ADOLPHE
Si Benjamin Constant n'avait pas marqué sa place au premier rang parmi les orateurs et les publicistes de la France, si ses travaux ingénieux sur le développement des religions ne le classaient pas glorieusement parmi les écrivains les plus diserts et les plus purs de notre langue , s'il n'avait pas su donner à l'érudition allemande une forme élégante et populaire, s'il n'avait pas mis au service delà philosophie son élocution limpide et colorée, son nom serait encore sûr de ne pas périr, car il a écrit Adolphe.
Or, il y a dans ce livre une vertu singulière et presque magnétique qui nous attire et nous rappelle chaque foisquenoussommes témoins ou acteurs dans une crise morale de quelque importance. Il n'y a pas une page de ce roman , si toutefois c'est un roman, et pour ma part j'ai grand'peine à le croire, qui no
donne lieu à une sorte d'examen de conscience. Qu'il s'agisse de nous ou de nos amis les plus chers, ce n'est jamais en vain que nous consultons cette histoire si simple et d'une moralité si douloureuse. Les applications et les souvenirs abondent. Chacune des pensées inscrites dans ce terrible procès-verbal est si nue, si franche, si finement analysée, et dérobée avec tant d'adresse aux souffrances du cœur, que chacun de nous est tenté d'y reconnaître son portrait ou celui de ses intimes.
C'est là, il faut le dire, un privilège inappréciable et qui n'est dévolu qu'aux œuvres du premier ordre. Comme il n*y a pas dans ce tableau mystérieux un seul trait dessiné au hasard, comme tous les mouvements , toutes les attitudes des deux figures qui se partagent la toile , sont étudiés avec une sévérité scrupuleuse et inflexible, d'année en année nous découvrons dans cette composition un sens nouveau et plus profond, un sens multiple et variable malgré son évidente unité, qui ne se révèle pas au premier regard, mais qui s'épanouit et s'éclaire à mesure que notre front se dépouille et que notre sang s'attiédit.
Adolphe est comme une savante symphonie qu'il faut entendre plusieurs fois, et religieusement, avant de saisir et d'embrasser l'inspiration de l'artiste. La première fois l'oreille est frappée du gracieux andante,ou du solennel adagio. Mais elle ne comprend pas bien la succession des parties. La seconde fois, elle distingue dans le rondo le chant d'un hautbois ou le dialogue des violons et de la flûte. Plus tard, notre àme s'éprend d'une mélodie élégante et
simple qu'elle n'avait pas d'abord aperçue, et chaque jour elle fait de nouvelles découvertes : elle s'étonne de sa première ignorance, et la curiosité se rajeunit à mesure que la pénétration se développe.
Il n'y a dans le roman de Benjamin Constant que deux personnages ; mais tous deux , bien que vraisemblablement copiés, sont représentés par leur côté général et typique ; tous deux , bien que très-peu idéalisés , selon toute apparence , ont été si habilement dégagés des circonstances locales et individuelles, qu'ils résument en eux-mêmes plusieurs milliers de personnages pareils.
Adolphe et EUenore ne sont pas seulement réels, ils sont vrais dans la plus large acception du mot. Sans doute il eût été facile à une imagination plus active et plus exercée d'encadrer le sujet de ce roman dans une fable plus savante et plus vive, de multiplier les incidents, de nouer plus étroitement la tragédie. Mais à quoi bon? qui sait si le livre n'eût pas perdu à ce jeu dangereux l'autorité lumineuse de ses enseignements ?
Adolphe est ennuyé , comme tous les hommes de son âge qui ont entremêlé leurs études vagabondes de loisirs nombreux et indéfinis. 11 sait, il a réfléchi, il a rêvé pour l'avenir bien des voyages dont il ne voudrait plus maintenant, bien des gloires qu'il dédaigne aujourd'hui comme s'il les avait usées ; il a vu passer dans ses songes des femmes adorées qui se dévouaient à son amour, dont il buvait les larmes, et qui de leurs cheveux dénoués essuyaient la sueur de son front. Il a dévoré dans ses ambitions
solitaires plusieurs destinées dont une seule suffirait à remplir sa vie; il a vécu des siècles dans sa mémoire, et il n'est encore qu'au seuil de ses années.
