‹ Portraits littérairesChapitre 26 sur 36 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Il semble qu'il y ait quelque chose de fondé dans le reproche qu'on nous fait souvent de trop oublier Chateaubriand. Les catholiques sont, de tous les hommes, ceux qui doivent avoir la répulsion la plus obstinée pour tout ce qui pourrait ressembler à de l'ingratitude. L'Eglise n'est pas seulement une école de respect, mais elle est aussi une école de reconnaissance, et nous devons créer dans nos cœurs une sorte d'immortalité à ces rares esprits qui ont fait ici-bas avancer le royaume de Dieu. Malgré mille défauts. Chateaubriand est un de ces esprits-là; il appartient à cette grande race.

Il ne faudrait pas dire avec certaines voix légères : (( Chateaubriand a sauvé l'Église, » ce qui serait absurde. Mais il convient d'avouer que le Génie du Christianisme est une œuvre dont Dieu a bien voulu se servir pour ramener les âmes à l'éternelle Lumière. Et c'est par milliers en effet que ce livre étonnant a poussé les âmes dans le sein d'un Dieu inconnu ou méprisé. Ce livre a été l'arc-en-ciel après le grand déluge.

Ah ! je sais bien qu'elle a vieilli, cette œuvre jadis étincelante de tant de jeunesse ; je n'ignore pas

qu'elle a plus d'éclat que de profondeur; j'avoue que le génie n'y a point mis sa marque impérissable, et je n'y vois point cette griffe du lion qui se montre dans tous les ouvrages du grand Joseph de Maistre. Il est très-facile aujourd'hui de prendre le Génie du Chiistianisme entre ses doigts méprisants; de jeter sur ces pages trop brillantes un mauvais sourire plein d'ingratitude, ce sourire qui n'est qu'une grimace ; de couvrir ce livre de son dédain et d'aller jusqu'à s'écrier : «C'est une œuvre médiocre. » Oui, rien n'est plus aisé, et le livre lui-même paraît cent fois donner raison à ces petits ins ilteurs, à ces critiques sans largeur....

Le Génie du Christianisme, sans doute, n'est point l'œuvre d'un théologien instruit ni d'un vaste penseur. Toute l'argumentation s'y réduit à peu près à cet argument : (( On a eu bien tort de renverser le christia- (( nisme : il était si pittoresque ! » Combien de chapitres n'ont réellement pas de conclusion plus forte ! (( Pourquoi a-t-on détruit tant d'églises ? Leurs ruines « étaient si poétiques à minuit, par un beau clair de (( lune. Et les capucins, pourquoi les avoir chassés ? Ils « avaient de si longues barbes qui inspiraient si bien (( les peintres. Pourquoi faire la guerre à une doctrine « qui fournit tant de sujets de tableaux? etc., etc. » Certes, il n'est rien de plus puéril que tous ces pré • tendus raisonnements, et je suis intimement persuadé que l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg devait ressentir de véritables mouvements de colère en lisant certaines pages du Génie du Christianisme. Et réellement, le génie peut légitimement exercer ici son droit à l'indignation.

Le chapitre que Chateaubriand a consacré à la foi

C[ÎATEAUBR1A><'D.

nous peut donner une idée des profondeurs de sa théo- 1 logie. Tous pensez peut-être que l'auteur du Génie du \ Christianisme va nous fournir ici quelque noble définition de cette vertu théologale, de ce libre acquiescement de notre intelligence aux vérités révélées. Point. Chateaubriand joue sur les mots, et parle de la foi... des anciens chevaliers. Il explique ce que signifie cette expression : « Bailler sa foi, » et n'oublie point de parler de Roncevaux. Puis, par une étymologie des plus malheureuses, il nous montre que foyer vient de foi. Hélas ! — Et le tout se termine par cette apostro- ' phe plus que précieuse : « Foi céleste, foi consolatrice, j . / tu fais plus que de transporter des montagnes ; tu sou- \-^ lèves les poids accablants qui pèsent sur le corps de ) l'homme ! ! ! » ~

