Souvenirs d'enfance et de jeunesse
S. Journal des DébaU^ octobre 1884.
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ce conlcmpluleur forl étranger par son humeur- et par ses études à la pratique des choses et au détail des affaires, a marqué toujours cependant qu*il n'entendait pas demeurer indiiïérent à la politique, du moins dans ses lignes générales. Il s*en occupe -à ses heures et àsa façon : je veux dire qu'il y apporle Tindépendance pai^ faite de sa raison, Toriginalité de ses vues si personnelle et si sincère, et cette incomparable aptitude de son esprit à tout comprendre, peut-être à tout excuser, sans être, au fond, dupe de rien; car dans la politique, non plus que dans la science, M. Renan ne fut jamais et il ,ne saurait être l'homme d'un parti, non plus que> d'une école. Sur les hauteurs sereines où habite la pensée , des sages, on est fort loin des bruits du monde et de la poussière des combats. M. Renan suivait ainsi de son regard curieux et tranquille les péripéties du grand drame que la politique jouait chez nous. 11 y voyait un * épisode décisif peut-être pour notre temps, mais un épisode éphémère de l'imniortel antagonisme entre des principes irréconciliables, victorieux et vaincus tour à tour et toujours renaissants.
Il y a dans l'œuvre de Shakespeare une pièce fantastique et charmante, la Tempête. Les commenta-
teurs ont cru deviner, à travers les jeux de cette féerie ou l'imagination du poète anglais s'abandonne à tous les caprices, une allégorie très profonde et le sens caché d'un symbole. Prospère, disent-ils, c'est la noblesse, et le peuple est représenté par son serviteur Caliban.
tJ9 FORTRAITS LITTÉRAIAES.
M. Renan conçut le dessein piquant et hardi de donn^ une suite à la Tempête ; empruntant à Shikespeare ses personnages et le cadre de sa fiction, il y mit les pensées de toute sorte qui roccupaienl. Il pamt môme, à de certains mots, qu*il avait voulu pi indre les hommes et les cheees du jour : Tallusion satîiique on m<illcieuse perçait presque sous chaque ligne. L*a~iileur avnhc u beau nous rassurer dans sa préface, en nous disant avec la gr&ce attique et le fin demi-sourire d*une ironie plate nicienne: «Cher lecteur, voyez dans le jeu qui va suivre un divertissement d'idéologue, non une théorie; une fantaisie d'imagination, non une thèse de politique. Je l'écrivis il y a quelques mois à Ischia, le matin, quanti les vignes se couvraient de rosée et que la mer était comme une moire blanchâtre. La philosophie qui convient à ces heures de repos est celle des cigales et des alouettes, ' lesquelles n^ont jamais douté, je pense, que la Inmière du soleil ne soit une chose très djuce, la vie un don excellent et la terre des vivants un bien agréable séjour. > Le lecteur ne le crut qu'à demi. On connaît déjà la donnée de Caliban. Prospère, duc de Milan, est vaincu par son serviteur, et avec lui la noblesse, et son sylphe Arîel, qui est l'esprit même de la science, et comme la fleur exquise de la civilisation. Caliban a de* trAné Prospère au nom dn peuple; mais à peine s'est-il établi dans le palais de son maître qu'il subît cette transformation naturelle et inévitable qui fait du révolutionnaire de la veille le conservateur du lendemaîa.
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Lorsff'ie H. Renan publia ce petit drame, la lutte du IG m.'ii avait cessé, par un dénouement à la vérité mains brutal qu'à Milan, mais analogue au fond, car en France, aussi bien que dans son duché imaginaire, Prospère était en pleine déroute, et C-iliban, c'est-àdire la démocratie républicaine, allait gouverner. Sous les dehors d'une fiction, M. Renan avait écrit un pamphlet, d*un genre à part et vraiment unique.
Deux ans après, il était de nouveau à Ischia, et de nouveau, dit-il, « ces chères images se mirent à causer entre elles dans mon esprit... » Quel était celte fois le sujet des entretiens de Prospère et d*Âriel? Car ils sont les deux seuls personnages qui aient passé du premier drame dans le second. Il n*cst plus guère question de Caliban et de sa victoire. Que voulez-vous ? Elle a été si complète ! Chaque jour l'atTermit. Le lieu de la scène est pareillement changé. Nous ne sommes plus à Milan dans le palais du duc, mais à Avi^^non dans le palais du pape. Nous retrouvons là Prospère, mais dans quQl équipage diiïcrent ! Le reconnaissez-vous sous le nom d'Arnaud et sous cet habit d*alchimiste, voué à laseul^ étude de la nature, travaillant, parmi ses alambics, à en surprendre les secrets, décomposant les corps, dégageant les cléments simples, distillant ses deux élixirs magiques et souverains, Tun qui donne )a mort, une mort douce, pareille au plus doux des sommeils, raulriî qui donne la vie et la jeunesse, Veau de Jouvence? El ce n'est pa le seul contraste que cette suite de Caliban
S5A POnTRAITS LITTÉRAIRES.
BOUS prvsenle. il j avait duos le premier drame une aciioa : nous assisUoosà uoe icvolulion, à Tavènement «ruoe dêmocrulie. Ici nulle action, nulle intrigue, mais des dialo;;ues qui se succèdent sans unité apparente. Ajoutex que Tiiiteulioa polttiquey si manifeste dans CaUbaHf ne repamil pas dans le drame qui en est la suite, et qui n*a qu*uiie portée théorique, très générale ei ab:»traite. La satire, si elle subsiste, a changé d*objet; ses Ûèches iuoCTeiisives n'atteignent plus guère que le passé, et cette Cn:: irouie, qui, dans Caliban^ disait drv»it notre politique contemporaine, se joue ici dans le domaine de Thistoire ou dans les rêves de la fdutjii>ie pure, autour des mystères insondables de quelque a%euir iucuonu.
Lu eu etTt-t, le Pros^>ero de S. Renan a pu perdre sa couroune; mais il retient sa foi en l'avenir, sinon pouir l ui-uième, da moius pi^ar les héritiers de son principe et de sa science, car c'est, dit-il, par la science que ce prîtuùpe ressaisira un jour son empire. Quel est donc ce rappv>rt éteraeU cet iudestructible lien qui unit, d*up:ès M. Reujin, Ki science et l'aristocratie comme dt^ux puissances dont fuue est née de l'autre, et qui dcmeuc eut iusè|iarables ?
NiHis touchcms là à tout un ordre de sentiments, d iJôes et de convictions qui ne sout certes pas ce qu'il j a de nudus oriiriiial et de moins personnel dans la pensée de M. Rouan. La ihêorie de cette alliance néces- «ure et en quelque sorte de celle harmonie préétablie