‹ Portraits littérairesChapitre 20 sur 55 · Tomes m et IV. Journal -^dei Débats du 18 avril · texte numérisé non relu

Tomes m et IV. Journal -^dei Débats du 18 avril

VICTOR UUGU. 111

Yoix de la mer et le doux murmure des campagnes, semblait reverdir de saison en saison avec les prés et les bocages, sentait monter en son cœur rajeuni la sève divine des printemps, et faisait éclore celte magique floraison^ cette incomparable moisson de vers et de prose : VHistoire d'un crime ei les MisérableSy les Châtiments et les Contemplations, et la fantaisie étincelante, le voluptueux et , capricieux lyrisme des Chansons des rues et des boiSy avec leur mètre agile, leurs rimes qui étalent des trouvailles, et les alexandrins superbes qui se déroulent à perte de vue à travers les fastueux portiques, les palais enchantés, les citadelles pleines d'ombre, les halliers sauvages, les gouffres insondables et les empyrées radieux de la Lé* jimde dès siècles .

c Exprimer i*humanilé dans^une espèce d'œuvre cyclique, la peiÀdre successivement el^ simultanémeht sous tous ses aspects^ histoire, fahle, philosophie, reli^on, science, lesquels se résument en un seul et immense mouvement d'ascension vers la lumière; faire apparaître, dans une sorte de miroir sombre et clair — que rinlerruplion naturelle des travaux terrestres brisera probablement avant qu'il ait la dimension rêvée par l'auteur — celte grande figure une et multiple, lugubre et rayonnante, fatale et sacrée^ THomme; voilà de quelle pensée, de quelle ambition, si l'on veut, est sortie la Légende des siècles... Les poèmes qui composent ces deux volumes ne sont donc autre chose que des empreintes successives du profil humain, de date en date, depuis Eve, mère des hommes, jusqu'à la Révolution, mère des peuples; empreintes prises, tantôt sur la barbarie, tantôt sur la civi-

lis . PORTRAITS LITTÉRAIRES.

lisation» presque toujours sttr le ▼if(le]*histoire; empreintes moulées sur le masque des siècles... Cette série d'empreintcSy Yagucmciit disposées dans un certain ordre chronoIogiquOy pourra former une sorte de galerie de la médajllé humaine... On y trouvera quelque chos<^ du passé, quelque chose du présent, et comme un vague mirage de l'avenir ». i (Préface 4e la première série.)

J*ai tenu à rappeler cette page où le poète exposait sa pensée et caractérisait lui-môme Tœuvre grandiose . dont il nous donne aujourd'hui la fin. Cette œuvre, nous dît-il, a son unité. A la dilTérence de cet autre livre : les Quatre Vents de Vesprit^ qai étaient un recueil de pièces très dissembl.ibles par les sujets, par Tinspiration, parles genres auxquels ces pièces se rattachaient, la Légende des siècles procède d*un même dessein; une commune pensée anime et relie entre eux les poèmes qui la composent. Hais, si cette unité se révèle dans l'ensemble, dans le détail c'est la diversité qui ff^appe les regards. Vous diriez que ces poèmes si étran^ gêrs les uns aux autres sont venus là de tous les points de l'horizon. Vous croyez entendre chanter, sonner, tibrer à vos oreilles les lyres, les flûtes, les clairons, les cymbales et les conques marines, tous les înstruments dont le nriàltre s'est plu à former cette musique étonnante, cette confuse et splendide orchestration qui n'est qu'à lui. De là aussi un certain embarras pour le critique qui voudrait donner au lecteur un aperçu du présent volume. Un tel ouvrage échappe à Tanalyse. Oà

VICTOR HUGO. lia

eibt le fil Gonducteur qui va guider nos pas dans ce labyrinthe dont les échos sonores éclatent de toutes partSy dont les aspects changeants se montrent et se dérobent à nos yeux, dont les avenues et les sentiers s'entrecroisent, dans leurs sinueux détours, et nous ramènent sans cesse au point d*où nous venons? La Légende des siècles produit un peu TelTet d*une féerie sublime où les acteurs et les décors se succèdent en un prodigieux dcfité. Quelle incessante variété de personnages^ et de scènes! Voici TEspagne, lOrient et la Grèce; voici les monts, le désert, FOcéan; rois et soldats, juges et prêtres, grands et petits; les bénédictions de Tamour et les imprécations de la haine; le rire à côté de rhorreur et des larmes; Tantiquité, le moyeiii âge, le passé d'hier et Tavenir de demain.* Quel amonr cellement, quel cliquetis, quel bruit d'armées en marche ! Quels fantastiques escadrons de spectres qui émergent des ténèbres et y rentrent éperdument au galop de leur cavalerie infernale, pareils à ces régiments trépassés que le poète dans la Vision de Dautey une des pièces capitales de ce cinquième volume, fait déiiUu' à bride abattue, emportés comme en un tourbillon d'orage, devant le tribunal de Dieu !

