Discours du 3 décembre
ligues, qui sont fort partisans, disent-ils, de la liberté du hien^ mais qui repoussent résolument la liberté du mal. Seulement , quand on les imite à préciser, il se trouve que le bien est toujours leur opinion, et le mal l'opinion des autres.
« Crois ce que je crois, ou je te tue! » disaient jadis les persécuteurs religieux. — « La république ou la mort! » a dit le fanatisme révolutionnaire. Même tyrannie et même iniquité des deux parts. C'est la traduction moderne du compelle intrare; et le compelle intrare est aussi odieux en politique qu'en religion. Chose étrange, combien l'intolérance est naturelle à l'homme ! combien dans son orgueil il est enclin à imposer à ses semblables, non-seulement sa volonté et son pouvoir, mais sa pensée, ses opinions, ses croyances! Reconnaître la hberté. respecter le droit de l'individu, cela paraît bien simple : et pourtant il semble qu'il faille pour cela un effort prodigieux à la raison ou plutôt à la passion de l'homme !
Que les hommes de la Convention fussent d'ailleurs sincères et convaincus, je ne le nie pas, pour plusieurs du moins. Qu'importe ? C'étaient des hommes convaincus que les inquisiteurs. Calvin était un homme convaincu, faisant brûler Michel Servet au nom de la sainte Trinité; et Philippe II déclarant qu'il aimerait mieux perdre la moitié de ses États que d'y laisser un hérétique. Rien de plus dangereux que des convictions énergiques au service de théories absolues.
Il y a une excuse Yulg-aire qu'on a invoquée cent fois, qu'on invoque encore tous les jours pour justifier le Comité de salut public. La Terreur, dit-on, a été une mesure de défense nécessaire; on peut la déplorer, mais elle a sauvé la France. — Il n'y a là qu'un mensonge historique et un sophisme. La nécessité est l'argument comme elle a été l'excuse de toutes les persécutions, de toutes les tyrannies. Mais quoi! les massacres de septembre ont-ils été pour quelque chose dans les victoires de Valmy et de Jemmapes ? Faut-il en faire honneur à Danton et à ses travailleurs, ou à Dumouriez et à ses jeunes volontaires ? La mort de Louis XYI a-t-elle eu un autre résultat que de soulever gratuitement contre la France une coaUtion redoutable? Cette insurrection de cinquante départements qui éclate après le 31 mai, n'est-ce pas le 31 mai qui l'a provoquée, bien loin qu'elle en ait été cause? Le Comité de salut public, il est vrai, a déployé dans l'imminence du péril une activité et une énergie surhumaines. Mais sont-ce les échafauds et les noyades qui ont sauvé la France^ ou le courage de ses soldats et le génie de quelques hommes? En 1792 , c'est l'enthousiasme des volontaires, c'est l'amour de la patrie et de la hberté qui repousse la première invasion. L'année 1793, malgré la mort du roi, le 31 mai et la Terreur, commence par des revers. Qu'est-ce qui sauve la Répubhque? Ce ne sont pas les proscriptions, les hécatombes du Comité de salut pubhc : c'est le génie de Carnot,
de Carnot qui eut le tort sans doute d'accepter la solidarité de ces horreurs, et de signer sans les lire les décrets de Robespierre ; mais qui, pendant que ses frénétiques collègues ne savaient que frapper sans cesse et abattre des têtes, sut par des miracles d'organisation et de travail faire sortir de terre et pousser sur toutes nos frontières ces armées républicaines contre lesquelles vint se briser l'Europe.
On Ta dit justement : jamais la crainte de l'échafaud n'a inspiré une grande action. La peur ne fait point de héros. Le sang qui sauve et régénère les nations , c'est celui qui se verse sur les champs de bataille pour leur indépendance; ce n'est pas celui que les fureurs des partis répandent sur les places publiques.
Si la Terreur n'avait été qu'une crise sanglante, un délire passager, il faudrait se contenter de la déplorer, et la vouer à un prompt oubli. Quel est le. peuple dont l'histoire n'a pas des pages tachées de sang? Mais je l'ai dit, et il faut le répéter : la Terreur a été un système. Les horreurs de 93 ne seraient plus possibles aujourd'hui, je le crois; du moins elles ne seraient pas durables. Mais les idées de 93 fermentent encore dans bien des têtes ; la démocratie absolutiste n'est pas morte : elle parle assez haut parmi nous ; elle ne fait guère mystère de ses théories , et ses théories sont précisément celles qui se formulaient dans la Convention. Si la Terreur n'en peut plus naître, il en peut naître la tyrannie ; il n'en peut même pas naître autre
chose. Voilà pourquoi il faut condamner et flétrir la Terreur, non pas seulement dans les immolations qu'elle a commises, mais surtout dans les idées qui l'ont produite, dans le système dont elle a été la monstrueuse manifestation. Voilà pourquoi c'est servir la liberté de montrer que ces idées, que ce système, bien loin d'être une conséquence ou une suite naturelle des principes de 89, en sont justement le contre-pied et la négation. Le danger de l'avenir est de ce côté : ce que je crains pour la liberté, c'est le dogme de la souveraineté du peuple, soit qu'il s'incarne dans une assemblée, dans un comité de salut public ou dans un homme.
[Mémoires pour servir à l' histoire de mon temps.)
On attendait avec quelque impatience le dernier volume des Mémoires de M. Guizot. On était curieux de voir comment l'ancien ministre raconterait, expliquerait la révolution qui, en le renversant, renversa le gouvernement de Juillet. On se demandait si, en dépit de cette réserve dont il ne s'est pas départi dans les volumes précédents, il ne se laisserait pas aller, dans le récit de la catastrophe finale, soit à quelques révélations, soit à quelques appréciations plus libres des événements ou des hommes.
L'attente a été trompée. On a éprouvé là, une fois de plus et un peu plus vivement, l'espèce de désappointement que le livre tout entier a causé à beau-^ coup de lecteurs. Ce n'est rien apprendre à personne, en effet, que de dire que la curiosité générale a été un peu déçue. Est-ce la faute de M. Guizot? Je crois
plutôt que c'est celle du public. Nulle part l'auteur n'a fait preuve de plus talent. Mais on s'était mépris sur ce titre de Mémoires; on s'était attendu à des détails intimes, à des anecdotes piquantes, à ces historiettes de coulisses qui font d'ordinaire l'attrait de ces sortes de livres. C'était bien mal connaître M. Guizot. Même quand il a écrit l'histoire, M. Guizot n'a jamais été un historien, si on prend ce mot dans son sens naturel, qui est celui de narrateur, d'annaliste et de peintre : il a toujours été un philosophe. Ce qu'il a écrit, ce n'est pas l'histoire des faits et des hommes ; c'est l'histoire des idées, des institutions, de la civiUsation; en un mot, c'est la philosophie de l'histoire, plutôt que l'histoire même. Quand il a écrit ses Mémoires^ la même chose lui est arrivée : au lieu de souvenirs personnels, de détails biographiques, de tous ces menus récits qui caractérisent le genre, il nous a donné sa vie politique et parlementaire, l'histoire des négociations diplomatiques auxquelles il a pris part, l'exposé des idées, des principes qui Tout dirigé pendant qu'il était aux affaires ; c'est plutôt de la doctrine que de la narration ; c'est plutôt la philosophie de sa vie politique que l'histoire de sa vie. On ne se refait pas, et le caractère de l'homme se retrouve en toutes choses. M. Guizot n'est pas un peintre, c'est un théoricien ; ce n'est pas Thomme des faits, c'est l'homme des idées; et quoi qu'il écrive, il se préoccupe des idées plus que des faits.
Ce n'en est pas moins un livre trè^-intéressant
que ces Mémoires^ et d'une lecture souvent attachante. J'ai dit déjà qu'au point de vue de la forme M. Guizot n'a rien écrit de plus parfait. Cet ouvrage qu'il vient d'achever à quatre-vingts ans, c'est de tous ses ouvrages celui où il a mis le plus de jeunesse, de mouvement, d'éclat ; nulle part son style, toujours si ferme et si grave, n'a aUié autant de grâce à sa grandeur naturelle, autant de finesse et de délicatesse à sa force ; nulle part il ne s'est montré aussi souple, aussi varié, aussi coloré. On ne peut se défendre d'admirer ce puissant esprit qui, loin de fléchir sous le poids du temps et des événements, a continué de grandir, et s'est comme rajeuni et perfectionné à l'âge où les plus riches natures subissent l'inévitable décadence qui est la loi de l'humanité. Une des choses qu'on a le plus goûtées, et ajuste titre, dans ces Mémoires, ce sont les portraits. Ils sont nombreux, la plupart excellents, quelques-uns merveilleux de vérité, de finesse, de profondeur. Dans sa manière sobre et un peu sévère, M. Guizot a des coups de pinceau qui enlèvent en rehef une figure humaine. Parfois il aie trait spirituel et mordant, comme dans ce portrait de M. Dupin : « Il n'a nul goût pour les grandes tâches et les responsabilités pesantes; les fonctions pubhques lui plaisent bien plus qu'il n'aspire au pouvoir poUtique ; tout engagement général, toute longue et fidèle solidarité répugnent à la mobilité de son esprit, aux boutades de son caractère et aux calculs de sa prudence. Il aime à servir, non à se dévouer... » Parfois il a
l'image pittoresque et colorée, comme dans ce portrait, si indulgent dans sa justesse, de M. de Lamartine : (( J'ai trop peu vu de près M. de Lamartine pour le connaître et me l'expliquer pleinement ; mais il m'apparaît comme un l)el arbre couvert de fleurs, sans fruits qui mûrissent et sans racines qui tiennent. » Et combien d'autres figures esquissées d'un trait rapide, ou profondément gravées par ce burin qui creuse : Jouffroy, par exemple, qui avait « dans son âme comme dans sa figure, un beau et aimable mélange de fierté et de douceur, de passion et de réserve, d'indépendance un peu ombrageuse et de dignité tranquille ; » ou bien encore Lamennais, (( cet esprit élevé et hardi qui avait besoin de s'élancer jusqu'au dernier terme de son idée, quelle qu'elle fut; ce talent grave et passionné, brillant et pur, amer et mélancolique, âpre avec élégance, et quelquefois tendre avec tristesse... Esprit aussi superficiel qu'élevé, logicien aussi aveugle que puissant, très-ignorant de l'histoire, capable d'aperçus et d'élans subhmes, mais incapable d'observer les faits réels et divers, de les mettre à leur vraie place et de leur assigner leur juste valeur. »
Mais la beauté de la forme n'est après tout que le moindre attrait de ces Mémoires. Sans parler de bien des détails peu connus, de bien des correspondances inédites et qui éclairent des faits mal compris, il y a dans ces récits de nos luttes politiques d'autrefois, retracées avec un calme et une sérénité qui ne se
démentent jamais ; dans cet exposé simple, modéré,
luQiineux, de grandes questions, de grandes affaires que la passion a souvent enflammées ou l'esprit de parti obscurcies; il y a dans ce tableau, dis-je, bien des enseignements à recueillir pour un lecteur de bonne foi. Nous sommes devenus, grâce à Dieu, impartiaux sur un passé qui, bien que récent encore, semble pourtant déjà si éloigné de nous. Vingt années à peine se sont écoulées depuis ce temps où la France avait un gouvernement libre; et il semble que ces vingt années soient un siècle, tant les choses et les hommes ont changé. Les passions qui nous animaient alors sont éteintes ; — ou du moins, s'il en subsiste encore quelques restes chez les survivants chaque jour plus rares de ces vieilles luttes, les générations nouvelles ne les partagent point et les comprennent à peine. Nous-mêmes, quand nous reUsons cette histoire, nous nous étonnons de bien des opinions que nous avons épousées, de bien des jugements que nous avons portés, de bien des calomnies que nous avons accueillies. La poussière du combat est tombée ; le point de vue a changé ; Téloignement a rendu aux objets leur véritable perspective. Ajoutez que la comparaison du présent n'a point nui au passé : ni M. Guizot ni le gouvernement parlementaire n'ont eu à se plaindre pour leur renommée des successeurs que l'histoire leur a donnés. A tous les égards donc, nous sommes bien placés pour les juger équitablement.
M. Giiizot était certainement, quand la monarchie de Juillet tomba, Fliomme de France le plus impopulaire. Quoi d'étonnant? Il y avait sept ans qu'il était ministre. Dans un pays comme le nôtre, un homme d'Etat, quel qu'il soit, aura toujours bien de la peine à résister à l'usure d'un si long pouvoir. Mais quand, s'élevant au-dessus des querelles d'ambition personnelle et jugeant les hommes d'alors à la lumière des événements qui ont suivi, on compare M. Guizot à ceux qui le combattaient et Font renversé, on est bien obligé de convenir qu'il l'emporte sur la plupart d'entre eux, je ne dis pas seulement par le talent, mais aussi, mais surtout par le caractère, la dignité morale, le vrai et sincère liber ah sme.
Je ne me fais point illusion sur ses fautes politiques ; je m'expliquerai tout à l'heure sur ce point. Mais, quand on aura fait toutes les réserves qu'on voudra, il y a d'éminentes et rares quahtés qu'il faudra, si on veut être juste, ne pas lui refuser.
On ne pourra lui refuser d'avoir aimé la hberté, de l'avoir aimée sincèrement, loyalement, avec une force de conviction qui a résisté à toutes les épreuves et à tous les mécomptes. On pourra critiquer ses théories gouvernementales ; on pourra lui reprocher
d'avoir été trop timide et trop peu confiant, d'avoir voulu resserrer dans des cadres trop étroits le jeu de la liberté politique ; on ne saurait contester qu'il aimât la liberté pour elle-même, pour ses grandeurs et ses luttes fécondes ; qu'il aimât dans son principe et dans sa pratique le gouvernement libre, tel que la France le possédait depuis 1815. Il avait à un haut degré le sentiment du droit et le respect de la loi : deux grandes choses qui nous ont toujours manqué en France, pour notre malheur; car un peuple n'est digne d'être libre, un peuple ne peut rester libre, que lorsque ces deux idées sont entrées profondément dans son esprit et dans ses mœurs. Nous les avons volontiers à la bouche, mais en toute occasion nous en faisons aisément litière ; témoin l'étrange facilité avec laquelle nous nous jetons dans les révolutions. Les révolutions détruisent, elles ne fondent rien. Ce qui fonde seulement et consolide les institutions libres, c'est le droit, c'est la justice, c'est le respect de la loi. M. Guizot l'entendait ainsi ; et quelques reproches qu'on lui ait faits, on n'a jamais pu lui faire du moins le reproche d'avoir essayé de mettre Farbitraire à la place de la loi. Il a combattu ardemment, •opiniâtrement, pour ce qu'il croyait être la bonne politique ; jamais il n'a combattu qu'avec des armes légales ; jamais il n'aurait ni donné le conseil ni accepté la solidarité d'aucune atteinte violente au droite à la justice, à ces grandes libertés qui sont l'essence des gouvernements libres et qui restent encore inscrites pour mémoire en tête de nos constitutions.