Un plan diffus, et qui n'a rien de philosophique ; un \ style souvent prétentieux ; l'abus des antithèses et des contrastes prolongés ; des phrases vides et sonores ; des. périodes à la Jean-Jacques et une imitation aussi visible ' qu'involontaire de cet ami de la nature ; une ignorance presque absolue de certaines matières (telle, par exemple, qu'en énumérant les vierges que l'Église a placées sur ses autels, Chateaubriand tout d'abord, en première ligne, cite « sainte Geneviève de Brabant, » qui n'est pas sainte, qui n'est pas vierge, et qui probablement n'a jamais existé) ; beaucoup de prétentions, avec un air guindé qui ne laisse pas souvent de place au sourire ; la confusion perpétuelle du merveilleux avec le surnaturel ; un certciin pittoresque vieillot et des périphrases que DeUUe n'eût pas reniées, comme celle-ci pour exprimer le baptême : « Le solitaire du rocher versa l'eau lustrale sur ma tête; » une admiration ex-

cessive pour les mièvreries de Bernardin de Saint- Pierre, pour les pauvretés tragiques de Voltaire, et même un peu pour la Henriade ; des lacunes, des ignorances , des sophismes , et beaucoup , beaucoup de creux... Oui, voilà bien, je pense, tous les reproches qu'on est en droit de faire à l'auteur du Génie du Christianisme. Nous les admettons tous, et les jugeons mé- L-jùtés.

Et cependant nous persistons à croire que c'est là une œuvre magistrale, une œuvre immense, une œuvre dont le mérite est grand, mais dont l'influence a été cent fois plus grande encore. Car on peut résumer en ces quelques mois tout un jugement sur Chateaubriand: (( Il a eu plus d'influence que de génie. »

Nous allons plus loin : le Génie du Christianisme est une de ces œuvres qui renferment tout un siècle dans leur sein. Ce livre, qui a tant de défauts, mais aussi tant de qualités de premier ordre, ce livre a enfanté et mis au monde le dix-neuvième siècle. Nous essayerons de le faire voir.

Et quelle est donc la vertu principale de cette œuvre étrange ? A quels éléments doit-elle cette puissance incontestable, cette fécondité magnillque ?

C'est une œuvre d'initiative. N'exprimât-il que les

efforts d'une belle intelligence pour entrer dans vingt

voies nouvelles, en art, en littérature, en histoire, le

Génie du Christianisme mériterait d'être immortel, et il

p-fiç peut point ne pas l'être.

\ Tout défectueux qu'il est, le seul plan de ce livre

\ atteste sa nouveauté profonde ; et c'est la seule pro-

1 fondeur qu'on y doive peut-être constater. Les deux

tiers en sont consacrés à la Poétique du christianisme;

CTIATEAUBRIÂND.

oui, les deux tiers, et Chateaubriand par là a révélé saT grandeur originale. A la fin du siècle dernier, au commencement du nôtre, un grand théorème se dressait dans le monde et réclamait sa solution : jl, fallait à tout prix prouver que le christianisme était poétique, en d'autres termes, qu'il était beau. Il fallait énergiquement réconcilier la beauté et la vérité, qui semblaient désunies aux jtux des hommes. Le dix-septième siècle s'était humblement prosterné à genoux devant la vérité du christianisme vainqueur ;jnais il n'en avait pas vu le rayonnement, la beauté. Depuis deux cents ans, on en était aux fameux vers de Boileau : (( De la foi des chrétiens les mystères terribles — D'ornements égayés ne sont pas susceptibles. » Il fallait à toute force battre en brèche ces affreux vers-là, et leur donner un démenti définitif. Il fallait prouver que la lumière du christianisme doit pénétrer partout, et notamment dans l'épopée, dans le drame, dans l'ode, comme aussi dans la musique, dans la peinture et dans l'éloquence. Il fallait prouver qu'on n'a pas le droit de n'être chrétien qu'aux heures de la prière et de la messe ; mais qu'au contraire, toujours et partout, il faut tout pénétrer de sa foi. Il fallait jeter à la porte la vieille mythologie honnie et faire entrer à sa place la vérité enveloppée de rayons. Chateaubriand ne recula point devant cette tâche ; mais il faut avouer que la résistance fut des plus vives, a Quoi ! nous serons réduits à dire (( Dieu )) et non point Jupiter ! quoi ! il en faudra venir à (( prononcer dans nos vers le nom de Jésus-Christ et « celui de l'Église ! quoi ! la théologie aura ses droits (( d'entrée dans la poésie ! » Oui, certes, et qu'on nous permette de le dire avec un cri de joie, la chose est

CHATEAUPRIAND.

faite, c'est fini. Dieu et l'àme sont maintenant les maîtres presque absolus des cordes de la lyre ; ceux qui sont chrétiens dans leur vie le sont aussi dans leurs livres^ et même dans leurs vers; nous n'avons plus besoin du Dictionnaire de la Fable pour comprendre nos poètes ; nous possédons les Méditations de Lamartine et les Feuilles d'automne de Victor Hugo, œuvres vivantes et pleines de réalités idéales ; on ne sépare plus niaisement le beau et le vrai ; on se dit que l'Église, ayant la vérité, doit avoir et a nécessairement la beauté ; on admire littérairement la Bible, la Liturgie, les Pères; on sent, on sait qu'il y a une musique catholique, une peinture catholique, une architecture catholique. Actum est, c'est fait.

