Le Vère Goriot, t. II, p. IIjO, in
2. M. Saint-Marc Girardin, Cours de littérature dramatique ^ t. ^S p. 207, ch. X.
père aux enfants, vous le verrez réduit ou à une faiblesse imbécile ou à une monomanie ridicule. Tantôt c'est une passion délirante et presque sensuelle : ce Est-ce bon de se frotter à sa robe, de partager sa chaleur! » Tantôt ce n'est plus qu'une sorte d'instinct animal, l'instinct de la bete pour ses petits, (( un sentiment irréfléchi qui s'élève jusqu'au sublime de la race canine ï »
A-t--il été plus heureux ou mieux inspiré en parlant du mariage et de l'amour ?
Quand il s'agit du mariage et de Balzac, il est impossible de ne pas songer tout d'abord à ce livre -qui a commencé sa réputation, et où il a traité ex professa la matière : la Physiologie du Mariage, Quelque répugnance qu'on y éprouve, il faut donc qu'on nous pardonne de nous y arrêter un instant. Rire du mariage fut de tout temps dans notre littérature, au théâtre comme dans le roman, une tradition et comme un privilège dont il a été convenu de ne se point mettre en peine pour la morale publique. Si cette moquerie traditionelle n'a pas eu à la longue une influence fâcheuse en altérant le respect dû au mariage, c'est ce qu'on pourrait peut-être se demander. Sans y mettre de sotte pruderie, sans vouloir couper les ailes à la muse légère de la comédie et du conte, ni interdire au nom de la morale toute plaisanterie au sujet du mariage, il nous semble qu'il y a des bornes à cette licence et qu'une condition est toujours sous-entendue : celle de ne pas blesser l'honnêteté, de ne pas souiller les imaginations, de
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ne pas outrager les sentiments sacrés sur lesquels repose la famille. Or cette condition, Balzac n'a pas su la respecter, et Yoilà pourquoi, à notre sens, son livre mérite d'être frappé d'un blâme sévère.
Même au point de vue littéraire, il y aurait bien des restrictions à faire aux éloges qu'on lui a donnés. C'est une œuvre longue et diffuse , indigeste et prétentieuse, où la plaisanterie trop prolongée s'alourdit de formes pédantesques et se traîne en dissertations sans fin. Il y a de Tesprit, mais il est sans grâce ; de l'observation, mais elle est sans délicatesse. Le bon goût, la distinction font partout défaut, et le libertinage y est assaisonné d'un sel souvent grossier. Là où le satirique, le moraliste, le peintre de mœurs auraient eu à tracer des scènes piquantes ou gracieuses, à châtier des ridicules ou des vices, l'auteur développe pesamment des théories bizarres, émet doctoralement des apophthegmes licencieux, et se complaît en toute sorte de détails scabreux et d'anecdotes graveleuses. Il ne manque pas de gens pourtant qui vous parlent de la Physiologie du Mariage comme d'un des meilleurs titres de gloire de Balzac, ou tout au moins qui le citent comme celui de ses écrits où éclate le plus l'originalité de son esprit. Nous sommes ' encore obhgé, quoi qu'il en coûte, de combattre ici ce qui nous paraît être une illusion. Non, il n'y a dans le livre de Balzac aucune originalité : il en a emprunté l'idée comme il a emprunté celle de beaucoup de ses romans, et la forme même ne lui appartient pas en propre. Pour le style
comme pour les idées et les sentiments, il a imité Stendhal. Le livre De l Amour ^ publié pour la première fois en 1819, mais qui n'arriva que bien plus tard, et grâce aux éloges enthousiastes de Balzac lui-même, à une certaine notoriété, le livre De lAmom\ que l'auteur appela aussi la Physiologie de V Amom\ a été le modèle, le type de la Physiologie du Mariage. La ressemblance est frappante. Dans l'un comme dans l'autre ouvrage, c'est le même sensuahsme grossier et le même matérialisme médical ; c'est le même culte du plaisir et la même absence de tout sentiment moral ; dans l'un comme dans l'autre, c'est la même affectation des formes scientifiques, le même dogmatisme prétentieux, le même parti pris de bizarrerie. Il y a seulement chez Balzac un degré de plus de cynisme et un degré de moins d'élégance dans la corruption. Le livre De F Amour sent davantage son homme du monde; la Physiologie du Mariage a moins le ton de la bonne compagnie. Cependant si nous ne pouvons concéder à l'ouvrage de Balzac le mérite de l'originahté, nous accordons au moins une chose : c'est que, de tous ses écrits, c'est celui qui fournit peut-être l'expression la plus franche, la plus complète de sa personnalité. Il est là tout entier avec ses instincts et son esprit un peu vulgaires, avec son goût pour les impuretés, surtout avec ce pessimisme qui ne sait voir dans la nature humaine que ses petitesses et ses turpitudes. Et c'est si bien là le fond de sa nature, que partout dans ses autres ouvrages on en retrouve
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la trace, plus ou moins visible, mais persistante. Nous avons déjà fait cette observation; il faut y insister. Quelque sujet que traite Balzac, sous quelque forme qu'il traduise sa pensée, de quelque vêtement de poésie, de sentimentalité ou de mysticisme qu'il essaye de l'envelopper, le vieil homme reparaît toujours. Il est des vices originels que l'art ne guérit point; il est des habitudes fâcheuses, fruit d'une mauvaise éducation, dont on ne se débarrasse jamais complètement : c'a été là son histoire. Un certain vernis de métaphysique ou de poésie peut faire parfois illusion; mais grattez le poëte ou le philosophe, vous trouverez dessous le docteur équivoque, le théoricien suspect de la Physiologie du Mariage. Que dis-je? vous n'avez pas besoin de chercher : il se montrera de lui-même. Il cède, sans y songer, à son goût pour certaines questions indiscrètes, et ce fond de libertinage dogmatique, cette érudition malsaine, cette casuistique honteuse dont il a rédigé le manuel, percent çà et là jusque dans ses œuvres les plus chastes ; elles viennent gâter souvent ses tableaux les plus charmants. La muse de Balzac est fille de mauvais lieu : elle n'a jamais pu se déshabituer des images lascives et des paroles impures.
