GEORGE SAN
LES PUBLICVTÏÔNS POSTHCMES
n y a cent ans, lorsque Voltaire mourut, une ques-^
tion divisa ses amis et ses éditeurs. Quel parli prendre
à l'égard de ses iRnombraMes écrits ? Tout publier jus^
qu'à la moindre ligne, ou ne choisir, dans son œuvre,
que Texcelleiil? Les uns, avec Palissol, jugeaient' 1c
triage nécessaire; les autres, avec Panckoucke, enlen^
daient recueillir tout. L'avis de Panckoucke prévalut^
devons-nous le regretter? A la vérité, l'on a aujour-
(Phui (l*au(res idées qu'au temps de Voltoire : les éditeurs des écrivains célèbres ne raisonnent plus comme Palissot. li'un grand critique o\ d'un grand romancier l'on ne dédaigne rien. On fouille les pupitres, on visite les armoires, et, si je puis le dire, on retourne toutes les poches du défunt. Pas une miette qui ne soit ramassée. Cela fait sinon des livres, au moins des volumes, et complète l'édition. L'écrivain est offert tout entier au jugement des lecteurs futurs et aux regards des contemporains.
On a procédé pareillement à l'égard de Sainte-Beuve, et, bien qu'il ne fût pas Voltaire, on n'a pas été moins diligent à sauver de l'oubli jusqu'au moindre de ses feuillets. On a fait de même pour George Sand. Ou nous a donné sa correspondance en six volumes, ce qui est beaucorp, et le plus cupieux n'y est pas. Mais un demi-siècle s'y déroule, et George Sand y revit ^
Cette correspondance étiit annoncée et déjà môme entrevue depuis longtemps. On a commencé d'en parler peu de mois après la mort inattendue et à vrai dire prématurée qui nous a enlevé George Sànd, le 8 juin 1876. Elle était près d'avoir soixante-douze ans; mai§, par son merveilleux talent et par l'ardeur de son âme, elle était demeurée toujours jeune, et de sa plume infatigable elle écrivait les jolïs Contée d'une grand'mère^ qui furent comme un renouvellement suprême de ce
i. Six volumes in-I-2. Caîmanu Lévy, 1882-18S4. (Édition de» «Diivrei complM'^s.)
beau génie si varié, si fécond, si agile, si débordant de sève jusqu'à la (in. Elle préparait en même temps une édition nouvelle de son Histoire de, ma vh. Mais elle n'était plus là quand les quatre volumes parurent. Dans les années suivantes, on a recueilli et publié nombre de pages qu'elle avait semées en sa route, à des époques bien diiïérentes, sur des sujets bien dissemblable^ Je voudrais passer en revue ces publications posthumes; je voudrais dire, avec le respect' dû à sa grande mémoire, mais aussi en toute liberté, mou sentiment^ sur cette correspondance et spécialement sur la première partie. Tout un côté de sa vie, tout un aspect étrange de sa physionomie morale s'y reflète.
Le premier volume comprend centr quarante-cinq lettres de son enfance et de sa jeunesse. La plus ancienne est datée de 1813, et la dernière est du courant de l'année 1836. Le second volume embrasse une période bien plus courte, moins de douze ans, de 1836 à la fin de l'année 1847; c'est la période de la florissante et triomphante maturité. — En réalité la correspondance
i PORTRAITS LITTÉRAIRES.
ne devient guère abondante et suivie qu'en {830. Et, ' même après, il s'en faut que le recueil comprenne toutes ' les lettres de cette période première que l'on possède, et dont quelques-unes, notez-le, ont été déjà publiées. Tels sont les billets que George Sand écrivit à Sainte- Beuve en 1833 et en 1834. Il était alors un de ses correspondants très inlimes, et jouait auprès d'elle, en des heures critiques, un rôle délicat de confident et de consinller. Il a raconté cela, avec toute sorte de ménagements et de périphrases courtoises, à la fin du tome I" de ses Portraits contemporains (édilion de 1868), et il y a inséré seize ou dix-sçpt lettres ou fragments de lettres de George Sand, bien plus intéressantes à coup sûr que tant 4*Autres fort insignifiantes que Ton nous prodigne aujourd'hui. Pourquoi n'a-t-on pas complété les extraits de Sninte-Beuve? Pourquoi ne les a-t-on pas au moins reproduits? En vérité, je ne crains pas de dire que ce premier volume est pour beaucoup de lecteurs une déception; il y manque précisément ce qu'ils y cherchent d'abord et auraient peut-être quelque droit de réclamer. Quand le public a été mis en goût par de certaines confidences, n'est-il pas excusable d'en vouloir apprendre davantage? Il ne Tallait pas qu'il lût Elle et Luiy et Tût saisi du difTérend comme un juge. Et ici encore je demande à l'éliteur : Pourquoi ne donnez-vous rien des lettres fameuses à Alfred de Musset, s'il <*st vrai qu'il en subsiste au moins des copies, et que George Sand elle-
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même eût songé à les livrer de son vivant au public? Que dire enfin des altérations que le teste de cette correspondance a subies? La Revue des Deux Mondes avait publié à Tavance une série de ces lettres^ Or, j'ai eu la curiosité de comparer le texte de la Revue et celui du volume; et quelle a été ma surprise quand j'ai constaté que presque partout on s'était permis de retou. cher et même de mutiler cette correspondance! Non seulement on a changé Torthographe et bouleversé la ponctuation, mais, ce qui est plus grave, on a retranché des passages entiers, sans avertir le lecteur, selon Tusage, par une ligne de points. Ailleurs, on abrège, on taille et on recoud sans scrupule. — Il ne s'agit que d'altérations légères, me direz-vous? — Soit, mais qui nous assure que l'on n'est pas allé plus loin, que l'on n'a pas altéré ainsi dans leurs nuances et dans leur essence non seulement le langage, mais les pensées, mais les sentiments?
C*est,au contraire, précisément à ce point de vue du style, et même à ce point de vue seulement, que sa cor* respondance peut, dès l'abord, nous présenter quelque intérêt. Parcourez-les, ces premières lettres, jusqu'à l'année 1830, c'est-à-dire jusqu'à la veille de la grande métamorphose où l'image indécise de la jeune Aurore Diipiu s'est évanouie, et où George Sand apparaît; parcourez-les, vous n'y découvrez rien de curieux, que ce don inné d'écrire qui éclata en elle dès l'enfi nce. Elle