Habitué dès longtemps à converser avec 1 ui-méme, familiarisé avec les grandes choses qu'il n'a pas faites, il est tout simple qu'il dédaigne la société réelle qu'il n'a pas étudiée, et qui ne peut le deviner. L'ennui , chez les âmes élevées , chez celles surtout qui ont vingt ans , est presque toujours accompagné d'une exorbitante vanité. Comme elles aperçoivent en ellesmêmes un monde supérieur , plus grand , plus beau , plus varié ; comme elles sont pleines des souvenirs d'une vie imaginaire ; comme elles comparent incessamment le spectacle de leurs journées au spectacle de leurs rêveries, le dédain et l'impertinence ne sont chez elles qu'une plainte franche et douloureuse.
Adolphe est las de lui-même et de sa puissance inoccupée ; il aspire à vouloir, à dominer, à parler pour être compris, à conduire pour être suivi, à aimer pour mettre à l'ombre de sa puissance une volonté moins forte que la sienne, et qui se confie en obéissant.
S'il avait choisi de bonne heure une route simple et droite; si, au lieu de promener sa rêverie sur le monde entier qu'il ne peut embrasser, il avait mesuré son regard à son bras; s'il s'était dit chaque jour en s'éveillant : Voilà ce que je peux , voilà ce que je voudrai ; s'il avait marqué sa place au-dessous de Newton, de Coudé ou de Saint -Preux ; s'il avait préféré la science, l'action ou l'amour ; s'il avait épié
d'un œil vigilant le premier réveil de ses facultés, s'il avait démêlé nettement sa destinée, s'il avait marché d'un pas sûr et persévérant vers la paix sereine de l'intelligence, l'énergique ardeur de la volonté ou le bonheur aveugle et crédule, il ne serait pas vain, il ne dédaignerait pas.
Une fois engagé dans la voie préférée, l'emploi légitime de ses forces suffirait à l'occuper. L'œil attaché sur l'horizon lointain , sûr d'arriver, il ne tournerait pas la tête pour regarder en arrière; il se résignerait de bonne grâce à la continuité harmonieuse de ses efforts. Si haut que fût placé le fruit doré de ses espérances, le courage ne lui manquerait pas avant de le cueillir.
Mais comme il n'a pas mesuré sa volonté à sa puissance, comme il a tout désiré sans rien vouloir, il s'ennuie, il dédaigne, il ne prévoit pas.
EUenore a déjà aimé ; elle a déjà connu toutes les angoisses et tous les égarements de la passion ; elle s'est isolée du monde entier, pour assurer le bonheur de celui qu'elle préférait ; elle a renoncé volontairement à tous les avantages de la fortune et de la naissance; elle a déserté sa famille et son pays ; dans l'ardeur de son dévouement , elle aurait voulu pouvoir renouveler autourd'elle ce qu'elle venait de détruire, afin d'agrandir à toute heure le domaine de son abnégation.
Elle croyait, la pauvre fenmie, que son enthousiasme ne s'éteindrait jamais; elle espérait que le cœur en qui elle s'était confiée ne méconnaîtrait jamais la grandeur de ses sacrifices -, elle avait joué
hardiment sa vie entière sur un coup de dé : elle avait gagné ; elle avait conquis l'amour d'un homme, elle avait posé sa tête sur son épaule, et l'avait entendu dans ses rêves murmurer son nom ; elle était fi ère et glorieuse, et ne soupçonnait pas que la chance pût tourner contre elle.
L'hostilité assidue, la vigilance envieuse de la société qui la désignait du doigt aux railleries et au dédain, n'avaient pas ébranlé son courage; elle s'était dit : ((J'ai fait un serment, je le tiendrai. La religion de la foi jurée n'est pas moins grande et moins sainte que la religion de la prière. Si ma promesse a été imprévoyante, si j'ai follement engagé mon avenir, c'est à Dieu seul qu'il appartient de me relever de mon serment en m'infligeant l'abandon ; si la malédiction paternelle m'a dégradée, me réhabihteraije par l'infidéHté ? Si l'image menaçante des larmes qui sillonnaient la joue du vieillard vient chaque nuit troubler mon sommeil, la désertion de mon amour serait-elle un digne moyen de fléchir l'ombre indignée , et le pardon , si obstinément dénié à la douleur échevelée, sera-t-il plus facile à l'inconstance insoucieuse?
ccNon, j'irai jusqu'au bout : je boirai jusqu'au fond cette coupe d'amertume; je subirai, sans détourner la tête, les affronts et le mépris de ce monde qui me conviait à ses fêtes, et que j'ai quitté; ma paupière ne s'abaissera pas devant ces mères orgueilleuses qui parlent bas à l'oreille de leurs filles en me voyant passer; je marcherai près d'elles d'un pas ferme ; je sentirai la rougeur monter à mon front ,
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mais je retiendrai mes larmes , et je les accumulerai pour les verser à flots dans le cœur de mon bienaimé.
