LE CHŒUR
Que le ciel entende Nos cœurs et nos voix; Que son don s'épande, Sa grâce descende Sur ce sang des rois.
Qu'une main plus grande En vertus lui rende Ses premiers bienfaits; Et que sa mémoire Prépare à l'histoire Des pages de gloire, D'amour et de paix (i),
il) Le Correspondant, lo novembre 1829.
Ces beaux vers ne sont pas indignes, ce me semble, du poète qui avait chanté la Naissance du dite de Bordeaux ; et un jour, je l'espère, ils reprendront leur place dans l'e'dition définitive de ses Œuvres.
La réceptiori de Lamartine à TAcadémie avait été fixée au jeudi i^*" avril i83o. Dans son numéro du 3o mars, le Correspondant eut la bonne fortune de publier une nouvelle pièce inédite du grand poète, son Epître à M, Sainte-Beuve ; il la fit précéder de ces quelques lignes :
Au commencement de Tannée passée, nous rendîmes compte d'un livre intitulé : F/e, poésies et pensées de Jo* seph Delorme, C'était une peinture de cet état de marasme moral si commun dans notre siècle, qu'engendrent l'orgueil blessé, Tespoir déçu, chez les uns la souffrance, chez les autres la satiété, chez tous l'impuissance de l'âme à supporter toute seule ses douleurs ou ses jouissances. Chez l'auteur de Joseph Delorme, la maladie semblait arrivée à son dernier période... Nous avions été péniblement affectés de cette douleur morne et brutale qui aspirait à la tombe sans rien voir au delà ; il n'y avait pas un mot d'espérance, pas un regard vers le ciel ; et l'incrédulité va si mal à ceux qui souffrent !
Quelques reproches que méritât pour le fond et la forme le faux Joseph Delorme, ses vers révélaient une âme de poète, et une âme de poète est naturellement chré-
tienne. Quelque peine qu'il eût prise pour effacer sur son front le caractère sacré, un grand juge en pareille matière, M. de Lamartine, reconnut en lui un de ces enfants de gloire et de lumière y
Que Dieu fit pour chanter, pour croire et pour aimer.
Avec sa voix pleine de charme et d'autorité, il lui rappela sa vocation : il lui reprocha l'abus, la prostitution du talent, et essaya de rallumer dans son âme ces sentiments de foi et d'espérance, si fortifiants pour le malheureux, si inspirateurs pour le poète. Ces conseils, ces invitations, celles de quelques autres amis n'ont pas été perdues pour M. Sainte-Beuve. Il a réparé Joseph Delorme en publiant ses Consolations. Ici, il s'est inspiré, non plus de Werther ou à^ Adolphe^ mais de Vlmitation et des Confessions de saint Augustin^ et il y a gagné sous tous les rapports. Nous reviendrons bientôt sur ce volume... Nous en extrairons aujourd'hui l'épître à M. de Lamartine. L'amitié de l'auteur des Méditations nous permet d'y joindre sa réponse à M. Sainte-Beuve. C'est une bonne fortune en tous temps qu'une pièce inédite de M. de Lamartine; aujourd'hui c'est de plus, à la veille de sa réception à l'Académie, un morceau de circonstance.
VEpître à M. Sainte-Beuve a pris place, comme la Cantate pour les enfants d'une maison de chanté, au livre III des Harmonies. Je donnerai ici, tels que je les trouve dans le Correspoyidant, les vers que le poète a modifiés, quand il publia son volume, quelques semaines plus tard. Ces Variantes ra'onx paru mériter d'être recueillies, pour deux motifs : en premier lieu,
parce que les Harmonies sont un des chefs-d'œuvre de la poe'sie française, et que l'avenir fera, pour nos grands poètes du dix-neuvième siècle, ce que l'on a fait, de nos jours, avec raison, pour les grands poètes du dix-septième, en relevant d'une façon absolument complète toutes les corrections, tous les remaniements qu'ont subis leur ouvrages ; — en second lieu, parce que Lamartine, et Victor Hugo avant lui, ont affecte' de dire, en mainte rencontre, qu'ils n'avaient ^(im^/^ fait subir à leurs vers, une fois publiés, la plus le'gère retouche de de'tail. « Une fois que le livre est publie', dit quelque part Victor Hugo, une fois que l'enfant a poussé son cri, il est né, le voilà, il est ainsi fait ; père ni mère n'y pourront plus rien ; laissez-le vivre ou mourir comme il est... Ne vous ravisez pas, n'y retouchez plus. » Quant à Lamartine, on sait quelle superbe indifférence il affichait, en toute occasion, à l'endroit des vers tombés de sa plume. Il est arrivé pourtant à Victor Hugo et à Lamartine de^e raviser quelquefois et de retoucher leurs vers. Ceux de mes lecteurs qui désireraient en avoir la preuve n'auront qu'à rapprocher du texte définitif des Odes et Ballades les vers suivants, que j'emprunte à la première édition (i).
(i) La première édition des Odes a paru au mois de juin 1822, chez Pélicier, place du Palais-Royal, n« 248, en un volume in-32 de 284 pages, sous ce titre : Odes et Poésies diverses ; elle renferme trois pièces qui n'ont pas été recueillies par M. Victor Hugo dans les éditions suivantes : les Derniers Bardes, une Idylle publiée dans le Conservateur littéraire soms ce titre: les Deux Ages, et Raymond d'Ascoli, élégie également publiée dans le Conservateur littéraire sous le titre du Jeune Banni. — Voir Victor Hugo avant jS3o, par Edmond Biré, chapitre vn
LAMARTINE l'j'i
Dans l'ode sur la Naissance du duc de Bordeaux ^ strophe ix, vers 4 et suivants :
Sois aux sombres soucis qui nous rongent encore
Ce qu'est le flambeau de l'aurore Aux vapeurs dont la nuit couvre son char de deuil.
Strophe viii, vers 5 et suivants, de l'ode sur BuonU' arie:
Rappelant sous vingt cieux ses aigles parsemées,
Le Nord de ses longues armées
Vit venir l'immense appareil ; Mais là parut l'écueil de sa course hardie, Et le phare sauveur d'un sanglant incendie
Fut l'aurore du grand réveil.
Même ode, strophe x, vers 5 et suivants :
Tous ses pas dans son île ébranlaient nos murailles.
Exilé des champs de batailles,
Il se survivait tout entier.
Il mourut — Quand ce bruit accourut vers nos villes...
Dans le Géjiîey dédié à Chateaubriand, strophe v^ vers 5 et suivants :
Quand ton nom doit survivre aux âges, Que t'importent les vils outrages D'un vulgaire, né pour r.-.ourir, Qui, poussé par la calomnie, Poursuit encor dans ton génie Le grand siècle qu'il veut llctrir I
Strophe x :
Le camp voyageur du Numide T'accueillit, errant sur ce bord Où s'élève la Pyramide, Tente immobile de la Mort.
Tu vis encor le mont auguste Où, maudit par son peuple injuste Mourut le Sauveur des humains ; Sur le tombeau qui nous rachète La Muse sainte du prophète T'enseigna ses secrets divins.
Enfin, dans l'ode XXIII, le Cauchemat^ on lisait à la seconde strophe :
Tantôt dans une eau morte il traîne son corps bleu...
Dieu sait si ce vers qu'aurait signé Delacroix a fait, pendant longtemps, la joie de M. Jay et de ses collaborateurs I Ils tiraient sur le corps bleu comme sur une cible, et les abonnés du Constitutionnel de rire, bien persuadés que le jeune poète ultra ne s'en relèverait point. Dans sa seconde édition, Victor Hugo |a ainsi modifié son vers :
Tantôt d'une eau dormante il lève son front bleu...
Dans la pièce célèbre qui ouvre les Feuilles (Tautomne (Ce siècle avait deux ans,..), le troisième vers :
Et du premier Consul, déjà par maint endroit,
n'est pas tel qu'il avait été publié d'abord. La pièce parut pour la première fois, au mois d'octobre i83i, dans la Revue des Deux Mondes (i), et le vers était alors celui-ci :
Et du premier Consul, trop gêné par le droit»,, (i) Tome III, i83i.
LAMARTINE l'jb
Quant à Lamartine, son Epîtrc à M. Sainte-Beuve, à laquelle je reviens après ce long détour, ne renferme pas moms de vingt-sept vers qui ont été modifiés dans leur passage du Correspondant au volume des Hannonies.
Voici ces vers, tels que les a publiés le Correspond dant du Somars i83o. Chacun d'eux, dans la citation qui va suivre, est accompagné du vers corrigé, du texte de l'édition définitif.
Le vers corrigé est imprimé en italiques :
Et les traits qu'à ses pieds, de mon bâton d'érable...
Et les mots qu'à ses pieds, de mon bâton d'érable...
Au foyer de l'un d'eux, confidemment admis...
Au foyer l'un de Vautre, à la campagne^ admis...
Qu'un vin pur, goutte à goutte épuisé dans le verre...
Et qu'un vin goutte à goutte épuisé dans le verre.
Tes vers où l'hyperbole, enfant de la faiblesse...
Tes vers où l'hyperbole^ effort de la faiblesse.
Mais à qui sa racine ample, immense et profonde...
Mais à qui sa racine étendue et projonde.
Et des fruits sans mesure et des jours éternels l
Une sève plus forte et des jours éternels.
Et le cœur ne retient que ce qui l'a charmé...
Et mon cœur ne retient que ce qui Va charmé.
Je renoue en ces vers notre doux entretien...
Je renoue en ces vers notre intime entretien.
Le compte de mes jours ? Ces jours? je les oublie...
Le compte de mes jours? Mes jours! je les oublie.
Le repos, la prière, un cœur vide d'alarmes...
Le repos, la prière^ un cœur exempt d'alarmes.
D'un seul de tous ces dons quel mortel n'est jaloux ?
Mais combien manque-t-ilà qui les unit tous ?.,.
Uun seul de tous ces dons qui ne serait jaloux ?
Mais combien manque-t-il à qui les reçut tous !
Arrête-toi ! Voilà le port que je te marque !
Arrêtons-nous, voilà le port que je te marque!
i']6 LAMARTINE
Dieu lui-même éclaira ces ténèbres profondes.».
Jeune encor j'ai sondé ces ténèbres profondes.
Que l'homme doit franchir pour arriver ailleurs...
Que nous devons franchir pour arriver ailleurs.
Tu glissais ! Je parlai ! le Seigneur te sauva...
Tu tombaiSyje criai : le Seigneur te sauva!
Ainsi, sa vérité t'attendait à son jour...
Ainsi la vérité ^attendait à son jour.
Dût toute vérité se changer en délire...
Dût notre vérité se nommer un délire.
Semblables devant l'homme à ces tristes prophètes...
Semblables devant l'homme à ces hardis prophètes.
Et qui sur leurs tyrans jetaient l'Esprit divin,
On gravaient JEHOVA sur les murs du festin !...
Et qui, sur leurs tyrans lançant Vesprit divin.
Gravaient trois mots obscurs sur les murs du festin.
Ou rebrousser le vent ou l'écume des mers !..•
Ou rebrousser le vent et l'écume des mers.
Sur l'atome flottant que nous nommons le monde...
Sur cet atome obscur que nous nommons le monde.
Du son qu'il n'entend plus l'air charmé vibre encore...
Du son qu'il n'entend plus l'air ému vibre encore»
Chantons pour exhaler la voix qui chante en nous...
Chantons pour soulager ce qui gémit en nous.
Qu'il n'entend plus la vague, et voit fuir sous ses yeux
Cet abîme d'azur qui pour nous est les cieux !
Qii'il n'entend plus la vague, et oi.'tlvoit sous ses yeux
Ces abîmes d'azur qui 5jni ^'uur nous les cieux (i) /
Les remaniements que Lamartine a fait subir à ces vers en les transportant du journal dans le livre sont, en général , de peu d'importance ; mais la minutie même de ces retouches prouve combien il était loin
(i) Dans les Poésiées inédites de Lamartine, publiées par Mme Valentine de Lamartine, on trouvera la version primitive de la Méditation sur le Lac. Le poète lui a fait subir d'importantes et très heureuses corrections. Une autre Méditation, VIsolement, est reproduite également, avec de nombreuses variantes, dans la Correspondance de Lamartine, T. II, p. 228.
alors de cette infatuation qui, quelques anne'es plus tard, lui interdisait de corriger, dans les e'ditions successives de JocelfUy les fautes de français et les fautes de grammaire signale'es par la critique, et en particuculier par le destinataire de son Epître de i83o, M. Sainte-Beuve (i).
Quoi qu'il en soit, deux jours après la publication de VEpitve à M. Saiiite-Beuve, Lamartine prenait séance à l'Acade'mie. Le Correspondant a rendu compte de cette me'morable séance du i^"" avril i83o avec une effusion à laquelle se mêlait peut-être quelque orgueil. Aussi bien, les ide'es que l'illustre re'cipiendaire avait revêtues, dans son discours, du plus admirable langage , étaient celles que le journal d'Edmond de Cazalès, de Louis de Carné et de leurs amis, défendait dans la presse avec une courageuse persévérance. Après avoir été si souvent à la peine, le Correspondant^ ce jour-là , avait été à l'honneur, « La séance d'hier, écrivait-il, avait vivement affecté la curiosité publique : on était impatient de savoir ce que deviendrait le génie du premier de nos poètes en passant par la forme du discours académique.; d'ailleurs les discours de réception amènent ordinairement et comme par force des professions de foi non seulement littéraires, mais religieuses et politiques. Hâtons-nous de dire que , sous ce rapport, celui de M. de Lamartine a répondu à toutes nos espérances :
(i) Revue des Deux Mondes, i'^'' mars i836.
nous osons nous flatter que les lecteurs du Coi^res* pondant y reconnaîtront souvent des ide'es et des sentiments que nous avons exprimés, avec moins de talent sans doute, mais avec une aussi sincère conviction (i). ))
C'e'tait Cuvier qui re'pondait à Lamartine, et, par sa bouche, la science avait rendu à la poe'sie un solennel hommage.
Il était convenable qu'en un pareil jour la voix d'un poète se fît entendre , même après la grande voix de Cuvier, et qu'une séance consacrée à Lamartine fût couronnée par des vers. L'auteur de Marie Stuart^ M. P. Lebrun, lut deux pièces qui n'étaient pas indignes du récipiendaire, une Ode faite en visitant le mont Lialwin^a (l'ancien Parnasse), et des Stances sur le ciel d'Athènes. Ces stances répondaient, comme un écho harmonieux et pur, à celles que le chantre des Méditations avait composées sur le Ciel de Naples,
Au milieu du concert universel d'éloges qui s'était tlevé de tous les journaux pour célébrer cette belle séance, une voix discordante s'était fait entendre. Dans son numéro du 2 avril, le Constitutionnel avait attaqué avec vivacité le discours de Lamartine, « discours plein de paradoxes, de vues hasardées en littérature et en philosophie , empreint surtout d'un ascétisme singulier ». Le lendemain, il était revenu à la change en ces termes :
De l'injustice, même de la haine envers la philosophie et (.1) Le Correspondanty 2 avril i83o.
les écrivains du dernier siècle ; la Révolution française jugée avec passion et sans connaissance des faits, ci enfin, pour l'assaisonnement de tout cela, des divagations de'votes sur l'impiété des philosophes, sur la foi, l'espérance, voire même la charité ; une homélie de semaine sainte, un hymne d'illuminé, un sermon spiritualiste et métaphysique digne de sainte Thérèse ou de M. Coessin : voilà le discours de M. de Lamartine.
Notre littérature n'est point ultramontainc, de n'est m mystique, ni atteinte de spiritualisme, choses essentiellement émanées de l'école d'Ignace, et c'est peut-être là le secret des réprobations de M. de Lamartine... Voué aux doctrines apostoliques, comment pardonnerait-il à la révolution des torts rachetés par le bienfait de la liberté politique?... L'esprit d'indépendance chez M. de Lamartine est encore de l'illuminisme...
On a remarqué, — dans le discours de M. Cuvier — un passage dans lequel le directeur de l'Académie a parlé des convictions mystiques de M. de Lamartine avec un scepticisme railleur (i).
Le 4 avril, le Constitutionnel dirigeait contre Lainartine cette nouvelle attaque :
M. de Lamartine, dit ce matin un journal, est nommé ministre plénipotentiaire auprès du nouveau souverain de ^a Grèce. Sa nomination était certainement faite avant
(i) Le Constitutionnel, 3 avril !83o. Est-il besoin de dire qu'en parlant du scepticisme railleur de Cuvier et de ses prétendues attaques contre les convictions du récipiendaire, le Constitutionnel avait pris ses désirs pour une réalité ? Voyez, en têie des Premières Méditations poétiques^ la Réponse de M. le baron Cuvier au discours de M. Alphonse de Lamartine^
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qu'il eût prononcé le discours dont nous avons ren^^ compte dans notre feuille d'hier. Ainsi , l'on voit que^ quand wne fausse doctrine n'est pas une cause d'avancement, elle en est quelquefois la conséquence. Le public, habitué à lier les effets aux causes, verra probablement plus de politique que de vérité dans le discours du nouvel académicien. M. de Polignac enverrait-il M. de Lamartine dans la terre classique pour y naturaliser le roma tisme ?
Lamartine, qui devait re'pondre, un an plus tard, aux attaques du poète Barthélémy, par son admirable pièce A NEMESIS, répondit aux insinuations malveillantes du Constitutionnel pav cette noble lettre, que nous trouvons dans le Correspondant du 9 avril i83o, et que nous reproduisons d'autant plus volontiers qu'elle ne figure pas dans sa Correspondance complète^ publiée par sa nièce, M"^^ Valentine de Lamartine (i).
Paris, le 5 avril i83o.
Monsieur,
Permettez-moi, non comme écrivain, mais comm^ homme, de protester contre un article inséré dans le CojiS" titutîonnel d'hier. Cet article suppose que l'indépendance de mes opinions politiques et morales aurait été ou aurait pu être influencée par une nomination au poste de ministre en Grèce; il y a une double erreur dans cette assertion. Premièrement, je ne suis point nommé ministre en Grèce ; secondement, lors même que j'aurais été ou que
(i) Correspondance complète de Lamartine, 6 volumes in-S®. Hachette et O^, éditeurs.
LAMARTINE l8l
je devrais ctre un jour honoré d'une semblable mission, une considération de convenance ou d'intérêt personnel n'aurait jamais pu et ne pourrait jamais m'engagera changer ou seulement à modifier l'expression consciencieuse de mes opinions ou de mes sentiments. Mes opinions ne sont pas de circonstance; je ne les ai jamais mises à aucun prix; s'il en e'tait autrement, je les mépriserais moimcMiie, et je laisserais aux autres le droit de les mépriser.
Quoique, dans un article précédent de votre journal, à Toccasion de mon discours à l'Académie, on m*ait attribué des pensées et des paroles diamétralement opposées à mes paroles et à ma pensée, je n'ai point relevé cette injustice; les opinions, les doctrines, le talent surtout, plus ou moins bien interprétés, appartiennent à la discussion et à-la critique; mais je réclame aujourd'hui, avec l'énergie de la vérité, contre une insinuation qui offense plus que le talent, le caractère ; le caractère d'un homme n'appartient qu'à lui tant qu'il n'a donné, par aucune bassesse, le droit de le suspecter ou de l'avilir; c'est un droit que j'espère ne donner jamais à personne.
J'attends de votre loyauté que vous vouliez bien insérer ma lettre dans votre prochain numéro.
Agréez, Monsieur, etc.
Alph. DE Lamartine.
Deux moîs et demi plus tard, le ii juin, le Correspondant annonçait en ces termes la prochaine apparition des Harmonies : « Les Harmonies poétiques
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et y^eligieiises paraîtront lundi 14 juin. Le publîc attend beaucoup de M. de Lamartine ; mais , si nous pouvons en juger d'après les impressions d^une première lecture, son at4:ente ne sera pas trompe'e. La plupart des pièces qui composent ce recueil sont des hymnes, des cantiques, des éle'vations à Dieu, j'ai presque dit des psaumes. Depuis les chœurs d'Esther et d'Athalie, personne ne s'e'tait élevé aussi haut. La poésie lyrique, qui est comme la poésie de la poésie, manquait jusqu'ici à notre langue. Si les deux pièces que nous donnons aujourd'hui à nos lecteurs, si tant d'autres que nous aurions pu choisir, n'en sont pas et de la plus belle et de la plus élevée, je ne sais pas où il y en a au monde... » — Cette fois encore, le poète avait bien voulu détacher de son livre, pour en donner la primeur à son journal, les deux pièces qui ont pour titre : Hymne du soir dans les temples, et Encore un hymne.
