‹ Portraits littéraires et philosophiquesChapitre 12 sur 30 · I . Ursule Mirouet j première partie · texte numérisé non relu

I . Ursule Mirouet j première partie

d'affection,... il en est d'autres qui, sous r empire d'une sympathie explicable avjourdhui par le fluide magnétique^ sont envahies en un instant. )>

Il serait puéril d'insister. Si nous sommes entré dans ces détails, ce n'est pas, on voudra bien le croire, que nous accordions à toutes ces rêveries une valeur qu'elles n'ont jamais eue. Nous savons bien aussi que le public n'a guère goûté les élucubrations de Louis Lambert , qu'il n'a rien compris aux extases de Seraphita^ l'auteur vraisemblablement ne s'étant pas compris lui-même; c'est Balzac , c'est le fond de sa pensée que nous cherchons à travers toutes ces fantaisies. Il est clair, qu'en dépit de la profession de foi écrite dans la préface de la Comédie humaine^ Balzac n'est ni un catho- Uque ni un chrétien; nous ajoutons qu'il n'est même ni un philosophe spirituaUste ni un véritable mystique : il est tout bonnement un sceptique et un matérialiste. Ses maîtres ne s'appellent ni Saint-Martin ni Swedenborg; ils ont nom Helvétius et Diderot.

A quel point ces tristes doctrines ont déteint sur ses œuvres et en ont faussé les tendances morales, à quel point le talent même du romancier en a été souvent altéré et flétri, c'est ce qu'un coup d'œil jeté sur ses principaux ouvrages nous mettra tout à rheure à même d'apprécier. Avant de quitter le terrain des principes et des théories , qu'on nous permette un dernier mot sur un sujet qui a son importance. Balzac a-t-il eu, en matière poUtique et sociale, des idées plus saines, des convictions plus

fermes qu'en matière de philosophie et de rehgion?

Dans cette préface de la Comédie humaine , que nous avons déjà citée, on Ht cette phrase solennelle : « J'écris à la lueur de deux vérités éternelles, la religion et la monarchie. » Monarchique , nous croyons en effet que Balzac Ta été au fond, de cœur et d'instinct, toute sa vie; mais comment? il est évident que, sous ce mot de monarchie, il a admis, il a professé des idées aussi vagues, aussi incohérentes, aussi contradictoires que celles qu'il a émises sous le nom de religion.

La chute de la Restauration avait brisé ses premières espérances d'ambition. Moitié rancune, moitié vanité, il prit alors, nous l'avons dit, le rôle de pai'tisan delà légitimité et du gouvernement tombé : il lo posa en adversaire systématique du rég'menoivcai ; il railla impitoyablement cette bourgeoisie qui venait de prendre en main le pouvoir et les affaires; il en lit la satire et même la caricature. C'est l'esprit de la Peau de Chagrin et plus tard de Césai^ Bii^otteau. Bientôt d'autres idées percent dans ses écrits. De la monarchie constitutionnelle légitime, ses prédilections passent à l'empire : admirateur de Napoléon , il ne reconnaît plus d'autre principe de gouvernement que la force ; les institutions hbérales sont autant d'inventions qui mènent la société à sa perte ; c'est le fond des théories du Médecin de Campagne. Dans les Paijsans^ il fait un pas de plus en arrière : de la Restauration, il est déjà remonté à l'empire ; de l'empire, le voilà qui rétrograde au

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delà de 1789, jusqu'à rancicn régime, jusqu'au régime féodal. La haine de cette grande œuvre d'émancipation qu'a su accomplir la Révolution française, de tous les progrès qu'elle a réalisés dans nos institutions et nos lois, de l'égalité civile, de la liberté civile et politique, de l'affranchissement des personnes et de la propriété ; la haine, pour tout dire, de notre société moderne tout entière et de tous les principes dont elle vit, c'est là en effet l'inspiration de ce triste livre; le rétabhssement delaféodahté, delà dîme et de la corvée, les majorats et la mainmorte, l'ignorance pour le peuple, qui est corrompu depuis qu'il sait hre, ce sont là les conckisions auxquelles il aboutit à travers d'abominables peintures.

