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LES QUATilE V£NT3 DE LESI'RIT

Les deux volumes qui vienuent de paraître sous ce tilre didcreiit des publicalions que M. Victor Hu.î;o nous avait données depuis trois ans. Ces publications successives: Le Pape, la Pitié suprême. Religions et religioUy et dernièrement VAne, offraient quatre poèmes philosophiques peu étendus, semblabies par Tinspiration, par le cadre même, et qui paraissaient Aire des cha~ pitres détachés de quelque œuvre d'ensemble, d'une de ces vastes cosmogonies capables d'embrasser Thisloire du monde et de l'âme humaine, épopées immenses, que les l?ès"grands poètes ontYévées de tout temps.

Les Quatre Vents de VEsprit au coniraire sont nn recueil, recueil considérable, car il conîient un Hvi e de satires, un livre d'odes, un drame et un récit épique.

A quelle époque M. Victor Hugo a-l-il écrit le récit «'pirpicct le d.ame, Lr5 iletix trouvailles de Gallns,

qui est à mes yeux la pièce capitale et comme li perle charmante de cet ouvrage? Aucune date ne Tindique. On sait que M. Victor Hugo n*a plus rien donnéau théâtre depuis les Burgraves, c'esl-à-dire depuis 1843. Il est vrai, dit-on, qu'il a fuit, depuis lors, et q.u-il garde inédits nombre de drames jet même de coméilios. Quant au c livre satirique » et au <l livre lyrique >», la plupart des morceaux qui les composent sont assez anciens : plusieurs appartiennent à la période de 1870-1871, à Vannée terrible; beaucoup sont datés de Jersey, des années 1853 et 1854, ou portent évidemment la marque de Texil. Il y a donc une assez grande diversité dans ces deux volumes; vous y trouvez un aperçu des genres — je ne parle que de la poésie — où s'est exercé depuis plus de soixante ans ce génie en tout vraiment unique, infatigable et inépuisable, si souple à revélir les formes les plus différentes, et à faire vibrer-tour à tour toutes les cordes de la Ivre.

Mais d'abord pourquoi ce tilrc : Les Quatre Vents de VEsprit ? Le poète l'explique dans u;ie piô^e iniliale. où il institue une sorte de parallèle entre les vents d.i

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ciel et l*àme orageuse du p'ièle; et ce parallèle, tl le poursuit, il le développe à outrance, selon son procédé babiluel,.daiis une ample suite de vers, avec un étrange et suporbe entassemeot d'idées, de mots et d'images.

Jo vis les quatre vents passer. ,

— vents, leur dis-je, Vents lies cicux ! croyez-vous avoir seuls nu quudrig-s 7 Autans, masques hagards, luninUucux déinous.

Croyez-vous pouvoir seuls aller des mers aux monts?... <^cs allures d'ccluir, ce vol torrentiel, L'esprit humain les a comme vou^, vents tragiques... L'àme a comme le ciel quatre souffles en elle ; L'ùmc a ses pôles; Tàme a si^s points cardinaux. Vents! Dragons qui sur nous tordez vos bleus anneaux. Et qui vous dispersez avec tant do furie Depuis le hurlciiieut jusqu'à la rôveric, L'esprit humain n*est pas moins aquilon que vous. Comme vous il est vio, amour, j)ie et courroux. Ses strophes ne sont pas plus vile extéauces ■ Dans leur vol à travers Tazur que vos nuées; Un vers court par-dessus les tours et les remparts Mieux que Terrinte bhe aux longs cheveux épars ; Kt le poète, ouvrant ses intègres registres.

Ne met pas plus de temps que vous, ô vents sinistres, l*our essuyer sa bouche et changer de clairon... La pensée est un aigle à quatre ailes, qui va. Du goulT.e ou N')i fl')lie à Tile oà Jean rôva; Et chacun de ses grands aikTon-t, épopée, Drame, ode, iambc arde.it, coupe comme Têpée... Notre àmo co.ninc vous, d vents! groupe sonore, A son nor.l, son midi, son couchant, son aurore; Car c'est par la clarté ({n'en ce mondes âpre et beau L*ho.niu *. li tit, s m aulic étant dins le tombeau. Lo poète est pa-^tour, jujfc, prophète, apdtre; Kn •! latr; pas, il poil aller d'un biut à l'autre De l'arl sublime, :iin«i que vou5 d3 l'hirizoa...

