‹ Portraits littérairesChapitre 46 sur 55 · M/ RENAN · texte numérisé non relu

M/ RENAN

entre la science et le principe aristocratique est, notez-

le, une de ses théories fondamentales, je pourrais dire

un de ses articles de foi. Je l'ai rencontrée souvent

dans ses ouvrages, et lui-même il nous en découvre les

racines dans ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse,

si attachants et curieux par les détails qu'il révèle sur

1 es origines de son esprit, sur les inHuencos de rajj

et de rnilieu qui, dàs son plus jeune âge, lont marqué

de leur empreinte : étrange et saisissante confession oï

M. Renan s'analyse el se discute avec ce mélange iudé-

fmissable do subtilité ondoyante et de claire précision

qui est un des traits de sa physionomie si fertile en C3n-

trastes, — où il nous met dans le sjcret des p!u3

intime* ressorts de sa nature morale, et nous expose

les premier s idées que son àmo se fo/ma dj la dignité

de la science el dj la noîilcisj dds h3m nés qui s*y

consacrent.

< La vie de Tesprit, dit-il, m*a|)paraissail coin ne sjule

noble; toute profession lucrative me semblait servile el

indigne de moi... » Et un peu plus loin : « Le noble,

d'après les idjes du pays, était celui qui, ne gagnant

rien, n'exploite personne, qui n'a aucun profil que U

revenu de ses terres fixé par la tradition. » Vous sentez

comment, des l'abord, l'idée de science el Tidôe de

noblesse s'unirent presque instinctivemont dans cet

esprit d'eufant breton et catholiqtie. Plus tard, étudiant

l'histoire, ne dut-il pas être frappé el charmé, ce lettré

né pour vivre dans l'exercice de -la pensée spéculalivô

tbt PORTRAITS LllTÊRAlRES.

ri daus le tioinaiue du passé, quand il connut quelle fart les aristocraties et les royautés out eue jadis au proiH'ès des lettres et des arts? Et il en reçut cette impression que la science est, comme il l'a écrit, d'origine aristocratique, qu*il y a entre elle et Taristucralie des affinités naturelles, que les génies grandissent malaisément dans une société poimlaire, et qu'il leur faut la condition propice des oligarchies^.

Soit! dira-t-on, s'il s*a;:it du passé. Reconnaissons fue les Papes et leurs canlinaux, les Hédicis et les patriciens des cilés italienuest^iit eu un bien beau r6Ie dans la Renaissance. A ImettoUi que les gran (s écrivains du XVII* sièrle ont dû beaucoup à Louis Xi V et à celte cour tncomp:irable. Hais aujourd'bui I Ne remarquez-vous pas que les lettres cl les arts échappent de plus en plus à la tutelle étroite des aristacratii-s, que l'instructiun se répand, que te savoir se propage, que la science se mec à la portée do tous, qu'elle u*est plus comme autrefois le mon )|>ole de rrj:>pcro, ipe ce n'eit plus poar lui et pour s*s <o:iriisans que Técrivaia produit ses livres, rartisle ses tableiui, ses statues ou ses monu* meuls, le cliimis:e ses d icouverîes ; que tous travailleut pour le puLlic, lequel est ainsi devenu leur vrai liécène, car c*est lui qui les applaudit au théâtre, qui les admire dans les musées, qui achète les œuvres des uns» qui s'empresse d'exploiter les inventions des autres , •I que cela même, prenez-j g:irde> est le taïl capital des temps nouveaux? Ne vojea-rous pas quedésonoais tout

TefTort de la scieace fo.nd à la rapprocher du peuple ? Où déeouvrez-vou9 les sympt6u)es de celte revanche future du principe ariâtocialique par la science?