Quatluor aut plures aulœa premuntur in hoitu /Jum fugiunt equitum iurmœ peditumquî calervœ...

On peut distinguer cependant, parmi ce tumultueux

Itl PORTRAITS LITTÉRAIRES.

concfert, quelques imI^s prédominantes; on peut trier et ranger ce^ poèmes en plusieurs groupes.

Il y a d'abord la série dos po.èmes héroïques, historiques ou plutôt légendaires, dans lesquels M. Victor Hugo met en scène les chevaliers farouches du moyen âge, ces hommes de proie ou de fer, héros ou bandits, aigles ou vautours, Eviradnus ou GaîfTer-Jorge, le glo* rieux Gid ou Todieux Tipha^ine, don Jayme ou son fils dégénéré don Ascagne; — dans le volume que nous étudions, le vieux Elciis, un de ces cœurs austères et indomptés, suprêmes représentants de Tautique. vertu qu'ils isxaltent, en face des générations nouvelles qu'ils méprisent :

Les homme.) de mon temps fuisaiciit la guerre franclic... Ils allaient ilroit au mur et donnaient rcscalade; ils mépiisuient la nuit, le piège,' Tembu^cade; Quand on leur demandait : Quel compagnon hardi Kmmencz-vous en guerre? ns^ disaient : Plein midi. C'étaient, sous l'humble serge ou Thcrmine royale. Les bons et grands enfants de la guerre loyale... Quand ils s'en revenaient des combats, leurs armures £taij:»t rju»-»! ain>i que d 'S gr*nadvîs mûros.

VICTOU HUGO. H5

Et leurs femmes trouvaient le isoir sous feur pourpoint De larges Irous saignants dont ils ne parlaient point. Do tout bien mal acquis, ils disaient: qu'on le rende!... Ils parlaient haut, étant des fils des grandes races. Leurs poitrines avaient le dédain des cuirasses... 11 sortait de leur casque un souffle d'épopée, etc.

Nous connaissions déjà cette thèse ou anlithèse qui oppose le vieux temps, avec sa grandeur, à la petitesse des âges nouveaux. Écoutez plutôt, dans la pièce intitulée : la Paternité, au tome II de la Légende des siècles, — écoutez ce que disait le poète, nous présentant don Jayme, lé grand hidalgo. Jadis :

Le bon, le beau vivaient dans la chevalerie... Les paladins étaient à leurs vieux noms fidèles; Les aigles avaient moins de griffes et plus d'ailes; Ou n'est plus à présent les hommes d'autrefois. On ne voit plus les preux se ruer aux exploits, Comme des tourbillons d'âmes impétueuses; On a, pour s'attaquer, des façons tortueuses Et sûres, dont le Cid, certes, n'eût point voulu... Jadis les courts assauts, maintenant les longs sièges...

Ce type du bufgrave est un des types originaux et favoris du maître. II tient une grande place dans la Légende des siècles. 11 y reparaîtiie proche en proche, sons des noms divers, mais en vérité avec les mômtîJ traits, le même geste, le même accent. Ce personnage symbolique, en qui se redùte un monde évanoui et qui réalise l'idéal de l.i féodalité guerrière, ce personnage est sans doute un de ceux qui ont le plus fortement obsédé l'imaginalion de M. Victor Iluiço. Il y revient

113 PORTRAITS liTrÊRAlRCS.

saos .cesse, à ses burgrave.s il aime à les fahe revivre^ batailler, pourfendre, et parler ce magnifique lanpge lie rhonneur indigné, dont Je vieil Agrippa d'Aubigné, Corneille et M. Victor Hugo ont, dans notre poésie, \e secret. Et le fait est que ces rudes Gâtons de la chevalerie, tous ces poétiques et sublimes matamores, par leur grandeur et leur grandiloquence, conviennent merveilleusemen^t à un certain tour épique^ et dogmatiquement, sentencieusement oratoire de sa pensée.