Voftà le poète, — le poêle idéal, — tel que le maHrc le conçoit; et la carrière infinie qu'il déroule devant lui est aussi, peu s'en faut, la même qu'il ouvre au génie delà satire. Elle est une arme terrible et souveraine dansiamain du poêle justicier des tyrans, vengeur des peuples et des misérables. Et il le dit en un passage charmant et bizarre, mêlant à la rudesse sombre, tendue et tuaiultueuse, où il se complaît, un peu de celte grâce antique, molle et souriante, — mélodie douce et pure de flûte ionienne, — qui traverse si rarement Torchestration violente et retentissante de ses grands vers :

sainte horreur du mal ! devoir funèbre ! ô haine ! Quand Virgile suspend la chèvre au blanc Iroëne ; Quand Lucrèce revêt de feuilles Thomme nu ; Quand Ennius compare ap satyre cornu Le bouc passant sa tète à travers la brnussaille Qui fait qu*Ëurope au bain se détourne et tressaille; Quand Moschus chante Enna; quand Horace galment Suit Canidie, et fait, sur le chaudron fumant Où l'horreur de la lune et des tombeaux s*in(lltrc. .Elernuer Priape à Tàcre odeur du philtre ; Quand Plaute bat Davus ou raille Amphitryon, Le ciel bleu dans un coin brille et jette un rayon Sur la baigneuse émue ou la chèvre qui grimpe, Et Ton entend au fond rire Timmense Olympe.

Mais tout azur s'éclipse où passent les vengeurs... Les punisseurs sont noirs. Leur pâle et grave amie, La Mort, leur met la main sur Tépaule, et leur dit : Esprit, ne laisse pas échapper ton bandit...

Car ils sont les géants des châtiments de Dieu... Isaïe, accoudé sur Babylone athée, Songe; Eschyle, vainqueur et fils de Prométhée, Cloue au drame d*airain le tyran Jupiter;

Vi l^ORTRAITS LITTÉRAIRES.

Shakspeare mèno en|^laisse Henri huit; et Luther Fouette les Borgia mêlés aux Louis onze ; Tacite dans la nuit pose son pied de bronze Sur les douze dra^^ons qu'on appelle césars...

Et, ajouterais-je, M. Victor Hugo applique sur le Tront d'un autre César le Ter rouge de ses Chdtimpnts t Mais que nous sommes loin, avec cette satire enflammée, foudroyante et auguste, que nous sommes Loin de la satire morale et littéraire, au pas tranquille, sermo pedeslris, de Boiieau et de seis siiccesseurs! Pauvres satiriques du vieux lemps, que H. Victor Hugo, avec son dédain de romantique, raille et bafoue sans pitié l

La satire à présent, chant où se mêle un cri, Bouche de fer d'où sort un sanglot attendri, M'est plus ce qu'elle était jadis dans notre enfance. Quand on nous conduisait, écoliers sans défense, A la Sorbonne, endroit revôche cf mauvais lieu, Et que, (levant nous tous qui' Técoulions fort peu, Dévidant sa leçon et filant sa quenouille, Le petit Andrieux, à face de grenouille.

Mordait Shakspeare, llamlet, Blacbcth, Lear, Othello, Avec ses fausses, dentjs prises au vieux Boiieau.

La Sorbonne un c mauvais lieu » ! Cette Sorbonne dès lors rajeunie et reverdissante où Royer-Collard commençait précisément au temps d'Aiidrieux le beau mouvement philosophique et critique qu'allaient continuer MM. Victor Cousin, Guizot et Villemain, dans leurs leçons fécondes! Et quelle sévérité, ô maître, pour l'auteur du Meunier de Sans-Soudy pour rinoffensif et spirituel Andrieux, si aimable causeur et conteur I

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Mais passons. M. Viclor IIuj,^o exprime, par des traits frappants, le profond contraste entre la petite satire de l'ancien ré^^Mine, — la satire de Boilein — el laFienne, la grande, la vengeresse :

Marquis on métlccins, une caste, un métier,

r.e n*est plus Ii son clininp; il lui faut riiomme entier.

Elle poursuit rinfâmc et non le ridirule...

Klle vole, à travers l'ombre et les c.itastrophcs...

Elle panse à genoux les vaincus vcnorables,

KénU les maudit^, haisn. au front les misérables,

Lutte, el, sans daiji^ncr même un instant y songer.