Il voulait la liberté avec Tordre et la paix ; il croyait que Tordre au dedans et la paix au dehors étaient les deux conditions nécessaires de la liberté : qui osera dire qu'en cela il s'est trompe ? S'il s'est trompé sur les moyens, qui osera dire que le but n'était pas noble et élevé? Est-il nécessaire d'ajouter que ce but a été poursuivi avec une sincérité, un courage et un désintéressement personnel auxquels ses adversaires même ont rendu hommage?
C'est un éloge vulgaire, en effet, à adresser à M. Guizot, que de rappeler que sa probité, son désintéressement n'ont jamais été mis en doute. On dit que ces vertus sont devenues rares aujourd'hui. Elles Tétaient moins alors. Le gouvernement de Juillet, quelles qu'aient pu être ses fautes, a mérité qu'on dît de lui que c'a été un gouvernement honnête, et un gouvernement d'honnêtes gens. Pendant dix-huit ans, il a fait les affaires du pays sous je grand jour de la pubUcité, sous le feu de la discussion publique, sous le contrôle incessant de la presse et de la tribune. Que, dans de telles conditions, deux ou trois faits scandaleux se soient seuls produits (faits qui ont été dénoncés et punis), certes, loin d'être un grief, on peut dire que c'est un honneur pour le gouvernement. Faut-il en conclure que les hommes valaient mieux alors qu'ils ne valent aujourd'hui? Non; mais il en faut conclure que tous les gouvernements ont besoin de contrôle, et que la liberté, quels que soient ses périls, est le seul contrôle efficace et le seul garant sérieux de Thonnôteté des gouvernements.
Les hommes politiques, en ce temps-là, avaient une grande force, j'ai presque dit une grande vertu; ils croyaient à quelque chose, ils avaient une foi en politique, ils défendaient des principes et non pas seulement des intérêts. Après la révolution de 1830, — révolution légitime assurément, et pourtant regrettable, par cela seul qu'elle était une révolution et entretenait chez nous cette funeste habitude des coups de la force, — ils croyaient avoir trouvé une forme de gouvernement pi'opre à satisfaire pour longtemps aux besoins réels et aux vœux sérieux du pays ; assez souple pour se prêter sans secousse aux progrès que le temps rendrait nécessaires, assez forte pour résister aux sourdes attaques des utopistes qui rêvaient la république. On les appelait, par raillerie, les Doctrinaires. Si cela voulait dire qu'ils avaient une doctrine ou une théorie politique, des principes, des idées arrêtées, et qu'ils conformaient leurs actes à leurs principes^ on avait raison ; mais ils étaient en droit de répondre, avec Royer-Collard, que se passer de théorie, c'est tout simplement avoir la prétention d'agir sans savoir ce qu'on fait et de parler sans savoir ce qu'on dit. Si on voulait railler seulement chez eux un peu de morgue et de roideur, quelque chose de trop dogmatique dans le ton et de trop inflexible dans les idées, la critique était juste^ mais elle était légère. De ces défauts-là, disons-le, on nous a bien corrigés depuis. Nous sommes loin des Doctrinaires. Nos hommes d'État ne tombent plus dans de semblables ridicules. On ne leur repro-
chera pas trop d'attachement à leurs idées, trop d'entêtement dans leurs opinions, trop d'inflexibilité dans leurs principes. Ils nous ont appris comment la vraie sagesse sait conformer ses théories aux événements ; ils nous montrent tous les jours comment la souplesse du caractère et Tinconsistance des idées peuvent s'allier avec les gloires de l'éloquence.
Une des parties les plus importantes et peut-être la plus remarquable des Mémoires de M. Guizot, est l'exposé des négociations diplomatiques dont il a été chargé soit comme ambassadeur soit comme ministre. Sur la politique extérieure, il n'a pas été moins attaqué que sur la politique intérieure ; mais quand on oublie les déclamations des journaux du temps, qu'on envisage à distance les démarches et les événements, quand on parcourt toute cette histoire de nos alïaires étrangères, principalement pendant les dix dernières années, racontée aujourd'hui d'une façon si lumineuse par M. (iuizot, on ne peut pas n'être point frappé de la hauteur de vues, de l'esprit de suite, de la profonde connaissance des choses et des hommes, de la sagesse pleine de mesure, de la loyauté habile, avec lesquels les affaires de la France étaient menées en ce temps-là. C'est dans cet ordre de faits et d'idées que se déploie, à mon avis, toute la supériorité de M. Guizot. Avec un esprit naturellement élevé et philosophique, avec le goût et Thabitude de voir les choses humaines de haut, il envisage toutes les questions de politique étrangère par le grand côté. Supérieur aux vieux préjugés comme
aux étroites rancunes de l'amour-propre national, il n'a qu'un but, vers lequel il marche délibérément, auquel il subordonne et sacrifie les petits intérêts et les petites satisfactions du moment, c'est de servir son pays en servant la cause de la civilisation gêné raie, c'est de travailler à la prospérité et à la grandeur de la France, tout en maintenant la paix du monde et l'harmonie des grandes nations libérales. Qu'il ait sacrifié l'honneur, la dignité du pays à cet amour de la paix, je n'en crois rien (et je reviendrai tout à l'heure sur ce point) ; mais il était de ceux qui pensent que la guerre est un grand fléau et un grand crime, quand elle n'est pas une nécessité inexorable de la sécurité ou de l'honneur; il croyait qu'il n'y fallait pas pousser témérairement un pays comme la France toujours trop encHn à ces jeux de la force ; que la liberté et ses travaux féconds peuvent suffire à son activité, et que la gloire militaire n'est le plus souvent pour les peuples que la rançon brillante de leur servitude.
Je ne sais rien de plus beau, dans la langue politique, que certaines dépêches et instructions diplomatiques de M. Guizot, qui se lisent dans les Mémoires. Ce sont des chefs-d'œuvre pour l'ampleur et l'élévation, l'art d'exposer et de discuter les grandes affaires, et une certaine manière à la fois noble, simple et nette de poser et de résoudre les questions. Beaucoup de ces pièces, par leur destination privée ou confidentielle, n'étaient visiblement pas faites pour la publicité : on juge par elles ce qu'était le ministre
en tête-à-tête avec ses agents, dans son cabinet, dégagé des exigences de la tribune et des formes convenues de la diplomatie. Eli bien, là, dans la familiarité des relations non ofticielles, M. Guizot n'est ni moins élevé, ni moins puissant, ni moins admirable pour tout dire, que dans ses dépêches publiques.
Au début de son dernier volume, M. Guizot, essayant de caractériser le gouvernement de Juillet, touche en passant cette grande question, si bruyamment débattue, du gouvernement parlementaire. Il remarque avec justesse que le gouvernement parlementaire n'est qu'une forme particulière du gouvernement libre ; que la forme importe assez peu ; qu'elle varie selon les temps, les circonstances et les peuples ; et qu'une seule chose importe aujourd'hui pour les sociétés modernes, c'est qu'elles interviennent efficacement dans leurs affaires ; en d'autres termes, qu'elles aient un gouvernement libre. « La liberté pohtique, dit-il, c'est-à-dire l'intervention et le contrôle efficace des peuples dans leur gouvernement, c'est là le besoin et le travail de l'état social qui, depuis dix-neuf siècles, s'est développé chez les nations européennes, et qui prévaut partout où elles portent leur esprit avec leur empire. Parlementaire ou non, le gouvernement est-il un gouver-
nement libre, ou en train de le devenir? Là est la question... Or, de toutes les conditions du gouvernement libre, la première et la plus impérieuse, c'est que laresponsabilitéy une responsabilité vraie et sérieuse, s'attache à l'exercice du pouvoir. Si le pouvoir 71 est pas resjoonsable^ la liberté nest pas garantie. »
Aux Etats-Unis, c'^est le président qui est responsable, son pouvoir étant temporaire et électif. En Angleterre, où il est admis que le roi ne peut mal faire, c'est sur les ministres que pèse la responsabilité. On peut discuter en théorie, on peut préférer l'un ou l'autre de ces modes. Mais, en fait, on n'a pas encore trouvé un autre moyen de réaliser la responsabilité du pouvoir, et de donner une efficacité sérieuse au contrôle du pays sur son gouvernement. Il faut choisir; il n'y a pas de moyen terme. Ceux qui ont prétendu, dans une monarchie héréditaire, rendre le souverain lui-même responsable, ont mis une fiction à la place d'une réalité.
Le gouvernement de Juillet a été un gouvernement libre, comme l'avait été celui de la Restauration. La liberté politique y était organisée, garantie ; et par le progrès inévitable des idées et des mœurs politiques, sa base devait aller s'élargissant et son action s'aiïermissant chaque jour davantage.
Le pays vivait d'une vie poUtique active. Ses affaires se débattaient publiquement, dans la presse,. à la tribune ; et c'était à lui en définitive que restait le dernier mot. Quand la marche du gouvernement
était en désaccord avec Topinion du pays, le pays avait le moyen de forcer la main au gouvernement. La chambre était souveraine ; elle Tétait en fait et en di'oit. Son contrôle n'était pas une fiction : un blâme infligé, un projet de loi repoussé, une allocation de fonds refusée, faisaient tomber un ministère, enrayaient une politique, et appelaient aux affaires les partisans de la politique contraire.
C'étaient là des institutions vraiment libérales et efficaces. Il ne s'agissait que de savoir s'en servir et les améliorer. Il ne s'agissait que de les développer, de leur donner une assiette plus démocratique, au lieu de les briser dans un moment d'humeur, comme fait un enfant d'un jouet dont il est las. — Quil s"y mêlât des ambitions remuantes, des querelles d'amour-propre, de petites passions; qui le nie? et qui peut s'en étonner? C'est l'inévitable fardeau que traîne avec elle la liberté publique. Mais s'imagine-t-on que les gouvernements absolus y échappent? Suppriment-ils l'ambition, en la doublant de servihté? Les intrigues de cour valent-elles mieux que les luttes de partis? Et les soubresauts de la pohtique personnelle ont-ils moins d'inconvénients que les fluctuations des grandes assemblées?
Pour moi, je l'avoue, il n'y a pas de plus noble spectacle que celui de ce gouvernement libre, où se discutaient hautement les affaires du pays, où le pays, appelé à se prononcer, disait son avis et le faisait prévaloir. — Tournois de paroles, a-t-on dit, joutes oratoires, brillantes, mais stériles ! — Il me
semble que ces qualifications s'appliqueraient plus justement aux débats d'un Corps législatif qui n'est jamais appelé qu'à discuter des faits accomplis, et qui se voit réduit à entendre, sur des événements où il n'a point été consulté, un échange monotone de récriminations et d'apologies également vaines. Et si on veut faire le bilan de ce gouvernement, si on récapitule les grandes lois d'intérêt social et politique qu'il a élaborées et votées, on ne trouve point que son passage aux affaires ait été si impuissant et si stérile. Sans parler de ces grandes lois de 4 819 sur la presse, auxquelles on est obligé de revenir aujourd'hui, il suffit de citer presque au hasard, pour la période du gouvernement de Juillet, les lois sur l'organisation de l'armée, sur les conseils généraux et municipaux, sur l'instruction primaire et supérieure, sur les justices de paix, le Code pénal, les aliénés, les faillites, le travail des enfants dans les manufactures, le premier réseau de nos chemins de fer.
C'est sur sa politique étrangère que le gouvernement de Juillet a été peut-être en butte aux critiques les plus vives et aussi les plus injustes. On se rappelle tout le bruit qui se fit dans les Chambres et dans la presse au sujet du droit de visite et de l'affaire Pritchard. Que d'injures jetées à la tête des ministres et du roi ! Ils humihaient la France , ils abaissaient son drapeau, ils trahissaient ses premiers intérêts!... Quand on lit aujourd'hui froidement l'histoire de ces négociations, on s'émerveille
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qu'on ait fait tant de tapage pour si peu de chose. On admire combien il est aisé en France de nous émouvoir en flattant notre vanité nationale et cet orgueil militaire qu'on appelle le chauvinisme. Il y a toujours en nous du vieux Gaulois batailleur. En nous promettant de la gloire, on nous fait tout accepter, même la servitude; en mettant en jeu notre point d'honneur, on nous fait tout oubUer, même nos intérêts les plus chers. Le gouvernement, dans ces deux affaires, n'avait ni trahi la France, ni humilié son drapeau. Il avait négocié avec prudence et transigé avec sagesse sur des questions où il eût été insensé d'allumer la guerre entre deux grandes nations. Dans l'affaire Pj;itchard notamment, il avait, à force de mesure et de calme, amené le ministère anglais, sur un événement qui n'excitait pas moins la susceptibihté de nos voisins que la nôtre, d'abord à retirer des paroles provoquantes et menaçantes, ensuite à se contenter, pour son agent assez rudement malmené, d'une indemnité pécuniaire qui laissait sauf non -seulement notre droit, mais notre amourpropre national. S'il y a eu un tort en tout cela, il a été dans la forme plus que dans le fond , dans le langage plus que dans les actes. On parlait trop de son amour de la paix, des sacrifices qu'il fallait faire à la paix. Il y a des choses qu'il faut faire, et dont il ne faut pas trop se vanter, — en France du moins. Un gouvernement doit craindre la guerre, mais nous ne supportons
pas qu'il ait l'air de la craindre, ni surtout qu'il le dise.
Je n'ajoute qu'un mot. Youlez-vous mesurer la force de vitalité politique qui appartient à deux formes différentes de gouvernement? Demandezvous quels hommes ces gouvernements ont produits. Comparez.^ par exemple, le premier Empire avec l'Angleterre du même temps. Sous le despotisme écrasant du puissant génie qui la gouverne, la France n'a que des soldats et des administrateurs ; dans l'atmosphère de liberté où se meut la Grande-Bretagne, quelle forte génération de grands ministres, de grands orateurs, d'habiles hommes d'État! Jugez à cette mesure le gouvernement de la Restauration et celui de Juillet. Je n'ai pas besoin de rappeler des noms, ils sont dans toutes les mémoires. Où sont ceux qui ont surgi depuis dix-huit ans?
Et pourtant ce gouvernement est tombé. C'est là son grand tort aux yeux de beaucoup de gens. Stultorum rnagister eventiis. Mais, à ce compte, quel gouvernement est sans péché ? Notre siècle les a vus tous, l'un après l'autre, s'écrouler. La question est de savoir si le gouvernement de Juillet est tombé par le vice de son principe, ou s'il n'est pas tombé tout simplement par la faute de ceux qui le dirigeaient.