Ce personivage reparaît dans le poème que M. Victor Hugo nous donne aujourd'hui sous ce titre : les Quatrj Jours d'Elciis. Non que cet Elciis agisse et lutte, à moins que ce ne soit agir que de parler comme il Tose faire, et durant quatre jours ! Cest ci long monologue, c'est cette formidable invective dont tl accable Temp»reur Othon et les r(Ms qui Técoulent, et qui attendent patiemment, pour le mettre à mort, qu*il ait prononcé sa dernière parole, c'est cette harangue étrao^, en des centaines die vers, qui forme tout le poème. Voilà une pièce très caractéristique. Je n^en connais pas qui donne mieux la sensation d'un procédé poétique dont le maître ne craint pas d'user, — je veux dire le procédé du développement à outrance et de fenlassement sans fin, l'art prodigieux et j^rilFeux de ce que les grammai- )icns nomment le redoublement, Tart de tourner el relourBer dans tous les sens une sâuation ou une thèse, l'art d'en faire luire les faces une à une, cl de recommencer encore, cl je ne sais eambicn de fois, ri tonjours

. avec une profusion nouvelle de mots, de traits, de métaphores qui passent comme des lueurs rapides. Ima<ginez lo discours du paysan du Danube se prolongeant ainsi en quatre journées — une de plus que dans un drame du théâtre espagnol — et vous aurez quelque idée de ces Quatre Jours d'Elciis. Elciis^ lui, n'est pas un c casteilan > descendu de son roc pyrénéen ; c'est un gentilhomme de Vérone, presque un bourgeois. Mais, en réalité, Elciis est, comme les autres, un burgrave, un de ces burgraves qui demeureront, quoi qu'on ait pu dire, une des créations dans lesquelles M. Victor Hugo aura mis le plus de sa poésie, et en tout cas de cette mâle éloquence, — castillane ou romaine, — qui sonne, dans ses grands vers, d'un son si fier et si plein.

Un autre personnage non moins symbolique, et qui joue de même dans la Légende des siècles un des premiers rôles, c'est le géant, — le géant de la mythologie grecque, fils de la Terre, cousin germain des dieux, et frère aîné du Faune ou du Salyre, de ce prodigieux Satyre que le poète naguère nous peignait déchaîné à travers bois et Toutaines, ivre d'amour et de parfums sauvages, se ruant et se roulant avec une âpre volupté dans la féconde et primitive nature. — C'est le grand Titan pélasgique que les dieux de l'Olympe ont vaincu* Vous rappelez- vous, dans la]seconde série de la Légende des siècleSy cette épopée superbe et étrange : Entre géants et dieuxy où le poète, s'emparant du grand

i\é PORTRAITS LITTÉRAIRES.

^myihc païen de la défaite des Titans par Jupiter, et le rojeunissant, le metlant en œuvre avec une admirable puissance d'invention et de ronouvellcmenf, évoquait riinage des premiers temps de la création, et la lutte fabuleuse où les géants foudroyés succombèrent? En lisant ces beaux vers, si poétiques, si profonds, si hu« mains, il m^arfivait de me dire : llVst-ce pas là un morceau du livre des Châtiments? Esi-ceblen le passé ' riant de Tanlique fable, ou notre passé à nous, — le passé dont il a souffert, — est-ce bien les ^3Iympiens aux fronts purs, et les adorables déités qui naquirent, il y a trois mille ans, parmi les lauriers-roses de TAlliquo, sous le ciel clément et cbarmnnt de la Grèce, ou n'est-ce pas plutôt les souverains, 0|iprcsseurs des nations modernes, partout victorieux en France et en Europe^ il y a'trenle ans, augustes violateurs de la liberté bumaïnc, que le poète, proscrit du deux Décembre, a ressaisis et flagellés dans ce pampblet mythologique?

Une seule pièce assez courte, intitulée : Paroles de géanty apparlient, dans' le présent volume, à ce cycle spécial. Mais, pour la bien comprendre, il faut la rattacher à la Série des poèmes. Entre géants et dieux ; il faut se rappeler que, dans cette guerre entre les Titans et les Olympiens, « ces bandiis », le poète a pris parti; il est pour les Titans, pour la Terre leur nourrice, pour celte nature immortelle où ils régnaient, et dont vous fûtes, tristes Cyclopes et toi Promcthée, bienfai-

leur (les hommes, les premiers civilisateurs, revendicateurs et champions!