C'est le 14 juin, nous venons de le voir, que les Harmonies poétiques et religieuses ont paru, — le 14 juin i83o, à la veille même des journées de Juillet: les -hymnes de Lamartine ont été le chant du cygne de la Restauration. Ne semble-t-il pas d'ailleurs qu'à cette heure suprême les chefs-d'œuvre se pressent sur les pas du vieux roi Charle;^ X, pour faire au petitfils de Louis le Grand, prêt à descendre du trône et à reprendre le chemin de l'exil, un cortège digne de !uK digne de cette maison de Bourbon qui, après avoir donné) à la France le siècle de Louis XIV, venait de lui donner, de 181 5 à i83o, « le plus beau comme
LAMARTINE iÇÎ
le plus hardi mouvement intellectuel qu'aucun ile nos siècles ait encore vu» (i)? Au dernier salon de peinture de la Restauration, les plus grands noms de l'art au dix-neuvième siècle s'étaient donné rendez-vous : Ingres, Eugène Delacroix, Paul Delaroche^ Le'opold Robert, le baron Gérard, Dcvéria, Isabey, Schnetz, Horace Vernet, Gudin, Heim, Sigalon^ Brascassat , Bonnington, Granet , Ary Schefler, La sculpture rivalisait avec la peinture dans ce merveilleux salon de 1 827-1828, où l'on admirait, à côté de ïApothcose d*Homère et de V Œdipe d'Ingi>::s, de .la Mort de Sarda?tapale d'Eugène Delacroix, desFemmes Souliotes d'Ary Scheffer, de la Sainte Thérèse de Gérard, de la Mort d'Elisabeth de Paul Delaroche, et de la Naissance de Henri 7F d'Eugène Devéria, les chefs-d'œuvre de Cortot, Dumont, Pradier, David d'Angers, Foyatier, Rude, Nanteuil et Bosio. Et pour nous en tenir à cette dernière année de la Restauration, qui va du mois de juillet 1829 au mois de juillet i83o, Rossini faisait représenter Guillaume Tell, et Auber Fra Diavolo, Victor Hugo et Alfred de Vigny donnaient au Théâtre-Français Hernani ei le More de Venise {2). Alfred de Musset publiait les Contes d'Espagne et d'Italie, Sainte-Beuve les Consolations, Lamartine les Harmonies. Après s'être essayé sous les pseudonym.es d'Horace de Saint-Aubin,
(i) Lamartine, Des destinées de la poésie.
(2) Guillaume Tell a été représenté pour la première fois le 3 août 1829; le More de Venise, le 24 octobre 1829; Fax. Diabolo, le 28 janvier i83o; Hernani, le 23 février i83o.
de Viellerglé de Saint-Alme et de lord R'Hoone, Balzac entrait en pleine possession de son talent et écrivait les Scèîies de la vie privée (i), tandis que Prosper Mérimée, après avoir fait paraître , au mois de mars 1829, la Chronique du règne de Charles IXy composait ces nouvelles qui sont restées ses œuvres les plus achevées, la Partie de Trictrac ^ le Vase étrusque et V Enlèvement de la Redoute, Victor Cousin, Villemain , Guizot, professaient à la Sorbonne. Guvier, après quinze ans de silence, reprenait son cours au Collège de France (2). Berryer prononçait son premier discours, Charles de Montalembert écrivait son premier article.
Par une glorieuse coïncidence, à Theure même où paraissaient à Paris les Harmonies poétiques et reli- ^ieuses^ les soldats et les marins de France écrivaient une page nouvelle de cette vieille et incomparable épopée qui a pour titre : Gesta Dei per Francos. Le 14 juin i83o, l'armée française opérait son débarquement sur la terre d'Afrique avec un plein succès, et notre drapeau flottait sur le fort de Sidi-Ferruch. D'une lettre écrite des avant-postes^ dei^ant Sidi-Ferruch^ le 17 juin, et insérée dans le Correspondant, nous détachons ce passage :
Au moment où je vous écris, toute la ligne est sous les
(i) La première édition des Scènes de la vie privée a paru au mois d'avril en i83o, en deux volumes in-8% chez Mame et Delaunay- Vallée.
(2) Le Correspondant, 22 décembre 1829.
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armes pour l'appel du soir : la musique joue devant le front des régiments ; la brise de la mer emporte vers le désert la tyrolienne de Guillaume Tell et les belles marches de Mo'ise. Notre imagination nous montre le Berbère étonné, s*arrêtant pour écouter ces sons inaccoutumés. Tout est calme dans les hauteurs ; devant moi sont les collines où sifflaient les balles, et où plusieurs de nos compagnons ont laissé leur vie ; derrière moi le soleil s*abaissc lentement dans un horizon rougeâtre et se montre à travers les mâts de notre flotte. La presqu'île que nous protégeons se couvre comme par enchantement de magasins et de fortifications; à travers les vapeurs du soir, nous distinguons les files de tentes blanches et les lignes des travailleurs (i).
J'aime à finir ce chapitre, sur cette page poétique et charmante, qui évoque à la fois le souvenir d'un chef-d'œuvre, — de Guillaume Tell^ alors dans l'éclat de son succès récent, — et le souvenir de notr j première victoire d'Afrique, journée de soleil et de fête à la veille des jours de deuil, dernier rayon à l'heure où les ombres du soir vont envahir le ciel, dernier sourire de la fortune à cette maison de Bourbon qui avait trouvé la France e'puisée, appauvrie, écrasée sous le poids d'inénarrables désastres, et qui allait la laisser libre, prospère et forte, avec des finances admirables et une flotte superbe ; qui l'avait trouvée vaincue, humiliée, foulée aux pieds par quatre cent mille envahisseurs, et qui allait lui léguerla plus pure
(i) Le Correspondant^ 29 juin iS3o.
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et la plus belle de toutes les conquêtes, accomplie sous les yeux et malgré les menaces de l'Angleterre frémissante I
Toutes ces choses sont passées Comme l'onde et comme le vent.'
Comment cela s'est-il fait ? Comment cet édifice, si brillant et si solide en apparence, a-t-il pu s'écrouler subitement, pareil à ce palais des contes arabes disparu en une nuit « de manière qu'il n'en restait pas le moindre vestige » ?
Nous n'avons point ici à le rechercher, ni à faire la part des fautes de tous, car tous en commirent, le parti royaliste comme le parti libéral, les ministres comme les Chambres, '* 'tresse comme la royauté. Mais puisque nous venos,^ ,!e rappeler Aladin on la lampe merveilleuse (et cela doit nous être permis^ les souvenirs d'Orient ayant naturellement leur place dans un article sur Lamartine, et Aladin ayant réussi deux fois sur les scènes delà Restauration : la première fois au théâtre de la Gaîté en 1817, et la seconde fois à l'Académie royale de musique en 1822 (i), nous demandons à tirer de ce conte, en terminant, une petite moralité.
Aladin et sa femme, la belle Badroulboudour, étaient parvenus au comble de la félicité; leur palais
(i) C'est dans Topera d'Aladin^ paroles d'Etienne, musique de Nicolo, que le gaz fit ses débuts au the'âtre (6 février 1822) ; il prêta ses clartés à la lampe merveilleuse et des quinquets éteints remplaça le flambeau.
était magnifique et f^usait envie à tous les princes étrangers. Certain magicien africain, ennemi d'AIadin et de son bonheur, se rend dans la ville où il habitait, achète une douzaine de lampes de cuivre toutes neuves, propres et bien polies, et se met à crier sous les fenêtres du palais : Qiii veiut changer des vieil^ les lampes poia^ des neuves? Alsidlnj qui était parti pour la chasse, avait laissé sur une corniche la lampe merveilleuse, source de son prestige et de ses succès; vieille lampe d'ailleurs, pleine de rouille et passée de mode. Et à ce propos, l'auteur fait une réflexion bien sage: « On dira qu'Aladin aurait dû enfermer lalampe. Cela est bien vrai, mais on a fait de semblables fautes de tout temps, on en fait encore aujourd'hui et l'on ne cessera d'en faire. » Quoi qu'il en soit, une esclave aperçoit la lampe et l'apporte à sa maîtresse, la princesse Badroulboudour, qui l'échange aussitôt contre une lampe neuve, toute heureuse et toute fière de son marché.
Le lendemain matin, le palais d'Aladin avait disparu.
Le jour où la France, dédaignant la tradition, parce qu'elle était trop vieille et couverte de poussière, l'a échangée contre une belle révolution toute neuve, n'aurait-elle point, par hasard, commis la même faute que la princesse Badroulboudour?
J'ai parlé longuement d'Edmond About et de Prosper Mérime'e, et je suis tenté de me le reprocher. Gç sont de très spirituels conteurs, mais sans imagination sans invention, sans souffle, parfaits dans la nouvelle, mais qui ne sauraient prétendre à prendre rang parmi les romanciers. La critique pourtant leur a toujours fait large mesure, tandis qu'elle affectait de ne pas connaître Paul Féval, un vrai romancier celui-là, qui jetait à tous les vents du ciel, avec une prodigalité sans mesure, ses récits sans nombre, ses contes héroïques ou terribles, ses romans d'aventures, d'un entrain merveilleux, d'une ironie particulière, qui égale celle de Charles Dickens, d'une verve prodigieuse, qui égale celle d'Alexandre Dumas. Le conteur chez lui est doublé d'un écrivain de race ; il a des pages exquises et des pages superbes, il a des livres qui sont des chefs-d'œuvre. La critique, je le répète, n'en voulait rien savoir. Seuls MM. Armand de Pontmartin, Alfred Nettement et Barbey d'Aurevilly ont quelque-
IQO
PAUL FEVAL
fois parlé de lui (i) ; Sainte-Beuve, qui consacrait une Causerie à chacun des romans de M. Ernest Feydeau, n'a jamais prononcé son nom. Alors que Paul Féval vivait encore, je me suis donné la joie de dire l'estime que m'inspirait son talent; je voudrais, aujourd'hui qu'il n'est plus, en parler tout à mon aise.
Il y a bien longtemps qu'un homme d'un rare esprit et dont plus d'un trait se retrouverait aisément dans la physionomie de Paul Féval, — c'est Charles Nodier que je veux dire, — a écrit cette page charmante et d'une observation si vraie : « La vie intime de la province a un charme dont on ne conçoit aucune idée à Paris, et qui se fait surtout sentir dans les premières années de la vie. On peut aimer le séjour de Paris dans l'âge de l'activité des passions, du besoin des émotions et des succès ; mais c'est en province qu'il faut être enfant, qu'il faut être adolescent, qu'il faut goûter les sentiments d'une âme qui commence à se révéler et à se connaître. Ce n'est pas à Paris qu'on éprouvera jamais ces émotions incompréhensibles que réveillent au fond du cœur le son d'une certaine
(i) Armand de Pontmartin, Nouveaux Samedis, tome XVI ; Souvenirs d'un vieux Critique, Tome II. — Alfred Nettement, le Roman contemporain, p. 8i et suiv. — J. Barbey d'Aurevilly, les Œuvres et les Hommes^ tome IV.
PAUL FKVAL KJl
cloche, l'aspect d'un arbre, d'un buisson, le jeu d'un rayon de soleil sur la ferblanterie d'un petit toit solitaire. Ces doux mystères du souvenir n'appartiennent qu'à la province. J'entendais l'autre jour une femme de beaucoup d'esprit se plaindre amèrement de n'avoir point de patrie. — Hélas ! ajouta-t-elle en soupirant, je suis ne'e sur la paroisse Saint-Roch (i). »
Nodier avait raison : « Faites tous vos vers à Paris, » disait Voltaire. Soit ; mais si vos premières anne'es se sont e'coule'es dans cette grande ville où la vie intime n'existe pas, dans une de ces maisons de passage où les habitants se succèdent comme dans une hôtellerie et dont on peut dire, avec un poète plus grand que Voltaire :
Ma maison me regarde et ne me connaît plus (2),
ouï, si vous n'êtes pas ne', si vous n'avez point passé votre enfance en province, vous ne posse'derez jamais quelques-unes des qualite's les plus pre'cieuses du romancier : la naïveté' du sentiment, la variété des types, l'originalité des caractères. Vos œuvres refléteront peut-être les rayons brûlants du soleil à son midi ; elles ne seront pas trempées des larmes de l'aurore, elles n'auront pas la fraîcheur du matin.
Paul Féval a eu cette heureuse fortune de naître, non à Paris, sur la paroisse Saint-Roch^ mais à Rennes,
(i) Charles Nodier, la Neuvaîne de la Chandeleur. (2) Victor Hugo, Tristesse d'Olympio.
sur la paroisse Saint-Sauveur, le 29 septembre i^'ô. Voici l'extrait de son acte de naissance:
Le trente septembre mil huit cent seize, devant nous, officier public, a comparu monsieur Jean-Nicolas Féval, conseiller à la Cour royale, âgé de quarante-six ans, demeurant rue du Chapitre, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né hier soir à trois heures et demie, de lui déclarant et de dame Jeanne-Joséphine Renée le Baron, son épouse, auquel il a donné les prénoms de Paul-Henry- Corentin, en présence de M. Brice Marie Varin, majeur, avocat général à la Cour (i), demeurant rue de Clisson, et de René Arnaud, substitut de M. le Procureur général, demeurant rue du Chapitre, qui ont signé avec le père et nous.,
Le baptême n'eut lîeu que le 7 novembre suivant. L'acte fut dressé par M. J. Oliviero, curé de Saint- Sauveur (2)
Le sept- novembre mil huit cent seize, nous avons suppléé la cérémonie du baptême à un enfant du sexe masculin, issu du légitime mariage de M. Jean-Nicolas Féval, conseiller à la Cour royale de Rennes, et de dame Jeanne- Joséphine Renée le Baron, né et ondoyé le vingt-neuf septembre dernier, lequel a été nommé Paul-Henry-
(i) M. Varin est devenu procureur général à la même Cour : démissionnaire en i83o, il est mort à Rennes, le 12 juillet
(2) Je dois cet extrait et celui de l'acte de baptême de Paul Féval à l'obligeance de M. Frédéric Saulnier, conseiller à la Cour d'appel de Rennes et auteur d'un très remarquable volume sur Edouard Turquety, le poète catholique.
Corcntin : parrain, M. Jean-Baptiste-Ferdinand Mahcu, l'un des entrepreneurs des messageries de Bretagne ; marraine, dame Catherine-Henriette le Baron, e'pouse de M. Joseph Potier de la Houssaye, ne'gociant et armateur à Saint-Malo; le père et la mère présents, qui signent.
La famille paternelle de Paul Fe'val n'e'tait pas d'origine bretonne. Son bisaïeul, Philippe Fe'val, e'taiî notaire et procureur au siège royal de Châtillon-sur- Marne, en Champagne. Son aïeul, Jean-Nicolas, lieutenant ge'ne'ral au bailliage de Châtillon, avant la Re'volution, devint, lors de la réorganisation des cours impe'riales, conseiller à la cour d'Amiens, et mourut dans cette ville le 16 août i8i3. Jean-Nicolas (2^ du nom), père du romancier, fut amené' à Rennes par M. Suin, directeur de l'enregistrement et des domaines, auprès duquel il occupait le poste de receveur re'dacteur ou premier commis. Il e'pousa, le 29 fructidor an VIII (16 septembre 1800), M''^ Jeanne- Joséphine-Re'ne'e le Baron; et, sous l'influence de son beau-père, qui e'tait à la tête du parquet de Rennes, il quitta l'administration pour entrer dans la magistrature. D'abord juge supple'ant à la cour de justice criminelle d'Ille-et-Vilaine (26 octobre 1804), puis juge à la Cour de justice criminelle spe'ciale (9 janvier i8o5), jugea la Cour de justice criminelle ordinaire (28 fe'vrier 1806), juge au tribunal de première instance de Rennes (14 avril 181 1), il était, au moment de la chute de l'Empire, juge à la cour prévôtale des Douanes. La Restauration qu'il accueillit avec bonheur
h fit, dès le 29 juillet 1814, conseiller à la Cour royale.
Par sa mère, Paul Féval e'tait de vieille souche bretonne. Son aïeul maternel, Jean-Louis Corentin le Baron, s'" de Létang, né à Quimper, le 26 août 1760, avait e'té avocat au Parlement de Rennes, et s'y e'tait fait remarquer par son talent et son caractère honorable. Après le 18 brumaire, il fut nommé juge au tribunal d'appel du département d'IUe-et-Vilaine, commissaire près ce même tribunal, et enfin procureur général impérial ; il mourut le 3 octobre i8o5 (i). M™® le Baron était fille de Henri-François Potier delà Germondaye, qui, après avoir brillé au barreau, avait rempli les fonctions de substitut du procureur général au Parlement de Bretagne. Potier de la Germondaye, arrière-grand-père de Paul Féval, a publié plusieurs ouvrages, fort estimés en leur temps, mais dont son ^etit-fils, j'en ai peur, n'a jamais lu un traître mot : tout au plus auront-ils servi à ce dernier à mettre ses rabats, à l'époque où il était avocat à la Cour. Voici, pour l'édification des curieux, les titres de ces vénérables bouquins ; Introduction au gouver7iement des paroisses^ suivant la jurisprudence du Faiblement de Bretagne, — Recueil d*arrêts rendus au Parlement de Ih^etagne^ depuis la Saint-Martin ijôj jusqu'au mois de mai ij^o, sur plusieurs questions de droit et de coutume 'matières criminelles, bénéficiâtes et de
(i) En souvenir de son aïeul, Corentin le Baron, né à Quimper, Paul Féval a donné à l'un de ses récits les mieux venus ce litre : la Première aventure de Corentin Quimper,
gruerîe. ^~ Recueil des arrêts de règlement du Par^ lement de Bretagne^ concernant les paroisses (i).
Après la mort de son mari, M"^^ le Baron se retira chez son gendre, M. Fc'val, dans la vieille maison de la rue du Chaf itre, en Saint-Sauveur, une vraie maison d*autrefois, fidèle aux anciennes mœurs, et qui aurait pu inscrire, au-dessus de son modeste seuil, la devise qu'à cette heure-là même un autre Breton, Chateaubriand, inscrivait en tête de son journal, le Conservateur :
Dieu, le Roi et les honnêtes gens,
C'e'taîent d'honnêtes gens, en effet, dans toute la force du terme, que le père de Paul Fe'val et tous les siens. Le père e'tait un homme de savoir éminent et de haute vertu. La mère et Taïeule e'taient deux saintes. Les frères et les sœurs se pressaient nombreux autour du foyer de famille. On e'tait pauvre, d'ailleurs, surtout depuis la mort du père, qui arriva le 7 décembre 1827 ; et c'e'tait tout au plus, malgré la petite pension que Madame la Dauphine leur faisait sur sa cassette, si la veuve, la belle-mère et les enfants du conseiller pouvaient avoir une domestique. Mais n'était-on pas en Bretagne, dans un pays arriéré, où le progrès commençait à peine à po Indre, et où une servante trouvait tout naturel
(i) Biographie bretonne, par P. Levot; notice sur Le Baron (T. Il, p. 193) et sur Potier de la Germondaye (T. II, p. 65o). — Tous les détails qui pre'cèdent sur les familles paternelle et maternelle de Paul Féval m'ont été' communiqués par M. Frédéric Saulnier, à qui je suis heureux de pouvoir exprimer ici ma vive gratitude.
de servir ses maities sans gages, sous prétexte qu'elle était de la maison?
Paul Féval vécut jusqu'à vingt ans dans ce milieu royaliste et chrétien, dont le souvenir ne le quittera plus. Ce sont ces influences bénies de la religion et de la famille qui, plus tard, à Paris, à l'époque de ses plus grands succès, quand il sera le rival des Frédéric Soulié et des Eugène Sue, le préserveront de faire, comme eux, de lâches concessions aux bas appétits du public. C'est grâce à elles que les romans sortis de sa plume, de 1843 à 1876, n'auront besoin que de très légères modifications pour pouvoir être mis entre les mains de la jeunesse. Enfin, si, en 1876, le romancier tout à coup se transforme et devient un apôtre, s'il ne veut plus travailler que pour la gloire et pour la grandeur de Dieu, c'est parce que ces influences l'ont ressaisi avec une force nouvelle, parce que leur souffle l'a puissamment soulevé et Ta transporté sur les.hauteurs.
C'était en i838. Paul Féval venait de plaider sa première cause devant la Cour d'assises d'IUe-et-Viiaine. Les jurés avaient ri ; mais ils n'avaient pas été désarmés, et ils avaient refusé à son client, — un pauvre diable nommé Planchon, qui avait volé douze poulets dans une maison habitée, avec escalade et
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effraction, — le bénéfice des circonstances atténuantes. Le jeune stagiaire sortit de l'ancien palais du. Parlement de Bretagne en se disant qu'il n'était pas près de gagner assez d'argent pour en donner à sa mère. Le lendemain, il partait pour Paris, afin de chercher fortune. Il entra d'abord chez un banquier et en sortit bientôt, sans même savoir, je le crois bien, ce que c'est qu'un bordereau de compte. A quelque temps de là son premier feuilleton paraissait dans la Sylphide^ organe du « monde élégant », que dirigeait alors le futur fondateur du FigarOy M. de Villemessant. Un roman breton, Rollan-Pied-de- Fer^ et quantité de nouvelles insérées dans les feuilles religieuses et monarchiques, V Union catholique^ la Quotidienne et la France^ apprirent son nom au public et même aux éditeurs. M. Waille, qui venait de publier les Contes du Bocage, d'Edouard Ourliac, lui demanda d'écrire les Contes de Bretagne. Le succès de ce petit volume marqua dans la vie de Paul Féval. En même temps qu'il achevait de le faire connaître, il lui valait l'amitié d'Edouard Ourliac: les bons Contes font les bons amis.
L'heure, cependant, n'était pas aux petits récits, aux courtes nouvelles. C'était le temps où une révolution se produisait dans la presse, à la suite du prodigieux succès obtenu par les Mj^steres de Paris dans le Journal des Débats. Le feuilleton, jusque-là timidement caché au rez-de-chaussée du journal, prenait le haut du pavé, et reléguait le premier Paris au second plan ; — à la condition, il est vrai, d'avoir dix volu-
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mes, et de pouvoir redire, pendant dix mois au moins, les paroles magiques : la suite au prochain 7iuméro.
Donc, un matin, Paul Féval, qui publiait alors quelque part son second roman breton, le Loup blanc, vit entrer dans sa chambre Anténor Joly, directeur littéraire du Courrier fra^içais. Il venait lui demander de lui faire des Mystères, — les Mystères de Londres, — « Mais je ne suis jamais aile' à Londres ! » objecta l'auteur du Loup blanc. — « Eh bien ! vous irez plus tard, entre la première et la deuxième partie ; seulement il faut commencer tout de suite. » Trois jours après paraissait le premier feuilleton ; il e'tait signe' sir t^ancis Troloppe. En dépit de ce pseudon3^me anglais, Paul Féval, qui n'était pas pour rien le compatriote de M. Surcouf et le filleul d'une Malouine, s'en donna à cœur joie aux dépens des compatriotes du révérend Pritchard. Le livre, d'ailleurs, était jeune, sincère, impitoyablement saturé de moquerie; le succès fut immense. Les Débats vouluvQni avoir à leur tour un feuilleton du jeune romancier ; il écrivit pour eux la Quittance de minuit, une de ses œuvres les plus intéressantes, éloquent plaidoyer en faveur de l'Irlande, qui aujourd'hui plus encore qu'en 1846 aurait un succès d'actualité.