Tl avait eu un malheur à l'origine, c'est d'être né d'une révolution. Ce que les révolutions enfantent, les révolutions le dévorent. Notice histoire
malheureusement, depuis quatre-vingts ans, n'est qu'une suite de coups d'État et de renversements violents : la force fait et défait nos institutions. Dans ces luttes brutales, Tidée du droit s'efface, la notion de la liberté s'altère. Le gouvernement de 1830 avait voulu rompre avec cette tradition funeste, nous sortir* de l'ornière révolutionnaire ; lui aussi a échoué.
Comment et pourquoi cela est-il arrivé? M. Guizot ne l'explique point. Ceux qui ont cherché dans son livre une réponse à cette question ont prouvé par là qu'ils le connaissaient mal. M. Guizot est aujourd'hui ce qu'il était il y a vingt ans. Il pense aujourd'hui ce qu'il pensait il y a vingt ans. Ce qu'il a fait, il le ferait encore. Ses théories n'ont pas varié, ses convictions n'ont pas fléchi. Les fautes qu'il a pu faire, il ne les voit pas ; et en cela il est très-sincère. Pour lui, le 24 février est un pur accident, sans raison et sans logique, un fait que nul n'a prévu et ne pouvait prévoir, un effet sans cause, comme on l'a dit. Aussi en parle-t-il avec autant de calme que s'il racontait un cataclysme physique, un ouragan ou un tremblement de terre. A peine, à ce souvenir terrible, sa poitrine se gonlle-t-elle d'une émotion passagère. Il la domine, et passe, le front haut.
Mais nous qui n'avons point été acteurs dans ce grand drame, et qui sommes déjà la postérité, nous nous demandons s'il n'y a pas là une illusion, trop naturelle d'ailleurs. Des leçons d'histoire qu'on
nous a données dans notre jeunesse, il nous est resté cette conviction qu'il n'y a point dans l'histoire d'effets sans cause.
Que le gouvernement de Juillet soit resté jusqu'à la dernière heure irréprochable au point de vue de la légalité , c'est ce qu'on ne peut guère contester. Il a été renversé par la force , mais il avait le droit pour lui. Ce n'est pas lui qui a violé la Constitution, ce sont ses adversaires. Le ministère avait dans les Chambres une majorité compacte \ les Chambres étaient légalement la représentation du pays. Roi et ministres étaient donc autorisés à soutenir que le pays était avec eux.
Sur ce terrain de la légalité constitutionnelle, M. Guizot, il faut le dire, est inexpugnable; et on s'explique comment un esprit rigoureux et absolu comme le sien, n'ayant pas changé de point de vue, n'ait pas changé d'avis et en soit encore à comprendre par suite de quelles causes est survenue la catastrophe.
Il y a pourtant un autre point de vue, d'où les faits se présentent sous un aspect tout différent, et d'où on peut découvrir ces causes.
Oui, Louis-Philippe et M. (îuizot avaient pour eux
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la légalité et la logique; mais la légalité stricte et la logique pure sont souvent de mauvais guides dans les affaires de ce monde ; c'est là qu'il est vrai de dire que la lettre tue et que l'esprit sauve. Ils s'étaient cantonnés dans cette théorie , ou plutôt dans cette fiction constitutiormelle, que la Chambre des députés représentait exactement, fidèlement, la vraie opinion politique du pays. Non pas sans doute l'opinion de toutes les classes de la nation, mais l'opinion des classes moyennes , qui seules étaient admises en vertu du cens à la fonction électorale ; en un mot, ce qu'on appelait alors le paijs légal.
Le malheur, je dis plus, la faute du roi et de M. Guizot fut de s'endormir sur la foi de cette théorie. La politique n'est pas une science mathématique; en pohtique, il n'est pas toujours vrai que deux et deux fassent quatre, ni que la hgne droite soit la plus courte. Les hommes ne sont pas des chiffres , les institutions ne sont pas les organes d'un mécanisme inflexible. La politique est un art au moins autant qu'une science ; elle marche à la clarté des principes , sans doute ; mais si le but est fixe , la route est changeante et pleine d'écueils qu'il faut savoir tourner.
La légaUté, le droit, était pour eux, mais l'esprit publie^, l'esprit de la France n'était plus avec eux. Par des raisons diverses qu'il serait trop long de rappeler, le ministère, le roi, les Chambres, étaient devenus également impopulaires. Je ne veux pas dire que toutes ces raisons d'impopularité fussent
bonnes; non, il y en avait quelques-unes de bonnes et beaucoup de mauvaises, infiniment plus de mauvaises que de bonnes ; mais le fait était éclatant : il fallait ne pas y fermer obstinément les yeux ; surtout il fallait consentir à en tenir compte dans une certaine mesure.
M. Guizot a raison quand il définit le gouvernement de 1830 un gouvernement pacifique et libéral. La paix et la liberté, on lui doit cette justice, ce sont deux grands , deux inappréciables biens dont ce gouvernement nous a fait jouir pendant de longues années. Nous lui en avons su peu de gré. Il semble qu'en France nous ne sentions le prix de ces choses que quand nous les avons perdues. En ce qui touche la paix, j'ai déjà dit que son seul tort avait été, aimant la paix par tempérament et par raison, de le dire trop souvent et trop haut; cela rendait suspects, aux yeux des niais, son courage et sa dignité. Il y a un moyen plus sûr de plaire aux Français : c'est de faire la guerre en vantant les bienfaits de la paix ; on a par là tout le profit des intentions et tout l'honneur des actes.
Pour ce qui est de la liberté , nous en avions incontestablement et beaucoup. Nous en avions, à mon avis, tout ce que nous en pouvions porter. Jamais , depuis soixante ans , la presse n'avait été aussi libre ; elle était justiciable du jury; et certes, en dépit des lois de septembre, si on versait d'un côté, c'était vers la licence plutôt que vers l'oppression.
Quel était donc, en dehors de la politique extérieure, le grand cheval de bataille de l'opposition? C'était ce qu'elle appelait la réforme électorale. Elle demandait que les cadres de l'électorat fussent élargis, soit par l'abaissement du cens, soit du moins par l'adjonction aux électeurs censitaires de certaines catégories de citoyens oflrant des garanties particulières d'instruction. Elle demandait aussi que les fonctionnaires fussent écartés de la Chambre comme manquant d'indépendance vis-à-vis du pouvoir.
En principe, le gouvernement ne se déclarait point opposé à la réforme électorale. Il reconnaissait que les bases de la représentation nationale pouvaient, devaient même s'élargir dans l'avenir; mais il ne croyait pas le moment venu de travailler à cette réforme. Il n'en faisait pas une question de principe, mais d'opportunité; et il la repoussait moins comme mauvaise que comme prématurée. Dans sa pensée, la France, à peine sortie des crises révolutionnaires, avait besoin avant tout d'ordi'e et de stabilité ; et il s'agissait bien moins d'étendre les institutions libérales dont elle jouissait que de les consolider et de les affermir.
Le but était louable; prenait- on le meilleur moyen pour l'atteindre ? Est-ce par la résistance obstinée ou par le progrès lent et continu qu'on fonde le mieux un gouvernement libre? Céder à propos, céder sur les choses qui ne compromettent pas les institutions dans leur essence , n'est-ce pas
quelquefois la grande habileté de ceux qui gouvernent? Les réformes demandées (on en convient) ne pouvaient avoir sur la composition de la Chambre et la marche du gouvernement un effet fâcheux, ni même sensible. A quoi bon donc s'obstiner? Le sujet de la querelle n'en valait guère la peine. On se battait pour un fétu.
L'esprit pubhc était atteint alors d'une de ces excitations fébriles, d'un de ces mouvements d'impatience qui semblent s'emparer périodiquement de la France. On dirait que nous avons besoin de temps à autre de quelque secousse, de quelque brusque changement. Un long repos nous fatigue. On l'a dit, et il n'est que trop vrai : la France s'ennuyait. De quoi? elle ne le savait peut-être pas très-bien, mais elle était impatiente. Elle était impatiente d'un long ministère , de l'immobilité du gouvernement, de ses résistances systématiques, de la docihté de la Chambre, de la passion ultra-conservatrice de la majorité. Elle était arrivée peu à peu, sous l'excitation de la presse qui envenimait toute chose, à ne pouvoir plus supporter cet état stationnaire. Tout s'use en ce monde, les meilleures situations et les hommes les plus forts. Les gouvernements habiles savent faire un pas en avant quand il le faut ; les hommes habiles savent céder leur place à d'autres pour se retremper dans le repos. Ni le gouvernement de Louis-Philippe, ni M. Guizot n'ont eu cette sagesse.
Pourtant les conseils ne leur ont pas manqué, et
ils venaient d'amis dévoués. Dès 1844, le duc de Jiroglie (c'est M. Guizot qui nous l'apprend) lui conseillait de se retirer. « Tout s'use à la longue, lui écrivait-il, et les hommes plus que tout le reste dans notre forme de gouvernement. 11 y a quatre ans que vous êtes au ministère ; vous avez réussi au delà de toutes vos espérances ; vous n'avez point de rivaux : le moment est venu pour vous d'être le maître ou de quitter momentanément le pouvoir. Pour vous , il vous vaudrait mieux quelque temps d'interruption. Vous vous remettriez tout à fait, et vous rentreriez promptement avec des forces nouvelles et une situation renouvelée. Pour le pays, s'il doit faire encore quelque sottise et manger un peu de vache eriragée, il vaut mieux que ce soit du vivant du roi, et lorsque rien ne le menace que luimême. » Bon conseil, conseil d'amâ et d'esprit politique et prévoyant. M. Guizot aima mieux rester le maître ; et, de la vache enragée^ Dieu sait si nous en avons mangé.
Plus tard, dans des circonstances bien plus graves et plus critiques, quelque temps avant le 24 février, un conseil analogue lui fut donné par un homme qui s'est montré souvent fort exempt de scrupules, mais qui a fait depuis et qui faisait dès lors preuve d'une sagacité et d'un coup d'œil politiques rares. « Prenez-y garde, lui disait M. de Morny ; je ne dis pas que ce mouvement soit bon, mais il est réel, il faut lui donner quelque satisfaction. Dans quelle mesure ? Je ne sais pas ; mais il y a quelque conces-
sion à faire. » Et sur l'observation que cette agitation était fomentée bien plus parles révolutionnaires que par les réformistes : « Je le sais bien , répondit-il, et c'est à cause de cela que je suis inquiet. Si ce mouvement continue, si on va où il pousse, nous arriverons je ne sais où, à quelque catastrophe. Il faut l'arrêter à tout prix, et on ne le peut que par quelque concession. » Que répond M. Guizot à ces sages et prophétiques paroles? Il demande que la majorité prenne elle-même l'initiative des réformes. Singulière réponse, et qui semble quelque peu évasive ! N'est-ce donc pas au gouvernement qu'il appartient de prendre l'initiative quand une mesure lui parait utile ou nécessaire? Doit-il abdiquer aux mains d'un parti, quel qu'il soit? N'a-t-il pas la direction suprême et la responsabilité effective? Ne sait-on pas que les majorités sont souvent passionnées , ardentes , excessives ? Celle-ci particulièrement ne devait-elle pas paraître un peu suspecte, une partie de ses membres devant être atteinte, une autre pouvant se croire menacée par les réformes mêmes qu'on réclamait?
La vraie raison de la résistance du gouvernement à tout projet, à toute pensée de concession, le roi la disait un jour à M. Guizot: « On est bien près de tomber quand on commence à descendre. » C'était autant l'avis du ministre que celui du roi. La question serait de savoir si on n'est pas plus près encore de tomber, quand on refuse de marcher et qu'on a derrière soi une foule qui vous pousse. Cette foule.
qui est derrière vous, c'est la démocratie. Vous aurez beau faire, elle grandit, elle s'avance, elle s'étend d'un mouvenicnt continu, d'une force irrésistible. C'est folie de vouloir l'arrêter, elle vous passera sur le corps. U n'y a qu'un moyen de la contenir, c'est de la diriger.
Mais c'était céder, disaient-ils, aux agitateurs de la rue. La majorité, qui représentait le pays, ne devait-elle pas, avant tout, exprimer son avis, et cet avis ne devait- il pas faire loi? La réponse eût été excellente s'il avait été démontré que la majorité représentait en effet, réellement, à ce moment, l'opinion du pays. Or, ce n'est jamais là qu'une présomption légale. Cette présomption peut cesser, et, en fait, elle cesse quelquefois d'être vraie. A côté de la représentation légale, constitutionnelle,. il y a une force considérable, qui n'a point de place dans la constitution, mais dont il faut savoir tenir compte; c'est l'opinion publique. Il se rencontre des temps, des circonstances où elle devance la représentation légale^ où elle entre en désaccord avec elle. C'est à l'homme d'État de l'observer, de l'interroger, de lui tâter le pouls, pour empêcher que l'agitation ne dégénère enfièvre.
On sait faire cela en Angleterre. Voyez quel exemple de sagesse politique et de décision intrépide le ministère anglais vient de donner au monde l'année dernière ! Je n'ignore pas tout ce qu'on peut dire sur les différences de race, de mœurs, de traditions qui nous séparent des Anglais. Mais aussi
quelle différence dans l'événement! Comparez la mesquine et insignifiante réforme qu'on demandait en 1848, à la réforme immense que viennent d'accomplir nos voisins! Quelques milliers d'électeurs auraient été ajoutés aux listes françaises; les Anglais appellent au scrutin près d'un million et demi d'électeurs nouveaux. C'est la démocratie tout entière qui force les portes de la constitution et qui entre bannières déployées dans la vie politique. Et qui a fait cela? Qui a de sa main ouvert le§ barrières à cette multitude? Un ministère tory, un ministère éminemment conservateur. Il n'a pas subi la mesure, elle ne lui a pas été imposée par un vote de la Chambre. Non, c'est lui qui en a pris l'initiative, c'est lui qui l'a proposée, qui l'a défendue, qui a vaincu les résistances de son propre parti et surmonté les hésitations de la majorité inquiète. Par cette initiative habile et hardie, il a du même coup désarmé. ses adversaires, éteint l'agitation, maintenu la constitution et réalisé sans secousse, sans désordre, la plus radicale transformation qu'ait jamais subie le gouvernement de l'aristocratique Angleterre. Yoilà de la grande politique, de la politique sagement conservatrice , qui consoUde en développant. En poUtique, les non possumus portent toujours malheur.