L'anti]uité, je. le sais, coulait les choses autrement. Sans pitié pour ces insurgés, elle les croyait justement punis. N'avaient-ils pas lente de prendre d'assaut TOlympe et de renverser le gouvernement établi? Ce furent les premières barricades. Mais quoiNMiistoire est le plus souvent écrite par les vainqueurs ; la postérité n'entend guère les plainles de ceux qui tomlient. Et pourtant quelle engeance que ces dieux, tyrans cupides, jaloux de Thomme forluné, et de qui le plus criminel obtenait tout par. des largesses! dieux fléaux de la terre, à ce point que plus tard on sut un grc infini à Epicure, le jour qu'illes eut relégués < par delà les raurs enflammés du monde » ! Ils avaient fait, lant de viclnnes! Ils avaient si mal gouverné ! — Voilà, j'imagine, par quelles raisons M. Victor Hugo s'intéresse à la cause des Titans. Et puis, ajouterais-je, — si je ne craignais en vérité de pousser la fanlaisic un peu loin, — n'est-ce pas entre cis bons géants et lui afTaire de sympathie naturelle, môme de ressemblance? Ne fut-il pas, comme eux, un géant révolté contre TOlympe classique? N'avait-il pas, lui aussi, mis Pélion sur Ossa pour détrôner les dieux de notre littérature? Le poète n'a-lil pas un peu leur allure et leur slature? il aime ce qui est énorme, se plaît aux âpres cimes ou aux profondeurs des forèls; il contemple avec ravissement les forces brutes de la nature, dont la sève ardente et puis-

santé bal d»)s les veines de sa muse. EnOn, il a eu (aujours ce beau défaut d'aimer les vaincus, les déshérités, les petits qui souffrent contre les grands qui jouîsscri»(, GMiIre les imposteur» qui cxpluitent le bétail humaiu, contre les victorieux qui le foulent aux pieds de leurs coursiers de guerre ou au» roues de leurs chars de triomplie, et ici nous touchons à ces passions généreuses qui depuis plus de trente an» ont occupé sans cesse le génie de M. Victor Eugo : la foi en Thumanité, la conv passion aux mallieureux^ramour de toute liberté, la haine de la dictature qui met ses chaînes aux membre?, et du fonalismc qui souffle sa nuk dans^ les âmes. C'est^ de cette source profonde de pitié et d*amour que nous^ avons vu jaiUir le» nrlliier» de ver^ et tes page» di prose innombrables qui s'appellent les ChàtimentSy VHis-toire d'un crimey les Misérables, et celle Lég,ende dessiècles qui lire de là surtout sa grandeur.

C'est à celte source* inépuisable que nous^ devon» les poèines peut-ôlre les plus beaux du cinquième volume et une pièce qui, enlre toutes, vous atiire, et frappe vos regards comme une fresque grandiose : la Vision de Dante.

If

En Ksanf ceWe pièce, ne perdez jamais de vire, Icc^ leur, le temps où le maître Técrivil : elle en porte la Tîve empreinte. Elle est de ranni'e 1853; elle est d'une des époques les plus tristes de notre siècle. L'Europe avait vu de mauvais jours; il y avait à peu près par-' tout ces traces Itigobre» de sang que laissent d ins le» fues^ sur les places, autour des prisons, la guerre civile, le gibet, Péchafaud, les fusillés adossés aux murs. La révolutron avaif été certe» coupable. En Allemngne,. en Autriche, en Hongrie, comme en France, elle avait; eomniîs cette imrparJoffnabrIe faute de triompher par l'insurrection. Elle avait mis en question trop die ehoses, et mêlé à des revendications sages Tes plus folle» Qtopies. Hais la réaction, au lendemain de cette victoire éphémère de la révolution sur les monarchies, la réaction fut impitoyable. Ce qu'on nommait la civilisation menacée se vengea avec une exécrable barbarie. A la Yérité, tout riait, brillait par le dehors. Cétail Page d*or des hommes d^aflaires ; les foodf d*État mon^ 'laieDt conmre par em^liaQtenMDl ; de toutes p«rt$ reiuift'

Mi PORTIIAITS LITTÊUAIKES.

saient les délicates traditions des cours et les plaisirs. On s'enrichissait, on dansait eu habils brodés; mais, pendant ce temps, le roi de Naples jetait au bagne Foerio, son ministre delà veille; des patriotes français mouraientàCayenne ou traînaient dans Texil une vie pire que la mort, et le clergé, — ce clergé chrétien qui a le devoir d'être pitoyable aux infortunés, — le clergé saluait de ses Te Deum la répres:iion sanglant<\ Voilà le triste spectacle dont M. Victor Hugo état le témoin indigné, cl, si ses malédictions aujourd'hui semblent détonner comme une no!e trop vio!eule ou fausse, elles s'excusent par la passion brûlante et vengeresse qui remplissait son âme, et se répanJuit eu flots de lave dans ses Clidtiinents immortels dont la Vision de DaiUe est à vrai dire un fragment.

