‹ Portraits littérairesChapitre 31 sur 55 · M. I*1£KK£ LOTI · texte numérisé non relu

M. I*1£KK£ LOTI

Tardent rerrain des Griols qui daasent avec furie aux sous pressés des tamtamSy et jettent dans l*air leurs chansons d'anoour, retentissait au loin, durant les lourdes soirées, à travers les grèves odorantes et les herbages des n^arais.

■il

(!e fut dans une de ces soirées que Jean Peyral oublia de nouveau sa fiancée et le cher village des Cévennes! Il avait lutté contre lui-même jusqu'à la fin; une sorte d'horreur instinctive, nous dit Pierre Loti, se mêlait encore à sa passion, superstition de montagnard) c vague frayeur de sorts et d*amulettes, crainte de je ne sais quels enchantements, quels liens ténébreux. Il lui semblait qu'il allait franchir un seuil fatal, sigi)er avec celte race npire uQe sorte de pacte ,funeste, que des voiles plus sombres allaient descendre entre lui et sa mère et sa fiancée... » Mais la folie de sa passion était plus forte et l'entrainait, défaillant et yaiqçu, dans les bras de Fatou-Gaye.

Trois ans avaient passé sur cette union. Jean Peyral avait cessé d'habiter la caserne et vivait dans la maison 4U faubourg. Il y passait le so'r les longues heures, embrassant du regard le grand et triste liécor qui ss déroulait devait lui : les silhouettes pointues des innombrables cases yolofes, la mer sauvage et la ligne blanchissante et mugissante des biisants, puis dans le cré,puseule les horizons infinis du désert, les caravanes lointaines qui arrivaient de la langue de Barbarie^ les nuées d'oiseaux de proie tournoyantes, et là-bas le

cimetière de Sorr, où il avait déjà conduit plusieurs de ses camarades, et d'où il entendait souvent, dans la nuit, arriver jusqu*à ses oreilles les hurlements sinistres des chacals. La chaleur de midi le plongeait dans de pesants sommeils, que terminaient des réveils pleins d*angoisse. Il revoyait son enfance, ses parenis, le bonheur perdu. Fatou-Gaye redoutait ces sombres réveils, car elle sentait que Jean Peyral dans ces instants-là lui échappait. Elle les guettait et s*approchant à genoux, et l'entourant de ses bras : « Qu'as-lu, mon blanc? lui demandait-ello, d'une voix qu'elle faisait douce et languissante comme le son de la guitare d'un griot... »

Pierre Loti décrit admirablement cette vie étrangement monotone et uniforme où la raison et le cœur du spahi s'étiolaient dans un ennui vague, dans un accable-, ment perpétuel du corps et de Tàme. Il s'y abandonnait pourtant, c comme à un charme perfide d'amulettes >. Car il semblait en vérité que cette feoime noire l'enchantait par tous les sortilèges qu'elle allait demander, aux sorciers du village nègre, et dont elle remplissait l a chambre de l'hQmmj blanc. L'inflaenc3 de ce milieu, . de celte nature, de cette race môme pénétrait en lui peu à peu à la façon d'un poison subtil. Un jour, une grande nouvelle inet en émoi le quartier des spahis. . Douze d'entre eux doivent partir avec un congé. pour la Frai;ce; Jean Pcyrnl rst lîu nombre ! Déjà il est epibar- . qné; d«»jà, dercoi.danl le fl«uve, il est arrivé à Dakar;

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déjà il voit dans le port le navire qui va le ramener vers son village^ auprès de ses parents; il pouri^ doue les revoir^ il ne retourjiera plus au Seâégal! Bienheureuse ferspectÎTe! — Otti, mais Fatou est à ses pieds, gémissante et comme anéantie. Que deviendra Fatou après son départ? — Sa volonté chancelle, un nuage passe sur ses yeux, et lorsqu'un camarade qui lui aussi a là-bas ses parents, et que ne retient aucune chaîne, vient le supplier de le laisser partir à sa place,. Peyrâl cède,consentàresler,et voit bientôt s'éloignerlè navire. Le voilà enchaîné encore sur celte terre maudite! Mais cette secousse a été salutaire. 11 a ressaisi Tempire de sa raison. Il s'est enfin séparé de cette femme passionnée, dévouée, mais pernicieuse, créature énigmatique et pleine de mystère, naïvement perfide et perverse. Et de nouveau il entrevoit l'heure prochaine de sa délivrance : quelques semaines l'en séparent, lorsque tout à coup Ton apprend au quartier qu'il faut aller dans l'intérieur des terres combattre une révoile des tribus. Adieu Tespoir du retour! car Jean Peyral ne reviendra pas. Il est parti, le cœur serré, avec toule sorte de pressentiments funèbres, ayant enseso eiiles le cri lugubre des chacals qu'il a entendu tant de fois dans les cimetières et dans les solitudes du désert africain, et un jour il tombe dans une embuscade et meurt sous le soleil dévorant, en revoyant dans le:? moments suprêmes de l'atroce agonie la douce image du foyer natal.

toi PORTRAITS LITTÉRAIRKS.