C'est fort bien ; mais à qui devons-nous cette invraisemblable révolution ? Remontez le cours du temps. Au delà de 1802, rien n'arrêtera vivement vos yeux, et i802, c'est la date du Génie du Christianisme. Feuilletez^ feuilletez maintenant ce livre tout à l'heure si dédaigné, et placez-vous à ce point de vue que nous venons d'indiquer. Il frappa les contemporains de Chateaubriand, et les principales critiques qu'eut à subir sa première œuvre se rapportent précisément à cette préoccupation uniquement artistique : « On ne doit PAS parler de la religion sous les rapports purement humains ^'I considérer ses beautés littéraires et POÉTIQUES (1). » Critique de professeur de rhétorique et de pédant, ou plutôt critique oii se résume très-exactement tout l'esprit des trois derniers siècles. Chateaubriand marcha dessus, et fit bien| C'est grâce à lui que

(I Défense du Génie du Chrislianisme, édit. Didot, II, 284.

CRATEAl'BRIAND.

dans le monde nouveau on poussa enfin ce cri libérateur : « Le christianisme est beau I » Et tous ceux qui le jetèrent en vinrent bientôt à s'écrier : « Le christianisme est vrai ! » C'est ainsi que s'ouvrit le dix-neuvième siècle. — Mais Chateaubriand était appelé à produire, par ce même livre, beaucoup d'autres révolutions considérables. On se rappelle quelle était, au dix-huitième siècle, la physionomie de la <^itique littéraire- : un nom la résume, celui de Laharpe. Cette critique était fine, mais étroite ; pénétrante, mais, sans élévation. On s'y préoccupait de la grammaire et de l'art d'écrire, plus que du vrai style qui est l'expression de l'âme humaine, plus que de l'àme elle-même. Sous les vers du tragique, on n'allait pas chercher la forme de son intelligence, le fruit de son éducation, le résultat de son milieu. Mais on épiloguait sur les mots, on disait : a Tel mot est noble, tel autre est bas, telle tournure est triviale. » On discutait l'épithète, on analysait la périphrase ; « d'un mot mis en sa place » on sondait les beautés cachées. Quelquefois, mais plus rarement, on comparait notre art avec celui de l'antiquité. Racine avec Euripide, Corneille avec Eschyle. Mais c'était encore au point de vue de la grammaire et de la rhétorique. On peut dire, sans exagération, que Chateaubriand a changé tout cela. Il a créé la critique moderne; il a ouvert cette noble voie. Chez lui, on ne se heurte jamais à une réflexion grammaticale; il ne s'occupe pas des mots, mais des pensées. Il donne au cœur humain la place usurpée par la syntaxe. « Le père, la mère, l'ami, le vieillard, l'épouse, le fils, » il étudie tour à tour ces grands types, et nous montre comment ils ont été com-

10 CnATEÂUBHIAND.

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is par tels et tels écrivains qu'il interroge et comre. Cette seule méthode était un trait de génie ; et, quelques sacrifices que Chateaubriand ait faits à la rhétorique, on peut dire que par là il en a été l'heureux ueur. Car on peut faire bien des reproches à notre siècle/nïïds, grâce à Dieu, ce n'est pas le siècle de la rhétorique. 11 dit ce qu'il pense, sans périphrase et sans apprêt. Chez Chateaubriand il reste encore quelques défauts de l'ancien régime littéraire; mais ne vous y trompez point ; si, par quelques détails de son style, l'auteur du Génie du Christianisme appartient encore à l'école de Jean- Jacques Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre, il en est très-éloigné par le coup d'œil. Quel est l'écrivain du dix-huilième siècle qui aurait osé prendre pour base d'une nouvelle critique les passions, les caractères, les différentes situations de l'âme humaine ?