Je sais qu'il est bien facile de faire^ après coup, la leçon aux gouvernements et de signaler l'écueii le lendemain du naufrage. Mais les gouvernements sont faits pour éviter les révolutions, et les pilotes
pour prévenir les naufrages. Un gouvernement a toujours tort quand il se laisse surprendre par une révolution, et c'est une mauvaise excuse à lui de répondre: J'avais la majorité dans les Chambres. — Que diriez-vous d'un capitaine de navire qui, enfermé dans sa cabine, les yeux sur sa carte et son compas, se laisserait assaillir par un coup de vent ? Ce n'est pas tout de gouverner sur le nord; il faut interroger le ciel et les flots, et prévoir l'orage qui se lève à l'horizon?
Que l'on me comprenne bien: ce que je critique ici, c'est moins une conduite qu^me théorie. Des fautes de conduite, tout le monde en fait, ou en peut faire. Ce qui est plus grave, c'est d'ériger ses fautes en système ; ou, ce qui revient au même, de ne pas les reconnaître et de prétendre les justifier. C'est là le reproche qu'on est en droit de faire à M. Guizot. 11 en est encore à sa théorie du pays légal; il la croit bonne, d'une bonté absolue, indéfectible : non-seulement elle rassure sa conscience (ce que j'admets parfaitement), mais elle satisfait pleinement sa raison, elle est pour lui la loi suprême, sans restriction ni exception. Là est le péril. Sans nul doute, elle est la vérité légale, mais la vérité légale n'est pas la vérité absolue, et la réalité peut, à un jour donné, faire éclater la fiction. Sans doute, la théorie est bonne en principe, mais il ne faut pas s'y fier aveuglément. Elle n'est point un critérium infaillible: il n'y en a point en politique. C'est là l'illusion que produisent naturellement les instituai
tions représentatives ; illusion plus ou moins excusable, selon le plus ou moins de sincérité de ces institutions ; mais illusion à laquelle les gouvernements, si grossière qu'elle soit, semblent toujours disposés à se laisser prendre, tant elle plaît à leur timidité ou convient à leurs calculs.
Personne ne contestera à M. Guizot d'avoir été un grand publiciste, d'avoir porté aux affaires un esprit élevé et puissant. Mais il faudra convenir qu'il a été un philosophe plus qu'un homme d'État, un admirable théoricien plutôt qu'un politique habile à deviner les exigences de l'opinion et à se plier aux nécessités des temps. Vivant dans le monde des généralités plus que dans celui des faits, il a porté dans le gouvernement des hommes la roideur logique, les formules absolues, les procédés intraitables d'un système. On ne peut se défendre de rendre hommage à ses convictions indomptables, à sa foi dans la hberté et la justice, à sa sérénité d'âme, à sa fermeté contre les plus rudes coups de la fortune. Mais on ne saurait s'empêcher d'avouer que les philosophes paraissent mieux faits pour instruire les peuples que pour les gouverner ; que s'il est beau de savoir affronter quelquefois rimpopularité, il est sage de ne pas la braver trop longtemps ; que s'il y a de la grandeur pour un homme à se sacrifier à ses idées, la vraie grandeur pour un ministre consiste à sauver son pays au prix même de ses idées. Si M. Guizot eût fait en 1847 ce que lord Derby vient de faire en
1867, son nom aurait dans notre histoire un éclat moins dramatique; mais le cours des choses eût été changé, et la liberté serait peut-être fondée en France.
Le siècle se fait ^^ieiix , et en vieillissant il devient sceptique et dédaigneux. Comme ces vieillards à qui l'âge a apporté maintes déceptions, il semble vouloir se venger de la fortune en reniant comme des illusions ses croyances d'autrefois. Je ne sais point de spectacle plus triste. Il y a cinquante ans, on vit aussi les jeunes générations rompre avec les traditions du siècle précédent, et se jeter dans des voies nouvelles ; mais ces générations avaient une foi ardente, des passions généreuses. Les générations actuelles, je me demande quelle foi les anime, quelle ambition les pousse; je cherche même ce qui a le privilège de les émouvoir. Qui donc aujourd'hui se passionne pour des idées reHgieuses ou pour des thèses philosophiques, pour des systèmes de Httérature ou des théories d'art? Que nous importe tout cela? L'esprit critique a soufflé sur ces rêveries, crevé ces bulles de savon. Nous avons le réahsme
dans la littérature et dans i'art, le scepticisme en philosophie et en rehgion, le sensuaUsme dans les mœurs; plusieurs y ajoutent Tabsolutisme en politique : cela nous suffit, et, tout fiers de notre sagesse, nous prenons en pitié ceux qui ont été nos pères et qui naïvement ont cru à ces chimères qu'on appelle Dieu, Tidéal, la vérité, la liberté.
Aussi chaque fois que vient à disparaître un des hommes qui ont marqué par quelque côté dans la première moitié du siècle, c'est à. peine si le public s'en émeut. Artistes, poètes, philosophes, les plus grands de nos contemporains s'en vont au miheu de l'indifférence de la foule qui les connaît à peine, au milieu des dédains d'une génération poin^ qui ils ne sont plus que les restes décrépits d'un âge déjà loin de nous, que les représentants arriérés d'idées vieillies et de doctrines surannées.
M. Cousin a été une des illustrations de cette première moitié du dix-neuvième siècle qui vient de finir ; il y a tenu une place considérable dans la philosophie, l'érudition, la littérature, l'enseignement. Bien que sa mort remonte déjà à plus d'une année (un long espace de temps pour nos courtes mémoires), me permettra- t-on de venir encore parler de lui? Il y a peut-être quelque avantage à le faire un peu tardivement; venant après les éloges officiels et les attaques passionnées, il me sera du moins facile d'être juste.
On ne l'a guère été pour lui, ce semble. A peine l'avait -on conduit à sa dernière demeure , que
378 rORTRAITS LITTÉRAIRES ET PHILOSOPHIQUES.
ses amis, sesMisciples, ont eu à le défendre contre des attaques où s'épanchait visiblement le fiel d'anciennes rancunes. J'ai peu de goût, quant à moi, pour cette critique qui, sous prétexte de littérature, s'empare d'un homme à peine mort, pénètre dans sa vie intime, le déshabille en quelque sorte devant le public, et se plaît à étaler au monde ses faiblesses ou ses travers. Qui n'a pas les siens, hélas ! et quel homme pourrait résister à cette inquisition posthume? Surtout, quel profit en prétend-on tirer? S'imaginet-on se grandir soi-même en rapetissant les autres? Croit-on servir ainsi la cause des lettres? J'ai peur qu'avec ce goût des anecdotes biographiques et des curiosités scandaleuses, avec cette habitude de regarder toujours de préférence chez les hommes le petit côté, on ne mette tout simplement la petite critique à la place de la grande, et on ne nous apprenne seulement à mépriser un peu plus la nature humaine.
Je ne suis ni ami ni ennemi; je ne veux faire ni un panégyrique ni une satire. Mon dessein n'est point de parler de l'homme. Je ne veux pas même entrer dans l'examen de tous ses écrits ; c'est le philosophe seulement que je voudrais apprécier ici, comme il me semble que la postérité l'appréciera, sans prévention ni parti pris. Je voudrais dire brièvement ce qu'il a fait pour la philosophie, et quelle influence il a eue, depuis cinquante ans, sur le mouvement des idées en France. Car ici il y a deux choses à distinguer : il y a le point de vue absolu, si
je puis dire, et le point de vue relatif; il faut considérer les doctrines en elles-mêmes, mais aussi ne pas omettre le rôle que l'homme a joué à son époque.
Les hommes qui n'ont eu qu'un grand talent sans grande originahté laissent un nom qui souffre toujours un peu des atteintes du temps. Ils ont pu exercer une action considérable sur leurs contemporains : s'ils n'ont pas été par quelque côté créateurs, s'ils n'ont pas apporté une idée ou du moins une forme nouvelle, et enrichi de quelque façon le trésor intellectuel de Thumanité ; quelque brillants qu'aient été leurs dons, leur renommée est exposée à pâlir. Ce sera un peu, je le crains, l'histoire de M. Cousin. Ceux d'entre nous qui ont à peu près l'âge du siècle, et qui se rappellent quel éclat de popularité l'entoura aune certaine époque, ont peine à comprendre le peu de crédit qu'il a gardé comme philosophe. Ceux qui ne jugent que les idées et les œuvres, s'étonnent d'autre part de ces vives admirations de leurs devanciers. Entre les enthousiasmes traditionnels des uns, et l'oubli un peu dédaigneux des autres, il y a une justice qu'il faut savoir rendre à ceux qui ne sont plus.
Quelle a été la philosophie de M. Cousin? — Sur dix personnes à qui cette question sera adressée, il
y en aura neuf qui répondront : c'est Téclectisme. L'éclectisme, à tort ou à raison, est resté attaché au nom de M. Cousin. Après l'avoir préconisé, défendu comme son système propre, il a eu beau s'en éloigner peu à peu, puis l'abandonner à peu près complètement, le public a gardé l'habitude de le considérer comme l'inventeur ou le patron de la philosophie dite éclectique. Les philosophies ont besoin d'une dénomination, d'une étiquette qui les distingue et les signale de loin aux profanes : c'est sous celle-là que se produisit d'abord la doctrine de M. Cousin et qu'elle est restée connue.
Qu'était-ce donc que l'éclectisme? Était-ce en réalité une philosophie? Etait-ce la philosophie de M. Cousin?
Tout le monde sait quelle est l'idée première de cette doctrine. Selon M. Cousin, le nombre des -systèmes philosophiques possibles n'est pas illimité; ils peuvent se ramener tous à quatre types principaux : l'idéalisme, le matériaUsme, le scepticisme et le mysticisme. Cette série forme comme un cercle infranchissable, dans lequel l'esprit humain est enfermé par sa nature même ; les diversités de détail sont infinies ; mais si divers qu'ils soient , tous les systèmes rentrent forcément dans ces quatre grandes divisions, qui sont comme les formes nécessaires de la métaphysique. Quand l'esprit humain a parcouru la série entière, une loi fatale le ramène à son point de départ , et lui fait parcourir de nouveau, sous d'autres formes, l'orbite qu'il a déjà parcourue. —
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Chacun de ces systèmes contient et exprime une part de vérité. Sans doute, à cette part de vérité plus ou moins grande, se mêle toujours une part d'erreur qui finit par amener, en s'exagérant, la ruine du système ; mais il n'y a point de système absolument faux, il n'y a point d'erreur complète : tous les systèmes sont en partie vrais, et faux en partie. Il résulte de laque, tous les grands systèmes s'étant déjà successivement produits, toutes les grandes vérités philosophiques ont du être découvertes et formulées. Pour avoir toute la vérité que l'esprit humain peut posséder, il suffirait donc de l'extraire des différents systèmes, en la dégageant de l'alliage auquel elle est mêlée. ¥.n d'autres termes, la philosophie est faite; il reste seulement à en rassembler les fragments épars, et à les coordonner. C'est ce que se propose l'éclectisme. L'éclectisme veut éclairer l'histoire de l'esprit humain par la philosophie, et la philosophie par l'histoire de l'esprit humain.
A cette théorie, les critiques n'ont pas manqué, ni même les railleries. On a dit : Mais ce n'est là qu'une pétition de principe. Pour choisir dans les systèmes passés, pour y discerner la vérité de l'erreur, il vous faut déjà connaître la vérité ; il vous faut un principe antérieur, un critérium pour faire le triage et le départ. Et si vous connaissez à l'avance la vérité, quel besoin avez-vous d'aller la demander aux vieux systèmes? — Cela est-par trop évident, et ceux qui ont longuement développé ce raisonnement
auraient pu s'épargner tant de peine. Il y a plus r avant d'en triompher si fièrement contre M. Cousin, ils auraient bien dû le lire et surtout le comprendre. M. Cousin n'a jamais dit les naïvetés qu'on lui prête. L'éclectisme n'a jamais été pour lui une méthode philosophique, c'est-à-dire un moyen de rechercher et de découvrir la vérité ; il n'a été qu'un système historique, c'est-à-dire une certaine manière de voir et de comprendre l'histoire de l'esprit humain. M. Cousin a toujours (ce qui allait de soi) supposé c( comme point dé départ et comme moyen, » une doctrine préconçue. « L'éclectisme^ disait-il, n'est point l'absence de tout système, car c'est l'application d'un système ; il suppose un système ; il part d'un système. En effet, pour recueillir et réunir les vérités éparses dans les différents systèmes, il faut d'abord les séparer des errem^s auxquelles elles
sont mêlées ; il faut donc être ou se croire déjà
en possession de la vérité; il faut avoir un système
pour juger les systèmes » — a L'éclectisme,
ajoutait-il, part d'une philosophie, et il tend par l'histoire à la démonstration vivante de cette philosophie ' . »
Qu'était-ce donc, en définitive, que l'éclectisme sainement entendu? C'était d'abord cette vue historique, que dans tous les systèmes philosophiques qui ont vécu, il y a eu une part de vérité mêlée à une part d'erreur; et, en second lieu, c'était une sorte de
1 . Fragments philosophiques, Vréïâce de la deuxième édition.
contre-épreuve, de vérification , par l'histoire et par la critique, du système préalablement adopté, liéduit à ces termes, l'éclectisme est à l'abri de toute objection. Mais, réduit à ces termes, quelle valeur a-t-il? Pas grande, il faut l'avouer. On ne contestera guère cette proposition, qu'il y a toujours un côté de vrai, si petit qu'il soit, dans tous les systèmes : l'erreur absolue semble aussi impossible à l'homme que la vérité absolue. La difficulté est toujours de discerner le faux d'avec le vrai; et cette difficulté on n'a rien fait pour la résoudre en disant que le vrai et le faux sont partout mêlés et associés à des doses inégales. — En second lieu, la contre-épreuve est-elle bien sérieuse, bien efficace? J'en doute. Faite, au point de vue d'un système préconçu, la critique des doctrines anciennes sera naturellement, nécessairement systématique et partiale; c'est la condition même, c'est la loi qu'on s'est faite. Naturellement donc, celui qui procédera à cette critique , à cette décomposition des systèmes du passé, y prendra pour vrai tout ce qui sera conforme à ses propres idées, et rejettera comme faux tout ce qui s'en éloignera. Mais quoi! n'est-ce pas là ce qui se voit tous les jours et ce qui s'est toujours vu? Tous les faiseurs de systèmes ne trouvent-ils pas toujours infailliblement dans l'histoire de l'esprit humain des précurseurs et des appuis ? Quelle est la folie qui ne puisse s'autoriser d'une folie semblable? Où donc est la garantie? Et à quoi nous servira l'éclectisme? Si tous les systèmes peuvent également l'employer
et l'invoquer, si en fait tons l'emploient et l'invoqne'nt journellement, il est clair qu'il n'a par lui-même aucune vertu , et qu'il ne vaut que ce que vaut le système lui-même.
