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L'empire tombe', M. Edmond Aoout n'avait, ce semble, qu'un parti à prendre : renoncer à la politique, revenir aux lettres pour ne les plus quitter, et, puisque aussi bien il n'y avait plus place, au lendemain de nos de'sastres, pour ses petites histoires et ses petits contes d'autrefois, se consacrer tout entier à quelque grand travail, à une œuvre se'rieuse, saine et forte, où se seraient de'plo3^e'es h l'aise les qualités de son remarquable talent. Ses débuts avaient été pleins de promesses ; le jour était venu de les tenir enfin.
Ce livre, dans lequel il aurait donné toute sa mesure, il ne l'a pas écrit. Tandis que, à côté de lui, son ancien camarade M. Taine compose, dans le silence du cabinet, sans souci du succès facile et de la popularité vaine, son Histoire de la littérature anglaise et ses Origines de la France coJitenijsoraine^ M. Edmond About continue à se gaspiller et finit par se perdre. Il lui faudrait rompre avec la politique et il se rengage tout à fait avec elle. Ni les caprices ni les ingratitudes de cette fausse maîtresse ne le peuvent rebuter; pour la suivre, il délaisse celle qui ne trompe pas, l'étude (que d'attraits sous ce nom modeste!) l'élude pure, désintéressée, généreuse et féconde. Il ne veut pas voir que seule elle peut être l'honneur de son âge mûr, comme elle a été la gloire de ses jeunes années. Il ne comprend pas qu'une heure vien'^ra, où
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contemplant de ses derniers regards le toit paisible sous lequel elle s'abrite, il dira, les yeux pleins de larmes, le cœur plein de regrets : « Le bonheur était là! »
- Peu de mots nous suffiront maintenant pour terminer ce travail, que le lecteur voudra bien nous pardonner d'avoir fait aussi long.
' A l'empire a succe'dé la republique. M. Emond About n'est plus impérialiste, — est-il besoin de le dire ? — il est républicain. Il transporte son dévouement, son zèle, ses services, de Napoléon III à M. Thiers. Ne lui demandez pas d'écrire un nouveau roman ; il a bien d'autres soucis : il veut être ambassadeur. M. Thiers lui refuse cette satisfaction; peutêtre trouve-t-il que M. About n'est point d'assez bonne maison ; ou peut-être a-t-il gardé souvenir de certain pamphlet de i865, dans lequel l'auteur des Lettres d'un bon jeune homme le traite comme un simple Jésuite et le met en scène sous le nom de L, A, (i) Clair ^ ajtcien démocrate, ancien coîiserpateiir^ ancien ministre, ancien chef de l'opposition^ ancien bonapartiste^ ancien chef du parti de Vordre^ actnellenient député de la gauche et penchant vers la droite (2).
En 1872, M. Edmond About abandonne le Soir, pour prendre la direction du XIX^ Siècle, Le 24 mai 1873, au gouvernement de M. Thiers succède celui
(i) L. A. Ce sont les initiales des prénoms de M. Thiers (Louis-Adolphe).
(j) Les Conseillers d'un orateur libéral, scène de la vie politique.
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du marcchal de Mac-Mahon. Cette fois, chose inouïe! il ne passe pas dans le camp des vainqueurs. Son (apposition devient surtout extrêmement vive a^u'ès le i6 mai 1877. ^^^ ^^^ bourgeois de la rue du Sentier (c'étaient, ma foi, des gens d'esprit! ) de se dire : « Votons contre le maréchal ; son gouvernement va sombrer, la chose est sûre ; sans cela, M. About ne serait pas 'contre lui ! »
Sa campagne en faveur des 363 avait été menée avec entrain, avec succès, et il lui était permis d'espérer qu'il serait le 364^ On lui fit sans doute l'honneur de trouver qu'il avait trop d'esprit pour cela, et on le laissa à la porte de la Chambre. J'estime que l'on fit bien : il avait du talent, il eût déparé la collection.
Si cruelle qu'elle fût, cette déception, venant après tant d'autres, ne le découragea point. Trompée du côté du palais Bourbon, son ambition se tourna vers le palais Médicis. Dès qu'un siège était vacant au Sénat, il posait sa candidature. Hélas ! le Luxembourg est voisin de l'Odéon : c'était chaque fois une chute nouvelle, et l'on entendait alors, sur les bancs du vieux palais, des rires étouffés, qui étaient comme un dernier écho des sifflets de Gaëtana,
L'Académie lui fut plus clémente. Sans lui garder rancune de ses épigrammes d'antan, pas même de la page où il demandait la démolition du palais Mazarin et la relégation des Quarante au musée des Antiques, elle le nomma, au mois de février 1884, pour remplacer cet honnête homme, ce vrai romancier qui avait nom Jules Sandeau. Mais- il était dit que rien ne
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réussirait plus à celui qui avait été autrefois « l'heureux About ». Il ne put prononcer son discours de réception, il ne lui fut même pas donné de l'écrire, condamne qu'il était alors à se défendre, dans sa maison du X/X* Siècle, contre ses actionnaires qui voulaient procéder à son expulsion et le menaçaient d'une poursuite qui n'avait rien d'académique. Cette lutte brisa ses forces et hâta sa fin, si elle ne la détermina pas. Il est mort le i6 janvier i885, n'ayant pas encore accompli sa cinquante-sixième année.