LISEZ L'EPOQUE! Tous ceux dont les souvenirs remontent au delà de 1848 se rappellent encore le débordement inouï, l'extravagante prodigalité de réclames qui signalèrent, en 1 847, l'apparition du journal, rruyant, éphémère et... ministériel, dans lequel- M. Auguste Vacquerie fit ses premières armes. Pas de
village, si retiré fut-il, où ne péne'trât la honne parole . LISEZ L'EPOQUE! Quanta Pans, les murailles étaient tapissées d'affiches gigantesques, peintes à l'aide c!'un procédé tout neuf et qui se voyaient d'une lieue. C'étaient de vrais tableaux à la couleur violente représentant le combat des trois Hommes Rouges au-devant du lit de la comtesse Margarèthe. Et audessous ce titre flamboyant : LE FILS DU DIABLE^ et ce nom populaire : PAUL FÉVAL.
Hélas ! ni VEpoque, ni M. Granier de Cassagnac, son rédacteur en chef, ni M. Vacquerie lui-même, ne purent sauver le ministère. M. Guizot tomba, et avec lui la monarchie de Juillet. Mais la révolution de février ne renversa pas seulement le roi Louis-Philippe; elle détrôna du même coup le roman-feuilleton. Fait pour plaire à des esprits tranquilles et entièrement rassurés sur l'avenir, il s'accommodait mal de la République. Assaillis d'inquiétude, effrayés du lendemain, les lecteurs n'avaient plus le loisir de s'attarder aux longues fictions. Aussi bien la politique absorbait les romanciers eux-mêmes. George Sand écrivait les Bulletins de la République, Alexandre Dumas posait sa candidature à l'Assemblée nationale, Eugène Sue siégeait sur les bancs les plus élevés de la Montagne, Paul Féval publiait un journal dont il était à peu près l'unique rédacteur.
Cet interrègne ne devait pas durer. Avec l'empire, que je n'ai point à juger ici, la sécurité revint peu à peu; la tribune et la presse firent silence; les roman-
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çiers retrouvèrent un public. Le cercle se reformr autour des conteurs.
Des quatre e'crivains qui, dans les dernières années du gouvernement de Juillet, avaient tenu le sceptre du roman-feuilleton. — Fre'déric Soulié, Eugène Sue , Alexandre Dumas, Paul Fe'val , — le premier était mort dans la force de l'âge et du talent (i); — le second, exilé de France, aigri par la défaite, enrôlé au s-ervice de la démagogie, rêvait une revanche non dans Tordre littéraire, mais sur le terrain politique ; il n'écrit plus pour raconter, mais pour combattre; il lance ses feuilletons à l'assaut de la société; ses romans ne sont plus que des pamphlets socialistes; — le troisième, l'auteur des Trois Mousquetaires et de Monte-Cristo, fatigué par une longue production, va essayer, sans y pouvoir parvenir, de retrouver les succès d'autrefois : plus encore que par le passé, il s'entourera de collaborateurs, il multipliera les volumes ; il courra le monde à la poursuite des aventures; il ira jusques au Caucase pour y trouver des Impresssions de voyage; il se fera même, s'il le faut, l'écuyer de Garibaldi. Courses vaines ! peines perdues! Le temps est passé où il lui suffisait d'aller jusqu'à Berne ou à Constance pour en rapporter des récits merveilleux, d'aller à Marseille et à la Cannebière ^ouv découvrir la Méditerranée!
Voici que Paul Féval, au contraire, a plus de verve et de jeunesse que jamais. De i852 à 1870, il n'a
<^i) Le 23 septembre 1847.
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:essc de prodiguer les ro'ifnans et les contes, et je ne serais pas surpris que, dans ces dix-huit années, il !:ût publie cent volumes. En i85G, par exemple, je le 7ois donner à la fois Madame Gil Blas à la PressCy les Errants de nuit au Pays, les Compagnons du silence au Journal pour tous^ et le Bossu au Siècle, — qui n'eut jamais tant d'esprit. Sa fe'condité e'gale celle d'Alexandre Dumas en son meilleur temps, elle la de'passe même; car, h la différence de l'auteur de Joseph Balsamo, Paul Fe'val n'a jamais eu un seul collaborateur; on le sentait bien à son style, qui avait sa ir-^-que propre. La vérité est qu'il a dépensé un rare et considérable talent dans ces productions trop nombreuses, dont je ne puis indiquer ici que les principales : le Jeu de la mort^ Jean Diable^ la Fée des Grèves^ les Belles de nuit, la Duchesse de Nemours^ l'Homme de fer, les Deux Femmes du roi^ les CoU' teaux d'or^ la Proi-^ice de Paris, la Pécheresse, le Tueur de tigres, Aimée, Annetle Lais, Blanchejleur, Bouche de fer, Madame Gil Blas^ les Paî^vemiSy le Drame de la Jeunesse, le Dernier Vivant, les Habits noirs, le Capitaine Fantôme^ etc. ^ etc.
L'ensemble de ces ouvrages, où les inspirations sont si diverses, où les inventions s'entrelacent, se croisent à l'infini, produit d'abord sur le lecteur l'effet de ces labyrinthes qui vous font craindre de vous perdre. Mais, avec un peu d'attention, l'on arrive bien vite à s'y retrouver et à reconnaître qu'ils se peuvent partager en trois groupes distincts.
Voici tout d'abord un groupe de contes et de ro-
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mans nés en Bretagne, véritables fleurs de bruyères, cueillies sur les landes d'Armorique : la Forêt de Rennes, Fo'ntaine-aux-Perles ^ les Contes bretons, les Belles de nuit, le Poisson d'or, Châteaupauvre,
Je parlais tout à l'heure des romanciers qui ont eu cette chance heureuse d'avoir une patrie, c'est-à-dire de naître en province, comme Balzac, George Sand, Jules Sandeau. Comparez-les aux romanciers qui sont nés à Paris, Eugène Sue, par exemple, ou Prosper Mérimée.
Où trouver, chez ces deux derniers, une page véritablement sentie, une émotion sincère, un paysage vivant, plein d'air et de lumière, où le sillon fraîchement ouvert exhale, au matin, une vapeur légère; où, le soir, retentit dans le chemin creux le cri monotone du laboureur mêlé au bruit sourd du chariot qui rentre à la ferme ?
Que de pages remarquables, au contraire, combien de descriptions neuves et vraies, inspirées à Balzac par les paysaees d^ Touraine , par ces bords de la Ivoire où s'est écoulée son enfance I Rappelez-vous ses meilleurs romans : Eugénie Grandet , Ursule Mirouè't, le Médecin de campagne , la Recherche de r absolu^ les Paysans^ le Curé de village : tous se passent en province. Jules Sandeau a fait mieux. A l'exception, je crois, de Sacs et Parchemins, le moins bon d'ailleurs de ses livres, il n'en est pas un seul qui se passe à Paris ; tous ont pour théâtre la Bretagne ou la Creuse, ce pays Marchois où il a placé ses plus
charmants récits : le Docteur Hcrbeaii , Catherine, Madelei?ie.
Et George Sand! elle aussi a e'crit cent volumes. Il en est quelques-uns, en petit nombre, dans lesquels les he'ros ont occasion de toucher barre à Paris; mais comme elle a hâte de revenir en province, dans le Berry, dans ces champs où Jeanne garde ses troupeaux, où Germain, \q Jin laboureur, conduit son double attelage! Mais ni George Sand, ni Jules Sandeau, ni Balzac n'ont eu ce privilège, re'serve' à Paul Fe'val, de trouver dans leur pays natal un coin de terre qui avait gardé intacte son originalité, qui avait conservé, avec un soin jaloux, son individualité, sa poésie, ses mystères et ses légendes. Aussi, les œuvres du romancier breton sont-elles plus peî^sonnelles que celles de ses confrères et ont-elles plus que les leurs un goût de terroir.
Ouvrez un de ses derniers livres, Châteaupauvre, et dites s'il est un seul des personnages qui ne soit vraiment pour vous une nouvelle connaissance, s'il en est un seul que vous puissiez impunément transporter à quelques lieues de là, en Normandie ou en Vendée, dans le Maine ou en Anjou? Chez Balzac, chez Jules Sandeau ou chez George Sand, le paysage est fidèlement peint : c'est bien la Touraine, c'est bien la Marche, c'est bien le Berry. Mais les personnages que l'auteur y a placés sont-ils à ce point Tourangeaux , Marchois ou Berrichons , que vous ne puissiez les sortir de leur cadre et les transplanter ailleurs? Non certes; à peine, pour cela, aurez-vous
besoin de modifier quelques détails de leur costume. Avec les héros de Châteaiipauvre^ il n'en va pas de même. Ni la vieille Méto, ni Yaume le laboureur, ni le notaire Hervageur, ni la notaresse, ne sont possibles en dehors des Côtes-du-Nord. Et puisque j'ai rappelé la vieille Méto, je me reprocherais de ne pas constater ce qu'il y a de poésie et de grandeur dans ce type de paysanne bretonne, ridicule et sublime, héroïque et avaricieuse, plus grande que nature et pourtant prise sur le vif, telle, en un mot, qu'elle est digne de prendre place à côté de l'une des plus admirables créations de Walter Scott^, le vieux Caleb de la Fiancée de Lammermoor.
Après les romans bretons viennent les romans de cape.et d'épée:/e Cavaliei^ Fortune, le Capitaine Fantôme, Flamberge, le Bossu, Sur ce terrain Paul Féval se rencontre avec Alexandre Dumas, et je ne sais vraiment auquel des deux reste Tavantage. Alexandre Dumas en prend plus à son aise avec l'histoire; il s'attaque bravement aux personnages historiques de prentier plan, à Henri III, à Henri IV, à Richelieu, à Mazarin, à Louis XIV; et, à son point de vue, il a raison ; car le lecteur, même ignorant, se trouve là en pays de connaissance. Avec Paul Féval, qui n'a pas de telles audaces et se contente de traiter de pair à
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compagnon avec le duc de Nevers ou avec Philippe de Gonzague, le lecteur est quelque peu dépaysé. Mais chez l'auteur du Capitaine Fantôme, comme chez l'auteur du Comte de Monte-Cristo, quelle vivacité dans le récit, quel intérêt et quel agrément, quelle verve intarissable! Lequel l'emporte, du Bossu ou des Trois Mousquetaires, de Lagardère ou de d'Artagnan ? Lequel a le plus d'esprit, de vaillance et de gaîté?
'-*rononce si tu peux et choisis si tu l'oses.
Des romans de cape et d'épée aux romans d'aventures il n'y a qu'un pas, et ce pas, Paul Féval le franchit volontiers. Aussi bien le roman d'aventures, tel qu'il le comprend, n'est guère que le roman de cape et d*épée, transporté en plein dix-neuvième siècle,, au beau milieu des maisons neuves du boulevard Malesherbes, éclairées au gaz et rafraîchies par le service d'eau! Sceptiques, qui en êtes encore à croire qu'il n*y a plus de traîtres, plus de coupe-jarrcis,. plus d'enfants volés, plus de trésors enfouis, plus de héros et de chevaliers errants, lisez Jean Diable, les Habits noirs, le Jeu de la Mort^ les Compagnons du Trésor, la Rue de Jérusalem, les Couteaux d'or, le Quai de la Ferraille^ F Arme invisible, le Dernier pivaut. Il y a dans tous ces livres une dépense de talent incroyable, des inventions de bon aloi, des scènes qui sont des trouvailles, tout cela au milieu d'un enchevêtrement de personnages, d'un fouillis d'aven-
tures, où l'auteur se retrouve, mais où le lecteur s perd quelquefois.
Il est pourtant tels de ces romans, Jean Diable, lo Jeu de la Mort^ le Dernier vivant, qui, dans leur genre, sont des chefs-d'œuvre. Le pauvre Prévost- Paradol écrivait un jour qu'ayant commencé la lecture de la Femme en blanc, de Wilkie Collins, il n'avait pu s'en détacher, et que les premières lueurs du matin l'avaient surpris dévorant les dernières pages. Si vous ne voulez pas que pareille chose vous arrive, ne vous laissez pas aller le soir à ouvrir le Dernier vivant, car il vous serait impossible de fermer ces deux volumes avant d'avoir appris comment Lucien Thibaut a déjoué les perfides combinaisons de M. Louaisot de Méricourt.
Ces récits où l'imagination de l'auteur se joue avec une liberté toute romantique, se rattachent pourtant, par plus d'un côté, aux traditions de l'école classique. De même que son compatriote Chateaubriand, Paul Féval se préoccupait beaucoup de bien composer ses tivres. Il les voulait ordonnés savamment, et que, dans la disposition de chacune de leurs parties, il y eût une parfaite régularité, une harmonie irréprochable. « Il y faut, disait-il, de la symétrie, comme en un dessert sur une table bien servie. » Chacun de ses ouvrages, divisé en plusieurs parties, est encadré entre un prologue et un épilogue. Mais il ne s'en tenait pas là. Bannies du théâtre et de la tragédie ellemême, les t "^is unités avaient trouvé un asile dans ses romans :
Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli.
Après le Prologue , qui joue chez lui le rôle de l'Exposition dans la tragédie ancienne, Paul Fe'val ne manque guère d'amener tous ses personnages en un même lieu, — ti Paris ou en Bretagne; l'action s'engage alors, et, si complique'e qu'elle soit, si nombreux que soient les personnages, il lui suffit presque toujours de vingt-quatre heures pour la de'nouer. Que cela n'aille pas sans de grosses invraisemblances, je me garderai bien de le dire ; mais l'auteur de Jean Diable estimait que la première qualité du roman n'e'tait pas d'être vraisemblable, mais d'être romauesque. Nous avons changé tout cela; nous voulons que le roman soit une exacte reproduction de la réalité, qu'il soit natuvalîstey voire même scientijjque. Est-il bien sûr que Paul Féval n'eût pas raison?
Il n'était pas seulem.ent fidèle à la vieille règle des trois unités ; on retrouve, dans un très grand nombre de ses œuvres, un souvenir et comme un écho de VAthalie de Racine. Je vois encore, dans le cabinet de mon père, une gravure royaliste, qui fit grand bruit vers i838, et qui avait pour titre : le Courojinement de Joas. Joas, c'était le duc de Bordeaux, c'était l'héritier dépouillé, proscrit, et qui, après de longues vicissitudes, rentrait en possession de l'héritage. Cette histoire de Joas, combien de fois Paul Féval ne l'at-il pas contée dans le Fils du Diable, dans les Amours de Parisy dans le Bossu, dans dix autres romans encore!
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Encore une fois, ces romans si romanesques sont les plus invraisemblables du monde. Ils vous empoignent pourtant et ne vous laissent pas respirer que vous n'ayez e'te' d'un trait jusqu'à la dernière ligne. La raison en est bien simple; c'est que l'auteur lui-même ^i été le premier pris au piège. Ses histoires sont merveilleuses, mais il a confiance dans ses histoires : il croit vraiment que c'est ay^rivé.
Et puis, au milieu de ces drames si* noirs, quels éclats soudains de gaieté, quel bon rire, — le rire de l'honnête homme qui écrit pour les honnêtes gens ! Nous avons d'autres romanciers qui ont de l'esprit, du mordant, des mots piquants. Paul Féval a de l'esprit, lui aussi, comme pas un. Mais, à la différence des romanciers dont je parle, il ne fait pas de Vesprit; il se garde surtout de courir après. Ses personnages sont un peu, toutes proportions gardées, comme ceux de Molière. Ils n'aiguisent point de traits, ils ne font pas de mots ; ils n'entendent pas malice à ce qu'ils disent, et chacun d'eux pourrait dire comme Alceste ;
Par la sambleu, messieurs, je ne croyais pas être Si plaisant que je suis!
Et voUk justement pourquoi ces personnages sont si plaisants et procurent au lecteur un si réel plaisir. Il y a, dans la Fée des Grèves, et dans VHomme de fer qui lui fait suite, un certain moine du Mont- Saint-Michel, le Frère Bruno, qui est une des plus
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rejouissantes figures, un des types les plus réussis du roman contemporain. Une pareille cre'ation suffirait à mettre un e'crivain hors de pair; et, dans l'œuvre de Paul Feval, vous en trouverez vingt autres, qui ne le cèdent en rien à celle-là.
Aux romans dont je viens de parler, à ces œuvres d'un intérêt puissant, mais d'une complication excessive, je pre'fère, je l'avoue, les simples histoires que Paul Fe'val a semées çà et là en se jouant, ces contes où, sous l'apparente bonhomie de la forme, se cache un art consommé, une extraordinaire habileté de main : le Poisson d'or, la Dame blanche des Marais^ le Saint-Diot, la Croix-Miracle, Jean et sa lettre; — ou encore ces désopilants récits, où il a donné libre carrière à sa verve, les Gens de la Noce^ la Pre^ miere aventure de Corentin Qiiimper, Ce qu'il y a., dans ces deux derniers livres, de belle humeur, — je ne dis pas d'humour^ ce mot venu d'Angleterre n'étant pas pour plaire à l'écrivain breton; — ce qu'ils renferment d'esprit, d'entrain, de gaieté folle et pourtant de bon goût, est vraiment inimaginable. Le jour où il les écrivit, Paul Féval était certes en droit de dire, comme M"^^ de Sévigné , après cette représentation à'Esther, où elle avait causé avec le roi, M. le prince et M"® de Maintenon : « Ce jour-là, j'étais en fortune. »
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N'allez pas croire, cependant, que l'auteur de Corentin Qiiimper n'ait jamais composé de romans d'analyse. J'en citerai deux qui font le plus grand honneur à son talent : Bouche de fer et le Drame de la Jeunesse. Le premier, où vous trouverez une peinture de Rennes sous la Restauration, comparable à la peinture d'Issoudun dans les Célibataires de Balzac, contient Tanalyse de deux caractères aussi profonde'ment e'tudiés que vigoureusement rendus, celui de Gougeux, le maître de forges, et celui deGéraud, l'avocat. Mais Tœuvre la plus forte de Paul Fe'val, son livre le plus « vécu )) — avant les Etapes d'une conversion^ — c'est, à mon avis, le Drame de la jeunesse, iLes joies et les tristesses du foyer, l'amour des grandes sœurs pour le petit frère, la séparation, le départ pour Paris, ces figures, ces scènes que nous avons tous connues, n'avaient pas encore trouvé un peintre aussi ému, aussi sincère et aussi délicat. « Je n'aime pas à parler longuement de ma mère, dit Fernand Le Prieur, le héros du Drame de la jeunesse, peut-être parce que je pense à elle toujours l-^^ J'aime moins la seconde partie du livre, celle qui nous transporte dans le milieu parisien. Entre les premières et les dernières scènes il y a un heurt trop violent. Cette seconde partie n'en renferme pas moins des chapitres d'une originalité poignante, d'une intensité de vie extraordinaire. Ce sont des pages de mémoires où l'auteur a cru pouvoir être d'autant plus vrai qu'il ne parlait pas en son nom.
Comment s'étonner après cela que les romans de
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Paul Fcval aient eu des lecteurs sans nombre, à l'e'tranger comme en France; que tous y aient pris un plaisir extrême et que les plus forts eux-mêmes y aient cherché un délassement et une distraction, au milieu de leurs pre'occupations les plus graves? Le comte Lefebvre de Béhaine, aujourd'hui ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, était premier secrétaii^à Berlin, en 1866, au moment où éclata la guerre entre la Prusse et l'Autriche. Apres la bataille de Sadowa, il fut chargé de porter à Vienne les propositions prussiennes relatives à une suspension d'hostilités. De retour, le i5 juillet, à deux heures du matin, il pénétrait immédiatement dans la chambre où campait M. de Bismarck à Briinn, et trouvait l'homme d'Etat couché, ayant sur sa table de nuit une lampe entre deux revolvers et lisant le dernier roman de Paul FévâlyArmette Lais (i).
Je suis loin d'avoir passé en revue toutes les œuvres de Paul Féval. Je n'ai rien dit encore des plus remarquables, écrites depuis 1876 et dont nous nous occuperons dans un instant. Qui pourrait cependant méconnaître qu'il y avait, dans les livres que j'ai rappelés, de quoi fonder cinq ou six réputations? Il est vrai qu'en France, surtout depuis quelque trente ans, nous en voulons à ces infatigables producteurs, dont la fécondité est comme une ironie à l'adresse de notre impuissance. Parlez-nous des écrivains qui accouchent
{\) Lettres de Jules de Concourt^ p. 2 56.
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àgrand'peine, tous les deux ou trois ans, d'une che'tîve nouvelle! à la bonne heure ! voilà des gaillards qui ne nous oflusquent pas ! On vante leur sobriété', leur bon goût, on leur ouvre toutes grandes les portes du Palais Mazarin !