D'un autre côté, la théorie des quatre grands systèmes philosophiques , qui ne peuvent être que quatre, et qui se suivent toujours dans le même ordre logique , s'engendrant et se dévorant l'un l'autre , cette théorie semble plus brillante que solide. Non pas peut-être qu'on ne puisse, à la rigueur et en les forçant un peu, faire i^entrer tous les systèmes dans ces quatre grandes catégories, mais cette division n'est-elle point un peu artificielle et cette simplification un peu arbitraire? Est-ce que d'abord ces quatre grands systèmes ne peuvent pas s'amalgamer entre eux de façon à former des combinaisons qui dérangent cette symétrie? Tel système, par exemple, ne peut-il pas admettre à la fois, et à dose à peu près égale , l'idéalisme et le mysticisme , ou bien le matérialisme et le scepticisme ? Ne voit-on pas tous les jours des philosophes qui sont sceptiques sur de certains points, et dogmatiques sur de certains autres? — Ensuite est-il bien sûr que cette classification ne laisse rien en dehors d'elle? Je ne vois pas bien, par exemple, dans quelle catégorie vous ferez rentrer le panthéisme de Spinosa ou celui de Hegel. IdéaUsme? non, car ils admettent la matière. Matériahsme? pas davantage, car ils font de l'idée la cause absolue et voient dans l'esprit humain sa manifestation nécessaire. — Et
U. VICTOR COUSIN. ;JS.')
puis n'y a-t-il pas aussi quelque chose d'arbitraire dans cette prétendue loi selon laquelle les quatre systèmes se produisent et se succèdent dans un ordre invariable? Si cette loi trouve dans l'antiquité une apparence de démonstration, rien dans les temps modernes ne semble la confirmer. Depuis Descartes, on peut dire que les quatre systèmes ont toujours plus ou moins coexisté. 11 y a eu, à de certaines époques, prédominance de certaines doctrines; domination exclusive, jamais. Hobbes et Gassendi sont contemporains de Descartes, et Berkeley de Hume. Kant ruine en Allemagne l'autorité de la l'.iison, au même moment où la philosophie française l'exnlte; et un idéalisme effréné succède immédiatement, dans son pays même, au scepticisme critique qu'il a inauguré. De nos jours, en France, une lutte qui ne semble pas près de iinir fait triompher tour à tour le matériahsme et le spiritualisme. Quant au mysticisme, c'est peut-être çà et là le rêve de quelques esprits exaltés ; je ne crois pas qu'il soit destiné à devenir jamais une doctrine dominante : l'esprit moderne est trop positif, trop imbu des théories scientifiques pour être exposé à glisser sur cette pente; il verserait plutôt du côté opposé. Enfin c'est une thèse tout à fait étrange et inacceptable que d'affirmer que tout a été dit en philosophie ; que toute vérité a été aperçue et exprimée ; qu'en un mot la science est faite, qu'elle est tout entière dans le passé, dans les livres, et qu'il n'y a plus qu'à en rassembler les matériaux épars pour en
construire Tédifice définitif. Il n'est pas possible que la route soit ainsi barrée devant l'esprit humain, et qu'il n'ait plus qu'à tourner sur lui-même et à repasser éternellement sur ses traces. On accorderait sans peine, je le veux bien, que sur le petit nombre de dogmes qui constituent ce qu'on pourrait appeler la religion philosophique, sur l'existence et la nature de Dieu, sur la vie future et les destinées ultérieures de l'homme, sur la loi morale et le devoir, la science n'arrivera jamais ni à plus de certitude ni à plus de précision. En ces matières, l'intuition va aussi loin que le raisonnement; ou, pour mieux dire, l'intuition est tout, et le raisonnement ne fait que répéter et affirmer sous une autre forme ce qu'elle a dit. La science, en réalité, n'a ici d'autre fondement que la vue instinctive et spontanée de l'esprit : toute la preuve est dans l'évidence de certains principes, de certaines vérités générales; or, l'évidence s'aperçoit, elle ne se prouve pas. Dans cet ordre d'idées, on peut dire que rien ne reste à découvrir. Dès le premier jour, l'homme a vu, de la vérité éternelle, tout ce que ses faibles yeux peuvent en voir; au delà le vertige et l'éblouissement le prennent. Sans doute un travail d'épuration s'est fait sur les données primitives : certaines erreurs ont été écartées, certaines notions redressées; mais le fond est resté le même , et l'humanité n'a pas, depuis Platon, conquis, de ce côté, une vérité nouvelle; elle n'a pas fait une découverte importante; elle n'a pas résolu un seul de ces problèmes qui
tourmentaient, il y a six siècles, et tourmentent encore aujourd'hui la curiosité humaine.
Tout cela est \rai. Kst-ce à dire que sur tout le reste la science soit condamnée à la même impuissance? Si l'homme ne peut espérer sérieusement de résoudre ces formidables problèmes, ne peut -il sans témérité prétendre à se connaître mieux luimême et à comprendre mieux le monde où il \it? Si grand que fût le génie d'Aristote, le génie de Kant Ta dépassé encore dans l'analyse de la pensée. Si Torigine et les conditions à \enir de l'âme se dérobent à notre science, ne pouYons-nous espérer du moins des lumières nouvelles sur le problème mystérieux de la vie, en nous et en dehors de nous? N'est-il pas évident pour tout le monde que le progrès des sciences naturelles peut jeter sur ces grandes 'et obscures questions des clartés inattendues? La géologie, à qui nous devons tant de surprenantes révélations, nous en réserve encore et nous en apporte tous les jours, touchant l'histoire du globe et celle de l'homme primitif. La chimie organique scrute les conditions et les sources de la vie dans ses manifestations élémentaires. La physiologie enfin en interroge les mystères plus complexes. Qui osera dire que ces sciences, qui ne font que naître, n'auront rien à nous apprendre sur la double nature de l'homme et sa double vie, sur les relations réciproques et les conditions d'union de l'âme et du corps? Qui peut affirmer que de ces travaux ne sortira pas une nouvelle et plus large con-
ception du monde, de l'homme, de la \ie universelle, de la création éternelle et infinie? La philosophie ne peut-elle eu être modifiée, agrandie en plusieurs de ses parties? A mon a\'is, elle ne peut que gagner à se mettre en communication avec les sciences naturelles, à élargir son horizon par des ouvertures nouvelles sur le monde extérieur. Depuis un siècle, depuis les Écossais surtout, elle s'est rétrécie et rapetissée, elle s'est murée dans l'étude de l'homme et l'observation des faits de conscience. Cela a eu son utiHté, mais restreinte. Toute la philosophie, tout l'homme même n'est pas renfermé dans la sphère des phénomènes internes; l'homme n'est pas un être un et isolé; il est complexe et plongé dans un miheu dont il dépend. Il faut l'étudier non-seulement en lui, mais hors de lui; nonseulement dans sa nature intime , mais dans ses relations avec tout ce qui l'entoure. Il faut en un mot étudier l'homme vivant et agissant , et non l'homme abstrait et idéal des psychologues; comme en botanique, il faut examiner la plante couverte de fleurs et de fruits, et non pas seulement sa tige tlétrie et desséchée sur les pages d'un herbier.
De quel droit donc affirmer que la science estfaite, que la philosophie est close, et que l'esprit humain, comme le bœuf, n'a plus qu'à ruminer et remâcher ses connaissances acquises? Nos neveux ne verront peut-être pas beaucoup plus loin que nous au delà de ce monde, mais ils connaîtront mieux ce monde, le plan général de la création et la place que l'homme y
occupe. La philosophie ne se transformera pas, mais elle peut s'agrandir. Autrefois, elle eut le tort de prétendre à la science universelle et de vouloir expliquer toutes choses ; ambition à la fois excessive et prématurée. Depuis lors, et par excès de timidité, elle s'est jetée dans l'extrémité contraire. Ni si haut, ni si bas. Aujourd'hui, sans aspirera tout savoir, la philosophie doit sortir un peu d'elle-même, emprunter les lumières qui lui viennent du dehors, et, en les ajoutant à ses propres clartés, s'efforcer de nous ouvrir à travers l'inconnu quelques perspectives nouvelles.
On a vu que , de l'aveu de M. Cousin lui-même, réclectisme n'était pas, à proprement parler, un système de philosophie; bien plus, qu'il supposait un système. (Juel est donc le système que M. Cousin prétendait donner comme point de départ, et en même temps comme critérium, à son éclectisme? Ici nous rencontrons une théorie métaphysique à laquelle il a paru toujours attacher une grande importance, qu'il a donnée souvent comme sa découverte propre et comme le fondement de toute sa philosophie : c'est sa théorie de la raison impersonnelle. Il faut s'y arrêter un instant.
Élève de M. Royer-Collard, nourri dans les doctrines sévères mais un peu timides de l'école écossaise, M. Cousin n'avait pas tardé à s'y trouver à l'étroit. De peur de l'hypothèse, cette école s'interdisait toute spéculation sur les grands objets de la
métaphysique : elle se confinait dans l'observation' psychologique ; elle réduisait presque la philosophie à une anatomie, à une nomenclature des facultés et des opérations de l'âme. M. Cousin comprit que si la psychologie est le point de départ légitime de la philosophie , elle n'est pas pourtant la philosophie tout entière; qu'il y a d'.autres et plus larges problèmes; qu'on ne pouvait éternellement retenir l'esprit humain dans ce vestibule, et qu'il fallait enfin l'introduire dans le temple. Dans son ardente curiosité et son juvénile enthousiasme, il était parti pour l'Allemagne, où se faisait depuis trente ans un prodigieux travail philosophique. Il avait vu Hegel et SchelUng; il avait recueilli de leur bouche les oracles de la science nouvelle ; et séduit, fasciné par ces grands magiciens de la logique, il était revenu avec la pensée de naturaliser en France les hardies conceptions de la métaphysique allemande. 31ais^ comment marier l'école écossaise avec l'idéalisme germanique? Comment greffer sur la méthode psychologique et expérimentale l'idée absolue de Schelling et Tabstraction de l'être de Hegel?
C'est ici que M. Cousin crut avoir fait une découverte. Il crut avoir trouvé, ce sont ses expression s^ le passage de la psychologie à l'ontologie ; le moyen, comme disent les Allemands, de passer du subjectif à l'objectif , c'est-à dire d'échapper au scepticisme de Kant en donnant aux conceptions générales de la raison la même certitude dont sont revêtues pour nous les données de l'expérience et celles de Ja con-
science. C'est ce qu'il a appelé sa théorie delà raison impersonnelle. Il s'est appliqué à démontrer, contre Kant, que la raison, bien qu'elle tienne intimement à la personnalité humaine, ne la constitue pas cependant; qu'elle en est distincte, indépendante ; « qu'elle est en nous, sans être nous-mêmes ; » et que cette impersonnalité est précisément ce qui donne à ses affirmations le caractère objectif, le caractère de la vérité absolue. Cette raison, remarquait-il, à l'aide de laquelle nous percevons la vérité, a sans doute un rapport étroit a\ec nous ; mais elle est si bien indépendante de nous qu'elle échappe à l'action de notre volonté, que nous n'avons sur elle aucun empire, qu'elle se développe enfin en nous, sans nous et malgré nous. De là vient que, lorsqu'un homme invoque les grands principes de la raison, tous les hommes comprennent qu'il s'agit, non point d'une raison individuelle et particulière, mais bien de* cette raison supérieure, universelle, qui est le patrimoine de ^tous; de cette vérité éternelle et absolue qui est chez l'homme un reflet de la lumière divine. c( La raison est en quelque sorte le pont jeté entre la psychologie et- l'ontologie, entre la conscience et l'être : elle pose à la fois sur l'une et sur l'autre ; elle descend de Dieu et s'incline vers l'homme. » — Or, cette raison impersonnelle nous donnant, par intuition directe, l'idée de l'être/donne parla même à la métaphysique, selon M. Cousin, la base solide qui a manqué à Schelling et à Hegel, cdls débutent, disait-il, par Fontologie, qui n'est plus alors qu'une
hypothèse; moi je débute par la psychologie, et c'est la psychologie elle-même qui me conduit à l'ontologie, et me sauve à la fois du scepticisme et de l'hypothèse ^ » C'est là ce que M. Cousin a souvent donné comme sa théorie fondamentale, sa vue originale en philosophie. Cette théorie a-t-elle plus de valeur que l'éclectisme? Non, il faut bien le dire. Il y avait là, à côté d'une vue juste, des prétentions peu fondées et un accouplement bizarre d'idées fort disparates.
Que la raison ne soit point chez chaque homme individuel une faculté personnelle, particulière ; cela est incontestable. La raison est l'apanage de l'humanité ; elle est, à des degrés divers, dans son essence, ses procédés et ses intuitions, identique chez tous les hommes. En ce sens, elle est impersonnelle. S'ensuit-il qu'elle soit absolue, objective? Nullement ; car, par cela seul qu'elle est humaine, -elle est relative, conditionnelle, empreinte de subjectivité.
Il est bien vrai encore que la personnalité réside plus particulièrement dans la volonté, dans l'activité propre du moi, que dans la raison. Mais cela ne fait pas que cette raison, qui est en nous, ne soit pas subordonnée aux conditions spéciales de notre nature, par conséquent enfermée nécessairement et invinciblement dans le relatif. Ma raison a beau n'être pas moi ; des quelle est en moi, elle est humaine, elle est dans l'humanité, et soumise aux
1 . Fragments philosophiques, VvéïdiCe de ladeuxième édition.
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conditions de l'humanité. Si la vérité est absolue, et si elle m'apparait avec le caractère de Tabsolu, toujours est-il que ma connaissance ne l'atteint qu'à l'aide de facultés qui sont miennes, c'est-à-dire essentiellement relatives.