Cette idée, qui est la thèse même de la suite de Calû bariy a4)u sembler d'abord au lecteur la plus mystérieuse dis énigmes. Cette idée pourtant n*est point née d*h»er dans l'esprit du penseur, — j'allais dire du poète^ puisque nous sommes décidément dans le royaume d<3 la fiction. Et savez- vous où vous la trouverez exposée, expliquée, justifiée, s*il est permis d'expliquer et de justifier les rêves? C'est dans un livre que M. Renan publiait il y a onze ans, et que je tiens pour une des œuvres métaphysiques les plus profondes et les plus originales de ce temps, je veux parler du livre des Dialogues et fragments philosophiques. ,.

M. Renan écrivit les Dialogues au printemps de l'année 1871. Il s'était réHigié à Versailles, et là, dans ces heures de fièvre et d'angoisse passionnée, au bruit des lattes parlementaires de la nouvelle Assemblée Nationale, parmi le grand murmure de celte société française qui se reprenait à vivre, lui cependant, par un contraste plus naturel qu'il ne semble, ce qui l'occupait au milieu de celle agitation mondaine dont Versailles était alors rempli, c*étaient les éternels problèmes touchant les destinées de Tunivers et les fins dernières de l'humanité. Il avait commencé d'écrire ces dialogues en philosophe observateur, sous la dictée de la sévère raison; puis, l'imagination par degrés l'emportant, il

tSi roniHAlTS LITTÊr.AiriES.'

allait s*élevant toujours, et, dans le troisième dialogue, quittant les c certitudes » et même les c probabilités '», il s^élançait, comme les paladins de TÂrioste sur les ailes de leurs fabuleux bippogriffes, vers les régions aériennes et vers les palais enchantés de la féerie.

Lecteur, je vous signale ce troisième Dialogue; il TOUS livre la clef de Ténigme que vous propose la suite de Calihan, Vous y voyez pourquoi Prospero se flatte de rogner de nouveau, après bien des siècles, grÂce à la science, et avec quel merveilleux empire 1 sur une humanité certes différente de la nôtre. Je ne commettrai pas la faute de discuter ce qui, au fond, n*esl qu'un songe, car les songes ne se discutent pas. Et c*est pourquoi je n'essaie pas davantage d'analyser celte suite de Caîiban.

1/Ean de Jouvence a fort surpris les admirateurs de M. Renan. Tout, dans ce drame étrange, les déconcerte, et ils ne savent que penser de ces visions qui passent devant leurs yciix,de ces dialogues où se mêlent a-jx peintures de la mort des traits inattendus de volupté, de la scène, par exemple, où deux jeunes nonnes, Ëuphémie et Célesline, formées dans Tombre du palais pontifical pour les plaisirs des princes de TËglise, tentent par leurs séductions de rattacher Prospero à la vie. El que penser de celle mort volontaire de Prospero, laquelle semble une apologie du suicide, de ces chants

l.Ce soDtlcs titres des deux premiers Dialogues, '^

M..RENAN. 2«j

populaires el de ces clauses joyeuses qui retentissent au* loin et sur lesquelles la toile tombe, comme si la morale . du plaisir était le dernier mot de cette philosophie idéaliste et épicurienne à la fois, el toujours insaisissable dernère les symboles oq elle se cache? Enfin, . dit-on, que sig[uiiîe.tout cela? Et qu'a voulu prouver ou montrer récrivait! en nous transportant dans un* monde fantastique, sans couleur et sans nom, où tout * est vague, bizarre, contradictoire comme en un rêve, • où vous respirez je ne sais quelle odeur d'encens et de nécropole, et où les personnages semblant glisser entre ciel et terre, pareils à ces mystiques images des sainis marchant sur les eaux? ^^

Eu vérité, répondrais-je, pour goûter ces allégories, il faut, ainsi que l'auteur lui-même, faire taire un mo- ' roent sa raison ; il faut s*abandpnner en aveugle à Tessor de la fantaisie. Dans une ode charmante, Gœthe un jour célébrait la Fantaisie comme sa muse, et comme la: reine de ses fictions; il lui décernait le prix, entre toutes les immortelles, à celle « étrange délié, la fille el^érie de Jupiter » :

Sellsamen Tochter Jovis, Seinem Schoosshindef Der Phanlasis.