Telle est la donnée très simple et très émouTante da nouveau roman de Pierre Loti. Mais ce n*est pas dans rinlrigue qui s*y dérouie qu'il fiiat chercher l'origina* lilé et Tattrait de cette œuvre remarquable. Il fuut distinguer, dans ce livre, denx cléments très dissemblableSy bien que Fart de Técrivain ait su les unir en une même trame, et les Taire valoir Tun par Tautre. Il faut distinguer de la fiction proprement dite, qui est la part du romancier, les réminiscences et les descriptions du voyageur, la roprésentation pittoresque des mœnrs et des paysages, les tableaux très vivants de cette tei^re africaine, toute cette couleur locale dont Pierre Loti excelle avec une rare habileté à éveiller en nous rima;'e et presque la sensation. Je l'avais remarqué, il y a deux ans, dans le roman iTAziyadé; yentns frappé et charmé dans le Mariage de Lotiy ou Ton voyait passer comme dans une vision les fantastiques splendeurs de la nature polynésienne. Pierre Loti est, on le devine, du très petit nombre des voyageurs qui ont des yeiix de poète cl d*artiste. Il a su retenir une foule de traits caractéristiques qifun voy-igeur ordinaire ne s'avise pas de remarquer, mais qui Pavaient ému, lui; et qu'il avait gravés dans sa mémoire. Il en compose ses peintures, qui acquièrent p^r là une vérité singulière. Tout est pi*écis, tout est pris sur le vif. Décrit-il le mois deno* vembre?C*est la saison oiicles grands baobabs laissent tomber sur lo sable leuri dernières feuilles..., la saison aimée des lézards, où les nopals épineux n'ouvrent plus

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leurs tristes fleurs jaunes ». Le chien haie de Je^in Peyral revit à nos yeux, avec son allitade « des chacals hiéra^liques dans les temples égyptiens... ». Je signaleraisde même Tépisode deTexpéditiondansi^intérieuri la navigation sur le grand fleuve à l'heure de midi, au milieu delà végétation profonde et delà faune endormie des tropiques; il y note les plus humbles détails: t Les caïmans glauques, allongés mollement sur la vase... et sur leur dos des familes pressées de gros crabes gris qui agitent perpétuellement leur unique pince d*un blanc d'ivoire, comme cherchant à saisir en rêve des proies imaginaires... »

Lecteur, ne souriez pas de cette exactitude minutieuse à noter jusqu'aux moindres incidents de la réalité ; la T^rité frappante des peintures est à ce prix. Seulement it faut que Tarliste sache choisir et s'arrêter. Il faut aussi que le lecteur ne s'aperçoive pas trop du procédé et de l'intention continue. On sait combien elle était apparente et à la longue fatigante dans une œuvre célèbre à laquelle je nepouvais^m'empécher de penser en lisant le Roman d'un Spahi : la Salammbô de Gustave Flaubert. Il me semble que Pierre Loti est un peu de la même école; mais son art à lui, en tout plus modeste,

et qui ne s*est encore produit que dans de courlj; ,romans, non dans un livre capital et monumental , représentant des années de travail, de recherches savantes et de méditations, comme était la Salammbô y son art parait, à vrai dire, moins artiCciel; ii est plus sincère et

soi PORTRAITS LITTÉRAIRES.

plus sobre; il ne s*enveloppe pas dans la pourpre des périodes pompeuses; et il a cette saveur propre aux ou* vrages où un auteur a mis beaucoup de ses sentiments, de ses impressions, — j'ose à peine ajouter : beaucoup de sa vie môme, car j'ai à faire ici quelques réserves. Entendons-nous bien. j\ ne s'agit pas de fausse pruderie. Je s^is que le romancier non plus que le dramaturge n'est pas un professeur de morale : Dieu nous garde du roman vertueux de parti pris et de ses fadeurs! Je sais en outre que les lecteurs des romans du jour en voient bien d'autres, et il est certain que les aventures de Loti et de ses héros sont presque édifiantes, auprès de ce que certains auteurs font lire au public. Hais il y a un peu trop du don Juan de Byron dans ce peintre si sceptique de ses voluptés passagères et des amours inconstants. N'est-ce pas Loti qui, dans le roman A' Aziyadé^ écrit tout crûment qu'il vite dans la débauche », — le mot y est, — et nous déclare qu'après tout c'est encore ce qu'il y a de mieux pour rendre cette triste vie supportable?

