‹ Portraits littéraires et philosophiquesChapitre 3 sur 30 · Marimes · texte numérisé non relu

Marimes

résigné, il ne demanda plus qu'à ses méditations favorites, à Tétude de l'homme et de la philosophie morale, les consolations dont il avait besoin pour mourir.

De précieuses amitiés lui restaient cependant, qui adoucirent un peu l'amertume de ses derniers jours, et entre toutes, celle de l'homme illustre qui allait, durant un siècle presque entier, exercer sur la France et sur l'Europe la domination sans rivale de son génie. Il y avait quelques années déjà que Vauvenargues, alors en garnison à Nancy, avait adressé à Voltaire quelques essais littéraires. L'auteur de Mérope avait accueiUi avec une distinction particu- Uère ce premier écrit du jeune officier ; une correspondance s'était eng-agée et suivie, pleine, d'une part, d'admiration et de déférence éclairée, de l'autre, de conseils ingénieux et de considération affectueuse.

A mesure que la relation s'était prolongée, une plus vive sympathie avait rapproché ces deux hommes si divers à tant d'égards. Voltaire s'était pris pour ce jeune homme obscur d'une amitié singulière; et quand Vauvenargues, obligé de renoncer aux armes, était venu à Paris tenter une autre carrière, le grand poëte, alors au comble de la gloire et de la faveur, recherché des grands seigneurs, protégé de la favorite, nommé gentilhomme de la chambre du roi, allait, au sortir de ses audiences de Versailles ou de ses triomphes du théâtre, visiter son jeune ami dans sa demeure presque indigente.

renc-oiiragoait, l'aidait de ses avis, le servait de son inlluence : touchante amitié qui, dans cette inégalité de l'âge et de la gloire, revêt chez Voltaire quelque chose de paternel, et honore autant celui qui Ta inspirée que celui qui l'a ressentie.

Dès le premier jour, le poëtc avait compris tout ce qu'il y avait d'original et de puissant dans cet esprit qui s'ignorait lui-même et cherchait encore sa voie. Il avait été frappé de la fermeté de pensée et de style, du goût délicat et élevé qui distinguaient les essais littéraires de Yauvenargues.

Avec des connaissances fort incomplètes, Yauvenargues montre en effet, dans ses appréciations des grands écrivains du dix-septième siècle, la plus pénétrante et la plus exquise finesse. Ti n'a pas l'étendue des vues, mais il a la rectitude et la netteté. Il n'a pas la sûreté que donnent l'étude et l'expérience; mais il a, ce que rien ne donne et ne supplée, rinstinct profond de l'art, la vive intuition du beau, et cette émotion intime qu'il éveille dans les âmes bien douées.

« Il faut avoir de l'âme pour avoir du goût, » a-t-il dit lui-même. C'est là en effet tout son secret. Cette vérité profonde qu'il avait puisée en lui, il en a donné par son exemple la plus éclatante confirmation. S'il avait peu lu, en revanche il sentait vivement et avait beaucoup réfléchi. Il avait vécu avec les poètes, les orateurs, les philosophes du siècle passé; et son âme, naturellement élevée, avait contracté dans le commerce de ces incomparables esprits

quelque chose de leur noblesse et de leur grandeur.

Entendez-le, par exemple, parler de Bossuet, de Pascal, de Fénelon. Comme il est entré dans le secret de leur génie î Comme il les comprend et s'identifie en quelque sorte à eux! Comme il parle naturellement leur langue, et, en caractérisant chacun d'eux, reproduit sans effort dans son style le mouvement et l'accent de leur éloquence!

Ce sont ses maîtres, ses idoles, et il ne souffre point qu'on porte atteinte à leur majesté. A Voltaire lui-même il ne pardonne pas une pareille légèreté ; et si, parmi tant de jugements ingénieux et surs, l'auteur du Temple du goût a jeté une phrase qui semble reléguer Pascal au second ordre, il s'échauffe, il proteste; il proclame l'auteur des Pensées (( l'homme de la terre qui savait mettre la vérité dans un plus beau jour et raisonner avec plus de force. »

Sur un point seulement, il est plus sévère que Voltaire. Une préférence instinctive lui fit de tout temps mettre Racine beaucoup au-dessus de Corneille. Cette préférence, poussée jusqu'à l'excès, avait été un des sujets de sa correspondance avec Voltaire. Voltaire le reprend doucement, et Vauvenargues modifie en partie ce qu'il y avait d'outré dans ses premières appréciations. Mais sa prédilection persiste : par nature, il est plus sensible aux touchantes beautés du peintre à' Andromaque qu'aux mâles inspirations de l'auteur à' Horace-, les ru-

desses de ce dernier semblent lui voiler à demi ses grandeurs; le sublime le touche moins que l'emphase ne le choque. Le même goût un peu exclusif pour ce qui est élégant et noble, explique une autre de ses injustices; il ne comprit guère et n'aima jamais Molière. Mais ici, à côté du jugement littéraire, il y a un sentiment qui lui est propre et qu'il porte en toutes choses, je veux dire une aversion naturelle pour toute œuvre qui ridiculise et rapetisse l'homme.