La réponse de M. Cousin à la critique de Kant, bien que fondée sur un fait vrai, est donc insuffisante : le fait n'a pas la portée qu'il lui donne. On peut ajouter qu'il n'y a pas de réponse décisive à opposer à Kant. Sa critique est tellement radicale qu'elle atteint toute connaissance sans exception, et frappe de doute, en tant que subjective, non-seulement la science humaine, mais la science de tout être possible ; car il est clair qu'un être, quel qu'il soit et quel qu'on l'imagine, ne peut jamais connaître la vérité qu'à l'aide de ses facultés,, et que ses facultés sont toujours et nécessairement relatives à sa nature particulière : conséquence qui touche à l'absurde, pour le dire en passant, puisqu'elle équivaut à dire que la vérité, qui est faite apparemment pour être connue et comprise par les intelligences, est pourtant par le fait inaccessible à toutes les intelligences. — Sur ce premier point donc, M. Cousin n'est dans le vrai qu'à moitié. Sa théorie de la raison impersonnelle est fondée au point de vue de l'humanité prise en masse ; Vintiiition rationnelle^ comme il dit , bien qu'elle soit un fait de conscience, est un degré plus élevé de la raison. Cela suffit à l'humanité pour qu'elle croie à la vérité absolue; et cela nous suffît à nous pour écarter
le scepticisme de Kant. Mais la théorie de M. Cousin n'a pas après tout la portée logique qu'il a prétendu lui donner. Il a cru réfuter Kant, et Kant est logiquement irréfutable. M. Cousin en cela s'est fait une première illusion.
n s'en est fait une seconde bien plus grave. Nonseulement il a cru avoir échappé au scepticisme de Kant, mais il s'est figuré avoir solidement assis sur ce fait de conscience qu'on appelle Yintuition rationnelle^ le système que Schelhng et Hegel n'avaient édifié, disait-il, que sur une pure hypothèse. On sait comment ont procédé ces deux philosophes : de l'idée abstraite de la substance ou de Têtre absolu, ils ont, par une série de déductions logiques, fait sortir la nature et l'humanité ; double manifestation de l'essence divine qui se réahse dans le monde et prend conscience d'elle-même dans l'homme. Ce système, M. Cousin l'acceptait comme vrai, dans son principe et ses développements : seulement les deux métaphysiciens allemands, pour échapper à la critique de Kant, s'étaient jetés de plein bond dans l'absolu, et partant avaient fondé toute leur conception sur une hypothèse. Lui, au contraire, plus prudent, et toujours fidèle à sa méthode psychologique, allait saisir l'idée de l'être absolu au fond de la conscience, et atteignant ainsi Tabsolu lui-même par une prise directe, pensait donner à tout le système le fondement inébranlable qui lui manquait.
Cette prétention est encore moins fondée que la
première. Nous qui, malgré Kant, avons foi dans l'autorité de la raison, nous accorderons sans peine àM. Cousin que la raison affirme très -légitimement, dans l'intuition spontanée, l'être infini ou absolu. Mais si nous savons par là qu'il est, nous ne savons guère ce qu'il est. Son essence nous échappe ; et nous ne balbutions que de vaines formules quand nous prétendons exposer les lois qui président à ses manifestations, quand nous essayons de rendre compte de la création et de- l'éternelle évolution des choses. On peut bien soutenir que la raison le voit; mais on ne saurait dire qu'elle le saisisse d'une prise directe. En réalité, il n'y a là qu'une affirmation de l'esprit : c'est une évidence rationnelle, <;e n^est pas une connaissance effective. Et quand M. Cousin applique à cette idée de l'être absolu la dialectique des Allemands, et en fait sortir, à leur exemple, toute une longue chaîne de déductions logiques qui embrassent le fini et l'infini. Dieu, l'homme et la nature, M. Cousin retombe avec eux dans le domaine de la pure hypothèse et des constructions arbitraires.
Et non-seulement il y avait là de sa part une illusion singulière, mais il y avait quelque chose de contradictoire. C'était vouloir souder ensemble deux méthodes opposées; c'était superposer l'une à l'autre deux doctrines placées aux deux pôles de la science. Il se peut que, des conceptions abstraites de Schelling et de Hegel, de leur notion de l'être indéterminé, ■on puisse faire sortir, grâce à une analyse subtile et
raffinée, soit l'identité absolue du premier, soit Yteniversel deveni?' du second : on ne comprend pas que ni Tun ni l'autre puisse sortir jamais de l'idée de l'être infini et parfait, à la fois substance et cause, que M. Cousin déclarait trouver dans la conscience. Il y avait là enfin un péril. En acceptant, même sous ces réserves, les théories métaphysiques des Allemands, M. Cousin s'exposait è être accusé de dériver, comme eux, dans le panthéisme. Et cette accusation ne lui a pas manqué. Il faut dire qu'il y prêtait singulièrement le flanc par la définition qu'il avait donnée de Dieu, dans sa fameuse Préface de 1826, (i. de ce Dieu à la fois vrai et réel, un et plusieurs, éternité et temps, espace et nombre, essence et vie, indivisibilité et totalité, principe, fin et milieu, au sommet de l'être et à son plus humble degré, infini et fini tout ensemble, triple enfin , c'està-dire à la fois Dieu, nature et humanité. » Il n'était que trop facile aussi d'interpréter dans le même sens certains passages du Cours de 1828, où il montrait Dieu créant nécessairement en tant que cause absolue, et par une comparaison périlleuse assimilait l'acte de la création divine à l'acte de volonté produit par l'âme humaine. L'accusation, je le répète, était plausible ; et toutes ces spéculations étranges, fort éloquentes dans la forme, assez creuses au fond, sur le moi et le non-moi, sur l'idée se posant, se réahsant dans le monde et prenant conscience d'elle-même dans l'homme ; tout cela ressemblait, à s'y méprendre, à je ne sais quel panthéisme où
Dieu n'était plus qu'une formule logique, et ne prenait véritablement existence et vie que dans l'esprit humain, dans l'humanité devenue la conscience même et la pensée divine.
M. Cousin avait beau répondre : Non, je ne suis pas un panthéiste, car pour moi Dieu n'est pas seulement substance, il est cause ; car, loin d'absorber le monde et l'homme en Dieu, je prends pour point de départ l'homme lui-même , la conscience humaine, la personnaUté et l'activité du moi. — La réponse, bonne pour l'ancien panthéisme, pour celui de Spinosa, ne l'était plus autant pour celui de Hegel ; car le panthéisme de Hegel diffère de celui de Spinosa en ceci que le philosophe hollandais sacrifie l'homme et le monde à Dieu, tandis que le philosophe de Heidelberg sacrifie Dieu au monde et à l'homme. Le système du premier a pour conséquence que la personnalité humaine s'absorbe et disparaît dans la substance et la pensée divine; le système du second aboutit à l'absorption de Dieu dans l'humanité, à une sorte de divinisation de l'homme, dans lequel Dieu s'achève en prenant conscience de lui-même. Or, si M. Cousin sauvait la personnalité humaine, il faut convenir qu'il avait bien un peu l'air, par moments, d'anéantir avec Hegel la réalité et la personnalité divines, et de ne leur laisser de refuge que dans la conscience humaine. C'est là incontestablement l'impression que laisse, quand on la relit aujourd'hui de sang-froid, la page que j'ai citée plus haut de la Préface des Fragments.
La Yéritable réponse, M. Cousin ne la faisait pas nettement. C'est qu'au fond il était resté un pur disciple de Descartes et de Leibnitz ; c'est qu'il n'avait été qu'en apparence, et pour la forme, disciple de Schelling et de Hegel; et que sur ce point, luimême s'était fait la plus naïve illusion. C'est que les spéculations de Tontologie allemande n'avaient jamais été sa vraie doctrine, sa vraie philosophie ; mais seulement une sorte de hors-d'œuvre brillant que, dans un entraînement d'imagination, il avait cru pouvoir y ajouter, et qui était en réalité profondément contradictoire et logiquement inconciliable avec cette philosophie. C'est qu'en se jetant dans ces spéculations, il avait un instant, sans s'en douter, cfuitté sa voie , déserté ses principes ; et que. pour être conséquent avec lui-même, il n'avait qu'à rompre hautement avec l'idéalisme germanique et ses procédés arbitraires. Si M. Cousin n'eut pas le courage de le dire tout haut, il eut du moins la sagesse de le faire. Son bon sens l'avertit bien vite du péril. En mettant le pied, avec les métaphysiciens allemands^ dans cette espèce d'aérostat qu'on appelle la logique transcendante et qui les a emportés à travers les nuages dans le royaume du vide, il avait par bonheur gardé une ancre attachée au sol, et qui le sauva : c'était cette méthode psychologique qui le ramenait sans cesse au sentiment et à l'étude de la réalité. Le premier moment d'enthousiasme passé, il reprit terre et revint résolument à la philosophie cartésienne, qui a toujours été la sienne.
En résumé, et sans parler même de cette excursion malheureuse sur les terres allemandes, on peut conclure que les prétentions de M. Cousin à un système propre de philosophie, n'ont point été justifiées. Non -seulement elles n'ont point été justifiées, mais elles ont eu l'inconvénient d'attacher son nom à des théories sans portée et sans valeur réelle ; si bien que le public, le prenant au mot, s'est pei^suadé qu'en effet ces théories étaient le fond même et l'essence de sa philosophie. Il en est résulté que, battu sur l'éclectisme et la raison impersonnelle, il a eu l'air d'être battu sur les points capitaux de sa doctrine, quand, en réaUté, ce n'en étaient que des détails accessoires ou des développements tout à fait secondaires.
M. Cousin n'a point créé ce qu'on appelle ui) système ; et je ne sais s'il faut l'en blâmer. Il n'a point fait de grandes découvertes; en ces matières les découvertes sont rares. Il n'a point fait faire de pas considérable, décisif, à la science. Il faut convenir de tout cela. Est-ce à dire qu'il n'ait pas rendu à la philosophie de sérieux services, et qu'il n'y ait pas lieu de lui faire une place très-honorable dans l'histoire de ce grand mouvement intellectuel qui a rempli la première moitié du dix -neuvième siècle? Là
serait l'injustice. Mais pour apprécier équitablement à ce point de vue le rôle de M. Cousin, il faut se rappeler dans quelles circonstances, au milieu de quelles idées il parut sur la scène philosophique.
On sait où en était la philosophie en France sous le premier Empire. Le sensualisme de Condillac y régnait sans rival, dans les écoles pubHques aussi bien qu'à l'Institut. Il avait atteint tous ses développements et produit toutes ses conséquences : il avait eu ses derniers métaphysiciens dans Garât, Destutt de Tracy et Cabanis ; ses moralistes dans Yolney et Saint-Lambert. Une rigueur apparente, une simplicité superficielle, une langue claire et précise, recommandaient cette doctrine, qui s'alliait d'ailleurs par tradition aux souvenirs hbéraux de 1789. La philosophie de Condillac avait, il est vrai, vers 1812, trouvé dans M. Royer-Collard, à la Faculté des Lettres, un adversaire qui n'était pas à mépriser. Sans être un grand métaphysicien ni im penseur original, M. Royer-Collard était doué d'un bon sens supérieur, d'un esprit ferme et pénétrant : chrétien par éducation, rationaliste par tempérament, il avait trouvé un jour sur son chemin une philosophie qui satisfaisait à la fois ses instincts spiritualistes et ses tendances hbérales. Cette philosophie, c'était la philosophie écossaise, doctrine timide, mais prudente et judicieuse, exempte de prétentions hautaines, ennemie de l'hypothèse, et se bornant à asseoir sur l'observation et l'analyse les vérités premières de la psychologie et de la morale. M. Royer-Collard s'était
fait dans sa chaire l'interprète de cette philosophie, et avait commencé sous ses auspices une guerre ouverte contre la philosophie sensuahste. Mais cet enseignement , encore inexpérimenté , plus sage qu'original, plus sensé que brillant, n'était pas sorti de l'enceinte de l'école. A la fm de 1816, M. Royer- Collard eut pour succcesseur dans cette chaire un jeune homme, sortant lui-même à peine des bancs, et encore plus inexpérimenté que son maître, mais qui, par la merveilleuse précocité de son talent, l'étendue et la souplesse de son esprit, et l'éclat de son éloquence, allait donner à la philosophie nouvelle l'impulsion, la vie, la popularité : c'était M. Cousin. Ses leçons eurent un succès sans exemple. La jeunesse se pressait autour de sa chaire ; depuis le temps d'Abeilard, disait-on, la montagne Sainte- Geneviève n'avait pas vu la philosophie exciter pareil enthousiasme. De ce jour, on peut dire que la nouvelle école française, l'école spiritualiste du dixneuvième siècle était fondée.
Pendant quatre années, M. Cousin, agrandissant le cadre primitif du maître, traita successivement toutes les grandes questions qu'embrasse la philosophie. Éloigné quelque temps de sa chaire par un pouvoir ombrageux, le jeune professeur y remonta en 1828 ; et, après un rapide coup d'œil sur l'histoire générale de la philosophie , entama l'année suivante un examen approfondi de la philosophie de Locke, qui est resté un de ses meilleurs ouvrages,
et qu'on peut citer comme un modèle de haute criai.
tique. Ce second enseignement eut encore plus d'éclat, plus de succès que le premier. Les circonstances politiques y prêtaient : un souffle libéral soulevait à ce moment les esprits et ajoutait à leur élan naturel. Mais même en faisant la part de ce que l'agitation politique dounait de plus populaire aux leçons de M. Cousin et à celles de ses illustres collègues de la Sorbonne, il est impossible de méconnaître les sérieux résultats qui en sont sortis et l'influence considérable qu'a eue cet enseignement sur la génération contemporaine.
Dans le domaine des idées philosophiques, les résultats peuvent se résumer en ceci : La philosophie sensualiste, cette doctrine qui réduit l'âme à n'être qu'une collection de sensations, et la volonté qu'un effet; qui avait abouti et devait nécessairement aboutir au matériahsme, au fatalisme et à la morale de l'intérêt; la philosophie sensualiste, discutée dans ses principes et ses conséquences, soumise à la plus pénétrante analyse et à la plus rigoureuse critique, pouvait être considérée comme définitivement réfutée et condamnée sans appel. On l'avait attaquée de deux façons, par la méthode directe et par la méthode indirecte, en démontrant la fausseté de ses principes, e1 en y substituant les principes véritables. Elle avait été battue avec ses propres armes, je veux dire par cette méthode expérimentale si chère au dix-huitième siècle, par l'observation appliquée aux phénomènes intellectuels, mais par une observation plus exacte et plus complète : on avait prouvé que
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son analyse ne rendait pas compte de tous les éléments de la nature humaine; on avait surtout, par une analyse plus savante, mis en lumière ce principe actif qu'elle méconnaissait dans l'homme, cette cause inteUigente et volontaire qui constitue le moi. Sur tous ces points, M. Cousin, complétant les travaux des Écossais, avait poussé la démonstration jusqu'aux dernières limites de l'évidence.