En revenant, comme je viens de le faire, sur la vie de M. Edmond About, je n'ai pu me défendre d'un souvenir. Il a écrit plus d'un conte fantastique; mais aucun d'eux ne vaut le Pierre Schlemilh de Chamisso, si populaire en Allemagne et en Angleterre. Pierre Schlemilh possède le sac merveilleux de Fortunatus, d'où l'on peut tirer de l'or sans l'épuiser jamais. Et pourtant il est le plus malheureux des hommes, parce qu'il a perdu son ombre : il court après elle par monts et par vaux, et sa vie se consume en cette vaine poursuite. M. About, lui, avait reçu en don le talent, qui vaut mieux que le sac de Fortunatus. Il en tire d'abord quelques jolis volumes ; et leur succès est le plus vif du monde. Mais le voilà soudain qui s'avise que, même avec le talent, on ne peut se passer d'une posi-
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lion politique, d'une ambassade, d'un ministère, ou, à tout le moins ( le sage se contente de peu), d'un siège à la Chambre ou au Sénat ; et à partir de ce moment, il s'engage dans une poursuite folle, qui ne finira qu'avec sa vie. La joie de l'esprit, le repos, l'étude, le succès légitime, la gloire, il sacrifie tout cela pour courir après une ombre !
On sait ce que lui a coûté cette erreur. Le livre qu'on était en droit d'attendre de lui, il ne l'a pas fait. Il a successivement abordé tous les genres, mais comme il a cherché avant tout le succès rapide, immédiat, il n'a nulle part marqué profondément sa trace, pas même dans le roman et le pamphlet.
Romancier, il a composé des récits amusants, mais d'une observation superficielle, d'une invention hâtive, sans émotion et sans idéal, secs autant que spirituels, faits à souhait pour être lus en chemin de fer, — et oubliés sur le coussin du wagon.
Polémiste et pamphlétaire, il a manié gentiment le fleuret, mais à la façon d'un amateur, — un amateur de première force, je le veux bien, —qui, dans une salle d'armes, fait des passes et des voltes avec adresse. On voit trop qu'il s'agit là pour lui d'un simple jeu d'escrime. Il tourne de jolies épigrammes, il n'a ni l'exquise perfection et l'habileté merveilleuse d'un maître en l'art d'écrire, comme Paul-Louis Courier, ni l'indignation d'un satirique, comme Jonathan Swift, ni, comme Louis Veuillot, la passion d'un combattant. Le polémiste chez M. About manque de conviction, comme le conteur manquait d'imagination.
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C'est un romancier qui n'a pas su faire tenir debout un seul de ses personnages, — un pamphlétaire qui:; n'a pas couche' sur le carreau un seul de ses adversaires : il n'a jamais tue' son homme. Ses articles et '. ses brochures ne survivront pas aux circonstances qui les ont inspirés. L'auteur des Le t/res dini bon jeune homme, de la Grèce conlemporaine et de la Prusse en 1860, n'aura rien à démêler avec la postérité. Il ne s'inquiétait que de la galerie : c'est poiur elle qu'il a travaillé — pour elle et pour le roi de Prusse. '
J'entends bien ce que l'on dit : ^^ M. Edmond About n'était ni un romancier ni un satirique dans le sens élevé du mot, mais c'était un maître écrivain. — Certes, je fais cas comme je le dois de cette forme claire, simple, naturelle, de cette phrase courte, alerte et souple. Est-ce à dire que l'on soit un grand écrivain à si bon marché et n'y faut-il pas autre chose, ce « superflu si nécessaire », dont parle Voltaire quelque part, l'éclat de la pensée, l'originalité de l'esprit, et par-dessus tout. cette vive et personnelle empreinte dont tout homme supérieur marque son œu^vrc,— toutes qualités qui font défaut à l'auteur des Mariages de Paris ? Il eiit pu les acquérir sans doute, mais il lui a manqué pour cela de le vouloir et de s'y appliquer résolument et avec suite. On ne devient un grand artiste qu'à la condition d'avoir le respect de son art et d'ajouter à ses facultés naturelles ce ferme support, la conscience.
Au terme de cette étude, — au sortir de la lecture' que. jfi. viens de; faire des ouvrages de M. Edmond
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Abolit, de CCS vingt-cinq ou trente volumes, dont l'esthétique et la morale, la philosophie et la politique se résument en ceci : Le Vrai, le Beau, le Bien consistent à économiser go pour loo sur les frais générauxj — j'c'prouve, je l'avoue, le besoin de respirer un autre air, de saluer un rayon de soleil, d'entendre un chant d'oiseau. Je voudrais trouver quelque beau récit plein de grâce et de fraîcheur, où se refléteraient les émotions et les enchantements de la jeunesse, où la sensibilité tempérerait la malice, d'une observation franche et délicate, d'une ironie charmante et voilée. Je voudrais un roman qui serait doux et triste comme la vie, un romancier qui serait un poète. — Je vais relire Jules Sandeau.
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