« Tous ces biens, dont le mouvant spectacle s'agite autour de moi, je les dédaignerai pour ne plus voir qu'un seul bien, qu'un trésor unique, le trésor que j'ai choisi. Les joies paisibles de la famille , les caresses naïves des enfants , les flatteries enivrées, recueillies par les jeunes filles florissantes, et rapportées fidèlement au cœur de l'orgueilleuse mère, rien de tout cela ne m'appartiendra ; la foule ignorante comptera mes regrets par ses 'désirs, et je triompherai de sa méprise. Je m'enfermerai dans mon amour comme dans une tour fortifiée, et je regarderai s'enfuir sur la route lointaine ces rêves dorés de ma jeunesse, si splendides aux premiers jours, et maintenant pâlissants et confus. Je suivrai d'un œil assuré les feuilles dispersées de mes espérances, si v-ertes et si humides au matin , et si rapidement séchées avant l'heure du soir.
((Chaque fois que je verrai se fermer devant moi les portes d'une maison joyeuse, loin de pleurer sur mon isolement, je m'applaudirai, dans le silence de ma pensée, du choix glorieux de mon cœur ; et comparant le mensonge de cette fêle à la fête perpétuelle de mon amour, je les plaindrai sincèrement de n'avoir pas comme moi le vrai bonheur.
(( Tous les soirs, en me souvenant de la journée accomplie, en prévoyant la journée prochaine, je bénirai la sérénité harmonieuse de ma destinée, et sur les plaisirs tumultueux des autres femmes j'abaisse-
rai un regard de pitié ; car ma vie se partage entre la prière et le dévouement. Et la vie leur est si facile et si bien frayée, qu'elles vous oublient , ô mon Dieu !
c( Permettez seulement que je lui sois présente à chaque heure du jour ; permettez qu'il ne souhaite rien au delà de mon amour, et qu'il ne regarde pas en arrière; faites qu'il vive tout en moi , comme je vis tout en lui. »
Mais un jour la mesure du sacrifice était comblée : elle a douté de la reconnaissance qu'elle avait méritée, l'inquiétude a rongé le fruit de son amour.
Elle a pleuré, et ses larmes n'ont pas été essuyées ; elle s'est affligée de l'ingratitude, et l'accusé ne s'est pas défendu.
Alors il s'est fait un grand désert autour de son cœur, et chacun de ses soupirs s'est perdu dans le silence. Elle était forte et défiait le danger; elle était confiante et résignée, et ne demandait au ciel que des jours pareils aux jours évanouis , et tout à coup la vaillance de cette femme s'est affaissée, son espérance a fléchi comme le peuplier sous le venl qui passe.
Elle était jeune et ne savait pas le nombre de ses années, et voici qu'elle a vieilli en un jour ; elle avait l'œil splendide et superbe, et sur son front rayonnaient, en caractères éclatants, ses pensées heureuses et sereines, et voici que son regard s'est voilé, et que les rides anguleuses ont inscrit sur son front sa plainte et sa douleur.
Est -il vrai que la destinée humaine répudie,
comme un rêve de jeune fille, les dévouements illimités? Est-il vrai que l'amour se nourrisse d'inquiétudes et d'angoisses , que les tortures de la jalousie lui soient une sève généreuse et féconde , et que sa tige se flétrisse dans l'atmosphère paisible et sereine de la fidélité ? Je ne veux pas le croire ; car, à ce compte, famour serait le plus cruel des supplices, la plus odieuse déception, et l'égoïsme habile et désintéressé serait la première des vertus, le plus raisonnable des devoirs.
