‹ Portraits littéraires et philosophiquesChapitre 27 sur 30 · Mélanges, t. VIII, p · texte numérisé non relu

Mélanges, t. VIII, p

322 rORTRAITS LITTÉRAIRES ET PHILOSOPHIQUES.

Maistre : « Pour glacer la pitié, il avait suffi que lesmassacres eussent une apparence de coup d'État. Les tueurs tranquillement assis à la porte des greffeset jouant leurs rôles de juges, les municipaux qui venaient inspecter l'ouvrage, les écharpes mêlées à la tuerie, les assassins qui travaillaient à la corvée des meurtres et gagnaient leur journée, cette assurance dans le sang, tout cela donnait l'idée d'une mesure administrative exécutée au nom de l'autorité. Il n'en fallut pas davantage pour ôter aux meilleurs la pensée de s'opposer à un carnage officiel.. Lesassassins ne furent qu'une poignée, tout le reste trembla... Les Français, sous l'ancien régime, étaient restés patients aux iniquités qui avaient frappé leurs yeux : Laissez passer la justice du roi ! A ce mot les fronts se courbaient... Lorsqu'au 2 septembre, au tocsin des églises, au retentissement du canon d'alarme, la crainte envahit les cœurs, elle engendra la même insensibilité... Bourgeois, ouvriers, peuple, se tenaient cois dans leurs maisons, attendant, comme leurs ancêtres, que la justice delà Commune eût passé* ! »

Revenus de leur stupeur et rendus à eux-mêmes, les Girondins, quelques jours plus tard, ont dit, par la bouche de Guadet, le mot de l'histoire sur les auteurs des journées de septembre :. « Ces hommes, en quatre jours, ont fait reculer la liberté d'un siècle. » — Depuis que cette parole a été dite, l'événement ne

i . Edgard Quinet, la I{évolution,X. I«%liv. X, p. 386 et suiv,.

l'a que trop justifiée. Oui, Septembre a imprimé à la Révolution une tache qui n'est pas encore lavée. Cette nouvelle Saint-Barthélémy a été aussi funeste à la cause de la liberté, que l'autre l'avait été à la cause du catholicisme : le sang versé a fait lever une moisson encore vivace de haines, de malédictions et d'épouvantes. Ils voulaient « faire peur » aux royalistes ; ils ont fait peur et horreur au monde •entier. Et l'effigie de leur République est devenue pour plusieurs générations une tête de Méduse. « Ces terribles plaies saignent encore, dit M. Quinet. Combien de temps suffira- t-il de les étaler au jour pour faire reculer l'avenir? » Ne les étalons point pour les reprocher à la liberté et triompher d'elle, comme font certains sophistes; car loin d'en être complice, elle en a été victime, et on peut dire que Maillard et ses sicaires regorgeaient aussi à l'Abbaye. Mais montrons-les comme un enseignement terrible à ceux qui peuvent croire encore qu'on affranchit un peuple avec des crimes, qu'on peut fonder des institutions libres avec des proscriptions et des violences. Partout oii succombent le droit et la justice, c'est la liberté qui succombe. Les hommes de la Commune ont fait peur au monde de la liberté, en la lui montrant couverte de sang : le monde s'est mépris-, ce n'était pas la liberté, c'était la tyrannie. C'est de la tyrannie qu'il faut avoir peur, quelque nom qu'elle porte, de quelque masque qu'elle se couvre, qu'elle s'appelle monarchie, inquisition ou république..

Une des parties les plus neuves et les plus instructives du livre de M. Ternaux, est le tableau des élections de Paris à la Convention, et le récit des luttes de la nouvelle Assemblée contre la Commune insurrectionnelle. Personne, que je sacbe, n'avait encore décrit, sur pièces authentiques, avec cette abondance et cette précision de détails, ce travail souterrain et continu du jacobinisme, d'où sortit un jour tout armée la Terreur; cette organisation habile et mystérieuse du pouvoir révolutionnaire dans les sections, dominant d'abord les élections, puis, sapant peu à peu le pouvoir officiel de l'Assemblée, retranché comme dans une forteresse à l'Hôtel de Ville, et y bravant tous les assauts, expédiant de là ses commisaires dans les départements, et répandant ainsi sur tout le territoire son esprit et ses fureurs, pesant enfin dans le procès de Louis XYI sur l'Assemblée terrifiée, et arrachant à sa faiblesse une sentence de mort, qui n'eut d'un jugement que le nom.

