‹ Portraits littéraires et philosophiquesChapitre 2 sur 30 · Corresp. gén., \V> avril · texte numérisé non relu

Corresp. gén., \V> avril

€i PORTRAITS LITTÉRAIRES ET PHILOSOPHIQUES.

avec une "grandeur d'âme naturelle et un courage froid et tranquille, Ynuvenargues n'avait, ni dans sa personne, ni dans ses paroles, rien qui attirât le regard ou fixât l'attention. Simple et modeste, sérieux et presque timide, il était de ceux qui ne mendient point la faveur et que la faveur ne va point trouver, qui ne courent point après la fortune et que la fortune oublie.

Tel il se peint, ou plutôt tel il se trahit lui-même dans les pages trop rares qu'il nous a laissées : dénué de ces dehors brillants sur lesquels juge le monde, dénué surtout de ce savoir-faire et de cette habileté vulgaire qui, mieux que le génie, conduisent au succès; mais généreux, ouvert, plein d'une charmante bonté, gagnant tous les cœurs par la grâce de son esprit et l'aménité de ses mœurs.

Dans un des fragments qui datent de sa jeunesse, il raconte sous un nom imaginaire une anecdote qui ressemble trop à un souvenir personnel pour qu'on n'y voie pas une image de la sensibilité de son âme. Un jeune homme a rencontré une femme de mauvaise vie ; il a prêté l'oreille au récit des misères qui l'ont conduite à cet excès de dégradation, et, pris d une compassion profonde, sa bourse étant vide, il lui a donné sa montre. Ses camarades le raillent, et il leur répond : « Mes amis, vous riez de trop peu de chose. Le monde est rempli de misères qui serrent le cœur ; il faut être humain * . . . »

i. Caractères, Thieste ou la simplicité.

Paroles simples et touchantes que ne désavouerait pas la charité chrétienne! Noble candeiu' qui ne rougit ni de ses attendrissements ni du bien qu'elle sait faire ! C'est un des beaux côtés du caractère de Vauvenargues que ce courage de la vertu et cette indifférence de la moquerie. Il a encore sur ce sujet de généreuses paroles : c( C'est une chose basse, « dit-il, que de craindre la raillerie qui nous aide à « fouler aux pieds notre amour-propre , et qui (.(. émousse, par l'habitude de souffrir, ses honteuses c( faiblesses. » Ne dirait-on pas une maxime d'Épictète?

Cette inoffensive raillerie, cette douce réprimande dont il parle ici sont à ses yeux le plus grand bienfait comme le plus sérieux devoir de l'amitié. L'amitié, que son ame était si bien faite pour comprendre et pour sentir, l'amitié dont il a tracé de si gracieux tableaux, n'est pas seulement pour lui un sentiment fécond en joies nobles et pures ; elle est surtout une chose, sainte, et presque une religion. Dans ce commerce sublime où se complaisent plus que d'autres les âmes timides et sérieuses, il fait une large part, sans doute, aux doux et mystérieux épanchements ; mais il y veut par dessus tout les fermes conseils et les austères leçons.

A dix-neuf ans, Vauvenargues avait déjà fait une campagne en Italie. Bientôt, et après une paix de courte durée, éclatait cette guerre de la succession de l'Empire où, malgré le courage de ses soldats, la France ne devait recueiUir que des désastres. Pra-

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gue, enlevée par l'héroïque audace de Chevert et de Maurice de Saxe, était, après quelques succèspromptement suivis de revers, devenue le seul refuge, au fond de la Bohême perdue, d'une armée épuisée et désormais sans espoir de secours. Belle- Isle, cependant, s'y maintenait intrépidement, quand un ordre de Versailles enjoignit d'évacuer la place» Il fallut partir, malgré la saison, les chemins impraticables, le dénùment de tout et l'infériorité des forces. L'armée se mit en marche au miheu des rigueurs d'un hiver terrible; et sur une route de quarante lieues, couverte de neiges, sema pendantdix jours ses débris sanglants.

Yauvenargues était dans les rangs de cette brave et malheureuse troupe. Dans les murs de Prague même, il avait vu mourir à ses côtés un compagnon d'armes, jeune comme lui, comme lui trop faible pour les fatigues de cette rude guerre, et à qui l'unissait la plus tendre amitié. Cette perte fut, ce semble, une des grandes douleurs de sa vie. IV en a laissé l'expression dans des pages où se révèle, il est vrai, l'inexpérience de l'écrivain, mais qui sont pleines de grâce et de sensibilité.

Lui-même, s'il ne resta pas enseveli sous les neiges de la Bohême, y endura de telles soufTrances que les sources de la vie furent atteintes. Depuis lors, il ne fit que languir.

Obligé d'abandonner sa profession, Yauvenargues vit avec douleur s'évanouir les espérances qu'il y avait fondées : avide d'action, il était condamné à

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l'impuissance; avide de gloire, et ne soupçonnant point encore qu'elle lui viendrait d'ailleurir, il voyait la gloire s'envoler sans lui avoir jeté un de ces regards si doux qu'il a comparés aux premiers feux de l'aurore ^

Un instant il songea à se faire une carrière nouvelle dans la diplomatie, et il vint à Paris pour solliciter. Solliciteur, nul n'était moins fait que lui pour le devenir. Son caractère indépendant se pliait mal à un tel rôle, et en maint endroit de ses écrits on sent comme le frémissement de sa fierté qui se révolte. « La fortune exige des soins, dit-il amère- « ment. Il faut être souple, amusant, cabaler, n'of- K< fenser personne, plaire aux femmes et aux hommes a en place... Combien de dégoûts et d'ennuis ne « pourraic-on pas s'épargner si on osait aller à la « gloire par le seul mérite^. »

Cependant, après une longue attente, il semblait que la fortune allait lui sourire, et la promesse d'un emploi diplomatique lui avait été faite quand un nouveau coup l'accabla. Une maladie épidémique qui défigura ses traits et faillit le priver de la vue détruisit, avec les derniers restes de sa santé, ses dernières espérances d'avenir. Il sentit qu'il fallait dire adieu à l'ambition.

Alors cette âme courageuse sembla se recueillir et se réfugier en elle-même. Tout lui manquait coup sur coup, et la vie même lui échappait : triste, mais

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