Mais il faut ajouter que Chateaubriand est, en outre, le puissant créateur d'une nouvelle science qui n'a pas fait, depuis le Génie du Christianisme, assez de progrès dans le monde. Je veux parler de « l'art comparé. » Il viendra un temps, soyez-en certain, où, sur l'expression de chacun de nos sentiments, on interrogera tour à tour tous les arts, l'un après l'autre. Il viendra un temps où le professeur de rhétorique (s'il y a encore une classe à porter ce vilain nom) dira à ses élèves qui l'écouteront, ravis : « Nous allons étudier l'amour d'une mère dans l'histoire d'abord : voici la mère des Machabées ; puis, dans la peinture, voici une vierge de Raphaël ; puis dans la sculpture, voici une Pietà de Michel-Ange ; puis, dans la musique, voicî une mélodie de Gounod. » Quel charme de pouvoir suivre

CHATEAUBRIAND. \i

ainsi la même pensée, le même sentiment à travers tant d'interprétations qni sont à la fois si diverses et si ressemblantes ! Quelle élévation dans cette méthode littéraire! Quelle heureuse vivacité dans l'enseignement de la littérature et de l'art ainsi compris ! C'est Chateaubriand qui a encore frayé cette belle route sans en atteindre le terme, que ses petits-neveux connaîtront. Dans ses chapitres sur les Passions et les Caractères, il n'a cessé de comparer toutes les littératures de l'antiquité avec toutes celles des temps modernes. C'était déjà très-hardi, et nous devons pardonner à cet esprit aventureux et primesautier s'il n'a pas encore osé aborder la comparaison des différentes branches de l'art avec l'éloquence, l'histoire et la poésie. Mais il a et il aura des imitateurs. L'élan est donné, et dans quelques vingt années, on citera dans un morceau de critique ou du haut d'une chaire, on citera une phrase de Beethoven, un dessin de Raphaël, une réduction de Michel-Ange ou de Puget, avec cette même aisance que l'on met aujourd'hui à citer des vers de Lamartine ou une page de Joseph de Maistre. Chateaubriand d'ailleurs n'a pas moins bien préparé la voie à la « science comparée. » Il montre sans cesse, et presque sans le vouloir, l'enchaînement rigoureux de toutes les sciences en les appelant toutes à la défense de la vraie foi. De là aussi cette noble attitude de l'apologétique moderne, bien supérieure, suivant nous, à celle du dernier siècle. L'apologétique chrétienne est devenue tout à fait scientifique. Dans tout plaidoyer sérieux en faveur de nos dogmes, vous trouvez, vous êtes forcé de trouver un chapitre sur la géologie à côté d'un autre qui est tout philologique

L'astronomie, la paléontologie, l'histoire naturelle, la chimie, la géographie, l'histoire, la philosophie, la linguistique, sont interrogées toutes à la fois, et il n'est plus permis à un écrivain catholique de ne pas invoquer leur témoignage. Mais où est le type de tous ces livres apologétiques ? Dans le Génie du Christianisme. Sans doute, le modèle a été depuis longtemps dépassé ; le dernier de nos savants est plus instruit et plus profond que M. de Chateaubriand. La science a marché enfin, et marché à pas démesurés ; les étymologies et les explications scientifiques de 1802 nous font rire. Oui, mais, encore un coup, cet homme étonnant est venu le premier ; le premier il a imprimé ce caractère à notre apologétique agrandie, et il est resté bien supérieur à ceux mêmes qui l'ont dépassé.

Un tel homme ne pouvait point passer devant l'histoire sans la transformer : il l'a transformée en effet. Avez-vous lu les livres historiques des derniers siècles, j'entends les meilleurs? Il arrive souvent qu'ils sont pleins de science et d'exactitude ; mais quelle froideur, quelle sécheresse I Les faits sont racontés partout avec le même ton, et peints avec la même couleur, qui est le gris. Une scène des temps mérovingiens, une scène de Versailles, c'est tout un, et Clodion ressemble à Louis XIV. Quant à la philosophie de l'histoire, elle est trop souvent absente : l'enthousiasme pour le bien, l'indignation contre le mal, n'osent guère se montrer et se cachent si bien qu'on ne songe plus à les chercher. On voulait souvent, de bonne foi, remonter aux sources, on y remontait ; mais le lecteur ne sentait pas assez vivement la force d'un procédé historique qui n'était pas assez constamment employé. Chateaubriand

écrit ses Etudes historiques, œuvre beaucoup trop délaissée, et voilà que tout aussitôt la méthode qui consiste à remonter toujours aux soui'ces est mise dans la plus belle, dans la plus éclatante lumière. Yoilà que la philosophie circule à l'aise dans les pages de l'histoire transfigurée. Voilà enfin que la couleur locale donne pour toujours du relief et de la vie à toutes les époques, à tous les théâtres de l'histoire. Qui a mieux compris que Chateaubriand les derniers Romains et les Barbares vengeurs? Qui a mieux saisi et rendu ce formidable contraste entre ces deux races, dont l'une était dangereuse pour avoir trop vécu, et l'autre pour n'avoir pas encore vécu assez ; dont l'une était aussi éloignée de la civilisation par sa corruption que l'autre par sa grossièreté ? Relisez les Études historiques : elles n'ont pas autant vieilli que le Génie du Christianisme, et le mérite, ici, est aussi grand que l'influence a été considérable.

