‹ Portraits littérairesChapitre 11 sur 55 · BALZAC. Î · texte numérisé non relu

BALZAC. Î

Vue lettre à madame Hanska, en 1844/conlient le passage suivant qui le peint bien :

c On est perdu en France du moment que l'on s*est fait un nom et qu'on est couronné de son vivant. Injures, calomnies, négation^, tout cela m'arrange. Un jour, on saura que, si j'ai vécu de ma plume, il n*est janaais entré deux centimes dans ma bourse qui ne fussent durement et laborieusement gagnés ;l que l'éloge ou le blâme m'ont été indifférents; que j'ai construit mon œuvre au milieu des cris de haine, de mousqueteries littéraires» et que jV allais d'une main ferme et imperturbable. Ma vengeance, c'est d'écrire, dans les Débats, les petits bourgeois ; c'est de fairo dire à mes ennemis avec rage : Au moment où l'on peut croire qu'il a vidé son sac, il lance un chef-d'œuvre... »

Et il ajoutait cette phrase singulière : n En somm.e, voici le jeu quejejouefquatre hommes auront eu, en ce demi- siècle, une influence immense : Napoléon, Cuvier, O'Connell; je voudrais être le quatrième. Le premier a vécu du sang de l'Europe, il s'est inocule des armées; le second a épousé le globe ; le troisième s'est incarné un peuple ; moi, j'aurai porté une société toute entière dans ma tête. Autant vivre ainsi que de dire tous les soirs : pique, atout, cœur !... »

On voit par là quelle idée Balzac se faisait de son génie et de sa destinée. Cependant son orgueil n'a ri^n qui nous déplaise, tant il se mêle naturellement aux élans d'une humeur affectueuse et franche : c'est naïvement et sans y prendre garde, sans nous choquer par suite, q.uMl nous occupe de lui constamment; et c'est cela

7e PORTRAITS LITTÉRAIRES.

mCme qu'il Taut rechercher et goûter dans ses lettres. Il se découvre à nous, nous intéresse à ses projets, à ses chagrins, à ses espérances, à ses découragements, aux fortunes changeantes de ce labeur immense de trente années. N*y cherchez pas autre chose; des dis« sertalions ingénieuses, des récits piquants, des appré* dations ou des détails sur les hommes et les incidents du jour, des descriptions brillantes, il n*y en a pas. Il court à travers tout, les yeux fermés, plein de ses rêves. Ce sont les lettres d'un homme pressé, hale^ tant, qui vous le redit de cent manières, vous touche de ses plaintes et de la peinture de ses tourments, jette aux siens un compliment, une boutade, une parole tendre, et passe, bride abattue, dans le tdurbilionde la vie réelle, et de ses songes plus vivantsi pour lui, que la réalité.

Page 1