M.. EUGÈNE MANUEL
pas pénétré dans la solitude où se recueillait la pensée
de l'auteur; il n'avait pas été détourné.des méditations
graves par les soins et par les soucis de cette existence
mondaine, laquelle, si Ton n'y prend pas garde, envahit
l'âiiie, et la dessèche, et la rapetisse. Dans une vie
retirée, les plus humbles objets acquièrent une valeur
singulière par le rapport qu^ils ont aux êtres que nous
aimons. Et c'est pourquoi le poète peut puiser là comme
à tJiie source d'inspiration profonde et toujours nou*
velle. Un rosier qui a fleuri sur la tombe d'un jeune
frèra; la lettre encadrée de noir qui, un matin, vient
.annoncer la mort imprévue d'un ami; un changement
' de demeure, éù l'on quitte des murs, témoins des
années heureuses, suffisent à lui inspirer des pa^es
touchantes el parfaites. Telle est, avec mainte autre, la
pièce intitulée le Déménagement. Telld est encore, dans
un tun plus hauf, lî Prière du soir, ou la Veillée da
médecin. Les romiinciers et les poètes anglais, depuis
la siècle dernier, depuis le doux et désespéré Cowper
jusqu'au fortuné Dickens, ont excellé dans ces peintures
exquises des chagrins et des bonheurs du foyer; chez
nous, au contraire, ce fut jiisqu*à nos jours comme un
monde fermé : romanciers ni foètes ne daignaient on
ne savaient le découvrir II y a dix ans, lorsque
M. de Laprade publia son beau Livre d'un pèreyW nous
sembla qu'il abordait un ordre d'idées et de sentiments
presque inexplorés dans notre poésie. Ce sera l'honneur
de H* Eiigèae Manuel d'avoir fiit entendre, un des pre*.
flO PORtKAITS LirrÊRAIRKS.
micrs dans 1& groupe des jeunes poètes d*alors, cette Bole particulière, qui nous a inai^iiié trop longtemps.
lit
Les Pays intimes eurent un succès méritù'; elles obtinrent la récompense que devait souhaiter le plu^ leur auteur : les sufTraçci de TAca Icmie française, qui couronna le livre. M. Manuel n*étaît plus inco.inu; il 8*ctait rangé dès Tabord au nombre de ces délicats poètes que nous n'avons nul besoin de nommer, car vos noms sont dans toutes les bouches, poètes aimables et aimés de ce temps, qui, dans cet âge de prose, faites luire encore quelques rayons ! Encouragé et enhardi, M. Manuel entrait dans sa période féconde, brillante, je dirais presque sa période héroïque, car il allait peu à peu s'animer et se passionner au soufde ardent dei foules.
Les Poèmes populaires marquent la transition, par où l'auteur, sortant du cercle barna des sentiments et des peintures da la vie da.-nestique, fut amené naturellement à prendre sa part des problèmes et bientôt des épreuves d^ citoyen. Dans les Poèmes populaires yVins^itddiou
M. EUGËNK MANUEL. Slf
est la même que dans les Pages intimes, tùnis le point de vue est dilTérenL Le poète regarde hors de hiimêine, hors de son entourage de parents et d'amis; il regarde Inexistence des autres, et avant tout des petits, des pauvres gens. Je m'explique bien comment il y est venu. Ëii vérité, il est impossible à une âme qui n'est point endurcie par les satisfactions de là fortune et par la dissipation mondaine de ne jamais penser, — en ces heures bénies où tout vous rit dans votre maison, — aux infortunés, aux déshérités. No vous arrive-t-il pas (*e rencontrer dans les> rues, d'une grande ville de certaines figures pâle» et soulTraiites qui soudain vou s jettent dans un abîme de réflexions douloureuses? — C'étaient ces pensées, c'étaient ces fantômes entrevus de la misère que M. Manuel évoquait dans une nouvelle série de poèmes, qui se distinguent des précédents par un accent plus hardi et par un relief plus vigoureux. Plusieurs sont presque de petits drames où les acteur s échangent un dialogue pressé; telle est la Rupture. D'autres sont des récits^vivants coiame la réalité: telle est cette belle et forte fiëcè^la Mort du saltimbanque •
Sous son bout de tuyau qui fumei , Là-bas s'éloigne dans In brume La caravane aux voici» verts.
La longue voiture ambulante Prend son allure somnolente :
Que Dieu la garde de rêver» '.
tlî POnTHAITS LIUTERAIKES.
Sur lous l«8 (rands chcmiii^ide France, Depuis sa plus lointaine enfanee»
Le saltimbanque a voyagé.
Voilà longtemps qu*il est en route ; Son œil s*éteint, son des se voûte.
Son YÎcux visage est ravagé.
Essuyant mépris et déboire.
Il a sur tous les champs de Toire Henté son étroit campement.
Et débité dans les parades, Sous do nevraiitcs mascarades, L'intarissable boniment.