De l'histoire, la couleur locale, victorieuse, passa dans l'art, oii nous espérons bien qu'elle restera toujours. Tous vous les rappelez, ces pages timides et gauches de Chateaubriand sur les églises gothiques? Relisez-les bien et bénissez-les ; car toute notre archéologie nationale est sortie de là. Est-ce que l'archéologie du moyen âge existait avant le coup de baguette de ce magicien ? est-ce qu'elle remonte plus haut que i802? Vous savez ce que deux siècles ignorants avaient fait de nos vieilles églises. Tout d'abord ils leur avaient prodigué les dédains sans les compter, et Fénelon lui-même s'était chargé de résumer les idées de tout son temps, en décorant nos cathédrales du nom de barbares. On avait fait mieux. On les avait

badigeonnées, meurtries, déîïhonorées. On avait collé contre leurs augustes portails des portiques doriques, ioniques et corinthiens, comme celui de Saint- Eustache ; on avait plaqué contre leurs murs des vingtaines d'autels à petit fronton triangulaire supporté par deux colonnes prétendues grecques; on avait emmaillotlé dans le marbre les anciennes arcades, qu'on avait condamnées au plein ceintre à perpétuité, comme à Notre-Dame de Paris; on avait remplacé les vieux vitraux par de belles vitres toutes ]jl;inches et toutes neuves, qui permettaient aux fidèles de mieux lire leurs Fucologes ; on avait démoli les trumeaux des portails parce qu'ils empêchaient le passage de ces dais de procession carrés, immenses et lourds; on avait... Et que n'avait-on pas fait? Les trois pages de Chateaubriand arrêtèrent ce beau mouvement, et l'archéologie naquit. Certes, aujourd'hui, quand on relit ce fragment du Génie du C/trisfianisme, on sourit malgré soi des erreurs qu'il contient : « On (( pense, dit Chateaubriand, que le gothique nous vient (( des Arabes; nous aimerions mieux en rapporter l'o- « rigine à la nature.» C'est presque ridicule; mais qu'importent ces erreurs? Ce qui frémit dans ces pages, c'est le respect, c'est l'amour. Et ces deux choses-là, en vérité, font des prodiges. C'est grâce à Chateaubriand que nos archéologues ont retrouvé aujourd'hui tous les secrets de cet art remis si légitimement en honneur; c'est grâce à Chateaubriand que M. Yiollet- Leduc peut écrire son Dictionnaire de V Architecture, et M. Quicherat professer son admirable cours à l'École des Charles ; c'est grâce à Chateaubriand que Notre- Dame et la Sainte-Chapelle sont si belles et si radieuses !

Il voulut toucher, il toucha à tout. N'étant pas satisfait d'avoir trouvé la théorie s'il ne fournissait point en même temps le modèle vivant, il écrivit les Martyrs pour réaliser sa doctrine sur le caractère poétique du christianisme et sur les épopées chrétiennes. L'entreprise était hardie, et plus que hardie. Il s'agissait de faire l'antithèse de Télêmaque, de cette œuvre étrange qui, presque à elle seule, représente le génie français chez toutes les nations étrangères ; il s'agissait de ruiner une popularité fortement étahlie, de battre en brèche cent préjugés tout-puissants, et de prouver à des chrétiens qu'ils pouvaient prétendre à posséder une poésie chrétienne. Dès que les Martyrs parurent, ce fut un cri d'indignation parmi ces catholiques euxmêmes dont Chateaubriand voulait servir la cause et démontrer la gloire. Tous les vieux tenants de la vieille rhétorique, toutes les têtes blanchies, toutes les voix tremblantes qui ne voulaient citer qu'Horace ou Virgile, les anciens professeurs des ci-devant collèges et leurs élèves, des prêtres honorables, des chrétiens vertueux s'écrièrent d'un commun accord que « la religion n'était plus respectée, qu'on la profanait en la mêlant aux fictions profanes, qu'elle n'était pas faite pour devenir un élément poétique, etc., etc. » Ce qui revenait à dire : « La vérité n'est pas faite pour être belle. » Les Martyrs n'en réussirent pas moins, et les rhétoriciens de collège furent eux-mêmes obligés de convenir que M. de Chateaubriand s'entendait assez bien à traduire les bons auteurs, c'est-à-dire les auteurs profanes. Quant aux vrais défauts de l'œuvre nouvelle, tous les critiques ne les virent pas clairement. On ne mit pas le doigt sur la plaie ; on ne vit pas que les