L'élection des représentants du peuple se faisant alors à deux degrés, les assemblées primaires avaient été convoquées pour le dimanche 26 août, et les assemblées électorales pour le dimanche suivant 2 septembre. Déjà depuis le 10 août, chacune des quarante-huit sections de Paris avait pris l'habituda

de se considérer comme indépendante des lois, et de ne consulter que son bon plaisir sur les mesures d'ordre public à prendre. Mais c'est ici que l'on voit se produire et se formuler, dans toute sa naïveté insolente, cette théorie de la souveraineté populaire dont les hommes de 93 abusèrent si étrangement pour couvrir leurs attentats. Les sections parisiennes déclarent, en effet, que chaque assemblée primaire doit avoir la faculté d'exercer « la portion de souveraineté qui lui appartient, de la manière qui lui paraît la plus sage et la plus expéditive * . » Vainement alléguerait-on que, dans une république, la loi émanant de la volonté générale doit être respectée et obéie par tous. Les orateurs des Jacobins ont une théorie plus commode : « C'est le peuple qui fait la loi, donc il est au-dessus des lois et peut les modifier. Le peuple est souverain ; donc chaque portion du peuple, et par conséquent chaque section, peut user de sa souveraineté comme elle Y entend, y)

En conséquence, et comme il s'agit de faire arriver à la Convention les hommes de la Commune, on songe d'abord à supprimer le mode d'élection à deux degrés. Mais, à la réflexion, on renonce à cette mesure trop ouverte, et on tourne la difficulté. Il est résolu: 1** qu'on forcera les électeurs, dans les assemblées primaires et surtout dans la réunion du

\. Arrêté de la section Fontaine-Grenelle du \1 août. — Histoire de la Terreur, t. IV, p. 30.

corps électoral , à voter à haute voix et en présence du public; — 2° que les sections se réservent le droit d'exclure de la députation parisienne les élus qui ne leur conviendraient pas. — Cette résolution , prise sous l'inspiration de Robespierre par la section des Piques {place Vendôme), est aussitôt, par ses soins, transformée en arrêté municipal par le conseil général 'de la Commune, et affichée dans tout Paris. Cet arrêté est un monument si extraordinaire de violence et de mépris de la loi, qu'il faut en reproduire le texte :

(( Commune de Paris. — Le conseil général, considérant que le salut de la patrie réside dans le choix qu'on va faire des membres appelés à la Convention nationale; que les assemblées électorales ayant constamment trompé r espérance du peuple^ il est instant de prendre des mesures pour prévenir les abus résultant d'un mode d'élection évidemment vicieux; que la publicité est la sauvegarde du peuple ;

« Arrête, le substitut du procureur de la Commune entendu :

c( 1° Que les sections ordonneront à leurs électeurs de faire leurs élections à haute voix et par appel nominal;

« 2" Que les membres nommés par l'assemblée électorale seront soumis individuellement à la sanction de toutes les autres sections et des municipalités composant le département de Paris, qui seront invitées d'adopter cette mesure;

« 3" Que les séances du corps électoral se tiendront en présence du peuple^ et que la salle de l'Évcché n'offrant pas les dispositions nécessaires pour recevoir le public, l'assemblée électorale siégera dans le local occupé par les Amis de la Constitution. )) — Cette salle des Amis delà Constitution n'était autre que celle du club des Jacobins.

L'Assemblée nationale proteste d'abord contre cet odieux arrêté de la Commune; puis elle finit, comme toujours, par fermer les yeux et laisser faire. Le 2 septembre donc, pendant que le canon et le tocsin retentissent, que les massacres commencent, qu'une terreur profonde s'étend sur Paris, les électeurs du second degré se réunissent dans la grande salle de TEvêché, lieu ordinaire de leurs séances. Mais on exige qu'ils se transportent dans la salle des Jacobins, dont les tribunes sont garnies de leurs spectateurs habituels : il faut que le peuple surveille ses élections. Là on fait l'appel nominal des neuf cents électeurs; on épure d'abord le corps électoral, en excluant tous ceux qui sont suspects. Puis on procède, par le vote à haute voix, au choix des vingt-quatre députés de Paris. — Le premier fut Robespierre, le second fut Danton, le troisième Couthon. Puis vinrent à la suite Manuel, Billaud-Yarenne, Camille Desmouhns, Marat, Robespierre jeune... Tout le reste était à l'avenant; et la députation de Paris, grâce à la façon dont le troupeau électoral avait été dirigé et surveillé, n'eut point à subir cet ostracisme que les sections s'étaient pru-

demment réservé le droit d'exercer sur les élus « pour renouveler l'esprit de souveraineté dans tous les membres du corps politique. »