Âu point de vue littéraire, il faut goûter ce genre exotique. Cela est très piquant et très neuf; cela ne ressemble à rien de ce qu'on lit ailleurs, et il y a de grandes promesses dans ce jeune talent si singulier, si primesautier, si personnel.

M. êugi-Iim: manui'L

H. Eugène Manuel a depins vingt années marqué sa place dans notre poésie, sans faux éclat de style, par l'effet d'un talent sérieux, modeste et sincère. En ne recherchant que l'estime des esprits et des cœurs d'élite, il a rencontré un jour les applaudissements de la foule et mérité Tapprobation fidèle et réfléchie des lettrés. Voici longtemps q\i'il peut montrer,, lui aussi, son œuvre bien personnelle. Il en a donné des éditions récentes, — je ne dis pas une édition complète, car tl n*est point encore à Tâge où une carrière se termine. Hais il y a dans la vie des écrivains; surtout des poètes^

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de certains temps d'arrêt et des époques de silence où leur talent semble se recueillir pour des œuvres nouvelles. H. Manuel est-il aujourd'hui dans une de ces périodes? Il y a du moins une cause légitime à ce silence qu*il garJe depuis près de six annrcs. M. Manuel n'a jamais été proprement, je veux dire uniquement, un homme de lettres, libre dans l'usage de son temps et de sa pensée. Dès l'origine, il avait dû faire deux parts de sa vie, n'accordant à la poésie que des loisirs interrompus, réservant le meilleur de ses forces à renseignement public dont il est devenu l'un des fonctionnaires dirigeants, dont il avait été l'un des maîtres, dont il a mené depuis sa jeunesse l'existence, cette existence laborieuse qui s'empare si puissamment et parfois si exclusivement d'un esprit.

Là est, je le crois, Tinfluence décisive qui expli(|ue le caractère de ses ouvrages, et d*abord son style et son procédé poétique. Ce n'est pas en vain qu'un homme passe par TUniversité, et surtout y reste; il y acquiert de certaines qualités qui lui donnent uae allure et une physionomie spéciales. Cette discipline ifhiversilaire, qui assouplit de mille manières nos facultés, qui les enrichit, les orne, les affine, el exerce la raison si fortement, est loin de développer de même l'imagination. Dirais-je qu'elle risque un peu de Tentraver en la réglant? C'est sans doute fort hetireux pour un grand nombre d'esprits, et, tout compte fait, si vous vouliez mettre dans la balance ce que les meil-

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leurs y perJent, <ft ce qu'ils j gagnent, tenez pour assuré que la somme des av mtages l'emporterait décidément. Je pense qu'il en a été ainsi pour M. Manuel. En Têtudianty j'ai peine à admettre qu'il aurait réussi mieux à ne subir pas cette sage et salulnire discipline. 11 me parait au contraire qu'il lui a dû ces qualités, que j'appellerais presque des vertus, estimables entre toutes : le goût de la méthode, de la clarté, de la justesse, une habitude de correction élégante et de retenue, bien éloignée, notez-le, des conventions étroites de la vieille école, et qui ne l'emiièche p.is d'oser et d innover même heureusement. M. Manuel est du nombre des néu-classiques, de ces classiques tempérés et alTranchis qui ont conservé les traditions les plus saines du goût français, avec une forme plus libre, plus franche et plus décidée.

J'ijHlique le caractère prédominant de ses poésies quant au style. Mais, dans une œavre d'imagination, il y a un rapport nécessaire entre la forme et le fond même. Le style n'est alors que le signe extérieur et comme l'indice certain de Tinspiration. C'est pourquoi nous retrouvons ici encore l'action de l'Université. Chez les poètes de tous les temps, et surtout du nôtre, les œuvres reflètent la vie,. L'existence qu'ils mènent et le milieu social où ils sont placés déterminent, par une conséquence presque inévitable, les idées et les sentiments qu'ils expriment.