Dans les granges ou sur les places, Il a dressé, pour ses grimaces, Les^tréteaux pourris par les ans.
Et cloué contre sa baruqua L-*escaIicr dont le sapin cra]ue • Sous le sabot des paysans...
Il a, tendant sou escarcelle.
Sur son nez promené réchclle, Jonglé sur le ventre et le dos, Ou, du fond de sa gibecière, Tiié l'illusion grossière Aux yeux stupidcs des badauds!...
Car'tu dois rire, quand tout manque, Sombre gaité xlu «altimbanque 1 11 pend un crêpe à tes grelots !
Ta grimace contre nature Cache souvent une torture, Et dissimule des sanglots !
Près d'un fossé, dans^ la montée, ■ La-cavavane estarrêtée Sur un grand chemin tout poudreux.
Depuis lajdernière bourgade, Le vieux saltimbanque est malade :
L'œil est terne et le pouls fiévreux.
M. EUGÈNE MAISUEL. 2^
On délcUe là maigre resse
Qui dix ans tira le carrosse,
Et jeûne aussi, les mauvais jours.
La troupe est sur pied ; tout s*agitc ;
Les pauvres gens, cela meurt vite.
Le père est bien bas ! Du secours !
Du secours ! On discute, on pleure :
Que faire ? On est à plus d*une beurc« Même en courant, du bourg voisin i Un des garçons à travers plaine, En maillot rose, à perdre haleine, S*en va quérir un médecin ! . ..
Dans le fond .du chariot sombre, Sousdeivlcux rideaux qui font ombre.
Le saltimbanque est dans son lit.
Le front suant, la voix éteinte, Ghive, et sans pousser une plainte.
Il souffre, il frissonne, il pâlit I
Plus de rire ! Plus de grimace !
11 6*dn va, le joyeux paillasse !
Les jours de gaité sont passés.
Le tapis, témoin de ses lutles, Et tout râpé fious les culbutes, Couvre tes pieds déjà glacés ..
Mais il faut lire d'un bout à l'autre ce petit poèine qui se déroule avec une perfection si simple e't si sava*nie .à la fois, et Ton comprend que M. Manuel, désormais sûr de lui, était muni et prêt pour aborder uù genre supérieur et reddutabJe, celui peut-être ides genres poétiques qui exige laréuniohlapluscomplète^lesqualitcs que les autres mettent en œuvre séparément : je veux 'dire le drame, non pas le drame historique, mais le
in PORTRAITS LITIÊRAIRES.
drame familier, iiitimCy ^-je Tappelterais le drame bourgeois si Taulcur n*edt mis ea scène les Ouvriers.
C'éUit le (ilre mi^me de la ()ièce en un acte que la ComèiUe Française reiirésenta, le 17 janvier 1870. Le modeste professeur affrontait ainsi le théâtre, et celte lumière, vive et crue comme les feux de la rampe^ que le théâtre répand s^r un nom.
Lo drannc des Ouvriers n'était en réalité que le plus étendu sinon le plus remarquable des Poèmes popu^ Uires. Il procédât de la même inspiration, et aussi des mêmes influences. Car on ne doit pas oublier, pour l'apprécier et se rendre un juste compte des causes diverses qui concoururent à son succès, quel était en France, et surtout à Paris, Télat de l'opinion.
On était alors dans la dernière année d^ TeitVpire. La liberté reconquise agitait et soulevait les foules. Ce courant libéral, si faible lorsqu'il commença vers Tannée 18G0, montait, ciébordail, emportait une à une los Carrières vermoulues du céf prisme autoritaire, et se
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transformait en nn lorrcnt furieux et irrésistible. Année étrangcoù il passait dans Tair des souffles de révolution, et comme les grondements de h tempête prochaine! Tout conspirait à précipiter le mouvement. De tous côtés des réunions publiques, des conférences popu^ ^ain s, des polémiques et des pamphlets, des discours enflammés. C'était une fièvre d'illusion^s libérales ot d'utopies révolutionnaires, de revenijllcalions c,i de passions.
C'est au milieu de cette atmosphère ardente, au lendemain de la formation du ministère de H.Ollivier, à la veille des funérailles de Victor Noir, que furent joués les Ouvriers de M. Manuel. Rarement un drame s'était produit dans un milieu plus favorable. Av^int que la toile se levât, les Ouvriers avaient déjà pour eux celle cause première de succès : ils répondaient à tout un ordre d'idées qui occupaient l'opinion. Non qu'il y eAt dans ce drame l'ombre de la politique. Pas la
moindre allusion indiscrète, nulle déclamation. Cette aimable et franche figure de Marcel, le jeune ouvrier vertueux, laborieux, avide de s'instruire et de s'élever par son travail, entre sa vieille mère et sa jeune fiancée, apparaissait comme le type rêvé par tous ceux — et ils étaient nombreux — qui songeaient alors à Téducation du peuple. On applaudissait aux vers où Marcel disait fièrement :
On doit joindre au rcélier tout ce qui le relève, Aider au bien 4|u*<in voit pnr le mieux que roi rérc ;
jl6 PORTRAITS LITTÊHAIRES.