Arrivée à cette crise douloureuse, il faut qu'EUenore meure ou se rajeunisse. Courbée sous le poids de l'ingratitude, elle n'a plus qu'à s'endormir du sommeil éternel, ^si elle ne se réveille pas pour un nouvel amour. Elle n'a plus assez de clairvoyance pour s'interroger sérieusement; elle n est plus capable de justice ou de pardon. Celui qu'elle a condamné dans son cœur, fût-il moins coupable , ne saurait imposer silence à l'acharnement de ses soupçons. S'il n'a pas vraiment méconnu son amour, s'il n'a pas oublié ses sacrifices, s'il a seulement négligé de la bénir et de la remercier chaque jour comme il devait le faire, peu importe à celle qui souffre : il y a des larmes que nulle prière ne peut sécher. Quand ces douleurs et ces larmes sont venues, l'amour s'éteint et se réduit en cendres.
Quand EUenore et Adolphe se rencontrent, chacun des deux est préparé à l'enthousiasme et au dévouement. Le découragement et la vanité, qui sembleraient devoir s'exclure, se rapprochen: et s'apprivoisent rapidement. Adolphe choisit Elle-
nore entre toutes les femmes, non pas pour la relever et la soutenir, car il ne la connaît pas assez pour sympathiser avec son chagrin, mais parce qu'elle a tenu tête à l'orage, parce qu'elle a lutté contre l'envie et la médisance, parce que les yeux sont fixés sur elle , parce que sa fidélité permanente a déjoué bien des ambitions injurieuses, parce que son dédain a humilié bien des jactances.
Ce qu'il faut au cœur d'Adolphe, ce n'est pas un amour mystérieux et timide; si toute la terre devait ignorer qu'il est aimé, si son bonheur devait rester dans l'ombre, il n'en voudrait pas. Ce qu'il souhaite, ce qu'il appelle de ses vœux et de ses larmes, c'est une lutte publique, un triomphe éclatant, un amour qui puisse lui tenir lieu de gloire.
Or, pour réaliser ce vœu, pour étancher la soif de cette vanité qui le dévore, une femme belle et jeune, vivant dans le secret de la famille, élevée dans les doctrines de l'obéissance et du devoir, épargnée de la calomnie, nourrie dans un bonheur paisible, et défiant les tempêtes qu'elle ne prévoit pas, ne peut dignement lutter avec Ellenore.
Si Adolphe cédait naïvement au besoin d'aimer, il ne marquerait pas si loin le but de ses espérances ; il choisirait près de lui un cœur du même âge que le sien, un cœur nouveau, épargné des passions, où son image pût se réfléchir à toute heure sans avoir à craindre une image rivale; il comprendrait que l'avenir ne suffit pas à l'amour, et que le cœur le plus indulgent ne peut se défendre d'une jalousie acharnée contre le passé ; il ne s'exposerait pas à essuyer
sur les lèvres de sa maîtresse les baisers d'une autre bouche : il tremblerait de lire dans ^es yeux une pensée qui retournerait en arrière et qui s'adresserait à un absent.
Mais comme sa tête a voulu avant que son cœur désirât, c'est EUenore qu'il attaque , et qu'il préfère à toutes les autres.
Il y a dans la possession de cette femme un . aliment magnifique pour sa vanité ; il sera envié par ceux-là mêmes qui médisent d'elles, et qui se vengent de ses dédains en redoublant son isolement ; il sera montré au doigt par la ville comme un lutteur adroit, comme un rusé jouteur; chaque fois qu'il entrera dans un salon, il entendra autour de lui le chuchotement glorieux de ses rivaux.
Il ne tremblera pas à la vue de ces convoitises empressées, qui, pour un cœur vraiment épris, sont un supplice de tous les instants. Il ne frémira pas devant cette profanation insultante qui ternit les plus chastes voluptés. Il ne rougira pas de honte et de colère en écoutant ces propos tenus cà demi-voix, qui font du bonheur une nouvelle, où les secrets du foyer se discutent comme la marche d'une armée.
Non ; il s'applaudira de son choix, et lèvera fièrement la tête.
Ellenore verra dans Adolphe un amour jeune et confiant. Déjà fléchissante et ridée, elle sera fière d'avoir été distinguée par un homme destiné à tous les succès du monde. Plus folle, plus imprévoyante qu'une jeune tille, égarée par l'isolement, elle ira jusqu'à espérer de cette aventure une réhabilitation
toujours vainement essayée. Dans la crédulité de son cœur, elle attendra de ce nouvel engagement la paix et la sécurité qui ont manqué au premier ; elle croira que les autres femmes, humiliées de son triomphe, vont se raUier autour d'elle.