Voilà comment M. Manuel devait rencontrer dans la

tOG PORTRAITS LITTÉRAIRES.

vie calme du i^rofessorat la source de son inspiration

el les sujets de ses premières poésies. Son rocrite

a été de reproduire 1res simplement en de beaux vers

ce qu'il sentait en lui, voyait nufour de lui, sans

chercher au dolà. C'est le trait original du livre par où

il débula, les Pages intimes.

Ce Tut en 1866 q<i*elles parurent. L*auteur avait plus de quarante ans; il n'avait encore rien publié S ^^ cependant il poétisait depuis l'âge déjà lointain de sa jeunesse, de son enfance. Il a évoqué ces souvenirs dans une pièce d'une grâce touchante, consacrée à la mémoire de son oncle, it. Iules Lovy :

J'avais douze ans : c*est toi qui, le premier, m*appris

L*art de Tuire des vers et d*en goûter le prix...

Heureux, tu m'enseistnnis à marier la rime,

A compter sur mes doigts rhonnôle alexandrin,

A disposer déjà la strophe ou le quatrain,

A trouver, comme toi, que le vers, pour qui Tose,

Dit mieux les mouvements de Tàme que la prose...

1. A Texception de quelques pièces, dans la fleviie des Deux Jtf^ndes^vi 15 jmUet'1862.

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Tu sontonajs Tcflort de ma Yjix incerhine En in*expliq.uant tes dieux, Horace et l.a Fontaine ; Vi quinze ans, pour nous seuls, poètes fraternels, Nous ciiuntâ:iics ensemble aux banquets paternels ..

Plus tard, à mesure qu'il avançait dans la vie, il avait persisté, avec ce goût passionné qui n'est pas toujours mais qui était en lui la marque d'une vocation vraie. Seulement il ressentait les doutes, les timidités, et tous les fiiis scrupules d'un homme d'esprit qui sait combien c'est chose délicate et périlleuse de se déclarer poète et dc( Hvrer ainsi au public le secret de son âme et de son talent. Il avait donc écrit beaucoup de vers, d'année en année, au gré des heures changeantes qui lui apportaient tour à tour les joies et les tristesses, et il avait sans doute depuis longtemps son volume prêt, lorsqu'il pûrit enfin son parti, et, choisissant ses meilleurs poèmes, en forma le livre des Pages intimes. Ce petit livre avait l'attrait et la saveur des œuvres premières, vécues et mûries lentement, où l'on a mis beaucoup de soi-même : on ne publie guère un de ces livres-là qu'une fuis. C'était sa jeunesse, c'était son foyer, c'étaient \eé parents morts et les douces réminiscences du premier ôge, c'étaient les liens récents et les tendresses rtouvelles qu'il racontait, pleurait et célébrait dans ces modestes pages; c'était la suite déjà longue d'une honnête rie qui s'était écoulée silencieusement, pareille à rhum'jle source des bois qae le poMe lui conparait :

908 PORTRAITS ilTT^^R AIRK.S.

Sous la mousse et sous les roseaux L*avez-T0U8 parfois roncontrée > La petiio source ignoréo, Connu» à peine des oiseaux?...

Longtemps elle court sans dessein ; Un jour, on lui creuse un bassin :

Lecteur, vous achevez Thistoire !

A, travers bois ma source fuit ;

Elle est humble et fait peu do bruit ;

Mais elle est pure : on y peut boire.

La pureté de Tinspiration, Télévatioa des sentiments, la compassion d*un cœur prompt à plaindre et ingénieur .à comprendre les souffrances même qu'il n'a pas connues, • un accent naturel de sincérité, de bonté, de tendresse, et cela dans une série de petits tableaux d'un dessin, sobre, ferme, élégant, où Ton sentait l'habileté d'un disciple accompli des maîtres, tels sont les caractères de ces poésies et en général de toutes les œuvres de M. Manuel. Ajoutez — ce qui manque assez fréquemment en cette sorte de recueils — beaucoup de variété dans le choix des sujets et dans le mouvement du style, avec Tunité 'd'un talent très personnel, et que l'on retrouve à travers la suite diverse de ces sujets parfois liants, plus souvent tristes, comme est du reste la vie môme.

Aussi bien Timpression que laisse la lecture des Pa^^s intimes est-elle une impression de mélancolie sereiafi et attendri •. Le bruit du monde agité et frivole n'avait

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