Que dans ses romans l'écrivain parle constamment du mariage comme d'une affaire, affaire d'argent, de vanité, d'ambition, où entrent les plus ignobles calculs, où ne comptent pour rien le cœur et les instincts généreux, — on peut à la rigueur le
pardonner au peintre de mœurs, tout en regrettant peut-être qu'au lieu de flétrir le mal il semble l'absoudre et l'encourager : c'est celte dernière impression que laisse le petit roman intitulé le Contrat de Mariage. Et toutefois, ce qui choque bien plus que les sarcasmes et les théories froidement égoïstes sur le mariage, ce sont, dans le même livre, les enseignements étranges, les conseils cyniques que l'auteur met dans la bouche d'une mère s'adressant à sa fille ; c'est cette façon grossière et matérialiste qu'il a de traiter les choses les plus délicates et les plus intimes.
Dans ceux mômes de ses écrits où le ton est^le plus sérieux, où il parle du mariage avec le plus de respect apparent, il lui arrive à chaque instant de jeter de ces aphorismes ou de ces détails répugnants qu'il emprunte à sa science favorite, et qui blessent alors l'oreille comme une note aigre dans une mélodie. Dans la Recherche de r Absolu par exemple, au milieu du portrait gracieux de madame Claës, on tombe tout à coup dans des allusions fâcheuses aux mystères de l'alcôve et du lit conjugal. Dans Ursule Mirouet^ livre dédié à une jeune fille, écrit pour les jeunes filles, il dissertera touchant «le phénomène inexplicable de la génération.» Celui de ses livres où ce défaut est le plus marqué peut-être, ce sont les Mémoires de deux jeunes Mariées. Peindre cette phase charmante de la vie de la femme où la jeune fille se transforme en épouse et en jeune mère, analyser les mystérieux et confus
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sentiments qu'éveille dans des âmes vierges cette fraîche saison des chastes amours, soulever sans le déchirer le voile pudique qui couvre toutes ces choses intimes et saintes, — pour une telle tâche il fallait une main légère, délicate et discrète; il fallait, disons-le, toutes les qualités qui manquaient à Balzac. Aussi cepoëme aimable de la jeune maternité, comme il le déflore et le souille! Ce tableau, è la fois austère et gracieux de l'amour légitime, comme il le revêt d'une teinte de matérialisme ! Les sentiments, sous son pinceau, deviennent des appétits ; les affections de l'âme se changent en brutales convoitises, l'amour n'est plus que le plaisir des sens et le mariage qu'une source de voluptés légales. On assiste au plus triste de tous les spectacles, celui de jeunes cœurs gâtés par une science honteuse et atteints d'une corruption précoce. On entend des lèvres roses, où devrait s'épanouir le sourire de la candeur, débiter des maximes dépravées et mêler aux rêves du cœur les calculs d'un sensuahsme raffiné. Ici c'est une fiancée qui se vante d'apporter en dot à son mari sa savante virginité \ et qui, pédante raisonneuse, stipule avec lui à quelles conditions elle aliénera sa liberté et livrera son cœur. Ailleurs c'est l'épouse philosophe, « ayant étudié le Code dans ses rapports avec l'amour conjugal, » qui développe à son amie l'appUcation qu'elle sait faire dans son ménage des théories de
\. Mémoires de deux jeunes Mariées, lettre 13
128 rORTRAITS LITTÉEAIRES ET PHILOSOPHIQUES.
Malthus K Plus loin, l'une des amies reproche à son amie, qui a, dit-elle, ce l'àme d'Héloïse et les sens de sainte Thérèse, de se livrer à des égarements sanctionnés par les lois et de dépraver Finslitution du mariage, » ajoutant que, « après avoir tué un premier amant, elle est arrivée à tuer l'amour^. » Enfin, et ceci explique comment le livre est dédié à Mme Sand, çà et là sont semés quelques-uns de ces sophismes du roman contemporain contre Iç mariage, institution tyrannique, incompatible avec l'amour et le bonheur dans l'amour, « où la femme est sacrifiée à la famille, » et, d'être moral qu'elle était auparavant, devient aïoie chose. »
Balzac ne comprend pas l'amour dans le mariage. Lors môme qu'il s'efforce le plus de l'idéaliser, ou bien il le fausse, ou bien il le rabaisse ; il en fait ou un rêve lascif, ou un sentiment grossier.
Balzac a été, dit-on, le romancier favori des femmes, et a dû à leurs vives sympathies la meilleure part de la popularité dont il a joui un moment. Sa fameuse théorie de la femme de trente ans était faite sans doute pour lui conciHer bien des lectrices et pour mettre de son côté bien des amours-propres. Les femmes Usent plus de romans à trente ans qu'à vingt : se rendre favorable cette nombreuse et influente partie de son auditoire, l'intéresser à son