Dante nfcst apparu. Voici ce qu'il m'a dit :

• Je dormais sous la pierre où riiomtic refroidit. Jj sentais pénétrer, abattu comme l'arbre, L'oubli dans ma pensée et dans nns os le marbre. Tout en dormant je crus entendre à mon cùté Une voix qui parlait dgj^s cette obscurité Lt qui disait des mots étranges et funèbres.

Je m'écriai : Qui donc est là dans les ténèbres ? Et j'ajoutai, frottant mes yeux noirs et pesants : Combien ai je dormi ? La voix dit : Cinq cents ans; 'Ju viens de t'éveillcr pour finir ton poème. Dans l'an cinquante-trois du siècle dix-neu^ncme.

Dante a devant lui, autour de lui, au-dessous, audessus, de toutes parts, Timmensilé de Tabîme infernal. L'horreur de la chute en cet abîme sans fond, le vertrgo

VICTOR HUGO. m

affreux des damnés qui tombent, tombent toujours, esi décrit dans une de ces peintures sombres où M.Victor Hugo se plait, comme par un déû jeté aux bornes de l'esprit et aux règles de la langue, à nous peindre l'abs* trait sous des formes concrètes, à nous faire toucher rintangible, à revêtir d'images sensibles et réclLs ce que Tœil de l'homme ne voit pas :

On sent les profondeurs qui s*efnparcnt de vous ; Les mains ne peuvent plus atteindre les genoux ; On lève au ciel les yeux et l'on. voit Tombre horrible; On est dans Timpalpable, on est dans Tinvisiblc ; Dos souffles par moments passent dans cette nuit. Puis, on ne sent plus rien...

Dante contemplait TeiTrayant mystère lorsque soudain apparaît un ange rayonnant :

Il portait -sur sa tête ingénue et superbe

Ce mot des cieux, ce mot qui contient tout le verbe,

Justice. — On le p3uvait lire distinctement,

Ghaiiuft lettre du mot était un dianunt.

Justice ! mot profond que les goulfres vénèrent I

Quand Tarclian^e parut, les trompettes sonnèrent.

£t l'arcliangc cria : — Trépasses, trépassés I

Levez-vous, accourez, venez, comparaissez !..

Dante voit alors du plus profond de Tabîme surgir et monter la foule innombrable des victiines, pareille à ce Mur des siècles que le maître nous montrait naguère dans une autre vision :

G*était unejnuéc et c'était une foule.

Cela voguait, courait, roulait comme une houle ;

m POHTiUlTS LITTL.^AIR'£».

£t puUcsla faisait ua'bruil mytiéricui.

Dans celte ombre on voyait des faces et des yeux.

4e leur criai : Quels sont les noms dont on vous nomme ?

spectres! Comme vous j'étais jadis un homme,

Vous êtes maintenant des spectres comme mot.

Ils n*enteadireul point et passèrent. L*eflroi

Et la slopeur glaçaient ce noir tourbillon d'ombres.

Les uns étaient assis sur d'informes décombres ;

D'autres, je les voyais, quoiqu'un vent les chassât,

Terribles, agitaient des vestes de forçat ;

D*aulr6s étaient au joug liés comme des botes ;

D'autres étaient des corps qui n'avaient pas de tôtes ;

Des femmes sur leur sein montraient les clous du fouet;

Des cnfauls morts tenaient encore leur jouet,

Et leur crûne cnlr'ouvort laissait voir leurs cervelles...

Et l'énuinération se poursuit, déroulant U faulastique peinture où ces apparitions monstrueuses se détachent et se meuvent avec un relief étonnant.

Derrière eux, accroupis, accablés.

On voyait un monceau de fantômes voilés.

Muets et noirs; c'étaient les veuves et les mères.

La rumeur qui sortait de ces ombres auières

Resscinblutt au bruit sourd que les grands arbres font;

Et, devant la clarté qui flamboyait au foud,

Joignant leurs mains, toidant leurs bras, ils s'arrêtèrent,

Et, comme tous sortaient de la fosse, ils ôtèrent

La terre de leur bouche, et crièrent ; Seigneur!...

