‹ Portraits littérairesChapitre 9 sur 15 · LE DUC VICTOR DE BROGLIE · texte numérisé non relu

LE DUC VICTOR DE BROGLIE

En 1818, — date h laquelle s'ouvre le second volume des Souvenirs du feu duc de Broglie (i) — nous trouvons M. de Broglie dans les rangs d'un parti dont il sera l'un des chefs et auquel \\ restera fidèle jusqu'à la fin, le parti doctrinaire. Ennemi du commun et du convenu, du commun populaire et du convenu des salons, timide, non sans avoir le sentiment de sa valeur, moins soucieux de servir ses intérêts que de servir ses convictions, il e'tait allé tout droit, par la pente naturelle de son caractère et de ses idées, à ce parti qui, suivant le mot de l'un de ses membres, « pouvait tenir tout entier sur un

(i) Souvenirs du feu duc de Broglie (1785-1870). Quatre volumes in-80, 1886-1887.

Les tomes II et III (i8i8-i83o) sont les seuls dont s'occupe le présent chapitre.

canapé », à cet état-major sans soldats qui, placé entre le gros de l'armée royaliste et le gros de l'armée libérale, ne pouvait manquer d'être écrasé entre les deux, mais qui se consolait d'avance de cet échec inévitable en se donnant le plaisir de faire la leçon à tout le monde. Groupe rare et singulier, vraiment original et qui, à ce titre, se recommande à notre attention et à nos regrets, en des jours comme les nôtres, où toute originalité a disparu. Tout parti politique, d'habitude, vise d'abord à s'étendre, à multiplier ses recrues, à grossir ses rangs. Les doctrinaires de la Restauration, au contraire, avaient horreur des gros bataillons ; plus leur nombre était petit, plus leur satisfaction était grande. Royer-Collard, au lendemain de ses sept élections de 1827, comme on parlait devant lui de l'importance et de la force du parti doctrinaire, répondait, non sans un peu de mauvaise humeur : « Vous avez la rage de voir partout des doctrinaires ! Ce que je sais, c'est que nous étions trois d'abord, M. de Serre, Camille Jordan et moi. » En 181 5, en effet, ils étaient trois. En 18 18, ils étaient sept : Royer-Collard, de Serre, Camille Jordan, le comte Beugnot, AI. Guizot, M. de Barante et le duc de Broglie. En trois ans, leur nombre avait plus que doublé : cela devenait inquiétant. Heureusement, il survint un temps d'arrêt, et jusqu'en 1S24, époque où le Globe fut fondé et où le parti reçut dans ses rangs quelques jeunes recrues du plus rare mérite, MM. Duchâtel, Vitet, Duvergier de Hauranne, il ne paraît pas que les doctrinaires aient vu beaucoup

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grossir leur chiiTrc de sept. Leduc de Broglie nous dit bien qu'en 1818 M. Charles de Remusat était des leurs (i); mais, outre qii'il e'tait bien jeune alors, n'ayant guère que vingt et un ans, je doute fort que ce brillant esprit, léger, sceptique, — « le premier des amateurs en tout », a dit de lui Royer-Collard, — se soit jamais enrôlé sérieusement sous la bannière de la doctrine. Tout au plus servait-il en volontaire, et, les jours de parade, caracolait-il sur les flancs de Tescadron, sans s'astreindre à rester dans le rang. On lui pardonnait ses infractions à la discipline en faveur de sa gaieté, de sa finesse et de sa malice. On lui passait même ses chansons, celle-ci, par exemple, qu'il chantait, de salon en salon, et dont les chefs du « parti » eurent le bon esprit de rire les premiers :

Aujourd'hui tout le monde pense.

En y pensant, je me suis dit :

D'un parti chacun est en France ; Il m'en faut un, grand ou petit.

Or il en est un fort paisible, Qui daigne m'ouvrir sa maison :

C'est un parti très peu visible, Et presqu'un être de raison.

Avant-hier, quelqu'un m'y présente, Le parti s'était attroupe'; Toute la faction pensante Se tenait sur un canapé.

a Nos Majestés sont décidées.

Dit le doyen, je vous admets.

Sous la garde de nos idées Venez placer vos intérêts;

(i) Souvenirs, tome H, p. 11.

284 UN GRAND SEIGNEUR LIliÉUAL

Mais, en suivant notre bannière, Souvenez-vous de parler haut ; Répandez partout la lumière, Sans être plus clair qu'il ne faut...

Notre parti, qui croît à l'ombre, A besoin d'un public discret ; Vous jouerez le rôle du nombre :

Placez-vous sur ce tabouret. »

Le badinage ëtaît joli ; maïs si l'on pouvait trouver, dans le petit nombre des doctrinaires, matière à plaisanterie, force e'tait bien de reconnaître qu'ici, plus qu'en aucune autre rencontre, la qualité' compensait la quantité. Dans le temps même où Charles de Re'musat composait sa chanson, au de'but de la session de 1818, n'avait-on pas vu la Chambre des de'pute's, appele'e à pre'senter au roi cinq candidats à la présidence, choisir quatre noms appartenant à ce parti imperceptible : M. de Serre, M. Royer-CoUard, iM. Camille Jordan et M. Beugnot? Le parti doctrinaire ne comptait pas d'autres représentants à la Chambre : qu'il en eût eu un cinquième — M. Guizot ou le duc de Broglie — il aurait peut-être, ce jour-là, gagné un quine à la loterie du Palais-Bourbon.

Qu'étaient, au net et au vrai, les doctrinaires, et que voulaient-ils ? Réconcilier les temps anciens et les temps nouveaux, faire vivre ensemble la charte et la royauté, développer la liberté à l'ombre d'un trône inviolable, tel était sans doute le but qu'ils se proposaient d'atteindre; mais il n'y avait rien, dans

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