La Gironde, qui avait si follement applaudi au 1 0 août et tenté de s'en approprier l'honneur et le profit, avait enfin ouvert les yeux au 2 septembre : épouvantée, elle s'était rejetée en arrière, et avait dès lors entamé contre les Jacobins une lutte tantôt sourde, tantôt ouverte. Mais là, comme toujours, elle manqua de décision, d'union, d'esprit politique : elle parla au lieu d'agir; elle se fia à sa supériorité de talent, à son éloquence ; elle crut avec des discours contenir ses adversaires. Grande erreur : en temps de révolution, le pouvoir n'est pas au plus disert, mais au plus résolu, regnum violentibus. — Cette lutte, qui remplit les derniers jours de l'Assemblée législative, se continue de plus en plus ardente, implacable, dans la Convention. Gomme celle qui l'a précédée, la nouvelle Assemblée essaye de reprendre le pouvoir que s'est arrogé la Commune, et de détrôner cette souveraineté rivale qui s'est installée à l'Hôtel de Ville ; mais elle ne tarde pas à reconnaître son impuissance et à tomber, comme la Législative, sous l'absolue domination de la démagogie. Le procès du roi consomma son assujettissement et son himiiliation.

C'est peut-être la plus triste page de la Révolution ; car si, en septembre, le sang coula à torrents sous le couteau de quelques misérables, l'Assemblée, incertaine et timide, n'y trempa pas les mains.

— Plus tard, quand les échafauds abattirent les tètes par milliers , décimée elle-même , courbée sous la terreur universelle, elle ne s'appartenait plus, et n'était plus qu'un instrument inerte et docile aux mains de ses tyrans. Mais, lors du procès du roi, la Convention n'était pas encore descendue à ce degré d'abaissement et de honte , elle luttait encore avec des succès passagers contre la Commune, les Jacobins et les sections; ses décrets étaient encore respectés; et si elle eut eu plus de sagesse et de résolution; si la majorité, au lieu de se laisser entraîner par un triste calcul de popularité, à faire au roi un procès à la fois inique et impolitique, eut courageusement dès le début tranché cette question terrible en prononçant la déchéance et le bannissement, seules peines que le droit autorisât, que la justice permît, que la politique conseillât; elle se fut épargné une grande faute et un grand crime. Le monde n'eût pas eu ce triste spectacle d'une Assemblée politique s'érigeant arbitrairement en cour de justice, de législateurs se transformant de leur propre autorité en magistrats, faisant du même coup la loi et l'appliquant, confondant en eux tous les pouvoirs, violant tous les principes.

On déplore des meurtres, des assassinats qui bravent ouvertement la conscience humaine et ne prétendent pas du moins à se faire applaudir ou absoudre; ce qui contriste bien autrement l'âme, c'est la justice dégradée et mise au service de la ven-

330 rORTRAITS LITTÉRAIRES ET PHILOSOPHIQUES.

geance; c'est la passion politique s'enveloppant de sophismes juridiques, de formes dérisoires, se masquant d'un semblant hypocrite de légalité pour assassiner un ennemi vaincu ; c'est la conscience humaine étouffée , le sens moral faussé , toutes les notions du juste confondues, les âmes pliant sous la terreur, et les meilleurs, les plus honnêtes citoyens se faisant par lâcheté les complices d'une minorité oppressive et sanguinaire.

La question de droit, pour qui se souciait encore du droit, était bien claire. La Constitution de 1791 avait prévu le cas où le roi se mettrait à la tête dune armée et en dirigerait les forces contre la nation : elle avait déclaré que, par ce fait, il était censé avoir abdiqué la royauté. La déchéance était donc la seule peine qui, pour le fait le plus grave, pût être appliquée au souverain.