Nous sommes les martyrs,-|nous sommes l'équité,

La loi sainte, l'honneur, la foi, la liberté...

Nous crions vers vous, père ! ô Dieu bon, punissez I

Car vous êtes l'espoir de ceux qu'on a chassés.

Car vous êtes patrie à celui qu'on exile,

Car vous êtes le port, la demeure et l'asile ;

Les oiseaux ont le nid et les hommes ont Dieu...

Quels sont vos meurtriers et vos bourreaux? dit l'adge...

El d'une seule voix ils dirent : — Les soldats.

ViCTOU UUCU. ilfii

Je vis alors mouler de rabiine obwurci

fil autre amas iiilormc, él l'ange dit : jlci !

Et et groupe arriva, coiilus comme une ville...

C'éiaieui ue« millious UUiommes bardés de 1er...

Leurs armes m'éionnaicnt ut m'étaient inconnues.

Us surgissaient eu IJUié et par iiiiile avcnuci...

Les cruupea des chevaux, se mêlaient aux nuées. :

ils traînaient après eux des ciianots d'airain

Avjc le rouljme.li d'un foudre souterrain.

\}a grani vautojr djré les guidait commi un phare..

Tant qa'àis étaie.il aa ïo.iA dô l'ombre, la fanfare,

Comme u.i aigle agitant ses bruyants ailerons,

Chaînait cla.re et joyeuse au Iront des escaJrons,

Troiupeites et tambours sonnaient, et dos ceniaures

Frappaient des ro.ids de cuivre entre leurs mains sono.es;

Mais, des iju ils arrivaient devant le flamboiement,

Les clairons etlarés se taisaient ^lusq ne nient.

Tout ce bruit s'éteignait. Reculant en désordre,

Leurs chevaux se cabraient

Admirable image de cette arrivée tumultueuse de fautassins et de cavaliers, dansTombre iufernale,devaut le tribunal de Dieu l

Les soldats éperdus répondent à l'ange :

— Ce n'est pas uou% ce sont nos capitaines*.. Puis, au fond de la nuit, les aquilons coururent Kl revinrent, poussant une nuée encor.

Et ce nuage était plein de fantômes d'or.

^1 s'ouvrit devant l'ange avec un sourd tonnerre.

Je vis des cojimandauts sur leurs chevaux de guerre,

L'épée au flanc, la plume au front, l'ai»' irrité.

Debout sur la nuée avec autorité...

Etrange leu** cria ; — C'est vjus les capitaines?

— C'est nods. Que nous ve.ix-lu? — Silence aux voix hiula.nesl Uegardez cet oiseau «lui dort, et taisez-vous !

Dit l'ange; et, dérangeant sa robe avec courroux^ U leur montra la foudre en son sein endormie.

\ti roaTRAlT^ LlTTÉIlAIIlËs

Et les généraux de dire à leur tour :

Ce n'est pas nous, Seigneur ! Seigneur, ce sont les juges !... L'ange leva le doigt, et je vis, dans la brame, Monter et croître au fond des brouillards (^patsîf Une espèce de cirque, et là, muets, assis, Un tas d'hommes vôlus dMicrmine et de simarres, Et je vis à leurs pieds du sang en larges mares, Des billots, des gibets, des fers, des pilori). Ces hommes regardaient fange d*un air surpris ; Comme, en lettres de feu. rayonnait sur sa face Son nom : Justice, entre eux ils disaient à voix basse : Qucvcut dire ce mot qu'il porte sur son front ?

Les juges à leur tour rejelt'3nt leurs crimes sur les souverains.

Les princes commandaient; nous leur obéissions, Seigne:ir, car de tout temps les prêtres et les mages Nous ont dit que les rois, ô Dieu, sont vos images. L'ange dit : — Amenez les images de Dieu.

Des êtres monstrueux parurent...

Un nouveau tourbillon arrive, le tourbillon des rois et des ennpercurs, qui tous, comme les juge.«, comme les généraux, comme les soldats, s*écrient :

...Ce n'est pas nous ! — Kt qui donc? — C'eslfle Pape...

Alors les sept clairous/lirent : — Pape de Rome !

Mastaï, Mastaï ! nous l'appelons sept fois.

Viens rapporter à Dieu les peuple^ et les rois...

Un vieillard blanc e' pû'e apparut iluns là nuit.