Yoilà donc les diverses monarchies dont Balzac a été successivement le théoricien et l'apôtre : on se demande s'il se rendait bien compte à lui-même de ce qu'il pensait, de ce qu'il voulait. Ce qui est plus étrange, c'est que, chez ce prôneur de l'absolutisme et du régime féodal, on rencontre parfois (tant est grand le désordre de ses idées !) des maximes qu'on dirait emprutées aux modernes théories sociahstes. Ainsi vous hrez, dans Honorine^ cette phrase singuhère mise par l'auteur dans la bouche d'un prêtre : «En laissant de côté la question rehgieuse, je vous ferai observer que la nature ne nous doit que la vie, et que la société nous doit le bonheur ^ . » N'est-ce pas là un des axiomes des réformateurs contempo-

\. Honorine, t. '!<"•, ch. xv, p. 136.

rains,qLie la société seule est responsable de tout ce qu'il y a de mal, qu'elle a le pouvoir, et par là même le devoir d'y remédier, d'où suit que chacun de ses membres a droit au bonheur , et que, si la société tarde à le lui octroyer , il est suffisamment autorisé à se faire justice par ses mains? Et à cet égard il y a dans Balzac bien plus que des phrases isolées : il y a cette pensée générale, incessamment reproduite et amèrement développée dans vingt de ses romans, que l'organisation de notre société est mauvaise et appelle une réforme radicale, que le pouvoir et la richesse sont aux incapables et aux corrompus, tandis que le génie et la vertu restent pauvres, dédaignés ou proscrits. On voit que la politique de Balzac vaut sa philosophie. Venons à sa morale.

Le roman, sans nul doute, n'a point pour mission de prêcher la morale : son mérite, c'est d'amuser; son but, c'est d'intéresser et d'émouvoir, et on sait assez que les thèses de morale sont mortelles aux œuvres d'imagination; mais c'est le magnifique privilège de l'art que toute œuvre vraiment beJle, par cela seul qu'elle est empreinte d'une pensée élevée et procède d'une inspiration vraie, porte avec elle un enseignement et contribue au perfectionnement de rame. La leçon morale ne consiste point dans un dénoùment factice qui, au dernier chapitre, récom-

pense la Yertu et punisse le vice : elle est dans Timage fidèle des passions humaines, de leurs luttes et de leurs joies souvent amères. Soyez vrai dans la peinture des caractères, dans l'analyse des passions; la morale ne vous demande rien de plus. Quelle que soit d'ailleurs la forme dont l'artiste ait revêtu sa pensée, qu'il ait jeté ses créations dans le moule du drame ou dans celui du roman, qu'il s'appelle Shakespeare ou Richardson, Molière ou Prévost, la vérité de ses tableaux sera toujours le meilleur préservatif contre la contagion du mal. Où le danger commence, c'est quand, sous prétexte de la peindre, l'écrivain fausse et défigure la nature humaine ; c'est quand il la montre sous des couleurs mensongères, et, en développant des idées fausses et des sentiments outrés, altère les sentiments vrais et obscurcit les saines notions de la conscience. C'est ce qu'a fait trop souvent Balzac. Attaquer de front la morale, prêcher des maximes téméraires, il ne s'y hasarde point. Il laisse à d'autres les déclamations passionnées et les paradoxes brillants. Tout au plus, pour excuser le vice, l'entourera-t-il de palUatifs et de circonstances atténuantes * . Au fond pourtant cette

{. Un de ses amis est même plus sévère sur ce point : il lui reproche « de présenter toujours les femmes comme victimes, môme comme victimes de leur infidélité... Il les excuse, ajoute-t-il ; il fait mieux, il divinise leurs fautes au point qu'on doit douter, à l'en croire, si la vertu et la constance ne les rendraient pas moins dignes de respect. » (Balzac en pantoufles, par Léon Gozlan.)

modération n'est qu'indifférence; il ne blâme rien, mais il se moque de tout. Il accepte en théorie toutes les lois, soit morales soit sociales, sauf à n'en tenir compte en pratique. Ce sont des faits : maladroit qui s'y heurte! les habiles les tournent. En un mot, il n'y a point de morale, mais des mœurs; il n'y a point de principes, mais des opinions et des coutumes.

Comment parlent ses héros favoris, les personnages qui représentent dans ses romans la sagesse de la vie, l'expérience du monde, la raison railleuse et désillusionnée? « Il n'y a pas de vertu absolue, mais des circonstances. » — r- « Le bonheur, comme la vertu, comme le mal, exprime quelque chose de relatif. » Voilà leurs axiomes. Leur morale est celle du plaisir et du succès, et cette morale, semée en saillies brillantes dans des conversations spirituelles, distillée en quelque sorte en épigrammes, en remarques satiriques, circule partout à travers l'œuvre, comme un venin qui s'insinue et qui s'infiltre. C'est la philosophie de Candide mise à la mode du siècle ; c'est son ironie amère, son scepticisme et son mépris de l'homme. Balzac, sous une forme nouvelle et peut-être plus dangereuse que celle de Voltaire, a continué son œuvre, et les jeunes gens de la génération contemporaine n'ont que trop subi la triste influence de ces idées. A leur entrée dans le monde, ils demandaient aux livres de Balzac de leur apprendre le monde : sous quelles couleurs l'y trouvaientils peint ? Dans toutes ses œuvres éclate un pessi-