L'intervalle des années s'effacera. L'entraînement de ces deux cœurs, si différents et si mal connus l'un de l'autre, deviendra peu à peu irrésistible. A force de penser à EUenore et de publier partout son admiration, Adolphe se convaincra de la réalité de son amour; et EUenore tombera dans le même piège.
Mais après le dernier abandon, le réveil sera terrible. A peine maître de la place qu'il a si vivement assiégée, il ne saura que faire de sa victoire. A peine la possession aura-t-elle sanctionné cet amour si ardemment désiré, qu'il tremblera devant la durée do son engagement. En vue des années qui vont suivre, il sentira défailhr son courage et regrettera l'extase qu'il avait à peine espérée.
EUenore, après la confusion de la défaite, ouvrira les yeux, et cherchera vainement autour d'elle les félicitations sur lesquelles elle avait compté; au fond de son cœur , elle rougira de son inconstance, et doutera d'un bonheur si facile à changer.
Peu à peu, entre ces deux âmes trompées, mais toutes deux trop fières pour l'avouer , il s'établira une intimité douloureuse et résignée, intimité de mensonge et d'hypocrisie, habile en subterfuges et en flatteries, prodigue de caresses et de baisers , cherchant à se distraire, en affirmant sans cesse ce qu'elle ne croit pas.
Aucun des deux ne voudra être vaincu en générosité, et, pour ne pas laisser entrevoir son désabusement, chacun parlera del'avenir avec de célestes espérances, traitera le reste du monde avec un dédain fastueux, cachera ses larmes sous Fironie et la jactance, et fera de la ruse le premier de ses devoirs.
Par compassion pour sa victime, Adolphe déguisera son ennui et forcera sa bouche à sourire. Il étudiera ses moindres paroles pour épargner à sa maîtresse la honte d'un regret. 11 s'imposera l'enjouement et la sérénité par délicatesse.
A son tour Ellenore, si elle surprend sur le visage de son amant la trace de Tennui, craindra de se plaindre et se résignera silencieusement. De jour en jour, elle s'affermira dans cette réserve douloureuse et grimacera l'enthousiasme.
Jusqu'au jour où tous deux, las enfin de cette pitoyable comédie, jetteront le masque et se verront
face à face.
Mais comme ils s'étaient choisis par fierté, ils ne prononceront pas encore le mot d'abandon. Ils renonceront à leur rôle, mais ils trembleront de se dégrader par une franchise trop hâtée. Ils n'exalteront plus leur bonheur , mais ils accepteront la satiété comme une expiation, et ils commenceront une nouvelle épreuve, celle de l'intimité sans amour et sans mensonge.
Et quand les choses en sont venues à ce point, quand l'amour, d'épreuve en épreuve, est arrivé à la satiété, l'enfer a commencé sur la terre. Les amitiés
qui se dénouent, les promesses qui mentent, les dévouements admirés qui se flétrissent, tout cela n'est rien auprès de la satiété dans l'amour.
L'enthousiasme où l'âme s'est laissé emporter dans les premiers jours de l'engagement , a métamorphosé a son insu toutes ses facultés. La yie entière est changée, et ne peut retrouver les premières émotions sans d'horribles tortures. Tout ce qui se passe autour de nous avait pris un aspect nouveau , un sens imprévu. Habitués que nous sommes à écouter dans un autre cœur le retentissement de nos souffrances 'et de nos joies, quand cette intime fraternité, épuisée de lassitude, fléchit et s'affaisse, l'ennui fond sur nous comme un oiseau de proie.
Chaque jour, les deux forçats rivés à cette chaîne qu'ils pourraient briser, mais qu'ils gardent par ostentation et par entêtement, s'éveillent en maudissant. Chacun voit la vérité, et rougirait de la dire.
S'il arrive à l'un des deux d'oublier un instant la servitude où il s'est cloué, au premier mouvement le bruit de sa chaîne le réveflle en sursaut. Il se remettait en marche, et commençait un nouveau voyage, i\ sent tout à coup se poser sur son épaide une main autrefois amie, qu'à peine il eût sentie, tant elle était légère, et qui aujourd'hui lui pèse et l'accable.