MM. les concierges de Paris ne veulent pas admettre dans /^wr5 hôtels les pères de famille qui ont beaucoup d'enfants. De même, à l'Académie, on écarte volontiers les écrivains qui ont fait trop de livres : M. Prosper Mérimée, peu chargé de bagages, y est reçu d'emblée; Balzac est impitoyablement refusé. « Il est trop gros pour nos fauteuils, » disait Sainte-Beuve. En 1874, Paul Féval, comme Balzac et comme Alexandre Dumas (i), eut envie d'être de l'Académie. 11 s'agissait, je crois, de remplacer M. Pierre Lebrun, auteur de la tragédie de Marie Stuart, Il commença ses visites et poussa jusqu'à la neuvième. « Je n'allai pas plus loin, me disait-il un jour, en me racontant son voyage autour d'un fauteuil : je m'étais aperçu à temps que je n'étais pas académable. » Aussi bien, il avait mieux à faire que l'éloge de cet excellent M. Lebrun. Encore un peu de temps, et il composera les Etapes d'une conversion, un livre admirable. Qui a écrit un chefd'œuvre peut bien se consoler de n'être pas de ceux dont on dit, faute de mieux : C'est quelqu'un de V Académie,
(i) Voir dans le Livre {n^ du 10 Juillet i«50j la remarquable et curieuse étude de M. Charles Glinel sur Alexandre Dumas et V Académie française.
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Le maître de la critique contemporaine, M. Armand de Pontmartin, qui lui non plus n'est pas de TAcadémie, — il est vrai qu'il n'a pas fait même les neiif visites dQ Paul Féval, — e'crivait le 28 octobre 1877, à propos d'un nouveau livre de l'auteur des Mystères de Londres et du Bossu :
a ... D'ordinaire lorsqu'un écrivain célèbre est arrivé au seuil de la vieillesse, lorsqu'il a beaucoup produit et accoutumé son public à ne rien lui demander en dehors de sa manière, de ses cadres et de son genre, il n'est pour cela ni épuisé ni fini; il peut donner, même au delà de la soixantaine, bien des preuves de talent... Ce qui lui est difficile, c'est de se renouveler; c'est de prodiguer à ses lecteurs les plaisirs de la surprise. La foi vient d'opérer ce prodige chez l'auteur des Etapes d'une conversion,
« Ce n'est plus un romancier sexagénaire à qui Dinarzade charmée demanderait volontiers de raconter sans cesse les histoires qu'il conte si bien; c'est un ardent néophyte de vingt-cinq ans, rajeuni par un coup de soleil de la grâce sur le chemin de Damas, multipliant son credo sur tous les points menacés par l'impiété moderne, ne gardant de son art profane que ce qu'il faut pour répandre à flots sur des pages d'apologétique chrétienne la couleur, la passion, le mouvement, l'intérêt, la vie, et prêt à accepter avec joie
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le mariyre, comme couronnement de l'édifice dont il iV.r. un tem] le (i). »
L'heure était venue en effet où ces influences be'nics dont nous parlions en commençant, les souvenirs pieux de son enfance, la vertu de son père, la sainteté de sa mère ; où la pureté de son foyer domestique, les prières de sa femme et de ses enfants, celles de ses admirables amis le P. Olivaint et le P. Hériveau, et par-dessus tout les appels du Dieu bon et miséricordieux l'avaient enveloppé, terrassé, vaincu. Uhonnête homme qu'il avait toujours été s'était relevé chrétien pratiquant, (ie>o/; et il se trouvait, du même coup, que son talent s'était renouvelé; qu'en s'épurant, il s'était fortifié : ce dévot, ce converti, à l'étonnement et au scandale des esprits forts, allait devenir un grand écrivain.
La Mort du père, premier épisode des Etapes d*unc conversion^ a paru en 1877. « A notre iasu, disait Paul Féval dans sa préface, nos joies et nos douleurs, nos triomphes et nos défaites nous rapprochent de Dieu. Ce n'est pas nous qui marchons vers la conversion, c'est la conversion qui vient à nous. J'ai voulu marquer les diverses stations de la mienne et raconter, étape par étape, ce mystérieux voyage de la grâce divine à la rencontre d'une pauvre âme. »
Ce premier épisode forme un tout achevé, un livre
(i) Armand de Pontmartin, Nouveaux Samedis, t. XVI, p. 193.
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complet par lui-même et dont le succès fut aussi gran4 qu'il était mérité.
Au moment d'ouvrir toutes grandes les portes Co. la maison où fut son berceau et défaire pénétrer le public auprès du lit de son père, Paul Féval a-t-il été saisi J'un scrupule? A-t-il hésité? Peut-être. Toujours estil qu'il ne parle pas en son nom et qu'il a placé son récit dans la bouche d'un de ses amis, son ami Jean, C'est un singulier personnage que l'ami Jean : « Jean était une nature capricieuse à l'excès, inégale,ayant des lacunes au beau milieu de trop de richesses, et dés paresses dans l'élan même de ses témérités ; la mesure lui manquait; mais en toute ma vie, il ne m'a jamais été donné de feuilleter une imagination comparable à la sienne pour l'éclat, l'étendue et la fécondité...
« ... II parlait merveilleusement; ce qu'il disait entraînait et charmait pendant qu'il le disait. Dès qu'on était dehors, il y avait déchet, c'est vrai, mais quelque chose ressortait à côté de ce qu'il avait dit, au-dessus, au-dessous, je ne sais où, et l'on voyait devant soi des horizons ouverts. Peut-être bien avaitil çà et là quelque paillette de génie dans l'énorme mine de son cerveau. .. Quand je détourne mes regard*^ du présent pour les reporter en arrière, je vois comme si elle était là, devant moi, cette tête si tourmentée (mais si calme !) de l'esclave de la foi qui s'émerveillait d'avoir douté, cette figure du libre-penseur prisonnier de Dieu, ce masque imprévu, absolument divers, frivole et profond, travaillé par la fièvre du savoir^
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mais tout pénétré de naïves sérénités, qui m'a fait rire si souvent, si souvent penser et pleurer (i). »
Et nous aussi, nous le revoyons dans nos plus lointains souvenirs, tel qu'il nous fut donné de le voir un jour dans sa pauvre mansarde de la rue Saint- Jacques, tout éclairée des rayons de son éloquence; ou plutôt tel qu'il revit dans une admirable et superbe étude de Louis Veuillot (2) et dans le livre de Paul Féval. L'ami Jean s'appelait Raymond Brucker (3). Il avait publié vingt romans, dont deux au moins, le Maçon et les Intimes ^aw aient eu un vif succès ; puis tout à coup il avait disparu, recherchant le silence comme d'autres recherchent le bruit, réservant pour les ouvriers et pour les pauvres les trésors de son éloquence, et collectionnant, avec une ardeur de bénédictin, des notes sans nombre, destinées à former un gros livre qui se serait appelé hitroduction au catéchisme, et qui n'a jamais vu le jour.
C'est dans sa bouche que Paul Féval a placé son récit.
Et maintenant, ce récit, l'analyserons-nous ? Dironsnous cette pieuse ïxiaison, cet intérieur patriarcal, ce père de famille soudainement frappé par une maladie qui ne pardonne pas; l'effarement de tous, l'étonnement de cet enfant de dix ans qui ne sait pas ce que
H) La Mort du père, p, 6.
(2) Univers du 9 mars 1875. — Mélanges religieux, historiques, politiques et littéraires, par Louis Veuillot, 3« série.
(3) Voir^, sur Raymond Brucker, de belles pages de M. Léon *^tier, dans son volume : Vin^t nouveaux portraiis, .«S?^.
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c'est que la mort et qui voit pour la première fois cet hôte horrible entrer sous son toit et s'asseoir à son foyer? Dirons-nous les heures suprêmes, Textrêmeonction et le saint viatique, le dernier souffle du juste, et ce vide du lendemain, plus noir, plus aftVeux que les angoisses du dernier jour?
Que nous voilà loin des romans et des fictions d'autrefois! Hier encore l'auteur déroulait devant vous, avec quelle prestesse de main, avec quelle habileté singulière! les incidents, les imbroglios, les surprises; il entassait les complications, multipliait les péripéties. Aujourd'hui il vous raconte une simple histoire, une scène de la vie ordinaire, dégagée de tout alliage romanesque. Il semble qu'il n'y ait là aucune invention et que chacun de nous en pourrait raconter autant... Oui, mais c'est justement avec cela que l'on fait les œuvres immortelles, avec ce qui est dans la vie et dans le cœur de tout le monde.
C'est encore une histoire toute simple que Pierre Blot^ second t^écit de Jeatt,
Jean rencontre un jour, dans les terrains vagues, gris et mornes, qui entourent le Mont-Valérien, une ancienne cabane de berger, sur roues, abandonnée pour cause de vétusté et qu'on avait enterrée à moitié sous les débris de toute sorte, pour la consolider. Au fond de cette hutte, il y a une femme, un homme et
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un enfant de trois ans. L'enfant crie, la femme esi morte, l'homme a auprès de lui une bouteille vide et il va mourir. Cet homme, c'est Pierre Blot qui, réduit au dernier degré de la misère par l'ivrognerie, la paresse et la maladie, est venu échouer là, avec sa femme et son petit. Il a horreur des riches et des « oiseaux de Saint-Vincent de Paul », et Jean pour lui est un riche ; Jean fait partie de la Société de Saint- Vincent de Paul. Pierre Blot finit pourtant par lui raconter son histoire qui est, sans surcharge d'aucun incident extraordinaire, celle de tous les mauvais ouvriers.
A peu près vers le même temps, M. Emile Zola, dans VAssomjnoiry retraçait, lui aussi, la vie d'un ouvrier de Paris, victime de l'absinthe, de la débauche et de la politique, ces trois fléaux. Comparez son récit et celui de Paul Féval, et dites de quel côté est le véritable ami du peuple.
Chez l'écrivain catholique, la pitié, la charité, l'affection sincère et profonde; chez l'écrivain démocrate, l'indifférence, le mépris. Des deux parts, le talent est très grand, très robuste. Mais il y a loin du style de M. Zola, énergique et fort, mais dur, laborieux, malaisé, à cette noble langue de Paul Féval, si française et si chrétienne, animée d'un si beau souffle, et qui s'élève si haut sur les ailes de l'amour et de la foi.
Le récit de Pierre Blot terminé, celui-ci consent, non sans peine, à se laisser conduire à Nanterre, où le corps de sa femme est porté à l'église, -^ notre ami Pierre aurait préféré un enterrement civil, — et où
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l'on donnera i\ son fils, le petit Bonis, le baptême qu'il attend depuis trois ans.
Après le baptême, Jean prend chez lui l'enfant de Pierre Blot; Pierre se range un peu, puis est repris par la maladie de l'absinthe, végète longtemps, vivant de misère, jusqu'au jour où il meurt sur un lit d'hôpital, ayant à ses côtés son fils et son ami Jean. La mort de Pierre Blot est une page de maître, et, pour ma part, je ne sais guère, dans le roman contemporain, de récit qui justifie mieux ce mot de Balzac : (( Les drames de la vie ne sont pas dans les circonstances ; ils sont dans les sentiments, ils sont dans le cœur ou, si vous voulez, dans ce monde immense que nous devons nommer le monde spirituel (i). »
x-.e Troisième récit de Jean a pour titre : la Première Communion, Sous ce même titre paraissait, il y a quelque quarante ans , un petit roman dont tous les personnages vivent dans une atmosphère catholique, où il n'est question que de conversions, de confesseurs, d'apparitions. De qui croyez-vous que fût ce roman? D'un rédacteur des Débats, M. Delécluze; et M. de Sacy — rédacteur en chef du journal — ne faisait au livre de son collaborateur qu'un seul repro^ che : il regrettait que la petite Toinette n'eût pas vu apparaître la sainte Vierge! Cet honnête M. Delé-
(i) Balzac, Honorine.
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cluze, qui a laissé d'intéressants Souvenirs, où il parle de lui avec une modestie bien rare, avoue que son livre n'eut qu'un médiocre succès. « Ma nouvelle, ditil, passa à peu près inaperçue (i). » Il n'en fut pas précisément de même du volume de Paul Féval, Et cependant ici point d'héroïne, point de vision, point de mort tragique, aucune des nombreuses machines dont l'invention avait dû donner tant de mal à l'excellent et peu Imaginatif M. Delécluze.
Paul Féval s'est même privé du Tableau de la première communion, cette fête si délicieuse et si pure, cette cérémonie incomparable, toute pleine d'harmonie, de fleurs et d'allégresse, cette journée bénie entre toutes; il ne l'a pas décrite : il lui consacre sept lignes, pas davantge. Comme s'il voulait se punir d'avoir tant péché autrefois par l'excès du romanesquey il se retranchera cette fois même le nécessaire.
Le héros est un enfant de onze ans, le petit Jean, qui n'est ni bon ni mauvais, ni ange ni démon, et qui n'est pas même le premier au catéchisme, ni le dernier non plus.
Voici maintenant la mère et les sœurs de Jean, les plus braves cœurs du monde, mais qui vivent dans le cercle étroit de la famille et ne voient ni ne cherchent rien au delà.
Charles, le frère aîné, le substitut de Loudan, est bien romanesque un brin, celui-là, en ce sens qu'il ne ressemble point à tout le monde; mais c'est un dévot, tout le contraire, par conséquent, d'un héros de
(i) Souvenirs de soixante années^ par E.-J. Delécluze.
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roman, si bien que l'auteur est le premier à nous dire ; « Charles est la pierre d'achoppement de mon re'cit, je ne me fais pas d'illusion à ce sujet. »
François, le second frère de Jean, est soldat, et il mène sans grand éclat la vie de garnison.
Qui avons-nous encore? Julienne, une vieille servante, qui cesse de tutoyer son jeune maître quand elle n'est pas contente de lui et qui lui dit alors : — Ah! vous voilà, vous? — Marie de Moy, une fillette de dix ans; M"^^ du Boisbrcant, qui va tous les matins h. la première messe; sa nièce, M"'^ Clémence, qui a beaucoup de pie'te', une bonne insiruction et peu de musique; M, Loirier, « un tout petit homme à cheveux gris de souris, plus ras qu'une brosse, et mince et furtif », ancien payeur du département de la Mayenne, toujours armé de son parapluie et ayant toujours aussi le petit mot pour rire.
N'oublions pas le curé, M. Ramond ; le vicaire, M. Huet; l'abbé Monin, encore un vicaire. N'oublior o pas enfin le docteur Ollivier, savant charitable, qui fera sa première communion à côté du petit Jean.
So?îo tutti saiîti, disait un prélat italien de la pieuse et noble famille dont M"^^ Craven nous a donné les mémoires dans le Récit d'une sœu7\ Ce sont tous d'honnêtes gens, peut-on dire des personnages de la Première Communion ; mais où trouver, dans ce mi- 1 eu honnête et simple, le roman, l'intérêt, l'émotion? Nous n'avons affaire qu'à de braves gens de province, comme nous en avons tous connu, aimables et vertueux sans doute, mais ayant bien leurs petits défauts
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et leurs petits ridicules. L^auteur, je le sais, a laissé se glisser dans sa bergerie un jeune loup, ou plutôt un jeune renard; mais Adolphe, — c'est notre Jeune renard, — n'a encore que onze ans, et ce n'est pas l'âge des héros de roman. Encore une fois, comment tirer de ces éléments, réfractaires, ce semble, à l'intérêt, un récit qu) passionne, un drame qui fasse sourire et pleurer ? C'est là cependant ce que Paul Féval a su faire ; et tel chapitre de la Première Communion — le Vieil Habit de papa y par exemple — restera parmi ses meilleurs.
J'ai souvenir qu'au moment où parut le livre, le maître critique que j'ai nommé tout à l'heure, Armand de Pontmartin, marqua son dissentiment avec l'auteur, du moins en ce qui touchait le caractère extrahumain du sacrifice de Charles. Peut-être avait-il raison littérairement parlant; il n'hésita pas cependant, pour ne pas chagriner un galant homme, à ne pas insérer son article dans ses Nouveaux Samedis.
Le Coup de grâce réconcilia du reste complètement le romancier et son critique. Dans ce volume, où Paul Féval renonce à s'effacer derrière M. Jean, et porte, cette fois, la parole en son nom, il nous raconte les dernières pages de sa vie, — de cette vie commencée à Saint-Sauveur de Rennes, et qui se termine à Montmartre , à l'ombre de l'église du Sacré-Cœur. — Le livre est désormais complet du commencement à la fin. Quatre volumes durant, l'auteur des Etapes d'une conversion tsx resté à la hauteur de son sujet, et il n'en est pas de plus beau : l'histoire d'une âme.
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Uannce même où paraissait la Première Communion de M. Delccluze, Sainte-Beuve, à propos d'un axitrc ouvrage — Arthur , de M. Uiric Guttinguer — dc'clarait impossible le roman chre'tien.
« Le roman , écrivait-il, tout roman (il faut bien le dire) est plus ou moins contraire au se'vère christianisme, parce que tout roman renferme en soi et caresse plus ou moins un ide'al de félicité sur terre, ou un idéal de douleurs. Depuis le bon évêque de Belley, Camus, qui a fait tant et de si pauvres romans chrétiens, jusqu'à ceux qu'on renouvelle de nos jours, je sais que les auteurs ont cherché à éluder, à se déguiser l'inconvénient; mais il est dans le fond et la nature des choses, et on peut au plus le dissimuler et le diminuer en s'avertissant (i). »
Depuis l'époque où il écrivait ces lignes, le célèbre critique a reçu plus d'un démenti. Sans doute — et en cela Sainte-Beuve disait vrai — tout roman qui renferme en soi et caresse un idéal de félicité sur terre ou un idéal de douleurs, est contraire à l'esprit chrétien. Mais où il se trompe, c'est lorsqu'il croit qu'on ne peut écrire un roman sans caresser ou cet idéal de douleurs, ou cet idéal de félicité. Dans les Etapes d'une conversion Paul Féval, et avant lui Louis Veuillot, dans V Epouse imaginaire, et dans Corbin et d'Aubecourt, ou M. de Pontmartin dans Auréliey la Marquise d'Aurebonne, le Fond de la coupe et la Fin du procès, n'ont eu garde de se forgera eux-mêmes et de forger à leurs lecteurs un idéal de
(i) Revue des Deux Mondes, i5 décembre i836.
félicité terrestre ; et, d'autre part, lorsqu'ils ont eu à peindre de grandes douleurs, ils n'ont pas manqué de nous montrer, à côté et au-dessus d'elles, la main de Dieu pleine de miséricordes et de consolation.
Douteuse hier encore, la question de savoir si l'on peut faire un roman chrétien est donc aujourd'hui tranchée. Je n'ignore pas qu'aux yeux de beaucoup de personnes, c'est à M. Octave Feuillet que revient l'honneur d'avoir le premier, dans VHistoire de Sibflle^ réalisé l'idéal du roman chrétien. Je ne saurais me ranger à cette opinion. Que M. Feuillet ait beaucoup de talent et que ses intentions soient excellentes, je l'accorde volontiers, mais cela ne suffit pas. Le monde où il place ses romans est charmant, mais il est un peu comme la jument de Roland, qui n'avait qu'un défaut : elle était morte. Le monde de M. Octave Feuillet n'a jamais vécu. On pfétcijd qu'autrefois (entre nous, je n'en crois pai un mot), les princesses ne se nourrissaient que de brioches. Les livres de Taimable académicien auraient; merveilleusement fait leur affaire : c'est en effet de la pâtisserie feuilletée, et de la meilleure. J'aime mieux le pain. Or, les romans de Louis Veuillot ou d'Armand, de Pontmartin et les derniers livres de Paul Féval, comparés aux friandises que l'auteur de Sibylle sert à ses lectrices, c'est du vrai pain cuit dans un vrai four. Chez eux, rien d'artificiel, rien de factice. On voit quelquefois dans les serres de ires belles fleurs, d'une riche végétation, aux couleurs écl a:antes. Je préfère les fleurs qui poussent en pleuie terre et en plein soleil.
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Les lettre? de Paul Feval, rapides, courtes, comms de quelqu'un qui n'a pas le temps, n'en sont pas moins pe'tillantes d'esprit, pleines des imaginations les plus gaies, des néologismes les plus amusants. J'en ai là, sur ma table, une centaine qui seraient sans défauts, si elles e'taient date'es; mais l'illustre romancier avait cela de commun avec M"^^ de Staël, qui n'e'tait pourtant pas de sa paroisse, que jamais, au grand jamais, il n'a consenti à en dater une seule. Je lis dans l'une de ces lettres, qui doit être de 1877 — à moins qu'elle ne soit de 1878 :
« Voilà les conseils qui viennent en quantité'. On me dit : ce N'allez pas au-dessus du roman ; ô savc* ic tier, restez fidèle à la savate ! » Et on me dit : « J'espère bien que c'est fini de patauger dans la mare « aux ficelles. Vous voilà homme sur le tard, tenezt( vous droit 1 » Je suis l'homme du monde le plus docile aux conseils, docile jusqu'à l'absurde. Deux hommes, d'avis contraire, rien qu'en me disant tour à tour : allez et n'allez pas, pourraient me retenir pendant un an à moitié chemin de chez moi au bois de Boulogne, sans que )e pusse jamais ou rentrer chez moi ou passer la Porte-Maillot (1). »
(i) Paul Féval demeurait alors avenue des Ternes, n» 86,
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N'etaîs-;e pas mo'-même alors un de ces donneurs de conseils ? Je lui disais : « Descendez dans la lice, puisque vous avez l'ardeur, la force et le courage; mettez votre talent au service de la vérité ; combattez les préjugés, les calomnies, les mensonges ; mais n'oubliez pas que vous êtes avant tout un romancier et un conteur. Restez ce que Dieu vous a fait, restez romancier ; c'est encore sur ce terrain que vous êtes appelé à rendre de plus de servi'-^Sjà faire le plus de bien. »
D'autres avis prévalurent, qui valaient sans doute mieux que les miens. Paul Féval projeta d'abord d'exécuter un grand tableau, d'écrire, en plusieurs volumes, VHistoire générale des Jésuites. Pour s'y préparer, afin d'en fixer à l'avance les lignes principales et d'en régler les perspectives, il commença par jeter sur la toile une simple esquisse, où il faisait saillir hors de leur plan certains traits, certains faits principaux : ceux précisément qui ont servi surtout de thème aux calomniateurs et qui sont comme la légende du mensonge (i).