'Ces essais littéraires ne furent jamais pour Yauvenargues que des études secondaires et comme une distraction à des travaux plus sévères. L'étude de l'homme, l'analyse de ses facultés morales, de ses sentiments et des lois qui les gouvernent, voilà vers quel sujet s'était toujours de préférence dirigé l'effort de sa pensée.

Il a réuni en un corps d'ouvrage les résultats de ses premières méditations sur l'entendement humain. Ce livre qui parut de son vivant, et qui est intitulé : Introduction à l'étude de t esprit humain^ n'est point le titre de gloire de Yauvenargues. L'analyse philosophique ne s'y montre ni neuve ni complète. L'ordre et la précision y manquent ; les idées sont confuses , les définitions peu exactes. C'est l'essai d'un esprit curieux, sagace, ingénieux : l'œuvre promet, mais il y a peu de profit à en tirer. Quelques chapitres seulement, vers la fin, quand il aborde les grandes questions du bien et du mal moral, sont remarquables par l'élévation des idées

et la justesse du coup d'œil philosophique. Ici, on pressent l'auteur des Réflexions et Maxiines.

Les Maximes^ voilà le monument de Yauvenargues; monument modeste, si on en considère les proportions; œuvre impérissable, si on en étudie le caractère et l'inspiration. Là éclate vraiment l'originalité de Yauvenargues ; là se révèlent les éminentes qualités de son esprit.

Comme moraUste, Yauvenargues, au premier coup d'œil, se classe à part dans notre littérature. Il ne ressemble à aucun des grands moralistes qu'ont vu naître les deux siècles précédents.

Montaigne est un douteur qui se joue avec l'esprit humain , sans se fier à lui ; La Rochefoucauld est un ambitieux déçu qui se venge de l'homme par en médire ; Pascal est un désespéré qui jette la raison brisée aux pieds de la croix; La Bruyère, un observateur ingénieux qui montre à l'homme son image pour l'instruire en l'amusant. Yauvenargues n'est rien de tout cela : c'est un philosophe, ce n'est pas un sceptique ; c'est un penseur, ce n'est pas un peintre.

Mais il faut entrer plus avant dans ce parallèle; il faut, si on veut connaître Yauvenargues, remonter jusqu'à l'idée supérieure d'où il procède, et voir en quoi le principe de sa morale diffère des principes de ses devanciers.

Jusqu'à lui, les moralistes avaient à l'envi déprécié, accablé l'homme. Les uns, ce sont les mora-

listes chrétiens, ne voyant dans l'homme qu'une créature déchue, un roi découromié qui porte encore au front, avec le reflet de sa grandeur perdue, le sceau de son châtiment, Font montré plein de misères et d'impuissance , de contradictions et d'abîmes. Les autres, ce sont les sceptiques et les satiriques, inspirés tantôt par l'esprit de système, tantôt par le ressentiment ou l'humeur, se sont plu à peindre l'homme en laid, à mettre en relief ses travers et ses vices, à exagérer ses erreurs et ses défaillances.

Dans la sévérité de Bourdaloue ou de Nicole, il n'y a ni haine ni mépris pour l'homme. S'ils écrasent son orgueil, c'est pour dompter sa volonté; s'ils le ravalent jusqu'à terre, c'est pour le prosterner devant Dieu. Ils l'abaissent d'une main, mais ils le relèvent de l'autre. Même ces sublimes violences, ces sarcasmes hautains où s'emporte Pascal, ce sont, nous le savons bien , les cris de douleur que lui arrache une lutte déchirante ; et c'est par le désespoir qu'il nous achemine à croire.

Chose étrange ! La morale des philosophes est moins indulgente pour l'homme. Leur science humilie sa raison sans consoler son cœur; elle le jette h terre, et veut qu'il y reste. Demandez à Montaigne et à son disciple Charron le dernier mot de leur sagesse ? N'est-ce pas la négation de la conscience ^ et le mépris de l'homme "^ ? — Demandez à La Ro-

1. « Les lois de la conscience que nous disons naistre de la nature, naissent de la coustume. » Essais, liv. I, ch. xxii.

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