîrcJ les vers où M. Hugo exprime, par la bouche d'Hcrnani et de Charles-Quint, son mépris pour les courtisans. Ces expressions ne cadrent nullement avec Tantique existence de la noblesse castillane . i^'ailleurs Charles- Quint, même en accueillant les flatteurs, savait les choisir dans les rangs des hommes instruits, grands dans l'Eglise, dans l'Etat, experts dans les affaires, habiles sur le champ de bataille : il aimait les lettres et les arts. De son temps, la noblesse espagnole ne peuplait pas les antichambres ; elle avait beaucoup d'orgueil, elle possédait les lumières de l'époque ; elle ne se serait pas laissé dégrader ni avilir par la bouche de son roi, et Hernani n'avait aucune raison pour parler d'elle comme il le fait. Certainement la tragédie historique, telle que Shakespeare l'a conçue, frappe sur les vices des courtisans, et il y en a eu dans tous les temps, car les flatteurs, les lâches et les complaisants entourent facilement les hommes puissants ; mais il y a époque et époque ; et si M.Victor Hugo avait absolument à exercer sa bile sur les gens de cour, il fallait le faire dans l'esprit du temps de Charles-Quint, et non pas avec les réminiscences du moment actuel. L'ouvrage du comte Castiglione, l'auteur du Courtisan^ nous donne une autre idée de ce qu'était cette classe d'hommes en Italie et en Espagne, au seizième siècle, et cet écrivain passait pour le modèle de l'homme de cour. Hernani et Charles-Quint s'expriment sur les vices des grands en plébéiens irrités et qui aspirent à envahir le pouvoir: ils ne parlent pas, l'un en noble castillan, l'autre en roi d'Espagne.

J'arrive au célèbre monologue. L'invocation au tombeau de Charlemagne, où Charles-Quint va puiser ses inspirations, est noble et belle. L'image des deux souverainetés est riche de couleurs et n'est pas en dehors du génie du

temps ; toutefois l'ensemble est entaché du vice d'une fausse profondeur; iljr a plus d'images que dépensées^ et les pensées arrivent par les images. J'y vois plutôt l'éclat et la manière de M. de Chateaubriand que la simplicité profonde de Shakespeare. Mon oreille est étonnée, mon âme n'est pas profondément ébranlée (i)...

Si le Correspoiidant mêlait de justes réserves aux éloges qu'il accordait à Victor Hugo, il professait à l'endroit de Lamartine une admiration sans mélange, — admiration légitime, à coup sûr, encore bien qu'elle ne fût pas entièrement désintéressée. Lamartine, en effet, s'il n'était pas un des collaborateurs du Correspo7idant , figurait du moins parmi ses amis du premier degré : il entretenait avec ce recueil des relations sur lesquelles je voudrais m'arrêtcr pendant quelques instants. Je n'avais même pas d'autre objet en prenant la plume. Si je me suis laissé aller aux développements qui précèdent, c'est que force m'était bien, pour parler des rapports de Lamartine avec le Correspondant, de rouvrir ce journal; et comment le feuilleter sans s'arrêter à tant de pages auxquelles les événements ont si hautement donné raison, à tant d'articles où les plus nobles causes sont défendues dans le plus ferme langage ? Comment se refuser au plaisir d'assister par la pensée au réveil et au mouvement des esprits, pendant ces années qui furent le printemps du dix-neuvième siècle, alors que la France voyait sortir de son sein une magnifique moisson

(ij Le Correspondant t 12 mars i83o»

LAMA un NI- l65

d'hommes d'Etat et d'orateurs, d'historiens et de publicistes, de peintreset de musiciens, pléiade incomparable, dont les derniers rayons éclairent encore d'une lueur affaiblie nos jours décolorés ? Comment s'éloigner, sans les saluer du cœur et de la main, de ces rives où l'on se sent retenu par un invincible attrait, celui des causes vaincues, des grandeurs tombées et des splendeurs évanouies. — Ripœ ulteriorts amore ?

Lamartine, chargé d'affaires de France en Toscane, avait pris un congé au mois de septembre 1828; il ne devait plus retourner à son poste, et depuis cette époque jusqu'à la révolution de i83o il fit de fréquents séjours à Paris. Au mois d'octobre 1829, une place s'étant trouvée vacante à l'Académie française, par suite de la mort de M. le comte Daru, il posa sa candidature, qui fut chaleureusement appuyée par le Cor^respondant, . On lit dans le numéro du 27 octobre 182g :

Voici qu'une place est vacante à l'Académie et que le premier poète de notre siècle se présente pour l'obtenir. Vous tous qui avez lu et relu les Méditations, qui faites vos délices de cette poésie, vous croyez bonnement qu'on va s'empresser pour lui faire place : point du tout. Il pourrait bien, assure-t-on, arriver comme par le passé. Or, il