Debout, morne, il tremblait comme un lionime qui fuit,

Et des mains le tenaient au collet daus la bfume...

Kt je vis le 5pectac!e horrible et surprenant

D'un homme qui vieillit pendant qu'on le rcgîxrdo...

VICTOn HDGO. Ii7

L'ange reprit : — Voyons,'défends-tor, parle ; as-lu. Pour lui jeter ta faute et pour qu'il en réponde, Au--dessus do ta tète un être dans ce monde ? £t riiomine répondit : Je n'ai que vaus, omo llie« !

La Vision de Dante est-elle prccisécnent à sa place dans la Légende des siècles? Je ne le pense pas, et il me semble qu'elle ne saurait être séparée de tous ces vers, nés de la liaine, où le poète se faisait justicier, justicier implacable à son tour. Le pamphlet vengeur n'est pas Thisloiro sereine, et la Vision de D inte est, au fond, un sublime pamphlet, un Châtiment qui s'ajoute aux autres; c'est à ce point de vue-là que je me place pour le juger. Le temps apporte son grand apaisement dans toutes les haines, dans toutes les passions de cette vie. El c'est pourquoi il était bon que cette pièce, vieille d'il y a trente ans, ne parût pas aujourd1niî sans sa date. J'imagine que M. Victor Hugo ne l'écrirait plus. Les vivants méritaient sa haine; les morts ont droit à son pardon, ou du moins à cette équité supérieuîe, où il entre beaucoup depiiié et liou des passions atroces que la bataille de la vie soulève, mais qui retombent et se taisent devant la paix du tombeau.

m PORTRAITS LITTÉRAIRES.

H. Victor Hugo était encore, il y a peu d'années, celui peut-être des écrivains de génie de tous les temps qui avait eu, avec Tinfluence la plus grande, les triomphes les plus contestés. 11 semblait que sa des* tinée fût de ne réussir jamais pacifiquement et pleinement. Ccst le sort des hommes qui font les révolutions. M. Victor Hugo avait osé faire une révolution inouïe dans cette littérature française jusque-là si respectueuse de ses propres traditions. Où régnait Tunité, il avait institué le schisme, avait sonné le tocsin de cette guerre civile; on Tavait vu, à la léte de ses romantiques, envahir les positions une à une, camper fièrement sur les sommets de Tode, du drame, du roman, et faire flotter son drapeau ronge sur les grands monuments de notre littérature. Il était vainqueur, mais à chaque fois sor* tait de la lutte tout saignant de blessures. La politique ensuite s'y mêla, et à ce point que, après cinquante années, on ne savait trop qui étaient plus nombreux, ses partisans ou ses adversaires. 11 n'en est plus de ménje aujourd'hui. Là aussi, le temps commence d*acccmpiir celte œuvre d'apaisement dont je parlais. La

voix des adversaires ne se fait plus guère entendre, et ceux-là même qui, tout en ressentant pbur son génie la plus sincère admiration, étaient cependant olTensés, dans la tempérance de leur goût classique, par les licences et par les audaces où le grand poète s'est tou* jours complu, — ceux-là comprennent que l'heure de dire ces choses, de marquer des réserves, de fuire aiosi pleinement œuvre de critiques, que celte heure, dis-je, est passée, ou n'est point encore revenue. Nous pouvions le faire il y a quelques années; ceux qui viendront après nous, et qui verront la statue de plus loin, pourront l'entreprendre à leur tour, et le devront. Hais nous, nous sommes trop près. Le sentiment qui convient aujourd'huiest ce double sentiment de piété et de gratitude dû aux grands hommes qui sont l'honneur de leurs contemporains. Il faut songer com« bien la vieillesse de Victor Hugo honore et embellit cette fin du siècle poétique : il en est la parure écla* tante; il en demeure la gloire souveraine. Il faut saluer, il faut bénir sa présence au milieu de nous ; il faut vous remercier, ô maître, qui faites encore briller vos rayons d'or dans la médiocrité de l'âge présent!

\n POnTRAITS LITTÉRAIUES.

pour nouSy par excellence, rhistorien de la Restaura^ tion, le s'^rupuleuXy impartial et persévérant aiitenr de cette monumentale histoire dont les vingt volumes ont paru successivement, avec une régularité vraiincnt admirable, de 1860 à 1878.