Travailler sans relâche afin d'ôtrc plus fort... Et d'ailleurs il le faut. Monsieur : le flot nous pousse lit doit encor plus haut uous porter sans secousse. Arbre ou peuple, toujours la forcfT vient (f en bas. La sève humaine monte et ne redescend pas.
Quelques mois après éclatait la guerre. Elle a été pour plusieurs de nos poètes une source d'inspiration féconde et nouvelle, et particulièrement pour Fauteur des Ouvriers, Il avait pris goût à ce beau rôle du chantre populaire et patriote dont Tâme est en communication incessante avec Tâme de la foule, et qui se fait l'interprète passionné des espérances, des angoisses (t des douleurs poignanles d'une nation. C'est par le liéâlre surtout que s'établit ce rapide échange d'émotions entre le public et le poète. Aussi la plupart des vers -que les tragiques événer*ents de 4870 inspirèrent à M. Manuel furent-ils d*abord récités sur la scène du Théâtre-Français. Ce fut là, le 6 août, le soir de cette lamentable journée ou le bruit courut que nous avions remporté une grande victoire et où Paris s'abandonna durant quelques heures à une folle joie; convertie bienlôt en une sombre tristesse, — ce fut là que Ton salua avec enthousiasme la pièce Pour les blessés. C'est un dialogue- entre un soldat blessé et une jeune femme qui apparaît à son chevet comme une image de la France. Dans celle scène vibraient les sentiments dont les cœurs ctaient pleins. Il faut se rappeler ce
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<{u*on cluit en ces semaines néfastes pour comprendre Teiret ijue produisirent, récités devant un auditoire frémissant et ému jusqu*au3L larmes^ des vers tels que ceux-ci :
^ patrie, on a beau raisonner, tu Tcmporlcs ! Les âmes que tu fuis sont cncor les plus fortes; Et, sitôt que dans l'air a grondé le canon, Tout s'eflace, excepté la grandeur de ton nom ! Ah ! j*ai longtemps rcvé sur ces pâles visages! . Ceux qui vont au-devunt de la mort sont des sages; Et les peuples encor n'ont rien vu de plus beau Qu'un brin de laurier vert sur un jeune tombeau!
Ce fut ainsi que, durant le siège, M. Manuel continua sou rôle militant, reflétant au Jour le jour les passions et les illusions, les alternatives de folle conliance ci de morne desespoir que traversait la grande capitale assiégée. De là les poèmes qu'il allait bientôt réunir £3us ce titre : Pendant la guerrCy dans un volutne qui contient peut-être ce qu'il a écrit de plus éloquent et de plus accompli. Je c.tais la pièce: Pour les blessés; j en pourrais signaler dix autres : les Pigeons de la République^ la Vision, la Recherche, et celte Visite au fort, oi Tauleur dos Pages intimes mêlait à Tùprelé de Taccent belliqueux sa note de tendresse familière et pénétrante.
Depuis celte époque, M. Eugène Manuel ne s'est fait entendre que de loin en loin, et, comme on le voyait prendre une part toujours plus importante aux affaires de r Université, on pouvait croire qu'il avait dit adieu à
*Ia poésie, lié sa gerbe, et quitté le champ pour n'y plus Yeveiiir, et cela dans le temps même où il briguait les suffrages de rAcadcmîe. Les titres litt<^riiire<:, comme les autres, vieillissent et passent assez promptement, si Ton n*a pas le soin de les renouveler et de les rajeunir. M. Manuel le comprit, et, en 1881, à la veille d'une élection académique, il publia un quatrième recueil : Enrotfige^.
Les pièces qui composent ce vulume sont, par les sujets, très diverses. Plusieurs appartiennent au genre des Pages intimes. D*autres rappellent les Poèmes populaires. D'autres éveillent les souvenirs de la guerre de 1870, et sont comme les échos de ce passé déjà lointain, liais il en est qui ne se rattachent à aucun de ces trois groupes. Tels sont les vers^si touchants et si vrais, à Victor Hugo, et les petits poèmes dans lesquels M. Manuel a reproduit avec un art délicat la naïveté des^ ballades et des fabliaux du vieux temps, par exemple, ce récit intitulé le Lierre, où le poète nous fait suivre la course fantastique d'une plante mystérieuse qui, s'élançantd'un tbmbeau solitaire et serpentant à travers bois et plaines, rejoint une autre tombe, où dort une morte bien-aimée. Je citerais encore, dans ce genre moyen âge, le sonnet qui débute ainsi :
PouV y brûler un grain d'ambre ou d'énccns Gentil sonnet est une cassolette :