Un peu plus tard, l'auteur de Jésuites se présentait à nous avec un autre livre d'histoire, composé celuilà avec toute la rigueur de l'érudition contemporaine, ne reculant devant aucun détail, compulsant tous les textes, et, — mirabile dictu ! — notant avec soin toutes les dates î Au bas de chaque page, ce sont des renvois, des citations de documents et de manuscrits
(i) Jésuites ! par Paul Féval, un volume ia-i3. 1877.
à ravîr un mirtt4ttste, à faire pâmer d'aise M. Lcopold Delisle, le savant et impeccable directeur de la Biblio* thèquc nationale. C'était à se demander si l'auteur, à l'âge heureux où il écrivait le Loup blanc et la Fée des Grèves, ne trouvait pas encore le temps de s'asseoir sur les bancs de l'école des Chartes, et s'il n'avait point quelque part, caché au fond d'un tiroir, un diplôme en bonne et due forme d'archiviste paléographe.
On a dit de M. Guizot : « Ce qu'il sait du matin, il a l'air de le savoir de toute éternité. » Avec Paul Féval, historien, ce n'est pas tout à fait la même chose. Ce qu'il a appris le matin, on voit bien qu'il l'ignorait encore la veille. Je ne voudrais donc pas donner son livre, les Merveilles du Mont Saint-Michel, comme le dernier mot de la science sur ce grand et beau sujet; mais, en dépit des insuffisances, des lacunes, des erreurs même, l'ouvrage de Paul Féval est bien près d'être excellent. A défaut de l'historien, le poète a gravi, d'un coup d'aile, les hauteurs sur lesquelles s'élève la glorieuse basilique : les vitraux étincellent, les pierres crient, et, par instants, il semble que Ton voie briller le glaive de l'archange entouré d'éclairs.
Mais ce n'était là qu'une partie du labeur auquel s'était voué Paul Féval. De 1877 à 1882, chaque mois, souvent chaque quinzaine apportait aux lecteurs de la Revue du monde catholique un grand article de lui. Presque tous étaient des morceaux éloquents, tour à tour indignés ou enthousiastes, tx dont il m'étonnerait qu'aucun de ceux qui les ont lus alors eût pu per-
dre le souvenir. Il serait vivement à désirer qu'il? fussent re'unis en volumes. Je rappellerai ici les titres des principaux : le Denier du Sacré-Cœur, le Pèlerinage de Tours, Vieux mensonges^ le Glaive des désarmés, la France s'éreille, le Père Olivaint, la Bonne mort d'un homme de lettres, VOutrage au Sacré-Cœur, les Pères de la Patrie, etc. Sous ce dernier titre, — les Pères de la Patrie — Paul Fe'val se proposait de « libeller l'acte de naissance de notre France, de dresser son livret de grande ouvrière, de nommer ses parents, de désigner ses parrains, de nombrer ses patrons ». Rappeler les grands hommes, glorifier les saints, gardiens de nos destinées, garants de nos espérances, saint Denys et saint Martin, sainte Geneviève et Jeanne d'Arc, Charlemagne et saint Louis, tel était l'objet de ce travail qu'il ne lui a pas été donné d'achever. La plume s'est échappée de ses mains au moment où il terminait le cinquième chapitre de ce livre, qui devait être, dans sa pensée, le livre de la France qui prie.
En même temps qu'il s'appliquait avec passion à la composition de tant d'œuvres nouvelles, qu'il écrivait, par exemple, en quelques semaines, sous le titre : Pas de divorce ! tout un volume en réponse à une détestable brochure de M. Dumas fils, il revoyait avec soin ses oeuvres anciennes. Plus de trente de ses romans furent ainsi corrigés par lui de. manière à pouvoir être admis dans toutes les familles chrétiennes. Pour suffire à tant de travaux, Paul Féval s'interdisait tout lepos, toute distraction. « Je ne vis pas, m'écrivait-il,
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je SUIS entraîné. Je ne puis aller qu'à la condition de ne pas m'ai réter une minute. » Un jour que j'avais insisté près de lui pour qu'il prît au moins une semaine de vacances et la vînt passer avec moi au bord de la mer, au Pouliguen, il me re'pondait : « Fichezmoi la paix avec vos grottes de sable fin ; vous parlez, aflreux vacançard, à un enragé qui passe sa vie, au fond d'un trou, à corriger, corriger, corriger. » Et, une autre année : « Mes vacances ? Les gelées blanches fondues. Amusez-vous bien au bord de la mer que j'ai tant aimée. »
Une autre fois, après m'avoir donné rendez-vous chez lui, il ajoutait : « Je vous prodiguerai toute une soirée avec la générosité d'un sauvage. Ne riez pas trop. Mon travail devient absurde et inouï... Quand j'aurai douze volumes bien alignés, je soufflerai. — En sortant, nous prendrons un autre rendez-vous du même genre, si vous voulez me l'accorder, mais je ne vous verrai pas à la lueur de Phébus î Et vous me pardonnerez cette hospitalité judaïque, parce que vous êtes mon ami, et que j'irai un jour chez vous, hélas, quand ? au soleil. J'ai agi en héros, depuis seize mois, je vous l'avoue avec pudeur, en héros. Et Dieu m'a permis une orgie de travail, qui a réussi bien au delà de mes espérances. Je vous dirai cela, dans six mois, de vive voix, et vous serez content. »
Et cet écrivain qui s'acharnait ainsi à la besogne, qui se tuait pour refaire la fortune de ses enfants, se livrait à des actes de générosité non moins inouïs que ses orgies de travail. Une de ses brochures, le Deni^
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du Sacré-CœuVy appel vibrant et chaleureux en-faveur de la basilique du Vœu national, qui a fait verser aux mains des trésoriers de l'Œuvre plus de cent mille francs, a eu un débit énorme. Les droits d'auteur ont atteint un chiffre considérable. Paul Féval en fit l'abandon entier.
L'éditeur de ses anciens romans, M. Dentu, en avait en magasin 4,000 exemplaires. Il les racheta (lui hauteur) pour les brûler. Et notez que ces romans sont parfaitement honnêtes, plus moraux cent fois que ceux de MM. Daudet, Bourget et Ohnet, couronnés par TAcadémie française.
Le drame du Bossu^ dont les représentations ne se comptent plus, est repris, chaque année, à Paris et en province, et rapporte plus à son auteur qu'une ferme en Beauce. Paul Féval a fait tout ce qui dépendait de lui pour empêcher que son drame ne continuât à être joué; s'il n'y est pas parvenu, c'est parce que son collaborateur (i), usant d'un droit incontestable, n'a pas voulu renoncer à un succès et à des profits très légitimes. *-^^;,
Ces choses invraisemblables — cet écrivain qui rachète ses livres pour les brûler, qui s'oppose à la réimpression de ceux de ses ouvrages qui ont le plus brillamment réussi, et en particulier de celui où il a mis le plus de son talent, le Drame de la Jeunesse; -^ ces choses impossibles, — mais vraies, — se sont passées de nos jours, sous la troisième république, è
(i) M. Anicet Bourgeois.
PAUL i KVAL 23 I
l'heure mcme où M. Grévy et M. Victor Hugo donnaient à la jeunesse de si beaux exemples d'économie £t de sage administration !
Pauvre Paul Fe'val I Pauvre grand romancier! Il avait écrit cent volumes, remplis de verve, d'esprit, d'un style excellent, le vrai style du re'cit, simple, net, vif, clair, naturel. Il venait d'achever les Etapes d'wie conversion. Sa vie était un enseignement de travail^ de désintéressement, d'honneur et de vertu. L'Académie française, à ce moment, perdit Jules Sandeau et décida de le remplacer par un romancier. Rendonslui justice ; elle n'eut pas un moment d'hésitation. Ses suffrages allèrent à un homme qui avait fait de petits romans poitrinaires, compliqués, il est vrai, d'une subite et grosse fortune ; elle choisit M. Edmond About.
Paul Féval est mort le 8 nnrs 1887, dans sa soixante-douzième année. Il s'est éteint dans la maison des frères de Saint-Jean-de-Dieu, où il s'était retiré après la mort de sa femme. Depuis plusieurs années déjà il avait cessé d'écrire. A ses obsèques, qui eurent lieu, le 10 mars, à l'église Saint-François- Xavier, l'assistance fut peu nombreuse, cent cinquante personnes en tout. Il en avait été de même aux funérailles de Balzac. L'auteur de \di Comédie humaine n'en reste pas moins le plus grand romancier du siècle.; et il m'étonnerait fort si tout de suite après lui, au second rang, la postérité ne plaçait pas Paul Féval.
M. ERNESt LEGOUVÉ
Jules Janîn prend un Jour un billet à Je ne sais quelle loterie d'Allemagne, gagne le f]ros lot, un palazzino à Lucques ou à Florence, part pour TltaHc, constate que son palais en Italie n'est pas mcnie un château en Espagne, et, à son retour, il écrit gaiement le Voyage d'un homme heureux. Homme heureux, voilà qui est bientôt dit ! mais la chose est p'us rare que le mot, et Janin, qui savait si bien ses auteurs, avait eu tort d'oublier le vers de Petit-Jean :
Tel qui rit le lundi, dimanche pleurera.
Un acade'micien se chargea de le lui rappeler. M. Legouve' raconte, d'une façon charmante, dans ses Souvenirs (i)^ ce petit épisode de la vie du prince des
(i) Soixante ans de souvenirs, par Ernest Legouvé^ de TAcadémie française. Deux volumes in-8°, 1886-1887.
critiques. Un beau lundi, Janin s'avise de prêter gratuitement à Emmanuel Dupaty des vers ridicules. L'auteur des Fo/7«re.^rer5^>5 n'était pas patient; c'était là son moindre défaut. Il avait eu dix ou douze duels, et l'une de ces rencontres, avec Martainville, le rédacteur du Drapeau blanc^ était restée célèbre. Cette fois, sans s'amuser à envoyer des témoins au critique des Débats, il tombe chez lui comme la foudre, tenant à la main deux pistolets d'arçon, et criant à tue-tête : Il faut que je le tue ou quil me tue. On pense si la rumeur fut vive dans la salle de billard où Janin, en compagnie de deux ou trois amis, faisait tranquillement sa partie. « Allons, monsieur, criait le plus bouillant des académiciens , laissez là votre partie. Un de ces pistolets est chargé, l'autre pas. Choisissez, choisissez, morbleu ! Le sort décidera entre nous, mais l'un de nous ne sortira pas d'ici vivant ! » Et notre homme de poursuivre autour de la salle le pauvre Janin, qui se sauvait le mieux qu'il pouvait, sa queue de billard à la main, et répétait, faisant allusion à l'âge de son terrible adversaire : « Monsieur Dupaty, la partie entre nous n'est pas égale ! — Non, certes, elle ne l'est pas! répondait Dupaty; car si je vous tue, on dira : C'est bien fait! et si vous me tuez, on dira : Oest dommage! » Et ses deux pistolets poursuivaient toujours le malheureux critique, qui laissa enfin tomber sa queue de billard sur le champ de bataille, comme autrefois Démosthène son bouclier, relicta uon bene parmula.
Pareille aventure ne serait jamais arrivée à M. Er-
M. ERNEST LEGOUVli 235
nest Legouvé, incapable de prêter à un galant homme de méchants vers, passionne' pour Tescrime et l'un des premiers tireurs de Paris ; enfin, et c'est là que j'en voulais venir, trop constamment heureux pour n'être pas à l'abri de tels accidents. Il est de ceux qui n'ont pas besoin de mettre à la loterie pour gagner le gros lot. Pas un seul jour le bonheur ne lui a faussé compagnie, si bien que j'avais eu d'abord l'idée d'intituler ce chapitre : M, Legouvé ou l'homme heu^ reux. J'y ai renoncé cependant, parce que le trait distinctif du spirituel auteur de Soixante ans de souvenirs n'est pas là. D'autres que lui, en effet, peuvent prétendre à ce titre d'homme heureux, si rare soit-il. Sans parler de M. Renan, qui ne néglige aucune occasion de nous faire savoir qu'il jouit d'une félicité parfaite, — est-ce aussi sûr qu'il veut bien le dire? — n'avons-nous pas entendu récemment, à l'Académie française, M. Ludovic Halévy, commençant son discours de réception par cette phrase : « On m'a souvent reproché d'être un homme heureux, et je n'ai jamais fait difficulté de reconnaître que cette accusation était pleinement justifiée » ? Et dans la même séance, M. Pailleron, — encore un homme heureux ! — n'a-t-il pas fait l'éloge de la gaieté, l'éloge du rire, « fils de la force, écume débordante de la sève humaine » î M. Maxime du Camp, à son tour, ne nous dit-il pas, à la dernière page de ses Souvenirs littéraires, « qu'il doit rendre grâces à la destinée, car il a été heureux » ? Et de cinq, sans compter les autres. Il faut que les pessimistes en prennent leur
236 SOUVENIRS d'un bourgf.ois de paris
parti : le bonheur est la règle et le malheur l'excep tion... à l'Acade'mie.
L'originalité de M. Legouvé doit donc être cherche'C ailleurs, et je là trouve en ceci, qu'il est un bourgeois de PariSf et le dernier qu'il nous sera donne de connaître, puisque aussi bien le Paris nouveau n*en saurait plus produire. Autrefois on e'tait bourgeois de Paris, comme on était bourgeois de Chartres ou d'Orle'ans, parce que Paris n'était que la plus grande, la plus peuplée, la plus spirituelle des « petites villes ». En détruisant dans Paris la « petite ville », les chemins de fer ont tué, du même coup, le bourgeois.
Le 4 octobre i83i, dans le discours qu'il prononça en faveur de l'hérédité de la pairie, M. Royer-Coîlard disait aux députés qui l'écoutaient : « Avant de faire un pas décisif vers la démocratie, dites, dites un long adieu à la liberté, à l'ordre, à la paix, au crédit, à la prospérité. » Le jour où la première locomotive amena dans Paris le premier flot de la province et de l'étranger, aux Parisiens qui s'applaudissaient de ce nouveau triomphe de l'industrie et du progrès, un homme qui aurait lu dans l'avenir, comme Royer- Collard, aurait pu dire, à son tour : « Applaudissez, messieurs, mais, sachez-le bien : Ceci tuera cela. Dites adieu à ce qui a fait jusqu'ici la séduction, !e charme, la physionomie propre de votre ville î Bourgeois, mes frères, dites adieu au bourgeois de Paris. »
Lorsqu'une famille est à la veille de s^éteindre, îr arrive souvent ^ue son dernier représentant résume
en lui les traits et les caractères de sa race, les qualite's des ancêtres. Le vieil arbre, avant de tomber, se couronne d'une dernière et brillante frondaison. Ainsi en sera-t-il cette fc is encore. Ai'lieure où la race des bourgeois de Paris va disparaître, il lui aura e'te' donné de rencontrer un galant homme en qui revivent ses meilleures qualités et ses petits travers. Si M. Ernest Legouvé doit être le dernier de sçs repre'sentants, il laissera d'elle du moins à nos fils une aimable et souriante image.
M. Ernest-Wilfrid Legouvé est né à Paris, le i5 février 1807, au n° 14 de la rue Saint-Marc, dans la maison qu'il habite encore aujourd'hui, où sont nés et où n'ont cessé de demeurer avec lui ses enfants et ses petits-enfants. J'ajoute que l'auteur des Soiipenirs de soixante ans, — qui, grâce à 'Z)ieu, se porte à merveille, — est assuré de mourir dans l'appartement où il est né, car la maison est à lui. Avoir toujours vécu dans ia maison qui vous vit naître, telle est la première des conditions que doit remplir le bourgeois de Paris, et l'on voit si M. Legouvé est en fonds de ce côté. Il satisfait également à la seconde de ces conditions, qui est d'avoir sa maison au cœur du vieux Paris. La rue Saint-Marc n'est-elle pas située entre la place de la Bourse et les boulevards, à deux pas de
23o SOUVENIRS d'un BOURGEOIS DE PARIS
la rue Vivienne et du Palais-Royal, au centre même de ce Paris de la Restauration et du gouvernement de Juillet, que Balzac nous a si merveilleusement décrit? Touchant, par un bout, à la rue Montmartre et, par l'autre, à la rue Favart, n'est-elle pas un trait d'union entre le monde des affaires et le monde des the'âtres? Les affaires et les théâtres, n'est-ce pas, en deux mots, tout Paris?
Nascuntiir poetœ, non fiunt. Comme on naît poète, on naît bourgeois de Paris, on ne le devient pas. César Birotteau, qui, après avoir été garçon de magasin chez M. et M"^^ Ragon, A la Reine des roses ^ fait fortune à son tour, peut bien être nommé par Louis XVIII adjoint au maire du deuxième arrondissement et chevalier de la Légion d'honneur ; cela ne suffit pas. Le roi lui-même, qui pouvait faire des nobles, ne pouvait faire des bourgeois de Paris. On ne l'était pas, à moins d'en avoir trouvé le titre dans son berceau. Condition fondamentale qui, pas plus que les autres, ne fit défaut à M. Ernest Legouvé. Avocat au Parlement, son grand-père paternel avait tenu sa place, non sans honneur, à côté des Gerbier, des Target, des Bellart, des Berr^^er (i), des Chauveau- Lagarde. Son père, l'auteur du Mérite des femmes, et de plusieurs tragédies jouées avec succès, la Mort d'Abel, Epicharis et Néron, la Mort de Henri IV, était membre de l'Académie française. Riche, homme
(i) Pierre-Nicolas Berryer (1757- 1841), père de noire Berryer.
M. ERNEST LEGOUVli 23ç)
du monde autant qu'homme de lettres, il tenait volontiers table ouverte. Il y a, dans la salle à manger de M. Ernest Lcgouvé, une statue de Houdon, la FriîeiisCy qui a vu passer devant elle, depuis quatrevingts ans, les e'crivains et les artistes les plus renommés de ce siècle, sans que jamais, paraît-il, sa présence ait refroidi la verve et Tentrain des convives. Quel joli chapitre l'auteur de SoixanU ans de souvenirs pourrait écrire sous Cf tien: . ta Frileuse, mémoires d'une statue! Par sa mère, M. Ernest Legouvé appartient également à la meilleure bourgeoisie parisienne. Jean-Baptiste Sauvan, son aïeul maternel, était, avant la Révolution, « contrôleur du mobilier des châteaux du duc d'Orléans, tant à Paris que dans les provinces ». A ce titre, et aussi en raison de sa fortune personnelle, qui était considérable, il fut arrêté deux fois, pendant la Terreur, au mois d'avril 1793 et au mois de juin 1794. La chute de Robespierre le rendit à la liberté et lui sauva la vie ; il n'était accusé de rien moins, en effet, que d'être « un ennemi du peuple » et « d'avoir tenu table ouverte à des députés fédéralistes », parmi lesquels Vergniaud, Ducos et Lasource. Une de ses filles, Adèle Sauvan, alors âgée de dix-huit ans (et non de treize ans, comme le dit Charles Nodier (i), d'une figure et d'un esprit également distingués, avait sans doute inspiré à Vergniaud le sentiment d'une vive affection, puisqu'il voulut que sa montre
(i) Le dernier Banquet des Girondins.
240 SOUVENIRS d'un BOURGEOIS DE PARIS
lui fût remise et qu'il avait, quelques heures avant de mourir, gravé sur la boîte, avec la pointe d'une épingle, ces mots : Vergniaud à Adèle (i) 1
Comment M. Bouiliy, qui fut le subrogé-tuteur d'Ernest Legouvé, n'a-t-il pas tiré de ce petit épisode le sujet d'un Conte à ma fille? La montre de Vergniaud : il me semble que je vois cela d'ici ! Mariée d'abord avec M. Sue, le célèbre chirurgien, père d'Eugène Sue, Adèle Sauvan épousa, en secondes noces, le 24 janvier i8o3, Gabriel Legouvé (2). Elle mourut en 1809, alors que son fils n'avait encore que deux ans. Il en avait cinq lorsqu'il perdit son père, en 1812. L'auteur du Mérite des femmes^ tombé dans un saut-de-loup très profond établi dans la clôture du parc du château d'Ivry, où demeurait alors M^'^ Contât, chez laquelle il était en visite, s'était cassé la clavicule gauche et n'avait survécu que peu de mois à cet accident. M. Sauvan ne pouvait, par suite de son grand âge, administrer lui-mcnic la fortune de son petit-fils; 11 en remit la gestion à un homme de loi d'une prolvté douteuse. Elle périclita bien vite entre ces mains iiiBdèles et se trou /ait réduite à 7 ou ^8,000 livres de renie, lorsque, vers 1820,
(i) Vekgniaud, Manuscrits, lettres et papiers inédits, par G. Vatel, t. II, p. 379.