Mais M. Louis de Viel-Castel n*a pas été seulement rhistorien de la Restauration. Bien avant de s'engager dans son grand ouvrage, — et il s'y engageait, il entrait vaillamment en cette carrière nouvelle à Page où d'autres se reposent et tiennent leur vie pour achevée, — il avait eu tout un passé, un double passé, très Ion j et très honorable, d'écrivain et de diplomate. Il avait servi notre diplomatie, il avait même élé de ceux qui la dirigèrent, jusqu'en 1851, époque où il se renferma dans une retraite prématurée ^ Dans sa jeunesse, il avait passé par les ambassades. Il était venu ainsi à Madrid en 1821, au lendemain de la révolution de Riego. Il y a vécu sept années, dans des temps fort tristes pour le peuple espagnol, mais qui devaient offrir i un esprit observateur et éclairé de bien étranges sujets d'étude. Mon Dieu I quels curieux Mémoires, — ceux-là vraiment dignes d*étre lus et goûtés, — M. Louis de Yiel-Castel pourrait nous donner sur eefte Espagne du vieux temps, fanatique, carliste, prodigieusement arriérée et vermoulue, dont il a pu con-

i. M. de Viel-Cabtel <^tait alors directeur des affaires politiques a« ministère des affaires étrangères.

M. DK VUL-CASTtL. 4â3

teropler^ Tun îles derniers, Fimage séculaire, dansées heures suprêmes où le fnnlôme allait s'évanouir au souffle des âf^es nouveaux !

C*est à dessein que je rappelle ces circonstances : elles expli<|nent miei x que tous les éloges un des premiers mérites du livre de M. de Vicl-Castel. Songez que non seulement celte œuvre a coûté plus de dix années de travail à Fauteur, que non seulement cet auteur était dès lors ce qu'il a paru dans la suite, le plus consciencieux des éruiiits, le plus équitable des juges et Fun de nos plus distingués écrivains; songez encore que c'élait en Espagne, à Madrid, à deux pas du théâtre dil Principe y où se. jouèrent tant de comédies fameuses, qu'il recueillait les matériaux de ce qu'il appelle aujourd'hui trop modestement un f^^at. Sentez-vous l'avantage de celte condition privilégiée d'un critique qui a fait ses recherches sur les lieux mêmes, qui a pu consulter les lettrés du pays, s'éclairer, pour mille détails, de leur autorité, de leur goût indigène, prêter l'oreille aux traditions antiques comme aux échos d'un passé lointain, et ressaisir de tous côtés les allusions et les commentaires ? 11 a foulé le même sol, il a respiré le même air que les dramaturges de ce théâtre essentiellement patriotique et national; il a étudié les derniers vestiges de ces vieilles mœuk*3 castillanes dont ils ont été les chantres et les peintres et les glorificaleurs immortels; il a vu représenter la plupart de leurs comédies, et l'on sait combien il importe, pour

\U POKTHAITS LlTTÊnAII^ES.

bien juger de tels ouvragcs^^de ne les pas lire seulement, rûl-ce mAme dans la ian^îue où les auteurs les ont écrits, mais de les voir jouf r, de les entendre, vivants et vibranf^% sur la scène.

Je sais de. reste que Ton peut adicssi^r au livre de M. de Viel-Castel un reproche ou du moins une objection grave ; c*est que Fauteur Ta écrit il y a cinquante ans. Soit, dira-t-on, ce pouvait être alors une entreprise fort neuve que de reîracer Thistolrc du théàlre espagnol. Mais depuis cinquante ans là science a marché! N*a-t'On pas eu ce beau mouvement de l'érudition et de la critique qui ont renouvelé ces sujets-là comme tant d'autîpés? Ah ! si le livre eût paru vers 1830, c'eût été, jMmagine, presque une révélation. Et même après, vers 1840, lorsque l'a Revue des Deux Mondes en publia plusieurs chapitres, c^'était encore assez nouveau. On le connaissai!t ki peu et si mil, ce vieux théâtre espagnol! Avez-vous remarqué que M. Saint-Marc Girardin, dans les cinq volumes de son Cornas de littérature dramatique, qui est du même temps, compare entre eux les théâtres grec, françiis, anglais, italien, et des auteur/ espagnols ne dit presque pas un mol? Mais, depuis, on a exploré dans tous les sens ce théâtre luxuriant et touffu comme une forêt vierge. On y a porté la lumière, des travailleurs sont venus qui Font percé de belle^ routes, larges et sûres;, la foule des lecteurs peut à présent s'y acheminer et s'y promener sans crainte ni fatigue.

Page 1