]\h'eux vaudrait cent fois la solitude avec ses découragements et ses défaillances ; car dans l'intimité rassasiée toute la vie se ternit, toutes les heures de la journée sont marquées par dos supplices pré-
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VUS et inévitables. Il n'y a plus de jalousie, car chacun des deux captifs aspire à F affranchissement, mais il s'établit entre ces deux colères honteuses d'elles-mêmes une sorte d'émulation : c'est à qui inventera pour l'autre une question injurieuse, un soupçon insultant. Comme si elle se repentait d'avoir obéi, la femme donne à toutes ses prières la forme d'un commandement. Si elle surprend dans le regard qu'elle épie un projet où elle ne soit pas de moitié, elle invoque les larmes comme une vengeance, elle inflige sa douleur comme un châtiment. Pour justifier son ennui et son abattement, elle interroge toutes les actions qu'autrefois elle approuvait sans contrôle. Dès qu'il fait un pas, il trouve devant lui un œil curieux qui attend sa réponse.
Au moins dans la solitude, après les défaillances désespérées, l'âme refleurit et se relève parfois. Elle aspire librement l'air qui l'environne, elle s'épanouit sous la chaude haleine qui ride l'eau en passant, et lui porte une vapeur féconde.
Mais dans l'intimité sans amour, rien de pareil n'est possible. Il n'y a pas une heure d'abandon et de rêverie. Le silence est une plainte et la parole une querelle. Chaque mot renferme un regret ou une invective. S'il pleure, elle l'accusera de faiblesse et de lâcheté. Si, face à face avec T horrible vérité, il retient sur ses lèvres l'aveu près de lui échapper ; si sa voix, suffoquée par les sanglots, balbutie une bénédiction impuissante, elle s'cmporle, elle im[)lorei sa colère : elle s'irrite de cette douleur si peu virile,
et lui souhaiterait de l'orgueil afin de le combattre. Quand nos larmes ne se mêlent pas à des larmes amies, quand une bouche adorée ne yient pas les boire dans nos yeux et rafraîchir de ses baisers la paupière enflammée, riiomme s'avilit aux yeux de sa maîtresse; il se dégrade, il abdique sa grandeur. Si elle eût pleuré, l'amour pouvait se réveiller ; mais elle a vu sa douleur sans la partager, c'est un arrêt sans appel.
Cette intimité vigilante épuise enfin les dernières forces des deux adversaires. Ils n'ont plus besoin de s'interroger pour deviner leur mutuelle pensée : ils se disent adieu dans chacun de leurs embrassements. Heureux, trois fois heureux ceux qui n'ont pas attendu trop tard pour se deviner, et qui se sont quittés à temps î car ils ont au moins, pour se consoler pendant le reste de la route, le souvenir du bonheur passé ! ils peuvent se rappeler dans une amitié durable un amour évanoui : ils assistent muets aux funérailles de leur enthousiasme, et en parlent, sans amertume, comme d'un fils emporté par la guerre.
Mais combien rompent au lieu de dénouer ! combien, s'acharnant à leur amour, bâtissent des haines implacables sur des intimités obstinées !
Si Ellenore se séparait d'Adolphe le jour oii elle est sûre de son abandon, elle pourrait encore espérer sur la terre des jours sereins et paisibles; si elle acceptait franchement la destinée qu'elle s'est faite, si elle ouvrait les yeux et mesurait froidement la route parcourue, il y aurait encore pour elle des chances de
salut ; mais elle sait qu'elle n'est plus aimée, et elle pardonne. Au lieu de réhabiliter celui qui la trompait, elle devient pour lui un objet de pitié.
S'il aimait une autre femme, s'il s'était laissé prendre à une affection passagère, je concevrais le pardon : ce serait générosité pure, et la reconnaissance pourrait assurer la fidélité à venir. Mais pardonner l'abandon, pardonner le délaissement qui n'a pas un autreamour pour excuse, c'est une folie sans remède, c'est appeler le dédain, c'est mériter l'oubli.
Or, il n'y a pas une de ces austères vérités qui ne soit écrite dans Adolphe en caractères ineffaçables : c'est un livre plein d'enseignements et de conseils pour ceux qui aiment et qui souffrent. Quand on est jeune, on croit à peine à la moitié de ces conseils; à mesure qu'on vieillit on s'aiierçoit qu'il y en a beaucoup d'oubliés.
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