(2) Mlle Lucile Sauvan, première inspectrice des écoles de filles de la ville de Paris, auteur de remarquables ouvrages sur l'éducation, et Tune des femmes les plus distinguées de ce temps, était la sœur de M'"e Gabriel Legouvé. Sa Vie a été écrite par M. Emile Gossot, professeur au lycée Louis-le- Grand. Un volume in-i8°, Hachette et Ce, éditeurs, 1880.
elle fut confiée à M. Bouilly. Ce dernier e'tait alors à l'apogee de sa réputation. II s'était fait applaudir sur les trois premières scènes de Paris, avec son drame de VAbbé de l'Epée^ sa comédie de Fanchon la vielleuse et son ope'ra des Deux Journées, Plus vif encore fut le succès que lui valurent ses Contes, depuis les Contes à ma Jîlle (1809) jusqu'aux Contes offerts aux EfifaJits de France {i)(iS23), Ces contes de M. Bouilly sont reste's les modèles du genre. Ils pre'sentent un inte'rêt anecdotique qui doit les sauver de l'oubli; les figures de plusieurs de ses contemporains, Gre'try, Dalayrac, Florian, Gabriel Legouve', M'^^^ Helve'tius, M"^^ Cottin, etc., etc., y revivent, non sans quelque agre'ment. Il est même tel de ces contes, la Manie des romans, par exemple, qui a fourni à Jules Sandeau la donne'e première et le cadre d'une de ses œuvres les plus spirituelles, la Chasse au roman. Quoi qu'il en çoit, chez M. Bouilly, l'homme de lettres e'tait, paraît-il, double' d'un homme d'affaires. Il s'acquitta si bien de sa tâche de subroge'-tuteur, il y déploya tant d'habileté, d'ordre et d'économie ; tel était, d'autre part, en ces temps heureux, l'essor donné par le gouvernement de la Restauration à la fortune publique et privée que, le jour où le jeune Legouve eut vingt et un ans, le i5 février 1828, M. Bouilly lui ayant remis ses titres de propriété et ses titres de rentes, il se trouva que son patrimoine avait plus que
(i) Mgr le duc de Bordeaux et sa sœur Mademoiselle, qui devait être plus tard duchesse de Parme.
242 SOUVENIRS d'un BOURGEOIS DE PARIS
triplé en huit ans : sa fortune s'élevait à un revenu net de 26,000 livres (i). M. Legouvé a décrit, dans 3es Souvenirs, les cahiers qui renfermaient ces merveilleux comptes de tutelle, « huit cahiers recouverts en papier gris bleu, attachés soigneusement par une âcelle rouge ». J'imagine que si un ami lui eût dit, ce jour-là : « Les Contes à ma fille sont le chefd'œuvre de M. Bouilly », il aurait eu de la peine à ne pas répondre, en montrant les « huit cahiers recouverts en papier gris bleu » : — « Vous vous irompez. Son chef-d'œuvre, le voilà : Ce sont les Comptes à mon pupille, »
Vous vous rappelez V Interdiction, un de ces contes de Balzac qui ont fait oublier ceux de M. Bouilly. La scène se passe précisément en 1828. La marquise
(1) Mes Récapitulations, par J.-N. Bouilly, tome III, p. i55. — « Parmi les biens confie's à mon administration, dit M. Bouilly, mon pupille posse'dait, aux Champs-Elyse'es, alle'e vies Veuves, un arpent et demi de terrains incultes et couverts tJes rognures de pierres du pont d'Ie'na. Plusieurs proprie'taires limitrophes conçurent le projet d'y faire bâtir une cité nouvelle sous la dénomination de François-Premier. Je profitai de cette heureuse circonstance pour faire vendre aux crie'es ce qu'enviaient plusieurs grands spe'culateurs ; et cette modique proprie'té, dont je ne retirais aucun produit, fut adjugée à l'un des plus riches capitalistes de Paris, moyennant t£nt vingt-neuf mille trois cents francs, »
M. HRNEi>T LlîGOLVÉ 24^
d'Espard, une des plus grandes dames du faubourg Saint-Germain, raconte au juge Popinot comment son mari Ta quittée, « lui laissant son hôtel et la libre disposition de ses revenus ».
« Permettez, madame, dit le juge en interrompant, quels e'taient ces revenus ?
« — Vingt-six mille livres de rente, » répondit-elle.
Ernest Legouvé, à son entrée dans le monde, avait donc tout juste la même fortune que la belle et riche M'"«d'Espard, et pour un jeune homme sans parents, libre de ses actions, il y avait là un ré'iî pciil. Heureusement pour lui, il était, nous Tavons vu, de bonne race bourgeoise, et si la vie du monde l'attirait, il ne se sentait aucun goût pour la vie de luxe et de dissipation. L^honnête M. Bouilly dut être bien vite rassuré, et comme il avait un faible pour les citations latines (l'homme n'est pas parfait), il n'aura pas manqué d'appliquer à son ex-pupille le vers d'Horace :
Dî tibi divitias dederunt, artemque fruendi.
Quelque trente ans plus tard, Sainte-Beuve, sortant de l'Académie avec M. Legouvé, lui disait : « Ce qui est frappant en vous, c'est l'unité de votre vie. Vous avez suivi des routes assez diverses, mais vous avez toujours poursuivi le même but. Dès votre jeunesse, vous vous êtes fait votre plan d'existence, comme un auteur dramatique se fait son plan de pièce, et vous avez marché au dénouement d'un pas ferme, sans vous laisser prendre aux distractions du chemin ; vous êtes le fils de votre volonté. » Sainte-
244 SOUVENIRS d'un BOURGEOIS DE PARIS
Beuve ne se trompait pas ; nul doute qu'Ernest Legouvé, qui, en sa qualité de fils d'un poète tragique, devait pratiquer le monologue, ne se soit dit, dès le jour où il eut vingt et un ans : « Je suis jeune, je suis riche, on assure que j'ai de l'esprit, du talent peutêtre. Avec du talent, de l'esprit et de la fortune, avec du bonheur (car j'aurai du bonheur, je le sens), on peut arriver à tout... Eh bien! j'aurai de l'ambition; je viserai haut; je serai académicien, académicien comme mon père. Le but est éloigné, difficile; pour l'atteindre, je me mettrai en route dès demain. » Et le lendemain il concourait à l'Académie française pour le prix de poésie ; le sujet proposé était la Découvei^te de Vlmpinmerie. Bien qu'il n'y eût pas moins de quarante-quatre concurrents, sa pièce réunit l'unanimité des suffrages. Admirablement lue par Népomucène Lemercier, dans la séance publique du 25 août 1829, elle fut saluée d'applaudissements doublement précieux pour le lauréat, puisqu'ils ne s'adressaient pas seulement à lui, mais aussi à la mémoire de son père.
Ernest Legouvé était encore élève en droit lorsque éclata la révolution de Juillet. J'ai sous les yeux une lettre qu'il écrivait, le 9 août i83o, à M'"« Népomucène Lemercier. Le passage suivant m'a paru assez curieux pour mériter d'être reproduit :
J'ai vu ce matin M. Lemercier, que j'ai trouvé souffrant et fatigué de tous ces événements si pressés ; car vous savez sans doute que nous avons un roi. On s'est
hâte de bAtîr quelques fondations de constitution, ei puis l'on a e'té chercher le duc d'Orlcans pour qu'il attachât h bouquet, et il a juré de consolider la boutique ; nous sommes paye's pour croire aux serments. Je vous avoue que je trouve tout cela un peu prompt. Sans doute, la Chambre devait se presser de poser les bases de la Constitution, et de nommer ensuite le duc d'Orle'ans ; mais vingt-quatre heures me semblent bien peu de temps pour faire le plan d'une Charte, et je crois que la Chambre s'est trop effraye'e du petit mouvement qui re'gnait dans Paris. Ce mouvement e'tait la suite de la secousse ; quand un homme a eu une attaque de nerfs, ses membres tremblent encore longtemps après. Du reste, tout est d'un calme parfait, et l'affaire marche. Malheureusement le roi ( i ) ne marche pas, et sa lenteurressemble à de l'espoir; mais je crois qu'il se trompe. Excepté les regrets timides de M. Berryer, les regrets pompeux de M. de Chateaubriand , les regrets gascons de M. de Martignac, je ne crois pas qu'il y ait encore des cœurs affectionnés pour lui; d'ailleurs, si on lui donne quatre millions de rente, je ne le plaindrai pas, et s'il faut un état, je prendrais volontiers celui de roi détrôné. Quelle demi-solde (2)!
Les sentiments bourgeois^ mon frère, que voilà }
Notre jeune libéral eut le bon esprit de ne poîn de'serter les lettres pour la politique. Il publia, en i832, un premier recueil de versy les Morts bigarres, que suivirent bientôt un roman intitulé : Max (i833), et un second volume de vers : les Vieillards, Il y avait,
(i) Le roi Charles X.
(2) Collection de M. Gustave Bord.
24*) SOUVLMRS D'UN l50URGi:0IS DE PARIS
dans ces trois ouvrages, un certain instinct drama< tique o'ù se re'vélait de'jà l'homme de théâtre. Je ne vois pas pourtant qu'ils aient beaucoup réussi, et je n'en suis pas autrement surpris. L'écrivain qui débute, s'il a une grande fortune, a bien du mal à obtenir que l'on voie en lui autre chose qu'un amateur distingué. Il porte la peine de sa richesse et il lui faudra souvent, pour arriver, plus de temps, plus de perséve'rance, plus de talent, qu'il n'en faut à un pauvre diable obligé de vivre de sa plume. Si on le traite de a cher confrère », c'est du bout des lèvres, et plus il a de maisons sur le pavé de Paris, plus on se refuse à admettre qu'il soit du bâtiment,
A ce premier obstacle venait s'en ajouter un second. On était, à ce moment, au plus fort de la grande bataille romantique; tous les jeunes gens se rangeaient sous le drapeau de l'école nouvelle, et l'auteur des Morts bigarres eût fait volontiers campagne avec eux. Mais le pouvait-il sans commettre un acte d'impiété filiale? Pouvait-il s'associer à ceux qui couvraient d'injures et de mépris les littérateurs de l'Empire , les meilleurs amis de son père et son père lui-même? Estce que Victor Hugo n'avait pas ridiculisé l'auteur du Mérite des femmes et de la Mort de Henri IV, et , dans sa préface de Cromwell, n'avait-il pas écrit ceci : « C'est ainsi que le roi du peuple, nettoyé par M. Legouvé, a vu son Venlre-Saint-Gris chassé honteusement de sa bouche par deux sentences, et qu'il a été réduit, comme la jeune fille du fabliau, à ne plus laisser tomber de cette bouche rovale -;iic des perles, d •-
M. liUNliST LLGOUVÉ 24;^
rubis et des saphirs; le tout faux, à la vcritc » ? Comment être romantique après cela ? Ernest Legouvé aurait consenti peut-être à n'accepter l'he'ritage paternel que sous bénéfice d'inventaire; mais le répudier entièrement, il ne le pouvait pas. Entre ses instinct:- et ses aflections, entre les tendances de son esprit et ses traditions de famille, il était comme Sabine, dans Horace^ partagée entre deux patries, entre deux armées.:
J'ai mes frères dans l'une et monpère dans Taulre.
De là, dans ses premières œuvres, une incevtitvjiîo, des tâtonnements, des hésitations, qui suffisent b expliquer leur peu de succès. Il était aisé de voir que le lauréat de 1829 n'avait pas encore trouvé sa voie. Ni ses vers n'annonçaient un poète, ni son roman n'annonçait un romancier. Ce roman de Max ne îaiisc pas d'ailleurs d'être assez curieux à relire aujourd'hui; et comme M. Ernest Legouvé s'est personnifié dani son héros, comme le livre est devenu introuvable, je m'y arrêterai quelques instants.
« Max — c'est l'auteur qui parle — Max est i.n homme-drame f c'est un homme qui voit et cherche k\h théâtre partout ; la rampe est entre lui et touics 5.cs sensations, tous ses sentiments, toutes ses actions. » Donc, Max, se trouvant à Venise, va visiter les po\';ii du palais ducal et supplie le geôlier de l'enfcrnu-r dans un cachot bien sombre. Le geôlier (ces gens sont sans pitié!) s'y refuse et met à la porte l'hommedrame, qui se voit ainsi privé du plaisir de devenir rhomme-cachot.
248 SOUVENIRS d'un BOUKGliOlS DE PARIS
A Rome, Max rencontre la belle Annunciata, à laq-uelle il fait boire du Champagne (à l'Académie on dit du vin de Champagne), et qui lui inspire cette e'trange comparaison :
Les filles romaines ressemblent à la campagne de Rome : c'est une plaine aride, sombre, nue; ce sont les lignes de paysages les plus arrêtées et les plus sévères ; mais autour de cette plaine, l'œil est tout étonné de se reposer sur un amphithéâtre de collines ravissantes de formes et de couleurs; des tons si fins! des contours si moelleux ! un bleu si frais et si velouté ! Eh bien! il en est de même des belles paysannes d'Albano et de Tivoli; leurs traits sont austères dans leur pureté; leur démarche est calme et grave; leur physionomie sérieuse et sans séduction; mais regarder leurs yeux, et vous trouverez sous leurs larges paupières un charme et une mélancolie intime et pénétrante ; toute leur séduction s'est réfugiée dans leur regard... c'est la colline au bout de la plaine.
Pour échapper à la séduction de ce regard — pardon, je veux dire de cette collifie — Max s'est enfui de Rome; il est parti « avec une guitare en bandoulière, une canne en fer à la main, un sac de soldat ou d'^rtiste sur le dos. » Au bout d'une semaine, son ami Williams le retrouve, empêtré dans des broussailles, les mains en sang, les habits déchirés, avec un foulard ronge sur les yeux. « Ne m'ôte pas mon bandeau, » crie Max, lequel est d'avis maintenant que dans ce monde les aveugles sont rois. Suit un couplet sur le bonheur de ne pas y voir :
Vous autres gens qui y voyez claîr, vous vivez louîouri
M. ERNEST LEGOUVIi 24y
ûu dehors; la jouissance continuelle des beautés extérieures vous amène la satiété... Mais nous autres aveugles, tout s'unit pour doubler nos plaisirs! Il faut quitter les choses ou les gens pour les apprécier! Si vous saviez comme le monde est beau et éclatant quand on ne le voit plus !... Ajoutez à cela que la réalité n'est jamais parfaite. Vous qui avez le malheur d'avoir des yeux, vous voyez la vase au fond du ruisseau qui coule, le nuage dans le ciel qui brille, le ver dans la fleur qui éclôt; mais pour nous, pas de défauts! Et puis l'imagination! l'imagination... est artiste 1
On le voit, Max est comme le rossignol, qui ne chante jamais mieux que quand il a les yeux crevés. Il se de'cide cependant à rentrer à Rome, et à mettre son foulard rouge dans sa poche, ce qui lui permet de voir Annunciata se jeter par la fenêtre. A la suite de cet incident, il se dirige vers Milan, entend chanter la Darini au théâtre de la Scala, et, dès le lendemain, se pre'sente à l'hôtel de la prima donna, •— « Madame est partie en chaise de poste cette nuit. » — Max a vite fait de la rejoindre à Paris,où il retrouve également son ami Williams. Les événements se précipitent. La Darini a un bonhomme de père, qui est, lui aussi, un homme-drame, et qui tue sa fille d'un coup de poignard. Williams se bat en duel avec Max. Ils se sont mis chacun un pistolet dans la bouche. La cervelle de Williams éclabousse Max, qui rentre tranquillement chez lui. Que pensez-vous qu'il fasse après cette belle histoire ? Il se marie ; il épouse Eugénie, qui chante.
25o SOUVENIRS d'uN BOURGEOIS DE PARIS
non comme la Malibran ou comme la Darini, mais comme on fait une crème ou un feston.
Voilà donc l'homme-drame marié. Ceci, naturellement, est le cinquième acte. En voici la dernière scène. Un ami de Max, le beau Lagny, corrompu comme un viveur, entre un jour dans la maison de rhomme-drame. Il trouve Max sans mouvement, presque sans vie, et, dans la chambre voisine, Eugénie suffoque'e de sanglots et à moitié folle aussi :
Lagny ne savait que faire. D'un côté, Max étendu sur un lit, sans mouvement et peut-être sans vie ; de l'autre, Eugénie poussant des cris plaintifs et rauques, et appelant au secours. Pas un domestique, pas une servante ; ils étaient tous sortis pour aller chercher le médecin, et, cependant, Lagny entendait la voix d'Eugénie, qui devenait à chaque instant plus strangulée et plus sourde ; enfin, il se décide, il court à elle !... il était temps, la malheureuse étouffait ! Saisie d'une affreuse attaque de nerfs... — De l'air ! de l'air ! criait-elle ; j'étouffe ! de l'air ! Et, se tordant dans des convulsions horribles, elle portait sa main au corsage de sa robe pour le déchirer ^ mais la force lui manquait !... Lagny prend un couteau, il coupe le corsage... Elle respire, elle revit!.. . Ses lèvres pâles et flétries se recolorent, le sang commence à remonter à son visage ; son cœur bat avec moins de violence... ses membres criS' pés se détendent ; elle lâche peu à peu la main de Lagny, qu'elle avait saisie dans la crise, et qu'elle étreignait avec rage ; puis elle commence à frotter ses lèvres sèches l'ure contre l'autre, pour tâcher de les Iniinidifier,
Cependant. Max, étendu sur son lit de douleur, commcuçah à revenir à lui; son horrible accès de délire fat
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suivi d*une abondante sueur ; cette sueur le soulagea, et sa tcie se de'gagca peu à peu. Mais, en reprenant sa raison, il sentit que son gosier était tout en feu et qu'une soif ardente le dévorait ; il étend la main sur une table placc'e près de lui, pas de verre ; il appelle faiblement sa femme, pas de réponse ; sa soif augmente, il appelle plus fort, pas de réponse ; sa soif augmente encore, il crie : Lagny ! Euge'nie ! ... personne. Ses cris desséchant encore sa gorge, sa soif devient atroce ; ce n'' est plus une soujfrance^ c'est une torture : il se dresse sur son se'ant, et crie d'une voix de'chirante : — A boire !... à boire !... à boire !... Personne ne répond. Alors, ne pouvant plus supporter ce supplice, il se glisse à bas de son lit, et presque nu, tout trempé de sueur, grelottant de fièvre et de froid, s'accrochant aux chaises, aux meubles, marchant presque sur ses mains, il se traîne dans cette chambre, au milieu de l'obscurité, cherchant une goutte d'eau, et criant : A boire !... Personne : toujours personne ? Enfin, il aperçoit sous une porte un rayon de lumière, il pousse la porte, il entre...
Lagny serrait dans ses mains les mains d'Eugénie.
A la vue de ce moribond, qui apparut tout à coup, pâle et livide, à Tentrée, ils poussèrent tous deux un grand cri, et tombèrent pétrifiés /... Et lui î... lui 1... appuyé sur le mur, immobile, les yeux grands ouverts, la bouche béante, il les regardait !
L'homme-drame ne put supporter cette vision : il mourut du coup. Max, décidément, n'était pas une autobiographie. Si c'était une gageure, l'auteur l'avait perdue. Avait-il donc trop favorablement auguré de ses forces, le jour où il s'était juré de devenir académicien ? Ses premières tentatives, loin de le rapprocherdu
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but, semblaient l'en éloigner. De'jà le de'couragement le gagnait; il allait se re'signer peut-être à n'être qu'un avocat bien disant ou même simplement un homme du monde, lorsque, chez lui, fort heureusement, l'homme de lettres fut sauve', comme nous allons le voir, par le bourgeois de Paris.
C'était autrefois un commun proverbe de dire : « Ceci est à moi comme Paris est au roi.» Rien n'était moins exact ; Paris était au bourgeois, le théâtre surtout était son bien propre, sa chose. Il y était véritablement chez lui. On apercevait bien, à certaines places, quelques étrangers et quelques bons gens de province. Picards ou Bretons -— rari nantes, — mais à peine quatre ou cinq sur cent. Aussi, n'était-ce pas pour eux que jouaient les acteurs, mais pour les seuls Parisiens et principalement pour les habitués ; car chaque théâtre possédait les siens. En bon habitant de la rue Saint-Marc, Ernest Legouvé avait la passion du théâtre. Il n'avait que le passage des Panoramas à traverser pour être rendu aux Variétés, qu'animaient alors de leur verve et de leurs joyeux lazzis ces deux romédiens excellents, Odry et Vernet. Quelques pas encore, et il pouvait entendre, rue Le Peletier, à l'Académie royale de musique, Nourrit et M^^^ Falcon, M-"^ Damoreau et Duprez. Le Théâtre-Italien occu-
paît, au bout même de la rue Saint-Marc, la salle Fa- Vart, où les dilettanti applaudissaient avec transport la Malibran et la Pasta, Julia Grisi et M"^ Sontag, Lablache et Rubini. La salle Favart n'avait pas d'abonné plus fidèle qu'Ernest Legouve'. Il nous apprend, dans ses Souvenirs, que, de 1829 à i83i, il a vu soixante fois Othello. La première fois qu'il rencontra Lablache dans un salon : « Ah ! monsieur, lui dit le grand chanteur, je vous connais bien ! second rang du parterre, à la sixième place. Oh ! j'ai bien souvent chante' pour vous ! » Presque tous les habitue's du The'âtre-Italien professaient un dédain profond pour rOpéra-Comique. Ernest Legouve', parce qu'il admirait Rossini, ne se croyait pas oblige' de mépriser Auber ; il était bien trop Parisien pour cela. Il allait donc, en bon voisin, à la salle de la place de la Bourse, écouter V Ambassadrice ou le Do7nino noirlts lendemains de Semiramide ou de Mose. Ses plus longs voyages, et ceux-là aussi étaient fréquents, le conduisaient rue de Richelieu, au Théâtre-Français, où ^me Dorval jouait Kitty Bell, où Célimène était jouée par M"^ Mars. Bien souvent, le soir, en revenant de ce dernier théâtre, il se rappelait avec fierté que, sur cette scène, la première du monde, la foule avait salué de ses applaudissements les pièces de son père. « Qu'estce que le succès d'un livre, se disait-il, d'un roman ou d'un volume de vers, auprès de ces triomphes de la comédie ou du drame ? Lorsque nous parlons au public des théâtres, il nous répond par des applaudissements, des larmes ou des sourires. Il jette des
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fleurs à nos acteurs, il nous donne ainsi une couronne visible et palpable. Mais le public des livres où est-il ? Comment mettre la main sur les cœurs qu'on a fait battre ? Comment nous mettre en communication avec ce parterre invisible et savoir môme s'il existe ?» Un jour donc, il prit le chemin du The'âtre-Français, non plus à l'heure où entre le public, mais à celle où se re'unit le comité' de lecture. Il apportait un drame en cinq actes et en prose, Louise de Lignerolles, écrit en collaboration avec Prosper Goubaux, chef d'institution et auteur dramatique, à qui l'on doit le collège Chaptal et Trente ans ou la vie d'un joueur.