Et ce n'était pas là un résultat médiocre et un avantage passager. Ce n'était rien moins que la défaite delà philosophie sensualiste tout entière, et la victoire de la philosophie spiritualiste : victoire décisive, si décisive que, depuis lors, personne n'a sérieusement renouvelé la discussion ni estimé nécessaire de la reprendre. C'est un procès jugé, et qu'on ne plaide plus. Les tentatives faites de nos jours pour res-. taurerle sensualisme n'ontpas été sérieuses. M . Taine, par exemple, s'est amusé à ressusciter Condillac : fantaisie de littérateur, procédé de polémiste, et rien de plus. 11 n'a point remis sur pied un système ; il a tout simplement repris, sous une forme cavalière et railleuse, les paradoxes du maître; mais des plaisanteries ne sont pas des raisons, et le style ne tient point lieu d'observation ni de logique. Le matérialisme n'est pas mort, sans nul doute ; on peut même dire qu'il vivra autant que l'esprit humain : c'est un système trop simple en apparence pour ne pas séduire toujours certaines intelligences. Nous Tavons vu reparaître nous-mêmes en ce temps-ci sous le nom de positivisme, enveloppé d'un vaste appareil
scientifique. Mais franchement le positivisme est-il une philosophie ? A-t-il une valeur métaphysique quelconque? C'est un pian d'organisation des connaissances humaines ; c'est un essai de coordination des sciences, imaginé par un savant, par un mathématicien; plan dans lequel la philosophie est classée , pour plus de simplicité , parmi les sciences naturelles, et se confond avec la biologie et l'hygiène. De psychologie, il n'y en a pas l'ombre : on part de ce principe qu'il n'y a que la matière et ses forces; et il est clair que, cela posé, les conséquences se déduisent d'ellesmêmes. Mais encore une fois ce n'est pas là une philosophie, ce n'est pas là une doctrine; c'est une négation brutale de l'esprit, et rien autre; et on est en droit de dire que le sensualisme et le matérialisme, en tant que systèmes philosophiques basés sur l'étude de l'esprit humain, ne se sont pas relevés jusqu'à présent de la grande défaite que leur a infligée au commencement de ce siècle l'école de M. Cousin.
Si quelque adversaire a grandi depuis lors et s'est montré menaçant, c'est un adversaire nouveau. Ce n'est pas non plus le panthéisme nuageux de Hegel, dont on nous a fait peur un instant, mais qui n'a pu s'acclimater en France; notre bon sens français semble incompatible avec les abstractions logiques et les spéculations transcendantes où se complaît l'Allemagne. Nous n'avons nul goût pour ce panthéisme métaphysique qui fait sortir Tunivers tout
enlier d'une idée abstraite, d'une formule vide. Le seul panthéisme qui nous soit un peu intelligible et vers lequel nous serions peut-être disposés à glisser, c'èsl celui qu'on pourrait appeler le naturalisme; c'est ce panthéisme matérialiste qui, au lieu de faire sortir le monde d'une abstraction, voit dans le monde lui-même l'être absolu, l'être nécessaire, ayant en soi sa raison d'être, son principe et sa cause ; c'est le système qui érige la nature en une sorte d'organisme divin, en un être éternel et infini, se développant incessamment dans l'infinie multiplicité des êtres particuliers. C'est là l'espèce de matérialisme qui nous menace ; matérialisme à la fois plus savant et plus séduisant que celui du dix-huitième siècle, plus en harmonie avec notre manière actuelle de comprendre l'univers, et empruntant ses principales armes aux sciences naturelles qui ont fait de nos jours de si merveilleux progrès, et qui tendent effectivement, en ce moment, à ramener à l'unité les forces multiples qui gouvernent le monde.
M. Cousin n'a point combattu, et il n'avait point à combattre directement cette doctrine, qui s'est formulée avec quelque autorité seulement de nos jours. Mais on peut dire que les idées qu'il a développées, les principes qu'il a posés contiennent en germe la réfutation de ce naturahsme ; car le naturalisme n'est au fond qu'un athéisme panthéistique, transportant au monde les attributs divins, la nécessité, l'éternité, l'infinitude, pour se dispenser d'ad-
mettre un Dieu personnel et intelligent; faisant, en un mot, de l'univers lui-même une sorte de Dieu impersonnel et inconscient. Or, la doctrine de M. Cousin a toujours (sauf l'écart momentané de la première Préface des Fragments) posé Dieu nonseulement comme l'être infini, mais aussi et surtout comme l'être parfait, par conséquent distinct du monde qui est essentiellement imparfait; non-seulement comme principe générateur des choses, mais aussi et surtout comme cause active et intelligente, par conséquent supérieure au monde et distincte des lois du monde, puisque ces lois supposent ellesmêmes une sagesse qui les a voulues et une puissance qui les maintient. Toute la théodicée est là, et là aussi est en principe toute la réfutation de l'athéisme nouveau comme de l'athéisme ancien; car pour qui y regarde de près, la différence de l'un à l'autre est bien plus dans la forme que dans le fond, dans le langage que dans les idées.
Voilà ce qu'a fait M. Cousin. Il n'a point innové €n philosophie, mais il a restauré, ce qui vaut quelquefois mieux. En même temps qu'il réfutait les fausses doctrines du dix-huitième siècle, il a relevé, en lui donnant une force nouvelle, un éclat nouveau, celte grande philosophie qui date chez nous de Descartes et de Leibnitz, et qu'à défaut d'une dénomination plus précise on appelle la philosophie spiritualiste. Les grandes vérités qui la constituent, — un Dieu personnel et intehigent, cause infinie et nécessaire, principe de tout ordre et de toute' perfec-
lion; l'ame humaine libre, responsable et immortelle; la loi du devoir substituée aux suggestions de l'intérêt; — ces vérités, sans doute, n'étaient point neuves; elles n'en étaient pas pour cela moins bonnes à proclamer, au commencement de ce siècle, dans les écoles de philosophie ; elles y étaient même si fort tombées en oubli, que pour beaucoup elles semblaient des nouveautés assez étranges, et que c'était rendre service aux jeunes générations de les leur offrir, non plus seulement comme l'avaient fait madame de Staël et Chateaubriand, au nom de la poésie ou du sentiment rehgieux, mais au nom de la science, sous l'autorité de ses principes et la garantie de ses méthodes.
Je sais ce qu'on dit. On dit que ce n'est point là une philosophie; que le spiritualisme est un certain ensemble de croyances morales et religieuses, mais que ce n'est pas un système philosophique. — C'est là jouer sur les mots. Le spiritualisme n'est pas un système particulier, je le veux bien; mais c'est une philosophie ; c'est une philosophie, comme le matérialisme en est une, comme le scepticisme ou le panthéisme en est une autre. Ce qui veut dire que c'est une des trois ou quatre grandes conceptions de l'esprit humain sur l'ordre général des choses ; une des trois ou quatre grandes manières qu'il y a de comprendre l'univers et d'envisager la destinée de l'homme. Dans ces vues générales, dans ces conceptions d'ensemble viennent ensuite se ranger un nombre infini de systèmes, c'est-à-dire de vues par-
ticulières, de conceptions individuelles qui, chacune dans sa direction propre, s'essayent à des solutions plus complètes ou à des explications plus précises. Mais les détails importent peu ; ce qui importe, c'est le caractère général de la doctrine, c'est sa méthode, ce sont les principes fondamentaux auxquels elle subordonne et d'où elle déduit tout le reste. C'est là proprement ce qui constitue une philosophie, et certes le spiritualisme a un caractère assez tranché, une méthode assez arrêtée, des principes assez fermes, pour qu'à aucun de ces points de vue on puisse lui contester ce titre.
M. Cousin n'a pas eu un système particuUer, c'est-à-dire une explication nouvelle de l'homme, du monde et de Dieu; j'en conviens, mais je me demande si, au lieu de lui en faire un reproche, il ne faudrait pas l'en louer et y voir un acte de bon sens. Ce que durent les systèmes, on le sait. Combien en est-il qui survivent à leurs auteurs? Constructions habiles , fantaisies brillantes , hypothèses ingénieuses, un caprice les élève, un souffle les abat. Il semble qu'un besoin insatiable pousse l'esprit hu main à en produire sans cesse de nouveaux, pour les renverser sans cesse. Mais remarquez une chose : de ces théories métaphysiques qui chaque jour s'élèvent pour s'écrouler le lendemain, qu'est-ce qui demeure et qu'est-ce qui disparaît? Ce qui disparaît, c'est le système, c'est-à-dire la création arbitraire d'un esprit plus ou moins ingénieux. Ce qui demeure, c'est le spirituaHsme , c'est-à-dire le
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petit nombre de vérités éternelles qui constituent le patrimoine philosophique de l'humanité. Qu'en conclure? Qu'il n'est pas interdit de faire des systèmes, mais qu'il faut en faire le moins possible, et, quand on en fait, s'écarter le moins qu'on peut de ces vérités fondamentales qui ne se sont guère accrues depuis Platon.
C'est ce qu'avait promptement compris M. Cousin, averti sans doute par sa périlleuse excursion sur les terres allemandes. A mesure qu'il a vieiUi, il est revenu plus ferme, plus prudent, plus réservé à la philosophie spirituaUste dégagée de l'hypothèse, réduite au petit nombre de vérités essentielles qui la constituent, et sachant ignorer au delà. Dans son livre Du Vrai, du Bien et du Beau, il s'en tient là, et lui-même prend soin de déclarer que c'a été là le fond immuable de sa pensée, et que c'est le résumé de tout son enseignement. 11 aurait pu ajouter que ce sera sa véritable gloire d'avoir restauré en France cette grande doctrine et de l'avoir popularisée.
Il a fait plus pour elle que de l'enseigner dans sa chaire et de la défendre dans ses livres; il lui a rendu un signalé service en ravivant dans l'école française le goût et l'étude des anciennes doctrines philosophiques. Le dix-huitième siècle avait professé une indifférence, qui allait jusqu'au dédain, pour les philosophies du passé; dans son orgueil, il s'imaginait être appelé à renouveler aussi bien la philosophie que la science sociale. La raison, enivrée de sa souveraineté nouvelle, secouait aussi impatiemment
la tradition que l'autorité. De même que pour mieux abattre rintolérance elle s'attaquait au christianisme, pour mieux frapper le christianisme, elle repoussait jusqu'aux doctrines spiritualistes ellesmêmes.
La nouvelle école du dix-neuvième siècle eut pour premier soin, après avoir relevé les principes, de renouer la chahie rompue de la tradition. Sans abdiquer son indépendance, elle tint à honneur de se placer sous le patronage des grands génies qui, dans Tantiquité et dans les temps modernes, ont formulé avec le plus d'éclat les dogmes du spiritualisme. Quelque peu de valeur qu'il ait eue comme doctrine, l'éclectisme du moins eut ce mérite de pousser les esprits vers l'étude des anciennes philosophies : il les fit sortir de l'enceinte étroite où les avait enfermés l'école du dix-huitième siècle d'abord, l'école écossaise ensuite ; il les habitua à de plus vastes horizons; il les mena se retremper aux eaux fécondes de l'éloquence et de la sagesse antiques. Par là, il a donné à la génération contemporaine une forte éducation ; il a suscité de grands et utiles travaux d'érudition et de critique. Quand je parle de réclectisme, on entend bien que c'est M. Cousin que je veux dire; c'est à lui réellement, c'est à ses encouragements, à ses conseils, à sa direction persévérante et stimulante que revient, pour la plus large part, l'honneur de ce mouvement historique et philosophique qui a rempli en France la période qui s'étend de 1820 à 1848. Il a fait plus et mieux
que de provoquer de beaux travaux; ii a formé d'éminents disciples, pleins de son esprit, voués au service de la même cause, et capables (ils le prouvent tous les jours) de défendre et de porter vaillamment le drapeau de l'école spiritualiste. Ce n'est pas là la moindre part de sa gloire.
Mais, je l'avoue, tout cela ne fait pas un philosophe; — et il faut bien enfin dire le mot vrai : M. Cousin a été un homme d'un admirable talent, qui s'est occupé de philosophie, comme il s'est occupé de Httérature, d'art, d'histoire, d'érudition; le tout avec infiniment d'esprit, d'imagination, d'éloquence ; ce n'a pas été un philosophe.
11 lui a manqué pour cela deux grandes choses : Toriginalité d'esprit et l'amour passionné de la vérité.
Que l'originahté lui ait fait complètement défaut, on a pu le voir déjà. Les deux seules théories qu'il a essayées n'étaient rien moins que des nouveautés ; l'expression seule qu'il leur a donnée était nouvelle : l'éclectisme date des néo-platoniciens, et la raison impersonnelle est le fond même de la doctrine cartésienne. Toutes ses idées sur la philosophie de l'histoire et sur l'histoire de la philosophie, il les a em-
primtées, pour le fond, aux Allemands, à Schellin^ et à Hegel. Toutes ses idées en psychologie, il les devait à Maine de Biran et aux Ecossais; c'est avec eux qu'il a réfuté Loke. C'est avec Descartes et Leibnitz qu'il a fait son livre Du Vrai^ du Beau et du Bien .
Si on embrasse d'un coup d'œil toute la vie intellectuelle de M. Cousin, ce défaut d'originalité philosophique éclate aux regards, et on est amené à cette conclusion, qu'il n'avait réellement point pour la philosophie de vocation spéciale, qu'il lui était à peu près indifférent de faire cela ou autre chose, et qu'il convenait tout aussi bien à autre chose qu'à cela. Avant 1830 (si on met de côté sa traduction de Plalon et d'autres travaux de pure érudition), les seuls ouvrages philosophiques qu'il publia sont les Fragments avec leur fameuse Préface, et les Cours de 1828 et 1829. Après 1830, la politique et l'administration l'enlèvent à renseignement et presque à la science : la philosophie semble délaissée ; il ne s'en occupe que pour la rédiger en programmes. Bientôt la bibliographie le passionne, et une heureuse découverte, celle des manuscrits de Pascal le mène à la littérature. Ici commence cette longue série d'études, la plupart charmantes, pleines de recherches ingénieuses et curieuses, écrites d'un style excellent et digne des maîtres, sur Jacqueline Pascal, Mme de Longueville, Mme de Sablé, Mme de Chevreuse, Mme de Hautefort, Mazarin, la société française au dix-huitième siècle, etc.
Ces travaux historiques et littéraires ont à peu près exclusivement rempli la seconde moitié de la vie de M. Cousin. Car on ne peut compter ni les rééditions plus ou moins remaniées de ses anciens ouvrages, ni ses premiers essais de jeunesse publiés sur les cahiers de ses élèves. Il ne faut faire exception que pour le livre Du Vrai, du Beau et du Bien, qui, quoique fait avec d'anciens matériaux, peut passer cependant pour un ouvrage nouveau. Ce livre a eu un grand succès ; il le méritait à plusieurs égards. Et pourtant, il faut le dire, sa valeur est plus dans la forme que dans le fond. 11 n'y a rien là d'original; l'auteur n'y a mis que l'expression. C'est un résumé en beau et clair langage des idées de Platon, de Descartes, de Leibnitz, sur Dieu, sur la loi morale et sur l'art. Pour la partie métaphysique, le livre est inférieur, comme netteté, comme rigueur, comme précision scientifique, aux deux beaux ouvrages de M. Jules Simon, le Devoir et la Religion naturelle. On y rencontre même parfois, notamment sur les idées générales de beauté, de bonté, de justice considérées comme attributs de Dieu, des arguments qui sentent singulièrement la scolastique, et dont il n'est plus permis, depuis Kant, de faire usage. Enfin ce livre, tombant au milieu de la crise philosophique venue d'Allemagne, avait le grave défaut de ne pas répondre au besoin des esprits, de ne pas fournir de solution aux redoutables objections du panthéisme moderne ; il semble même ignorer qu'elles existent. Sous ce rapport, on
peut dire qu'il était en retard de vingt-cinq ans sur l'époque ; pour les idées, il naissait vieux et suranné, et ne pouvait avoir qu'un succès de style auprès des gens du monde. Visiblement M. Cousin se sentait mal à l'aise pour discuter les théories panthéistiquesde l'Allemagne. Le souvenir de ses écarts de 1826 et de 1828 le gênait. 11 aima mieux laisser à ses disciples le soin et l'honneur de défendre sur ce terraiu nouveau la doctrine spirituaUste. Mais, par cette abstention, son livre perdait toute Toriginalité et la valeur propre qu'il eût pu avoir.