Se sent par des valets derrière elle juger...

Reconnaissez-vous Timplacableet tragique Euménide qui remplit de son ombre et de sa voix d'airain tout le livre des Chdliments? Elle obsédait encore l'imagination du poète bien des années après qu'il eut lancé dans le monde ses Châtiments immortels. Ils parurent, si je ne me trompe, en 1 853, et les vers que je viens de citer sont datés de 1870. Ces vers forment une des pièces les plus intéressantes du d. livre satirique », car dans ce portrait du poète, ministre et interprète de la conscience des nations, c'est lui-même, on le sent, c'est son attitude dans l'exil, c'est la mission à laquelle il s'était consacré, que M. Victor Hugo retrace et glorifie. Noble mission, fière altitude, et qui fera sans doute une grande figure dans l'avenir. Je le disais ici même*, il y a trois ans, en rendant compte du second volume de VHistoire d'un crime : nous sommes mal placés, nous

i. Journal des Débals du H avril 1878.

»6 *>ORTftAITS LliTÉRAinES.

aulres contemporains, pour juger de l'air que cerlaius rôles prendront aux regards de la poslérilé. Les con-, temporains voient les choses au jour U jo ir, partiellement et pclitemeni; la perspective dViiscmliIo leur échappe. Comme ils sont au pied de la staluo, ils en notent les défauts, ils en rient, ils s*en scandalisent. Mais les générations éloignées la voient tout autrement : les imperfections du détail s eiï^iccnt, les maîtresseslignes ressortent, le temps fait le vide autour de rhomme supérieur, et son image parait dans sa majesté. Je pense qu'il en sera ainsi de l'œuvre de M. Victor Hugo, et de cette période de sa vie dont ces vers encore biélants de haine évoquent en nous le souvenir aujourd'hui si lointain.

Nous ne quittons pas IomCJl faitj^t satire en abordant l« drame, Les deux trouvailles de Gallus. C'est du reste un esprit bien différent qui circule et qui brille de ses mille facettes dans cette création singulière^ éblouissante de verve et d'audacieux caprice. C'est, à mon sens, le chef-d'œuvre des Quatre Vents de VEs^ prît que ce drame étincelant, mené et enlevé demain de

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'maître; double drame, en deux parties ou en deux jour-^ nées : la première, iniitulée MargaritUy ou la comédie; la seconde Esca^ ou proprement le drame, ott va voir pourquoi. Le duc Gallus est un prince souverain de rAUemagne morcelée et féodale du siècle dernier; mais ce prince imaginaire n'a en vérité rien d*un Aile-* mand; il a les grands airs et les allures frivoles, le galant scepticisme, la suprême élégance et la séduisante corroption^ en un mot toute la perversité savante et exquise d*un roué de la Régence. C'est une façon de duc de Richelieu dépaysé et mal à Taise dans sa principauté teutonique où il languit et se consume, car son cas rappelle un peu celui de Faust quand Méphistophélès le conduit sur les pas de Marguerite. Seulement le temps a marché depuis le docteur Faust, et le duc Gallus est bien plus exigeant et raffiné et compliqué en ses désirs. L'attrait de l'innocence dans la beauté ne suffit plus à cet enfant du siècle de Louis XV. Et voici comment Gallus Don Juan, — mais un Don Juan qui enchérit encore sur cçlui de Molière, — expose ses théories à son compère et confident Gunich :

Un démon vierge! Un être aux penchants malfaisants, Ayant l'aspect du lys que la nature encense!

Laïs Agnès! le monstre à. l'état d'innocence! C'est curiosité, rien de plus ; mais j'aurais Cet appétit. La touffe épaisse des forôts Contient tout'; fleurs," venins. Ami, gagner le quine D'un ange contenant en germe une coquine 1 Comprends-tu? l'observer !^Voir aboutir au mal L'innocence à t&tons dans rinslinct animal,

9S. rOUTBAlTS LlTrÉUAlKES,

. P<ç$er dans la vertu ce que la chair en Ole, Afifistor dans une àmc à Taubc de la faute.

Je ne suis pas méchant, mais j'aimerais ce jeu. Moi, <1qs crimes» d donc! muis des vices, parbleu!...

A quoi Tami du prince i^éponil :

... Il serait étrange de manquer De fcmmiiie quand on est prince.

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