Depuis i83o, le The'âtre-Français, à l'exemple et à suite des scènes secondaires, ne se faisait pas faute de multiplier les pièces dans lesquelles le grand monde était peint sous des couleurs odieuses, où le titre de comte ou de marquis n'allait pas sans un peu de gredinerie, où les baronnes et les duchesses se faisaient un jeu de tromper et d'empoisonner leurs maris. Les choses ne se passaient pas autrcr- ^nt, par exemple, dans Clotilde et dans la Famille de Lusigny, de Frédéric Soulié. Le drame d'Ernest Legouvé, représenté le 7 juin i838, dut procurer aux spectateurs une agréable surprise. Les personnages de la pièce appartenaient à la plus haute société ; l'un d'eux même et au prince, et tous, — c'était à n'y pas croire, — étaient d'honnêtes gens ! La baronne de Givry trahissait, i! est vrai, ses devoirs d'épouse ; mais les auteurs avaient bien soin de nous apprendre qu'avant de devenir baronne elle avait été comédienne, et que son mari Tétait
M. HRNESr I.HGOUVÉ 'ibb
alk' prendre dans les coulisses d'un théâtre de Londres. Quant à M"^*^ de Lignerollcs, une vraie comtesse celle-là, c'était le modèle des femmes et des mcrcs ; elle poussait la vertu jusqu'à l'héroïsme. Et ce n'était pas là la seule originalité du nouveau drame. Suivant une tradition plus que séculaire, l'époux trompé était toujours ridicule ; dans Louise de Lignerolles, il a le beau rôle, et c'est l'amant qui est le personnage sacrifié. Ernest Legouvé et Prosper Goubaux n^avaient pas craint d'aller plus loin. Lorsque Banville, dans VEcole des vieillards, abusé par de fausses apparences, se croit trompé par sa femme, il provoque en duel le duc d'Elmar. Le colonel de Givry, quand il découvre l'adultère de la baronne, au lieu d'aller sur le terrain, n'hésite pas à recourir aux armes que lui fournit le Code pénal, et, entre les coupables et lui, il ne veut d'autres juges que ceux de la police correctionnelle. Cette évocation de la sixième chambre à la Comédie- Française, cette variante du cédant arma togœ, qui dut réjouir fort M. le procureur général Dupin, si, d'aventure, il était, ce soir-là, dans la salle, était chose hardie au théâtre, trop hardie peut-être, car, au cinquième acte, nos deux auteurs, effrayés de leur audace, rentraient dans le vieux jeu et terminaient leur pièce par le coup de pistolet classique et obligatoire.
Ce drame, un peu trop triste, un peu trop gris de ton, renfermait des situations touchantes et habilement ménagées. Il fut remarquablement joué par Joanny, Firmin, GefTroy, M'**^ Noblet. Quant à
M"® Mars, elle fit du rôle de Louise une de ses plus brillantes cre'ations.
M. Legouve' consacre à Louise de Lignerolles et à la Comédie française en 18 38 un chapitre de ses Sou^ venirs. J'y trouve cette anecdote :
Le soir de la première représentation, avant le lever du rideau, je trouvai W^^ Mars un peu plus agitée que ne le sont d'ordinaire les grands artistes un jour de combat; ils se sentent dans leur élément dans ces moments-là, comme un grand capitaine au feu. Elle s'approcha de moi et me dit : « Vous saurez demain le mérite que j'ai à jouer ce soir comme je jouerai, car je jouerai très bien. » J'appris, en effet, le lendemain, qu'en rentrant chez elle, à cinq heures, elle avait trouvé toute sa maison en émoi. On lui avait volé, dans l'après-midi, soixante mille francs de diamants (i).
Ne vous pressez pas trop d'admirer le sang-froid de la grande actrice et le dégagement avec lequel elle supportait cette perte de soixante mille francs. Ici, comme en maint autre endroit de ses Mémoires, je soupçonne M. Legouve d'avoir fait comme Max^ qui ce voyait et cherchait du théâtre partout ». Il a dramatisé ses Souvenirs. Il est bien vrai qu'en i838 M"^ Mars fut victime d'un vol ; mais le voleur, un de ses anciens domestiques, nommé Garcin, fut traduit en cour d'assises le 7 décembre i838, et les détails de son procès, consignés tout au long dans le Moniteur,
(i) Soixante ans de souvenirs, T. II, p. 8q.
M. KUNLSl LKCOUVIi 25,7
ne concordent pas précisément avec le récit de M. Lcgouvé. Le vol eut lieu dans la nuit du 3o mai, huit jours avant la première représentation de Louise de Lignerolles, M''*^ Mars avait donc eu le temps de se remettre de l'e'motion qu'il lui avait cause'e. Et cela lui avait e'té d'autant plus facile qu'on ne lui avait pas de'robe' un seul de ses diamants. Garcin s'e'tait borne à enlever, dans le salon d'apparat, une couronne de feuilles de lauriers en argent dore', qu'il revendit 80 francs et qui ne valait pas beaucoup plus. Le bijoutier qui l'avait vendue, M. Melleriot, rue de la Paix, n° 5, entendu comme te'moin, de'clara que la valeur intrinsèque de la couronne ne de'passait pas i5o francs (i). Nous voilà loin des soixante mille francs de diamants I
Quoi qu'il en soit, le succès de Louise de Lignerolles fut conside'rable. Il fait époque dans l'histoire du Théâtre-Français : la même semaine vit, en effet, le dernier grand triomphe de M"^ Mars et le premier début de M^'^ Rachel. Cinq jours après la première représentation de Louise de Lignerolles, le 12 juin i838, Ar^^ Rachel débuta dans Horace, et par le rôle de Camille. Puisque je rencontre ce souvenir sur mon chemin et que ces pages ne veulent pas être autre chose qu'un supplément aux Souvenirs mêmes de M. Legouvé, je donnerai ici un détail, qui prouve une fois de plus la vérité de cette parole de Joseph de Maistre ; « Toutes les grandes choses ont eu de petits
(i) Moniteur du 10 décembre i838.
258 SOUVENIRS d'un BOURGEOIS D£ PARIS
commencements. » Le 23 juin i838, on jouait //or^jce et une come'die nouvelle, Faute de s'entendre, La recette ne s'élève qu'à 3o3 francs. Au mois d'août elle monte pe'niblement à 623, à 716, à 800 francs. Une fois, mais c'est un dimanche et avec Horace on donne Tartiiffey le chiffre atteint i,225 francs. Au mois de novembre, il de'passe 6,000 francs. — De'tail singulier ! Voici M. Legouve', qui est passionné pour les choses de théâtre, qui a été, pendant plus d'un demisiècle, un des plus fidèles habitués de la Comédie- Française, qui, en i838 particulièrement, en a suivi îes représentations de très près, qui a écrit enfin tout un chapitre sur Mademoiselle Rachel : amené à parler des débuts de la grande tragédienne, il les place au ï\\o\s àQ septembre i838 (i), alors qu'ils ont eu lieu, comme je viens de le dire, au mois de juin. Ayons du moins cela pour nous, dans notre humble rôle de critique et d'historiographe littéraire, de donner toujours des dates exactes.
Le 4 janvier 1845, M. Legouve reparaissait à la Comédie-Française, avec un drame en cinq actes et en vers, Guerrero ou la trahison. Malgré un brillant succès de première représentation et le jugement favorable de la presse, la pièce n'attira pas le public. Qui
(i) Soixante ans de souvenirs, tome II, p. 90.
avait tort? Le public ou l'auteur? Ce n'était pas le public. L'auteur avait essayé de peindre une passion nouvelle au théâtre, la passion de la guerre. Il avait choisi pour héros un soldat condamné à l'inaction, dévoré et perdu par elle. Mais la passion de la guerre n'est pas une passion dramatique ; elle n'est pas pour toucher les spectateurs, parce qu'ils ne s'intéressent qu'aux passions générales et communes à tous, non à celles qui existent seulement à l'état d'exception ; cela est vrai surtout des spectatrices : comment voulezvous que leur cœur s'émeuve à la peinture d'un sentiment auquel elles sont nécessairement étrangères? Est-ce pour expier la faute de les avoir trop oubliées en écrivant Guerrero, que M. Legouvé se mit, dès le lendemain, à écrire les premières pages de VHistoive morale des femmes? Toujours est-il qu'il y travaillait depuis trois ans lorsque éclata la révolution de 1S48. FJn sa qualité de bourgois de Paris, il la vit, je le crois bien, sans trop de déplaisir. Il lui vint même en idée de mettre à profit ses relations avec M. Jean Reynaud, qui dirigeait, sous le couvert de M. Carnot, le ministère de l'instruction publique, pour réaliser un de ses désirs. Son père avait été joué au Théâtre-Français, il avait été académicien et professeur au Collège de France*, dès sa jeunesse, Ernest Legouvé s'était promis qu'il serait, lui aussi, auteur dramatique, professeur au Collège de France et membre de l'Académie française. Il avait réalisé la première partie de son programme : il avait eu deux pièces représentées à la Comédie-Française. N'était-ce pas le moment d'obtenir
26o SOUVENIRS d'uN aOUUGliOlS Dl: PAUIS
une chaire au Collège de France, en attendant le fauteuil à l'Académie? Il demanda donc, au mois de mars 1848, l'autorisation d'ouvrir, au Collège de France, un cours public sur VJustoire moi^ale des femmes. Pour bien marquer le caractère ve'ritable de sa demande, il stipula expresse'ment qu'il ne lui serait alloué aucune espèce de rétribution, et qu'après un certain nombre de leçons sa mission prendrait fin.
De ces leçons de 1848 est sorti un livre, parvenu aujourd'hui à sa dixième édition. Poète, M. Ernest Legouvé n'est que le disciple et l'héritier de son père, et il semble que, retenu par un sentiment de piété filiale, il redoute de s'élever au-dessus de lui ; prosateur, il se rattache, par une filiation directe, aux maîtres véritables, à ceux du dix-septième siècle. Dans une lettre qu'il m'a fait l'honneur de m'écrire, il y a déjà quelques années, je trouve à cet égard d'intéressantes confidences :
Dans ma jeunesse, jusqu'à vhigt-deux ans, j'aî en la passion de Massillon et de Jean-Jacques Rousseau. J'en savais des chapitres entiers par cœur, et involontairement je les imitais assez bien. Mais je m'en suis bientôt dégoûté. Ce qu'il y a, dans leur style, de travaillé, de symétrique (même dans la passion, comme chez Rousseau), n'a pas tardé à me choquer ; ils ont trop d'art, trop de talent ! Je me suis rejeté très vivement vers Bossuet, que je regarde comme le plus grand écrivain de toutes les langues, vers Pascal, Mlle de Sévigné et Saint-Simon ; j'ajoute Fénelon. Cetassemblage vous étonne peut-être. C'est que pour moi le vrai caractère de la langue française, c'est d'être une
,M. liUNtST 1J;GU UVi: lijj
hn^uc parlée, mc\nc quand elle est une langue Jcrite , tous nos grands écrivains parlent ; on entend dans toutes leurs paires sonitum vocis Jiumanœ. C'est ce qui fait que j'aime tant Joseph de Muistre. Il me paraît le plus éloquent de nos écrivains depuis Bossuet. J'ai eu un tel goût pour les Soirées de Saint-Pétersbourg, que je les ai lues deux fois de suite et que j'en ai fait plus de soixante pages d'extraits. Dieu sait cependant combien de choses me séparent de lui ! Mais si je ne suis presque jamais de son opinion^ je suis presque toujours de son sentiment.
De ce commerce avec nos plus grands prosateurs, M. Legouve' n'a pas tiré peu de profit. Il a surtout appris à leur e'cole qu'il est pue'ril de travailler son style et de ne pas travailler sapense'e, et que c'est se duper soi-même que se payer de mats et d'images ; qu'il faut écrire comme on parle, — quand on parle bien, — et qu'au surplus, la première condition pour bien écrire, c'est de ne prendre la plume que lorsqu'on a sur un sujet assez d'idées et de convictions pour sentir le besoin de les répandre au dehors. Tel était justement le cas de M. Legouve, quand il a e'crit son Histoire morale des femmes, et voilà pourquoi son livre est bon.
Sur le fond même de l'ouvrage et sur plus d'un détail, j'aurais des réserves à faire. Toutes mes critiques se pourraient d'ailleurs re'sumer dans un mot, dans une date : 1848. Ce livre, en effet, est né dans un mauvais voisinage, celui de la république de Fé^ vrier, et, au Collège de France même, dans un autre voisinage plus détestable encore, celui de la chaire' de
202 SOUVENIRS d'UN BOURGEOIS DE PARIS
M'chelet. De là ces sorties contre le « bon vieux temps » ; ces assertions sur la prétendue ignorance des femmes sous l'ancien re'gime, et, dans cette question de Te'mancîpation et de la glorification des femmes, où le christianisme a joue' un si grand rôle, la part singulièrement restreinte qui lui est faite par l'auteur.
Erreurs et lacunes fâcheuses sans doute, mais pour lesquelles demandent grâce des aperçus mgénieux, des observations délicates, des vues élevées, des pages charmantes. M. Ernest Legouvé a excellement parlé de la mère, de l'épouse, de la sœur, et, dussé-je le fâcher, je suis bien obligé de dire que ce n'est pas son père, c'est lui qui a écrit le véritable Mérite des femmes.
Il y a presque toujours, dans la vie d'un écrivain, un moment où il donne toute sa mesure, où ses vraies facultés trouvent tout leur emploi. Pour peu que les circonstances viennent alors en aide à son talent, tout lui réussit : il gagne jusqu'aux batailles qu'il aurait dû perdre.
Ainsi en fut-il pour M. Legouvé pendant les années qui suivirent 1848 et qui furent marquées pour lui par trois grands succès ; en 1849, Adi^ienne Le Cou* yreur; en i85o, les Contes de la reine de Navarre;
en i85i, Bataille de dames. Ces trois pièces furent composées en collaboration avec M. Scr je, — ui^ bourgeois de Paris, lui aussi, ne', non 1 .in de la rue Saint-Marc, en pleine rue Saint-Denis, dans le magasin de soieries où son père avait fait fortune, à l'enseigne du CJiat noir,
MM. Scribe et Legouvé avaient écrit le rôle d'Adrienne Le Couvreur pour M"^ Rachel. Le comité de lecture du Théâtre-Français, en recevant la pièce, mit pour condition que les auteurs n'exigeraient pas le concours de l'illustre tragédienne, qui n'avait encore jamais joué dans une pièce en prose. Ce fut Rachel elle-même qui réclama le rôle. Elle avait commencé à le répéter, lorsqu'elle déclara soudain qu'elle y renonçait, non qu'elle redoutât un échec, mais parce qu'elle craignait de ne pas s'élever à la même hauteur que dans ses rôles tragiques. Scribe crut pouvoir jouer la partie sans elle et se mit aussitôt en mesure de la remplacer. Peu empressé de le suivre dans cette voie, ls\. Legouvé fit si bien qu'il décida M"*^ Rachel à revenir sur son refus. La première représentation eut lieu le 14 avril 1849. Malgré un second acte tout à fait charmant, qui faisait pénétrer le spectateur dans le foyer intérieur de la Comédie- Française ; malgré un rôle excellent, celui de Michonnet, le dontieur d'accessoires, la pièce, au fond, manquait de nouveauté, sinon d'intérêt; c'était la vieille lutte, déjà bien usée au théâtre, de la comédienne et de la grajide dame. La grande dame, et et û'était rien moins que la duchesse de Bouillon,
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empoisonnait tout simplement la comédienne (i). M. Victor Hugo lui-même, dans Angeloy n'avait pas ppussé la hardiesse jusque-là : Catarina Bragadini, la femme du podestat de Padoue, n'est pour rien dans la mort de la Tisbé. Et cependant la soirée du 14 avril fut un triomphe, que ne purent épuiser quatre-vingts représentations. Du drame de MM. Scribe et Legouvé, M^^^ Rachel avait fait une tragédie superbe. Elle n'avait pas seulement joué en grande artiste; elle avait vraiment vécu son rôle ; elle avait été vraiment Adrienne Le Couvreur, ou plutôt elle avait été ellemême. Lorsqu'elle paraissait, aii second acte, sous le costume de Roxane, ce n'était pas M'^^ Le Couvreur, c'iétait M"^ Rachel qui était en scène; et quand, au cinquième acte, elle s'écriait : « Mourir si jeune ! lïon, non, je ne veux pas mourir! » n'était-ce pas Rachel tout entière, Rachel qui sent venir la mort, et qui ne veut pas mourir ? Par une coïncidence étrange, Rachel et Adrienne Le Couvreur sont mortes toutes les deux au même âge, à trente-huit ans !
Les Contes de la veîne de Navarre furent représentés le i5 septembre i85o, et cette fois encore le succès fut très grand. Le sujet de la pièce est historique et met aux prises l'empereur Charles-Quint et le roi François P% prisonnier à Madrid. Bien que Gharles-Quint n'eût alors que vingt-cinq ans, les au-
(i) Sur ce prétendu empoisonnement d*Adrienne Le Couvreur par la duchesse de Bouillon, voy. Sainte-Beuve, Causeries du hindi, t. I".
teurs en ont fait une espèce de Cassandre et en ont pris, avec lui, aussi à leur aise que Casimir Dclavigne dans son Don Juan d'Autriche. En revanche, le caractère de François P"" est fermement trace' et d'une exactitude qui était faite jrour étonner, ni M. Scribe ni M. Legouvé ne s'étant jamais beaucoup piqués d'observer la couleur dite locale et de suivre fidèlement l'histoire à la scène. De cette question, d'ailleurs, la plupart des spectateurs avaient un médiocre souci, et là n'était pas pour eux l'intérêt de la soirée. Le Théâtre-Français, à ce moment, traversait une crise très grave. Comme M"^' Rachel, depuis quelques années, avait pris pour devise le mot d'une des héroïnes de Corneille : Moi! moi! dis-je, et c'est asse\ ! il était arrivé que notre première scène avait vu s'évanouir peu à peu toute une bonne moitié de son répertoire. Passe encore si M"^ Rachel eût toujours été là; mais elle ne se faisait pas faute de disparaître tout à coup, obligeant le théâtre à monter en hâte une pièce nouvelle qui tombait invariablement. Les choses menaçaient de tourner au tragique. La seule chance qui restât au Théâtre-Français de conjurer les périls de cette situation était de trouver enfin une actrice qui eût le talent, la beauté, le charme, et qui réintégrât la comédie dans la maison de Molière. On allait répétant partout que la comédienne longtemps désirée ferait ses débuts dans les Contes de la reine de Navarre ; que c'était une jeune fille, presque une enfant, dont le talent ajouterait encore à Téclat d'un nom deux fois illustré déjà sur la scène du Théâtre-
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Français. L'attente du public ne devait pas être de'çue. Gharge'e du rôle de Marguerite de Valois, M"^ Madeleine Brohan le rendit avec une distinction, une finesse, une intelligence singulièrement remarquables. Dans leur enthousiasme, les spectateurs ne se firent pas faute de lui appliquer ce nom que François l" aimait à donner à sa sœur : la Marguerite des marguerites,
Walter Scott, dans VAntiquaîrey traçant le portrait de son héros, M. Oldbuck, nous apprend qu'à la suite d'une de'ception amoureuse, il était devenu un haïsseur de femmes. Un haisseur de femmes ! M. Ernest Legouvé est précisément tout le contraire, et il faut ajouter qu'il a pour cela les meilleures raisons du monde. Gomment pourrait-il tenir rigueur à ce sexe (i) qui a fait la fortune de ses pièces; qui, après lui avoir successivement donné ces admirables actrices : M"^Mars, M"^ Rachel, M"^ Madeleine Brohan, lui tient encore en réserve M'"^ Allan et M'"^ Ristori ?
Comédienne consommée, M'"^ Allan ne se montra jamais peut-être plus parfaite que dans Bataille de dames. Cette comédie, jouée le 17 mars i85i, n'a pas qumé le répertoire. Le dialogue est vif, alerte, de bonne compagnie; l'esprit foisonne, non l'esprit de mots, mais, ce qui est bien préférable, l'esprit de nuation.
(i) Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère,
(Gabriel Legouvé, le Mérite des femmes.'^
Trois succès ainsi rempartés coup sur coup au iThéâtre-Français, trois batailles dramatiques brillamment gagnées, autorisaient M. Legouvé à poser sa candidature à l'Acade'mie. Il se mit sur les rangs pour remplacer un contemporain et un ami de son père, M. Emmanuel Dupaty, qui avait encourage' ses débuts, lui avait souvent donné d'utiles conseils, et dont il eût parlé mieux que personne. Le vote eut lieu le 12 février i852. Il n'y avait pas moins de sept candidats ; au premier tour de scrutin, les suffrages se répartirent de la manière suivante : Alfred de Musset, 1 1 voix ; Philarète Chasles, 5 ; François Ponsard, 5 ; Ernest Legouvé, 4 ; M. Mazères, 3 ; M. Liadières, 2; M. de Valori, 2. Alfred de Musset fut nommé au second tour. Le 18 mai 1864, l'Académie avait à pourvoir au remplacement de M. Tissot et de M. Tay, Elle donna pour successeur à M. Tissot Mgr Dupanloup, et pour successeur à M. Jay M. de Sacy, M. Legouvé avait eu 2 voix pour le fauteuil de M. Jay et 6 voix pour le fauteuil de M. Tissot.