Entre le roi et la nation, la Constitution formait un contrat librement consenti par l'un et par l'autre; si le contrat était violé, le roi savait quelle peine il avait encourue, la nation avait dit à l'avance quelle peine devait le frapper.

« La Convention, dit très-bien M. Ternaux, n'avait évidemment pas un droit plus étendu que le peuple lui-même. Pour aller au delà de ce droit, elle invoqua le salut pubhc , maxime commode, à l'usage de quiconque , peuple ou prince, veut se mettre au-dessus de toutes les lois, au-dessus de tous les serments. Cette barrière franchie, la Convention foula aux pieds les principes les plus élé-

mentaires de la justice. Elle proclama sa compétence dans un procès qu'aucune loi n'avait prévu. Elle se fil cour de justice, tout en restant Assemblée législative. Elle ne respecta aucune des formes protectrices des droits de l'accusé, elle ne reconnut aucun motif de récusation, elle s'affranchit des règles nouvellement établies sur le mode de votation des jurés et la quotité des voix nécessaires pour la condamnation. »

Si du moins le vote avait été libre ! mais la majorité céda, comme un troupeau, à l'effroyable pression exercée sur elle, au dedans par les tribunes, au dehors par une foule ameutée et grondante.

Un témoin qui n'est pas suspect, Garnot, a écrit dans ses Mémoires : « Louis XVI avait commis le plus grand des crimes dont un roi puisse se rendre coupable. Malgré cela il eût été sauvé si la Convention n'eût pas délibéré sous les poignm^ds. » — Une immense agitation avait été suscitée et entretenue dans Paris pendant les jours qui précédèrent le jugement. Dès le mois de décembre, la crise du travail et l'inquiétude de la famine avaient jeté le trouble dans la capitale; et les agitateurs, exploitant ces cruelles circonstances, s'étaient appliqués à persuader au peuple que la cause de tous ses maux était au Temple, et qu'un grand acte àQ justice nationale était le seul moyen de faire cesser ses souffrances, de fonder la liberté et de sauver la patrie menacée par l'étranger.

L'émotion n'avait fait que grandir à mesure que

le procès avançait. Le 15 janvier, les sections les plus ardentes nomment des commissaires qui se réunissent à l'Hôtel de Ville « pour veiller à la sûreté publique. » On sait ce que cela voulait dire : à toutes les grandes journées de la Terreur, c'est le procédé qui est invariablement employé.

Les assemblées des sections sont devenues tellement tumultueuses que les citoyens honnêtes, insultés, menacés, sont obligés de n'y plus paraître. Des afiidés surveillent les barrières et les prisons. La Commune réclame du ministre de la guerre, Pache, comme appartenant « à la nation » cent trente deux canons qui se trouvent à Saint-Denis ; et Pache, toujours docile aux désirs de la Commune, fait remettre les canons et les poudres entre les mains de San terre.

Le lendemain du jour néfaste où l'Assemblée avait rejeté l'appel au peuple, cette dernière chance de salut qui était restée à l'accusé, les abords de la salle sont occupés par les émissaires des sections et des Jacobins. Les députés sont obligés de passer entre deux haies d'hommes à figures sinistres. Ceux qui ont voté contre le roi sont applaudis; ceux qui ont opiné pour l'appel au peuple sont accueiUis par des cris farouches, par des invectives grossières. Les mêmes scènes se reproduisent à l'intérieur de la salle. Les tribunes sont pleines d'hommes et de femmes, à demi ivres, qui accueillent les votes de clémence avec des hurlements et des injures, les votes de mort avec les éclats d'une joie féroce.

C'est dans une atmosphère pleine de tempêtes et de passions furieuses, sous la menace d'une foule altérée de sang qui assiège toutes les issues, au milieu des violences et des outrages qu'échangent entre eux les membres de l'Assemblée; c'est sous la pression d'un épouvantable système d'intimidation que la majorité vota la mort, et quelle majorité! M. Ternaux a relevé les chiffres avec un soin minutieux , sur les procès-verbaux officiels, et il établit que le nombre de voix qui se prononcèrent pour la mort sans restriction ne fut pas, comme on l'a dit, de 366, mais seulement de 361 , c'est-à-dire que (le nombre des votants étant de 721) la majorité fut à'7me seule voix *.