mismc désespérant. Le monde apparaît comme livré au vice : le mal règne partout sous le manteau hypocrite de la vertu et des convenances. Le devoir y semble un mot, le dévouement une folie, Tabnégation une sottise. La loi est complice de toutes les infamies et sert à couvrir tous les crimes, si bien que dans cette société égoïste, dans ce monde composé de dupes et de fripons, de calculateurs et de niais, où le mérite n'est rien, où l'intrigue est tout, celui-là est un sot qui, n'ayant pas l'argent ou la force, ne sait pas, pour faire son chemin, employer la ruse ou la corruption.

Le triomphe du mal a été, on le sait, une des thèses favorites de la littérature contemporaine : M. Eugène Sue et plus tard M. Frédéric Soulié l'ont développée dans de longues et lugubres histoires; mais en la reprenant dans ses scènes de mœurs familières, en la ramenant aux proportions de la vie ordinaire et dans le cadre de notre société bourgeoise, l'auteur de la Peau de Charjrin lui a donné un caractère de vraisemblance et imprimé en quelque sorte un cachet de réalisme qui la rend encore plus amère et plus malfaisante.

On a vu comment toutes les idées philosophiques de Balzac se réduisent à ces deux termes, scepticisme etmatériaUsme. On sait aussi ce que son scepticisme a fait des notions de bien et de mal, de devoir et de vertu. Cherchons ce que son matériaUsme a fait des sentiments moraux.

Le sujet du Pève Goriot est connu : c'est l'amour

paternel poussé jusqu'à l'abnégation et au dépouillement, et mis en regard de l'ingratitude des enfants poussée jusqu'à la cruauté et presque au parricide. Ce sujet n'est pas neuf; la muse tragique l'a plus d'une fois traité ; mais qu'importe? Le cœur humain est une mine inépuisable, et, transporté dans les conditions de la vie ordinaire, ce thème pouvait fournir au romancier des analyses intéressantes et des situations pathétiques. Il serait injuste de méconnaître que Balzac en a heureusement traité plusieurs parties. La figure de ce vieux marchand dont l'amour idolâtre pour ses filles se compose de tant de faiblesse et de dévouement, de tant de vanité puérile et d'infatigable bonté, cette figure a d'abord dans le roman, à travers mille détails ingénieux, quelque chose de touchant et de résigné qui attire et intéresse. Bientôt cependant le caractère se gâte en s'exagérant ; de naturel qu'il était, il devient invraisemblable, repoussant et presque odieux. Sait-on par quel sacrifice le père Goriot couronne sa vie d'abnégation, pourquoi il vend les derniers débris de sa vaisselle d'argent et se réduit lui-même au dénûment? C'est pour mettre dans ses meubles l'amant de sa fille ; c'est pour faciliter les relations adultères de Bastignac et de Mme de Nucingen. Comment l'auteur n'a-t-il pas compris que, si le père pouvait fermer les yeux sur les désordres de sa fille, il y a quelque chose de révoltant à l'en faire le compHce et l'entremetteur? Comment n'a-t-il pas senti que c'était là avilir le caractère paternel, et,

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môme au simple point de vue de l'art, commettre une impardonnable faute? Qu'est-ce donc au point de vue moral? Ce père qui jette sa fille dans les bras de son amant, et, témoin complaisant de leurs amours, en partage honteusement les joies clandestines, l'auteur a beau répéter à chaque page qu'il est grand, héroïque^ sublime; le lecteur trouve qu'il est tout simplement ignoble. Et quand, dans son abandon et sa mort désespérée, le romancier l'appelle le Christ de la paternité \ on est bien plus révolté qu'ému d'un rapprochement qui ressemble à un blasphème.

Comme si ce n'était pas assez de dégrader l'amour paternel, Balzac semble prendre à tâche de le peindre sous des couleurs aussi fausses que déplaisantes. Ainsi, parlant du père Goriot, «il se couchait, dit-il, aux pieds de sa fille pour les baiser^ il la regardait longtemps dans les yeux; il frottait sa tête contre sa robe; enfin il faisait des folies comme en aurait fait l amant le plus jeune et le plus tendre, » La remarque n'est pas de nous; elle a été faite par un ingénieux critique ^ : il y a là une confusion d'idées et de sentiments qui choque. Il y a dans cette assimilation de l'amour paternel et- de l'amour des amants quelque chose qui offense l'instinct moral. Ailleurs ce sentiment si noble, si sacré, qui unit le

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