M. Cousin n'était point un de ces esprits méditatifs qui aiment la science pour elle-même et pour elle seule ; ce n'était point un de ces penseurs indépendants et solitaires qui s'ouvrent vers la vérité inconnue des routes hardies, des sentiers non frayés, impatients seulement de la posséder, étrangers à toute autre ambition, insensibles à toute autre gloire. C'était plutôt l'homme de la tradition, Thomme du sens commun et de la vérité sociale ; plus soucieux d'affermir les principes que d'en poursuivre les conséquences lointaines ; plus préoccupé de mettre dans un beau jour les vérités connues que d'en découvrir de nouvelles. Avec un esprit très-é tendu, très-pénétrant, il a toujours vécu sur le fond d'autrui et sur les idées générales qui sont comme le patrimoine commun de l'humanité. Homme d'imagination , il avait un merveilleux talent pour saisir les côtés spécieux et brillants d'un système, pour s'en assimiler les idées générales et les exposer en un langage
plein d'éclat, de mouvement, d'enthousiasme. Mais cette ardeur d'imagination l'emportait ; cette facilité, d'enthousiasme et d'assimilation lui était un piège, et le rendait souvent dupe de singuUères illusions. En philosophie, trop dimagination est un péril.
Sous le rapport de l'originalité, de l'esprit scientifique, de la méthode, M. Cousin a eu des contemporains et des disciples qui lui étaient bien supé-rieurs ; je n'en citerai qu'un, Théodore Jouffroy. La vrai philosophe, celui-là; un chercheur ardent, obstiné, pratiquant sur lui-même, avec une rigueur et une sincérité admirables, le doute méthodique de Descartes ; psychologue sagace , observateur profond, esprit lumineux et sévère, ne se laissant ni prendre à des formules abstraites et vides, ni séduire par de vaines hypothèses ou de brillantes métaphores. Il a été enlevé avant l'âge ; en le perdant, la philosophie française a peut-être perdu l'esprit le plus original et le plus ferme qu'elle ait produit depuis le commencement de ce siècle.
Une autre qualité qu'avait M. Jouffroy et qui manquait à M. Cousin, c'est l'amour passionné et exclusif de la vérité, c'est cette ardeur à la poursuivre et ce dévouement à h servir, qui font que rien ne peut nous tenir lieu d'elle, et que nous sommes prêts à lui sacrifier toutes choses. M. Cousin, je n'en doute pas, était sincère dans ses convictions et y est resté fidèle jusqu'à la fin. 11 aimait, je le crois, la philosophie, et il avait foi en elle. Mais il l'aimait d'un amour calme, il avait en elle
une foi un peu tiède. Il l'aimait en dilettante^ non en amant jaloux et passionné. Elle avait une part de son âme, non pas son âme tout entière. Il aimait presque autant la littérature, l'érudition et l'histoire; dans la seconde moitié de sa \ie, il s'enflammait au moins autant pour la vie des grandes dames et des grands hommes du dix-septième siècle, qu'il avait fait dans la première pour les idées de Platon ou les spéculations de Schelling. On l'a dit plaisamment, mais je tiens le fait pour vrai : madame de Longueville a été, dans son cœur, une rivale redoutable à la philosophie.
Et que dire de l'art? L'art (je prends le mot dans son sens le plus général et le plus élevé) a été peutêtre la passion la plus profonde de M. Cousin, son instinct dominant, sa faculté maîtresse. Cela exphque comment il s'est souvent laissé conduire par l'imagination plus que par la raison pure. Quelle est la partie la plus remarquable de son livre Du Vrai, du Beau et du Bien? Ce n'est pas la par lie métaphysique, ce sont les chapitres qui traitent de l'art. M. Cousin a toujours secrètement incliné de ce côté ; c'est là, ce semble, qu'il trouvait ses plus vives jouissances. On ne dirait peut-être rien de trop en avançant qu'il fut, au fond, plus amoureux du beau que du vrai.
Il y a une souffrance que M. Cousin n'a jamais endurée : c'est celle du doute, c'est l'anxiété de l'âme aspirant en vain à la vérité qui se dérobe, c'est surtout la lutte déchirante de la foi religieuse se débat-
tant sous les coups de l'incrédulité. Fils du dix-huitième siècle et enfant de Paris, il avait respiré tout jeune un air imprégné de scepticisme, ou, du moins, d'indifférence religieuse ; dans cet ordre d'idées, il n'est pas sorti du déisme, il s'en est tenu à peu près à la profession de foi du Vicaire Savoyard. Combien autre a été l'histoire de Jouffroy î Pauvre enfant des montagnes du Jura, fils d'une mère pieuse, élevé dans la foi chrétienne, puis saisi tout à coup parles angoisses du doute, et sentant avec effroi s'écrouler en lui l'édifice vénéré de ses vieilles croyances, il a eu à traverser, avant de retrouver quelque repos sous l'abri de la philosophie spirituaHste, une crise douloureuse, terrible, dont il nous a raconté, avec une éloquence émouvante , les longues et cruelles péripéties. Toute sa vie, il lui en resta comme une ombre mélancolique sur le front, comme un pli de tristesse à la lèvre. Toute sa vie, le problème religieux, qui est le grand et redoutable problème de notre époque, le tourmenta et obséda sa pensée. La soif de la vérité, le besoin de la certitude le dévoraient. Il lui semblait que toute la philosophie n'avait pour but suprême que la solution de ces grandes questions ; que si elle ne pouvait les résoudre, elle ne valait pas, comme dit Pascal, un quart d'heure d'attention. Ce n'est pas lui qui, au jour du péril, eût déserté le combat; ce n'est pas lui, quand le panthéisme allemand fit invasion chez nous, menaçant de ruiner toutes les croyances spiritualistes, qui se fut retiré tranquillement sous sa tente, et, peu-
i:8 rORTRAITS LITTERAIRES ET PHILOSOPHIQUES.
dant que rennemi était aux portes, se fût amu?é à commenter le Grand Cyms.
Cette disposition d'esprit qui, chez M. Cousin, ressemblait à de la tiédeur en matière philosophique et touchait à Tindifférence en matière reUgieuse, explique la conduite et le langage qu'il a tenus sur une question très -délicate, celle des rapports de la philosophie avec la religion. On l'a bien souvent, de son vivant même, accusé, à ce sujet, de faiblesse et d'hypocrisie ; on lui a reproché amèrement, dans le camp des philosophes, d'avoir été jusqu'à trahir les droits de la philosophie. Ces accusations n'avaient d'autre fondement que les témoignages de respect, de déférence qu'il a, mainte et riiainte fois, dans la seconde moitié de sa vie, adressés à la religion chrétienne et à l'Église. Il se peut qu'en cette matière M. Cousin ait quelquefois manqué de mesure; que particulièrement les corrections successives qu'il a fait subir à quelques-uns de ses ouvrages pour les mettre à l'abri de toute censure, aient fait suspecter ou la dignité de son caractère ou l'indépendance de son esprit. J'estime, pour ma part, qu'il a poursuivi de ce côté un projet d'aUiance, de pacification, absolument irréahsable. Mais je n'en tiens pas moins pour très-injustes les accusations d'hypocrisie ou de versatihté qu'on hii a adressées.
Il s'était fait sur ce point une théorie qu'il a souvent exposée. Il considérait la religion et la philosophie comme deux formes également nécessaires de la vérité, s'exprimant dans des langues diverses, satis-
faisant à des besoins divers de l'âme humaine, enseignant des vérités différentes mais non opposées ; cliacune d'elles ayant son domaine distinct et légitime, et aucune d'elles ne pouvant en ce monde remplacer l'autre. De là pour lui cette conclusion qu'elles doivent vivre en paix, côte à côte, la religion laissant à la philosophie l'indépendance dont elle ne peut se passer, la philosophie sachant respecter la religion dans sa mission qu'elle peut seule remphr. Assurément, comme règle générale de conduite, rien n'est plus sage. Quel est le philosophe digne de ce nom qui ne s'inchne devant la grandeur du christianisme, qui ne reconnaisse les bienfaits dont lui sont redevables la civilisation et l'humanité, et qui ne s'interdise comme une mauvaise action toute attaque injurieuse, toute polémique violente? Et d'autre part, quel est le catholique éclairé qui ne rende hommage à ce qu'il y a de grand, d'élevé, de fécond pour l'esprit humain, dans les libres recherches et les hautes contemplations de la philosophie? Mais M. Cousin est allé plus loin; il a fait de cela une thèse ; il a prétendu consommer, sur ce terrain, la réconciUation de la foi et de la philosophie ; il a voulu faire accepter à l'Éghse l'école dont il était le chef, tout en réservant pour cette école l'absolue indépendance philosophique. C'était là, je le veux, une pensée louable ; mais personne ne me démentira quand je dirai que c'était une pensée chimérique. En principe, la thèse n'est pas soutenable, et sur ce terrain M. Cousin s'est fait battre aisément. Ce qu'il
y a de pis, c'est qu'il s'est fait battre en même ten)ps par les deux camps opposés. Comme il arrive à tous ceux qui proposent des moyens termes, les deux partis extrêmes ont tiré sur lui, et il s'est trouvé entre deux feux.
Il était trop facile, en effet, de montrer qu'il n'y a pas, logiquement, de conciliation possible entre la religion qui se proclame infaillible et une philosophie qui prétend rester indépendante ; que si la tolérance peut être réclamée de tout le monde dans le domaine des faits sociaux et au point de vue du droit individuel, dans le domaine des principes les catholiques doivent nécessairement repousser toute doctrine qui prétend se passer du dogme révélé et se suffire à elle-même ; car par le seul fait de son existence et de son indépendance, la philosophie est pour la reUgion un péril, ou, du moins, une menace. Il est clair que le philosophe, même le plus respectueux pour la rehgion, par cela seul qu'il cherche et prétend trouver le vrai en dehors d'elle, la conteste à tout le moins comme la vérité unique et la vérité nécessaire.
La tolérance est donc une règle de conduite, elle n'est pas un principe philosophique. Les hommes sont tenus de vivre ensemble en paix ; les idées ne reçoivent de loi que de la raison et de la logique, et c'est perdre son temps que de vouloir concilier ce qui est logiquement inconcihable. On pouvait dire aux théologiens : Respectez les droits de la pensée ; sachez surtout rendre justice à la philosophie spiri-
tualiste, qui est l'alliée utile de la religion. Mais il ne fallait pas leur demander d'aimer la philosophie et de lui donner le baiser de paix. — On pouvait dire aux philosophes : Respectez le christianisme pour le bien qu'il a fait et fait chaque jour, pour les hautes vérités qu'il a répandues dans le monde ; surtout gardez-vous d'ôter la foi à ceux qui n'ont ni ne peuvent avoir d'autres croyances. Mais il ne fallait pas avoir l'air de contester à la science ses franchises ; il ne fallait pas surtout affecter de voiler ses dissentiments sous des équivoques, et essayer de donner, par des habiletés de langage, à son incrédulité des semblants d'orthodoxie. En cela, M. Cousin a paru quelquefois manquer de sincérité ou d'indépendance. C'était, je le crois, chez lui bien moins le résultat d'un calcul intéressé que l'instinct particulier de sa nature : avant tout, il était homme d'autorité, de direction, de gouvernement ; il songeait plus à discipliner les esprits qu'à les lancer en avant, à aflermir les saines doctrines qu'à poursuivre un progrès incertain. Il faisait peu de cas de la critique historique ; la philosophie était surtout pour lui une science morale, et le point de vue social le préoccupait plus que le point de vue spéculatif. Mais sa dignité et celle de la philosophie ont un pou souffert de ces ambages. On n'est pas obhgé toujours de dire tout ce qu'on pense ; on se doit de ne jamais dire ou sembler dire autre chose que ce qu'on pense.
Si on veut, en résumé, se faire une idée juste de
M. Cousin, il me semble qu'on se le représentera comme un esprit merveilleusement doué, singulièrement étendu et pénétrant, d'une souplesse et d'une vigueur rares ; imagination ardente et mobile, nature de flamme, tempérament d'artiste et d'orateur, prompt à l'enthousiasme et ayant le don de le communiquer ; homme de parole et d'enseignement plus que de spéculation et de science pure, mieux fait pour les grandes expositions de doctrines et les développements de rhistoire que pour les laborieuses recherches et les patientes méditations de la métaphysique. Littérateur éminent, il laisse de beaux livres, écrits dans une langue noble et pure, encore bien qu'un peu dénuée de reUef. Philosophe éloquent, mais sans originahté , il ne restera rien de lui qui marque et qui attache à son nom une valeur scientifique propre : il n'a pas fait faire un pas à la science ; il n'a pas apporté dans le monde une idée neuve. Son mérite a été de remettre en lumière, de relever, de propager les grandes conceptions du spirituahsme. Il a été un vulgarisateur brillant, non pas un initiateur. lia continué un mouvement d'idées, il n'en a pas été le promoteur ; en cela inférieur à ses deux émules de la Sorbonne, M. Guizot et M. Villemain, qui tous deux ont eu, chacun dans son genre, plus d'originalité, et ont creusé, chacun dans son domaine, un sillon plus nouveau et plus profond. Il a plus valu par la parole que par la doctrine ; l'homme en lui a été supérieur au penseur; son influence a été plus grande que son
œuvre. Mais en somme, et si on veut être équitable, il faut bien lui tenir compte de cette influence qui a été à beaucoup d'égards utile et féconde ; il faut lui tenir compte de la vive impulsion qu'il a donnée aux esprits, de la popularité que la philosophie lui a due, des travaux qu'il a inspirés, des disciples qu'il a formés, animés de ses conseils, remplis de son ardeur. C'est quelque chose que tout cela. S'il n'y a pas là une originalité scientifique, il y a du moins un beau rôle dans une belle époque. Si ce n'est pas assez pour l'immortaUté, c'est assez pour l'estime et la reconnaissance des contemporains ; et en vérité nos gloires d'aujourd'hui ne sont pas assez éclatantes pour nous faire dédaigner et oublier si vite nos illustrations d'hier.