Barrère avait dit, au cours dès débats, sur le ton d'aphorisme qui était propre à ce plat sophiste : « L'arbre de la liberté croit lorsqu'il est arrosé du sang des tyrans. )^ — Lehardy et Rabaud-Saint- Étienne étaient plus près de la vérité quand iis lui répondaient : « L'histoire de tous les peuples nous apprend que la mort des rois n'a jamais été utile à la liberté... Louis mort sera plus dangereux pour la liberté publique, que Louis vivant et enfermé... » Qui en doute aujourd'hui? Les événements ont-ils donné, depuis soixante-dix ans, aux raisons d'État invoquées pour la condamnation un assez éclatant démenti? Est-il devenu assez évident qu'on ne tue pas un système en tuant un homme ; qu'on n'abat

i. Voyez t. V, p. 462-3 et la note.

pas d'un coup de hache un gouvernement enraciné dans le sol depuis des siècles ; qu'on n'efface pas en une heure, avec un peu de sang versé, les traditions et les mœurs d'un peuple?

« Je ne puis guère douter aujourd'hui, dit M. Quinet, que Louis XVI errant à l'étranger sous un nom emprunté, repoussé de lieu en lieu, sans cour, sans • États, sans armée, vivant de la complaisance de la Convention, n'eut été mille fois moins redoutable que Louis XYl supplicié au Temple dans sa femme et ses enfants, les mains liées derrière le dos, guillotiné en face de son palais, rétabli aussitôt dans l'orphehn du Temple ; puis consacré de nouveau, acclamé dans ses frères Louis XYIII et Charles X, surtout dans la légende de douleur et de pitié qui fit de ses derniers moments la Passion de la royauté elle-même, mourante et renaissante sur son Calvaire... ,

c( Sanson eut beau montrer au peuple la tête de Louis XYI..., il n'avait décapité qu'un homme, non un système ; et à qui devait profiter ce spectacle? La monarchie y perdit moins que la République... A peine le sang de Louis XYI essnyé, on vit toute une nation courir au-devant d'une autre royauté. »

Et les premiers qu'on y vit courir furent plusieurs de ces farouches conventionnels qui avaient voté la mort du tyran sans condition. M. Ternaux a dressé cette curieuse statistique : sur les 361 membres de la Convention qui opinèrent pour la mort immé-

diate, 31 sont morts sur l'échafaud, 18 ont péri de mort violente avant le 18 brumaire; — 2 ont été ministres de Napoléon P', 4 sont devenus sénateurs, 12 ont siégé au Tribunat ou au Corps législatif, 2 au Conseil d'État, 3 au Conseil des prises, 7 à la Cour de cassation, 10 dans les Cours d'appel, 12 dans les tribunaux de première instance ; 5 ont été procureurs généraux, 10 préfets, 3 sous-préfets, 5 receveurs généraux; 46 ont occupé des emplois divers, et quelques-uns subalternes, dans les finances, les ministères et la police ^

Les cinq volumes parus du livre de M. Ternaux s'arrêtent ici : le dernier se termine à la mort de Louis XYI. Du 21 janvier au 9 thermidor, on voit que l'auteur a encore une longue carrière à fournir. A vrai dire, il n'a encore traité que les origines et les commencements de son sujet. S'il est vrai que la Terreur règne en fait après le 2 septembre et le 21 jamier, ce n'est qu'au 31 mai qu'elle deviendra le régime officiel et légal, le gouvernement même

1. Il y a dans ces transformations de tant de républicains en fonctionnaires ou en courtisans, des changements de costume qui touchent au plus haut comique. Ainsi Granet (de Marseille) qui siégeait toujours à la Convention en carmagnole, devint plus tard chambellan de Cambacérès. — Le fameux Drouet, maître de poste de Yarennes, trône en habit de souspréfet à Sainte-Menehould jusqu'à la Restauration. Quant à Barrère, le rapporteur du Comité de salut public, il a trouvé une place digne de lui : il est employé dans la police sous l'Empire; et dans les dernières années de sa vie, il mendie et obtient du roi Louis-Philippe une pension qui l'empêche de mourir de faim. (Voyez sa biographie, par Macaulay.)

de la France. Nous sommes sur le seuil sanglant; il nous reste à parcourir tous les cercles de la sombre cité. Mais déjà nous avons vu se dessiner dans ses traits principaux ce qu^on peut appeler le système de la Terreur : tout ce qui va suivre n'en est que la conséquence fatale et le développement logique.