Persuadé qu'il devait attribuer son échec à ce qu'il n'avait encore composé, à l'exception de Guerrero^ que des pièces faites en collaboration, principalement avec M. Scribe, déjà membre de l'Académie ; ayant sous les yeux l'exemple de M. Mazères, qui, après ivoir remporté de nombreux et éclatants succès, tantôt
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avec Scribe et Picard et tantôt avec M. Empis, acade'miciens tous les trois, se voyait repoussé depuis dix ans, en vertu du vieil adage de droit : non bis in idem, ce qui se pouvait traduire ainsi en bon français : « Nous vous avons déjà donné, brave homme »; voulant éviter, à tout prix, un aussi triste sort, M. Legouvé prit un parti héroïque. Il résolut d'écrire, seul, une tragédie en cinq actes et en vers, et il choisit pour héroïne... Médée, Tamante de Jason ! Après tout, Médée était un sujet comme un autre, du moment que M"^ Rachel devait jouer le rôle, et elle s'y était formellement engagée. Mais il arriva qu'au cours des répétitions, elle déclara n'en plus vouloir et s'obstina dans son refus :
Obtenez un arrêt comme il faut que je joue.
M. Legouvé se mit en devoir de l'obtenir.
Le cinquième ou sixième avril cinquante-quatre, M"^ Rachel, revenant de Russie, et rentrant dans son petit hôtel de larueTrudon(i), y trouvait, libellé sur papier timbré, un message de l'auteur d'Adî^ienne Lecoupreur. Elle était fille d'esprit, et, le lendemain, M. Legouvé recevait cette lettre, qu'il n'a pas reproduite dans ses Soiipcnirs^ — ce qui me décide à la donner ici :
Je pars pour les Pyrénées, où je vais rejoindre ma sœur Rébecca, extrêmement malade, conduire l'un de mes en-
vO Rue Trudon, n» 4.
M. ERNEST LEGOUVk 269
fants, dont la santc m'inquiète profondcmcnt, et chercher moi-même un repos qui m'a été expressément prescrit et dont j'ai le besoin le plus absolu. Je pars pour toutes ces causes très graves que vous n'ignorez pas, mais je ne puis m'éloigner de Paris sans prendre un parti sur le procès que vous m'intentez, vous que j'appelais et que j'appelle encore : mon cher monsieur Legouvé.
Je ne fais que traverser Paris, en proie aux plus vives anxiétés, et je reçois de vous, coup sur coup, deux vilains papiers timbrés, au lieu de recevoir cette visite de dix minutes qui, me l'écriviez-vous à Varsovie, devait nous mettre facilement d'accord, et nous eût mis d'accord en effet, si vous n'aviez consulté que vos souvenirs, au lieu de consulter les gens de la chicane.
Dois-je faire comme vous? C'est ce que je me demande entre deux malles remplies de chiffons, mais je ne me le demande qu'un instant. Non, je ne jouerai pas Mëdée par autorité de justice, avec le risque, si la coupable, l'abominable Médée, n'a pas le succès que l'auteur en attend, de m'entendre reprocher cet insuccès par tous vos amis. Les gens du monde et journalistes ne manqueront pas de dire que, si Médée n'a pas réussi, c'est la faute de M^^« Rachel qui, par représailles, a opposé la mauvaise grâce à la contrainte, et s'est vengée de l'auteur en assassinant la pièce.
Médée peut égorger ses enfants, elle peut même empoisonner son brave beau-père; je ne puis en faire autant, alors même que je le voudrais.
Le public n'est pas un complice à prendre pour en faire l'instrument d'une vengeance de théâtre, lorsqu'on porte le nom que je lui dois, et lorsqu'on a pour lui le respect qu'il m'inspire.
Donc, mon cher monsieur Legouvé, j'aurai, dans cette
petite guerre, plus de mesure que vous, quoique l'époque où j'aurai cessé irrévocablement d'appartenir au Théâtre- Français soit bien prochaine ; quoique je n'aie plus à donner qu'un très petit nombre de représentations qui, par reconnaissance, sont dues à mon ancien répertoire ; lorsque tout prouve que je n'aurai plus matériellement le temps de chercher à un échec possible une revanche nécessaire, je n'aurai pas de procès. Vous voulez que, dans les circonstances où nous sommes, je joue Médée ? Eh bien ! je le jouerai. Je m'efforcerai même d'oublier vos sommations, vos assignations, vos visites d'huissier rem* plaçant une visite promise par la lettre de Varsovie. J'oublierai tous mes griefs pour ne me souvenir que des succès que nous nous sommes dus réciproquement, que de nos rapports d'autrefois par vous si facilement rompus.
A l'expiration de mon congé, je m'occuperai de Médée. Vous avez assez de mérite pour user de modestie ; mais vous en faites certainement abus en me prouvant que je suis indispensable à votre œuvre.
En attendant que je me dise votre dévouée Médée, je
signe encore
Votre toute dévouée, Rachel.
Paris, le 9 avril 1854 (i).
Avouez qu'il eût été dommage de laisser cette lettre enfouie dans la Galette des Tribunaux,
En septembre 1854, M''^ Rachel rentrait au Théâtre- Français, et cette fois refusait définitivement de jouer Médée, M. Legouvé, — c'est lui-même qui nous l'apprend,— « entra dans une véritable rage (2) ». Il trou-
(i) Galette des Tribunaux du 19 octobre 1854. (2) Soixante ans de souvenirs, t. II, p. 244.
M. liUNlîST l.liGOUVÉ 2;!
vaît des accents dignes de l'illustre tragc'dienne pour renouveler contre elle les imprécations de Camille ;
Rachel, l'unique objet de mon ressentiment !...
Le procès vint devant le tribunal de première instance, et, le i8 octobre, malgré une habile et très brillante plaidoirie de Chaix- d'Est -Ange, M"* Ilachel se vit condamner à jouer le rôle de Méde'e, et, faute de le faire, à payer 200 francs de dommages-inte'rêts par chaque jour de retard. Elle parut peu s'en e'mouvoir. Outre que les procès ne l'effrayaient guère et qu'elle jouait les Plaideurs à la ville avec autant de supériorité' qu'elle jouait Phèdre ou Andromaque au théâtre, elle avait pour elle son directeur, M. Arsène Houssaye, et M. Achille Fould, ministre d'Etat, de qui relevait alors la Comédie- Française. Lorsque l'huissier de ^L Legouvé vint, le plus courtoisement du monde, prier le directeur d'indiquer jour pour les répétitions de Médée, celui-ci se retrancha derrière un décret du 5 décembre i853, aux termes duquel aucun ouvrage reçu par le comité de lecture ne pouvait être mis à l'étude sans l'autorisation du gouvernement. C'était le cas pour M. Legouvé de se dire :
Ma partie est puissante et j'ai tout lieu de craindre.
Il tient bon pourtant ; il assigne M. Arsène Houssaye : mais, à l'ouverture de ces nouveaux débats, surgit un nouvel adversaire, qui n'est rien moins
que le préfet de la Seine. M. Haussmann, en vertu des instructions du ministre d'Etat, de'pose un déclinatoire tendant à ce que le tribunal se déclare incompétent. M. Legouvé perd son procès (i) ; mais, toujours heureux, il se trouve avoir joué à qui perd gagne. Les salons parlementaires et les feuilles de l'opposition s'accordent à célébrer son libéralisme ; l'impétueux J.-J. Ampère écrit qu'il reviendra de Rome tout exprès pour voter en faveur de Vennemî de César, et, le i^^ mars i855, TAcadémie l'appelle au fauteuil de M. Ancelot. Sur 3o votants, il obtient 18 voix contre 11 données à François Ponsard et i à M. Poujoulat.
Deux mois plus tard, le 7 Juin i855, M. Legouvé faisait représenter au Théâtre-Français une comédie en trois actes et en prose, écrite, celle-là, sans collaborateurs, Par droit de conquête. Jouée par Dressant, Provost, M"^" AUan et Madeleine Brohan, pleine de scènes tour à tour émues et piquantes, cette pièce obtint un vif succès. Elle ne valait pas cependant Bataille de dames, ayant le tort d'être une pièce à thèse. Traitant, à son tour, la question du mariage de la noblesse et de la roture, l'auteur prenait parti contre la noblesse ; en vrai bourgeois de Paris, il humiliait les parchemins du vicomte Contran devant les diplômes de l'ingénieur Bernard. Je n'y vois pas
(i) M. Legouvé dît, dans ses Souvenirs (t. II, p. 244) : « Je lui fis un procès. Je le gagnai. Elle en appela. Je gagnai encore. Elle fut condamne'e à six mille francs de dommaget» intérêts. » Gela n'est pas tout à fait exact.
M. ERNliSl LKGOUVÉ 27^
^rand mal pour ma part ; je reproche seulement k M. Legouve de n'avoir pas aborde' son sujet franchement, mais de biais. Son roturier est un roturier pour rire, puisqu'il a le droit de s'appeler M. d Cernay ; son inge'nieur est un inge'nieur pour rire, puisque, après avoir desséche' des marais, endigué dts rivières, enrichi son département, il refuse de toucher ses honoraires ! Je n'insiste pas ; il serait peu séant aujourd'hui de rire de Vingénieur ; voilà bel âge que son beau temps est passé! L'élève de TEcolc polytechnique a été détrôné par l'élève de l'Ecole centrale. Si Alice de Rochegune, l'héroïne de M. Legouve, était encore à marier, ce n'est pas un ingénieur des ponts et chaussées qu'elle épouserait, c'est un maître de forges 1
Le 28 février i856, M. Ernest Legouve vînt prendre séance à l'Académ'e française, à la place a M. Ancelot. Il y entrait
Et par droit de conquête et par droit Je naissance.
Il avait réalisé la dernière et la plus haute de s^ ambitions ; il était heureux, il était célèbre, il étak riche : il semble que l'heure du repos allait sonner pour lui. Il n'en sera rien pourtant. On ne divorce pas avec les lettres. Qui les a aimées aux jours de sa jeunesse, leur reste fidèle jusqu'à la fin. Les biens dejortime^ comme la Bruyère les appelle, ne sont pas pour
274 SOUVENIRS d'un BOURGEOIS DE PARIS
foire oublier à qui les a connus, ne fût-ce qu'une feeure, les succès du livre ou du théâtre. Les vrais hommes de lettres sont tous de la famille de cet excellent M. de Lacretelle, — Lacretelle le jeune ^ — qui fut le confrère de M. Legouvé à l'Académie. Un jour, comme il venait de publier un nouveau livre, deux gros volumes à la fois, il s'en va chez M"^^ Bertin de Vaux, son amie, et lui confie ses inquiétudes. La presse est muette ; les Débats eux-mêmes n'ont pas parlé ; il est le plus malheureux des hommes. M'"^ Bertin le rassure de son mieux : « Il faut attendre, on ne lit pas de si gros volumes en une matinée, le public est distrait pour un rien. )) Bref, tout ce qu'on peut dire à un galant homme, qui ne comprend guère que son livre ne soit pas, toute affaire cessante. Tunique préoccupation de tous. Un peu remis, M. de Lacretelle se dispose à sortir : « — Mais vous êtes en deuil, et de qui? reprend M"^^ Bertin de Vaux. — De notre vieux cousin. — Il était riche ? — Oui, trop riche... un château, des terres, plus d'un million, si j'en crois le notaire. — Et qui donc est l'héritier de ces grands biens ? demandait la dame. — Ah ! c'est moi, répond M. de Lacretelle, d'un air distrait. » — Elle était alors presque fâchée : « Oh ! disait-elle, que vous voilà bien, ¥Ous autres barbouilleurs de papier ; voilà tantôt deux heures que vous me persécutez de votre livre, et vous ne me dites rien d'une fortune qui vous tombe du ciel (i) ! »
(k) Jules Janin, Histoire de la littérature dramatique^ t. V,
M. ERNEST LHGOUVÉ 275
Et voîlîi pourquoi M. Lcgouvc, depuis son entrée Ix l'Acade'mie, c'est-à-dire depuis trente-deux ans, n'a pas cessé d'e'crire de nouveaux livres et des pièces nouvelles.
Il a donne', au The'âtre-Français, le Pamphlet, les Doigts de fée, en collaboration avec Scribe, un Jeune homme qui ne fait i^ien, A deux de jeu, Anne de Kervillers, la Cigale che\ les fourmis, en collaboration avec M. Labiche ; à l'Ode'on, Béatrix ou la Madone de l'art ; au Gymnase, Miss Suianne ; au Vaudeville, une Séparation ; à l'Opéra-Comique, V Amour africain ; au Théâtre-Italien, les Deux reines de France, drame en quatre actes et en vers, avec des chœurs dont la musique est de M. Charles Gounod.
Entre temps, il faisait paraître deux volumes sur les Pères et les Enfants om XIX^ siècle, des confèrent ces sur Tabbé de l'Epée, Lamartine, Samson, M"^ Rachel, etc., etc.; des brochures sur Sully et sur Jean Reynaud, sur VEscrime, sur la Croix dliontieur et les comédiens, un Petit traité sur la lecture à haute voix, etc.
On le voit, peu d'existences littéraires ont été mieux remplies ; peu d'écrivains ont eu, comme M. Legouvé, cette heureuse fortune de réussir pendant plus d'un demi-siècle, de conserver jusqu'à la fin cette sûreté de main et de coup d'oeil qui permet à un bon tireur de faire mouche un coup sur deux. Et pourtant n'a-t-il pas dû se demander plus d'une fois, en jetant un regard sur le passé, ce qui resterait de tant d'œuvres où il avait mis le meilleur de lui-même, de ces
vers écrits avec amour, de ces drames applaudis, de ces comédies souriantes ? Ne lui est-il pas arrivé souvent de songer au sort de son prédécesseur, M. Ancelot, et de se rappeler ce qu'il en avait dit, dans son discours de réception : « M. Ancelot a écrit plus de quarante mille vers, qui presque tous ont été lus ; il a composé plus de quatre-vingts pièces de théâtre, qui presque toutes ont été applaudies. » O vanité de l'esprit et du talent ! De ces quatre-vingts pièces de théâtre, de ces quarante mille vers, rien ne subsiste! Quelques années seulement se sont écoulées, et, à la place même ou ce §ala it homme avait élevé ce monument, c'est à peine si vous pourriez déchiffrer, sur une pierre à demi brisée, les lettres à demi effacées de son nom ! Serait-il plus heureux que M. Ancelot? N'était-il pas menacé, au contraire, de mourir, comme lui, tout entier? Mais voilà que, pendant qu'il roule en lui-même ces pensées mélancoliques, il a écrit, en tête d'un gros cahier de papier blanc, ce titre, qui n'est pas sans lui causer quelque émotion : Soixante ans de souvenirs. Il laisse trotter sa plume, la bride sur le cou ; le gros cahier de papier blanc devient un volume. Aussitôt tout change de face ; la partie, perdue tout à l'heure, est maintenant gagnée. Ce que n'avaient pu faire deux ou trois tragédies, quatre ou cinq drames, quinze ou vingt comédies, je ne sais combien de livres et de brochures, quelques pages de Souvenirs le feront de reste. Dans soixante ans et plus, on lira encore les mémoires littéraires de M. Legouvé.
La Bruyère parle quelque part des livres faits de
M. KRNliST LEGOUVÉ 277
maifi d'ouvrier; il en fait grand cas et il a raison ; mais j'ai un faible, je l'avoue, pour ces autres livres où Vouvrier ne paraît pas ; où l'auteur (puisque auteur il y a)e'crit sans préoccupation d'art et de métier, non pour le public, mais pour lui-même, ou mieux encore pour ceux qui l'ont aimé et qui ne sont plus, ses parents, ses maîtres, ses amis, lecteurs invisibles qui se pressent derrière lui dans l'ombre et lisent par-dessus son e'paule la page commencée. Les Souvenirs de M. Ernest Legouvé sont un de ces livres. Rien de plus agréable que ces pages, où passent tour à tour devant nous Gabriel Legouvé, Nicolas Bouilly, Népomucène Lemercier, Emmanuel Dupaty, Casimir Delavigne, Béranger, Jouy, Andrieux , Villemain , Hector Berlioz, Eugène Sue, Lablache, M'"^Malibran, Prosper Goubaux, Eugène Scribe, Jean Reynaud, Brifaut, Baour-Lormian, Lamartine, Adolphe Nourrit, M"^ Mars et M"^ Rachel. Tous ces portraits ont bien la couleur et la physionomie du temps. On éprouve, à parcourir cette galerie, le même charme mélancolique qui nous arrêtait, il y a cinq ans, à l'exposition des Por^ traits du siècle, devant les toiles d'Hersent et de Boilly. Çà et là, au cours de ces deux volumes, j'aurais sans doute plus d'une inexactitude à relever ; mais ces rectifications seraient sans grande importance. J'en ferai deux cependant qui portent sur le chapitre consacré à M. Villemain. « Victor de Laprade, dit M. Legouvé, élu à la fin de i858, avait été reçu à l'Acadé- ^rt le 7 mars 1859 (i), » Ce n'est pas à la fin, mais
(i) Soixante ans de souvenirs , t. I, p. 129.
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au commencement de i858, le 1 1 février, que fut e'iu Victor de Laprade ; il prit séance, non le 7 mars, mais le 17 mars 1869 (i). A quelques jours de là, le secrétaire perpétuel demanda, selon l'usage, audience à l'empereur pour lui présenter le nouvel académicien. A cette audience assistèrent Victor de Laprade , M. Flourens, directeur, M. Villemain, secrétaire perpétuel, et M. Legouvé, chancelier. D'après ce dernier, la conversation suivante se serait engagée : « L'empereur à Victor de Laprade: — A qui succédez-vous, monsieur? — A M, Brifauty sire. — M. Brifaut ; c'était un homme de talent , n'est-ce pas ? — Nous avons tous du talent, répondit M. Villemain, en s'inclinant profondément {2). » L'anecdote est jolie sans doute, mais elle est arrangée à plaisir. Laprade, successeur d'Alfred de Musset^ n'a pas pu répondre qu'il succédait à M. Brifaut. L'empereur n'a pas pu dire d'Alfred de Musset : « Avait-il du talent ? » et Villemain, par suite, n'a pas pu placer sa très spirituelle réplique.
Dans ce même chapitre sur M. Villemain, M. Legouvé lui fait honneur « d'avoir, le premier, formulé cette maxime nouvelle : La littérature est l'expression de la société. » Ce n'est pas Villemain , c'est M. de Bonald qui a dit cela, le premier, dans un article du Mercure f publié au mois de mai 1807 (3). Que M. Le-
(i) Victor de Laprade, sa vie et ses œuvres j par Edmond Biré, p. 221.
(2) Soixante ans de souvenirs^X, I, p. i3o.
(3) € En effet, revenons au principe, vrai, puisqu'il est fécond,
M. 1:KN1'^T LLtiOUVK 27^
gouvé, dans sa plus prochaine édition, rende à l'auteur de la Législation primitive ce qui lui appartient. Cette petite re'paration saurait d'autant moins Im coûter qu'il occupe à l'Académie le fauteuil de M. de Bonald, prédécesseur immédiat de M. Ancelot.
M. Ernest Legouvé, dans ses Soiipcnirs, est un peu comme ces maîtres de maison qui se tiennent volontieis au second plan et s'ellacent pour faire briller leurs amis. C'est d'eux surtout qu'il parle, et toujours pour en dire du bien. N'étant pas de ceux qui reprochent au duc de Saint-Simon et à Chateaubriand de s'être mis tout entiers dans leurs Mémoires, j'aurais bien quelque chose à dire sur la trop grande réserve de M. Legouvé, sur ce procédé de salon, aimable à coup sûr, et discret, mais peut-être un peu bourgeois. Ceci me ramène à mon point de départ , au bourgeois de Paris qui est dans l'auteur des Souvenirs, J'aime à me le représenter, en finissant, dans cette vieille maison de la rue Saint-Marc, qu'il aurait dû nous décrire en détail, avec ses boutiques sur le devant et ses colonnes grecques au fond de la cour, avec son mobilier qui nous rappelle l'époque de Louis XYI
fécond parce qu'il est vrai, que la littérature est l'expression de la société; principe dont on peut abuser, comme de tous les principes généraux, lorsqu'on veut en faire l'application à des particularités qui ne sont assez souvent que des exceptions, mais principe qui reçoit une application certaine, entière et parfaitement juste, dans la manière générale dont nous en considérons les deux termes, la littérature d'un côté, et la société de l'autre. » [Mélanges littéraires^ politiques et vhilosophiquesy par M. de Bonald, t. II, p. 184.)
iiSO SOUVliNlK.S d'un UÙUKGEOiS DE PARIS
et celle de Napoléon I*% le règne de Charles X et celui de Louis-Philippe. On y respire un tel parfum d'auîiefois, qu'à peine dans la rue on est tout étonné de ne pas voir passer un garde national en uniforme eu, comme dans les romans de Balzac et de Charles de Bernai J, « un jeune homme décoré conduisant un tilbury ». Vainement l'hôte de cet ancien logis fait profession d'aimer le « progrès », le « mouvement », voire même la « république conservatrice », comme ses voisins de la rue du Sentier :
Tout bourgeois de Paris doit tribut au malin.
Au fond, et quoi qu'il en ait, M. Ernest Legouvé est resté l'homme de sa maison : il a le culte de la femille, le respect de la tradition et le goût du passé. Il aime la flânerie sans but, l'activité sans fièvre, le bien-être sans luxe, toutes ces choses d'hier que ne connaît plus le Parisien d'aujourd'hui. Il ne prise rien tant que la simplicité, le naturel, la raison et le bon sens. La dernière fois que je l'ai vu, il relisait La Fontaine. Vous voyez bien que j'avais raison de vous dire, en commençant, que l'auteur de Soixante ans de souvenirs était un homme d'autrefois, — le der* nier des bourgeois de Paris,