C'est celle divinité qui a inspiié la suite de Caliban; c'est elle qui règne capricieusement dans ces pages ingénieuses, dans ces pensces.dans ces dialogues d'une

Sd5 raaraiiTS LirL£r,AiRES.

Aaes$e et d'une grâce jeiqulses, (lias cet é^iisode^iae je voudrais ciler, s» pocfique elsi téucbant, où lo barde Léoliu do Bretagne retoit en ^ooge Tioinge d*uiie sœur luen-aimée. Je ue crois pas que t*un puisse exprimer plus simplement et plus fortement tout ensemble Tiilusion douloureuse de cette sorte de rêvés dans les^ quels uu mort chéri revit et nous parie, et le mélange d*ineflable douceur et iramertume poignante qui y succède. Page admirable en son intense et humaine réalité ! Page trempée de larmes, et où palpite un cœur tout saignant de sa blessure ! Je sais des personnes qui n*ODt pu lire la scène du barde Lcoliii sans ; retrouver la vision de leur propre douleur el y pâlir et y pleurer l

Que sont-elles au fond, ces œuvres singulières? fTy doit-on voir que les vains amusements et comme les jeux d*un grand et grave esprit? N*a-t-il pas mis là beaucoup de lui-même, ce penseur qui a une àme de poète et d^arliste? Ne retrouve-t-on pas sous iei symboles de ces fictions les idées essentielles de M. Renan sur la vie, sur le monde, sa Weltansichtj comme disait Gœtlie, et le deinier mot de celle étrange sagesse qui semble ne plus croire qu*à son désenchantement?

M. Reniii nous a présenté ï^Eau de Jouvence comme une suite do Caliban : j'y verrais phnôl une suite d^

hes Dialogues philosophiques^. Aussi bien M. Renan a-

1. Jo rej^ruduis» sans le in»a.fter, lo ju^etnerU rjua j'Jiwoça»

M. RENAN. i89

Kii dècîdèiïMînl «m? prédileclion marquée pour la forme toute platonicienne i!u dia1(»gue, et je le conçois : te dialogue, par la facililé qu'il offre au développement d'arguments contraires, et par l'incertitude où il laisse le lecteur sur l'iofiinion vraie de l'écrivain, convient à merveille à son esprit si ctHnprchensir, si pénétrant, si incertain et si sceptique aussi, qui se plail à analyser à outrance les questions, à les décomposer jusqu'en leurs étémentâ irréductibles, à en faire luire tour à tour avec un art infîni les nuances et les faces diverses, puis à se dérober sans conclure, nous laissant charmés, noa édifiés, plutôt éblouis qu'instruit;, et plus que jamais désespérant d'atteindre à la vérité dans le monde réel, et à la certitude au delà.

en rendant compta de VEau Oe Jouvence {Journal dex Débats du 16 décembre 18S0j. M. lîcnan, depuis, Ta confirmé: «Dans ma pensée, dit-il en sa préface du Prêtre de N^mi^ cet opuscule, com:ne Caliban et VEuu de Jouvence, fait suite à mes Dialogues p'iylosophiques, » Et il justifie ea prédilection pour la forme da dialogue par les mômes raisins que j*ai indiquées.

J\njoute que les drames philosophiques nous offrent bien des trniis empruntée à ses autres ouvrages. C'est ainsi que, dans U Prêtre de ATe/ni, je retrouve découpées et transposées en dialogues des pages de la Héfûfme intellectueltô et morale^ pac exemple ceUe idJe t)ul3 féodale que le vrai propriétaire de la terre est celui qui la défeni contre Tenviih-sseur. (Pagrs 25 du Prêtre de N^mi et 32 de la Reforme), Comparez do môme le personnage d« Carmcnta, en sa tondre et aveugle soumission au grand prôtrê» et 'a fUle du broyaur de lin, dans hs SjHven'rs d'eK^n:e%

M. DK LAPRADÊ

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