La Terreur a dans l'histoire un caractère à part : elle n'a pas été seulement un fait, elle a été une théorie ; elle n'a pas été une violence accidentelle, une crise, une convulsion déterminée par l'exaltation de la lutte, l'ardeur des passions, les haines accumulées, la patrie en danger, une foHe mêlée de peur et de colère. Tout cela se comprendrait et s'excuserait. Mais la Terreur a été bien autre chose : elle a été un système ; elle a été une conception pohtique froidement élaborée par de prétendus hommes d'État, dogmatiquement réduite par eux en maximes , et appliquée avec une impitoyable logique à tout un peuple. C'est là ce qui a fait de la Terreur, dans la mémoire des contemporains, un objet de tant d'horreur, et ce qui en fait dans l'histoire du monde un phénomène si extraordinaire et si effrayant.

Quel fut le principe de cette théorie ? Et comment une telle théorie put-elle naître et s'établir en France,

au lendemain même de cette révolution de 89 qui avait fait triompher de si généreuses idées?

Le principe de la Terreur n'est pas autre chose que la doctrine de la souveraineté du peuple, poussée jusqu'à l'absolu, jusqu'à ses plus extrêmes conséquences. L'Assemblée constituante, tout en revendiquant hautement le droit pour la nation de disposer d'elle-même et de réformer son gouvernement et ses lois, avait dans sa Déclaration des droits de rhomme solennellement proclamé, comme le premier et le plus sacré de tous les principes, la liberté individuelle dans toutes ses manifestations, sécurité personnelle, droit de propriété, liberté du travail, liberté de conscience, liberté de parole, liberté de la presse. En cela, elle était dans la vérité philosophique et politique, dans la seule doctrine sincèrement et véritablement libérale. Car à quoi servent les formes politiques, sinon à protéger le droit individuel? Et que m'importe que l'État proclame sa liberté, si, moi, je ne suis pas libre?

Mais bientôt, dans la violence de la lutte et l'emportement des passions, cette haute et pure doctrine disparaît, pour être remplacée par une autre toute différente. L'idée de la liberté se voile, s'obscurcit; celle qui s'empare des esprits et qui prédomine, c'est ridée de la souveraineté populaire, idée antique, empruntée au despotisme oligarchique des répubhques de la Grèce et de Rome, remise à la mode par Rousseau dans son Contrat social^ et qui devient le credo poUtique des théoriciens de la Con-

vention. — C'est de cette idée qu'est sortie la tyrannie du Comité de salut public ; c'est des flancs de cette théorie qu'est né ce monstre qu'on a appelé la Terreur.

Sans doute un peuple est souverain pour se donner le gouvernement qui lui convient, pour décider de ses intérêts généraux : cela est incontestable. Mais sa souveraineté n'est pas plus absolue que les autres souverainetés de ce monde : elle est soumise aux mêmes restrictions, elle rencontre les mêmes limites. Le peuple souverain ne peut, pas plus qu'un roi, violer le droit dans la personne d'un simple citoyen. Le peuple souverain, s'il attente injustement à ma vie, à ma propriété, à ma liberté, fera un acte de tyrannie aussi inexcusable, aussi odieux que l'eût pu faire un Tibère ou un Philippe IL Qu'est-ce au fond que la souveraineté populaire ? l'opinion, la volonté de la majorité ; c'est-à-dire en d'autres termes, le nombre, la force. Cela supprime-t-il le droit? cela dispense- t-il de la justice? non. Il n'y a pas de souveraineté contre le droit, contre la justice.

Yoilà pourtant ce que méconnurent les hommes de la Convention, oubliant, dans l'exaltation de leurs passions furieuses, les exemples et les leçons des hommes de la Constituante. Yoilà comment le grand courant libéral de 89 fut brusquement coupé et interrompu par un courant tout opposé, qui fit dévier la Révolution de sa direction première, et, au lieu de la pousser vers la liberté, fut cause qu'elle dériva dans la tyrannie. Qu'arriva-t-il en effet? C'est que

rAssemblée, se considérant comme investie par délégation de la souveraineté populaire, délégua ellemême ses pouvoirs à un petit nombre de Commissaires ; que ces Commissaires, représentants du souverain, se regardèrent eux-mêmes comme autant de souverains absolus ; et il se trouva ainsi que, sous le nom de Comité de salut public, on avait institué un pouvoir anonyme revêtu du plus épouvantable arbitraire ; qu'au despotisme monarchique, on avait tout simplement substitué le despotisme populaire.