l66 LAMARTINE

faut bien que VOUS sachiez, gens de province, que M. de Lamartine a de'jà frappe' à la porte de l'Académie, et qu'il a été repoussé pour faire place à M. Droz. M. Droz est un excellent père de famille, un homme de bien, ami de M, Andrieux. Nous croyons que M. de Lamartine possède les deux premières de ces qualités, et que les Méditations poé' tiques pouvaient bien suppléer à la troisième. Aujourd'hui que tous les amis de M. Andrieux sont entrés, et les amis de ses amis, il faut trouver d'autres concurrents pour écarter le seul poète dont les ouvrages soient goûtés au delà de nos frontières, le seul dont le nom soit populaire en Allemagne comme en France, en Russie comme en Allemagne. Voici venir un grand seigneur, M. Maret, duc de Bassano, ancien Mécène des poètes de l'empire, qui a reçu leurs dédicaces, et a même, assurent ses amis intimes, fait quelques vers... Que les membres de l'Académie y prennent garde, il y va pour elle de la faveur publique. Elle n'est point un corps délibérant,partie intégrante de la constitution politique de l'Etat. Elle est essentiellement dans le domaine de l'opinion, et si elle repousse M. de Lamartine, le public se vengera en sifflant les ouvrages de M. de Jouy. — MM. de Pongerville, de Salvandy et de Ségur sont également sur les rangs, mais seulement pour prendre date. La question qui se décide, dit-on, jeudi, est toute entre MM. de Lamartine et Maret

C'était, en effet, la seconde fois que Lamartine frappait à la porte de l'Académie. Il s'était déjà présenté en 1824, au lendemain des Nouvelles Méditations, pour remplacer Lacretelle l'aîné. L'élection avait eu lieu dans la séance du 2 décembre 1824, et M. Droz, auteur de VEssai sur Vart d*étre heureux, l'avait em-

LAMARTINE lO/

/>ortc sur le premier poète de notre siècle y i\u quatrième tour de scrutin. Voici comment s'e'taient repartis les suffrages :

i*^"" /o//r ; M. Droz, 12 voix; M. de Pongerville, g; Lamartine, 7; M. Alexandre Guiraud, 5; Charles Nodier, i.

2^ tour : M. Droz, i3 ; Lamartine, 1 1 ; AL de Pongerville, 8 ; M. Alexandre Guiraud, 3.

3^ tour : M. Droz, 17; Lamartine, i3; M. de Pongerville, 5 ; M. de Valori, I.

4^ tour : M. Droz, 19; Lamartine, 16.

L'élection en remplacement du comte Daru eut lieu le 5 novembre 1829. Le duc de Bassano s'était démis de la candidature, ainsi que MM. de Pongerville, Viennet et de Salvandy. Quatre concurrents restaient sur les rangs : Lamartine, le général Philippe de Ségur, l'historien de Napoléon et la grande armée vendant l'anjiée 1812 ;M. Azaïs, auteur des Compensations dans les destinées humaines^ et M. David, ancien consul général à Smyrne, auteur de VAlexandrcide.

Lamartine fut élu au premier tour de scrutin, par 19 voix contre 14 données à M. de Ségur.

Voici en quels termes le Correspondant célèbre^ dans son numéro du 10 novembre 1829, le succès du grand poète :

LAcadémie française vient de recevoir dans son sein Tauteur des Méditations poétiques et du Dernier chant de ^hilde-Harold. C'est un compliment à lui faire, à l'Aca-

demie s'entend ; car la gloire de M. de Lamartine n'avait pas besoin de l'habit vert, et nous le trouvons bien modeste d'avoir brigué deux fois la faveur de le porter. Nous ne pouvons mieux fêter sa nomination qu'en offrant à nos lecteurs une pièce ine'dite que l'amitié de l'auteur veut bien nous permettre de leur communiquer. Voici à quelle occasion elle a été composée. Il existe à Paris des établissements de charité connus sous le nom de Saint-Joseph et de Saint-Nicolas. Dans ces maisons, fondées et dirigées par de pieux jeunes gens, et placées sous la protection spéciale de Mgr le duc de Bordeaux, on élève de pauvres enfants, appartenant aux classes laborieuses, et on les met en état de gagner leur vie, en leur apprenant un métier. M. de Lamartine ayant sollicité l'admission d'un orphelin auquel il s'intéressait, dans la maison de Saint-Nicolas, on eut l'heureuse idée de lui demander, pour ainsi dire, en paiement, un cantique que l'on pût faire chanter aux enfants de l'établissement. C'est à cette circonstance que nous devons la cantate suivante, qui est à la fois, comme on le voit, une bonne œuvre et un bel ouvrage. Nous n'y joindrons pas une préface d'éloges : elle n'en a pas besoin. Jamais peut-être l'auteur des Méditations n'a fait entendre des accents plus purs, plus suaves, plus touchants; jamais la Religion et la Charité n'ont trouvé un chantre plus digne d'elles. On sait avec quel bonheur il a rendu les mouvements impétueux, les vives et fortes images de David et d'Isaïe ; peut-être était-il plus difficile encore de reproduire avec autant de fidélité et de poésie, à la fois, Fonction, la simplicité, la douceur pénétrante de l'Evangile.

Je ne reproduirai pas cette pièce, l'une des plus belles de Lamartine,parceque tous mes lecteurs l'ont dans

LAMARTINE I Gy

leur bibliothèque ; elle se trouve à la fin du troisième Vivre des Haî'moJiies. Mais elle se terminait, dans le Correspondant, par un Epilogue, que le poète a supprimé dans les différentes éditions de son volume, et que je dois rétablir ici. Après la stance :

Ou comme ces eaux toujours pleines Dans les sources de Siloé, Où nul flot ne sort des fontaines Qu'après que d'autres ont coulé,

venaient les vers suivants:

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