Les Girondins, en dépit de leurs fautes et de leurs faiblesses, étaient au fond restés dans la tradition de 89 : ils voulaient la république, mais avec la liberté ; ils voulaient régénérer la France, mais par la liberté .

Pour les Jacobins et les Montagnards, lés moyens importent peu. Il faut fonder la république, coûte que coûte ; il faut briser les résistances ; il faut (( forcer la nation à être libre. » Ils ne dissimulent point leur pensée : a Yoici, disent-ils, notre profession de foi : nous voulons despotiquement une constitution populaire. )) — C'est ce qu'on a appelé de nos jours la souveraineté du hui ou de Vidée. Ils se sont fait un idéal de gouvernement ; et, pour réaliser cet idéal, ils n'hésitent pas à écraser toutes les libertés, à violer toute justice. Vaincre leurs adversaires n'est pas assez, ils prétendent les supprimer. « Faites comme la nature, disait Danton ; elle voit la conservation de l'espèce et ne regarde pas les individus. y> Est-ce que la vie de quelques hommes peut

être mise en balance avec le bonheur d'une nation? I] s'agit des destinées de la patrie ; bien mieux, de celles de Thumanité tout entière, de ses progrès, de sa félicité, et on hésiterait à abattre quelques têtes!

« Cette manière de sentir et de raisonner est principalement celle des Inquisiteurs, a dit M. Quinet. » Rien de plus juste. Ceux qui, au nom de l'orthodoxie religieuse, ont exilé, torturé, brûlé les hérétiques, n'avaient pas d'autre principe.

C'est la théorie même de l'Inquisition : détruire le mal dans la racine ; supprimer les ennemis de la vérité pour préserver la vérité ; sauver le corps social menacé de contagion, en retranchant par le fer les membres gangrenés ; quoi de plus légitime, de plus sage et même de plus humain? N'est-ce pas le droit éternel, n'est-ce pas le premier devoir des gouvernements? Salus popidi^ suprema lex. Robespierre et Saint-Just ne tiennent pas un autre langage que Torquemada.

Mais Torquemada me révolte moins que Robespierre et Saint-Just. Fanatisme pour fanatisme, le sien est plus désintéressé : je n'y aperçois pas du moins les calculs de l'ambition et l'orgueil du pouvoir suprême. Je m'explique et j'excuse jusqu'à un certain point sa farouche intolérance : les temps étaient barbares , les mœurs cruelles ; la loi religieuse était la loi de l'État. Enfin cette loi religieuse au nom de laquelle il condamnait, elle était revêtue aux yeux de tous d'un caractère supérieur ; c'était la vérité révélée, la parole divine, l'autorité infail-

lible. — Nos inquisiteurs du Comité de salut public et du tribunal révolutionnaire, en quel nom condamnent-ils? Fils du dix-huitième siècle, nés au sein d'une société polie et humaine, disciples de philosophes qui ont passé leur vie à maudire le fanatisme au nom de la raison, ils proscrivent, ils emprisonnent^ ils exterminent leurs concitoyens au nom de la raison, au nom de la philosophie î Ils imposent leur tyrannie au nom de la liberté et de l'égahté ! Ils persécutent les prêtres au nom de la tolérance !

A part l'inconséquence, il y a là, si on y songe, une prétention prodigieuse ; car ce n'est rien moins que la prétention à rinfaillibiUté. C/est l'infaillibilité de la raison humaine substituée à l'infaillibilité de la rehgion révélée : c'est l'opinion de la majorité, c'est la volonté populaire érigée en vérité absolue, en dogme indiscutable, mise au-dessus de toute conscience et de tout droit individuel , et investie, dans la personne de ceux qui la représentent, du pouvoir de vie ou de mort. « Avonsnous le droit, disait Robespierre, d'avoir une volonté contraire à la volonté générale, et une sagesse différente de la raison universelle ' ? »

Quand ils parlent de hberté, ils mentent : au fond, ce sont des absolutistes. Ils veulent la hberté pour eux, non pour leurs adversaires. Leur doctrine à cet égard est exactement celle de ces ultra-catho-

Page 1