Martyrs ne sont que l'expression d'un contraste entre le christianisme naissant et le paganisme expirant, et que le poëte, pour rendre le paganisme plus aimable et plus radieux, l'avait rajeuni de plus de dix siècles. Cet anachronisme peut faire honneur à la bonne foi de Chateaubriand, qui voulait accorder à ses adversaires plus qu'ils ne pouvaient lui demander ; mais il fait moins honneur à son jugement et à la pureté de son sens historique. Un autre défaut, beaucoup plus grave, fut constaté par le chœur nombreux des mécontents. Il est certain que le merveilleux des Martyrs est insupportable, et qu'il est impossible de lire jusqu'à la fin ces scènes prétendues théologiques qui se passent au Paradis. Mais les critiques se sont mépris sur la cause du profond ennui qu'exhalent ces pages mortelles et des traits ridicules qu'il est trop aisé d'y signaler. Chateaubriand, ici, a manqué de simplicité. Il n'a pas voulu se contenter du surnaturel catholique, et s'est rudement battu les flancs pour inventer un nouveau merveilleux. De là « l'ange des saintes amours, l'ange de l'amitié, » et tant d'autres séraphins qui sont niais parce qu'ils ne sont pas réels. Ce qui a perdu l'auteur des Martyrs, c'est la lecture des poètes itahens, et en particulier du Tasse. Pour faire un poëme chrétien, sincèrement chrétien , il n'est pas nécessaire de transporter ses lecteurs dans un ciel que l'œil de l'homme n'a point vu et qu'il lui est interdit de décrire. Il n'a qu'à faire mouvoir tout simplement ses héros sur la terre, qui est peuplée en effet d'anges et de saints. Quoi de plus dramatique que la réalité chrétienne I un combat perpétuel du bien contre le mal, un combat aux innom-

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brables péripéties, auquel prennent part les damnés et les élus, et dont le catéehisme nous indique l'inévitable dénoûment. Mais, d'ailleurs, on a recommencé les Martyrs sur ce plan si naturellement surnaturel, sur ce plan que nous signalons : et on a fait une œuvre de tout point admirable et charmante. Fabiola n'est en quelque sorte qu'une seconde édition des Martyrs, revue et considérablement... corrigée.

L'activité de son esprit poussait Chateaubriand dans toutes les directions à la fois. On avait fait avant lui des romans, voire des romans chrétiens ; mais Atala n'en a pas moins été une révélation féconde. Il y avait tout un avenir nouveau dans le seul fait de transporter sous les forêts vierges de l'Amérique le théâtre de ce drame, qui est à la fois naïf et malsain. Nous ne sommes point de ceux qui condamnent le roman en luimême, ni tous les romans. Tout au contraire, nous pensons qu'il faut que les catholiques s'emparent énergiquement de ce genre puissant, et le transforment. Le roman n'est que la peinture dramatique de l'âme humaine, de ses passions et de ses combats : eh bien ! donnons la victoire au bien, et faisons des romans tant que nous pourrons. Mais n'y l'aissons pas autant de place que dans Atala aux ardeurs communicatives de la passion des passions, de l'amour. Surtout, n'affadissons point les âmes, comme dans René. « Je (( n'ai voulu peindre qu'une maladie de l'âme ; car la (( tristesse n'est qu'une maladie ; » ainsi s'est exprimé Chateaubriand lui-même dans son Essai sur la littérature anglaise. Mais son siècle, hélas ! s'y est mépris, et rien n'a été plus dangereux. De René date l'ère des poitrinaires. De René sont sorties tant de méditations

hâves et blêmes, tant de spleens incurables, tant de tristesses maladives. Combien de gens se portant bien, gras et fleuris, se sont plaint, depuis René, de suivre un sentier rude, de traîner le poids de la vie et surtout d'être incompris ! Dès qu'une génération se dit incomprise, elle est perdue ; car elle perd toute activité, et l'inaction c'est la mort. A tous ceux qui aiment René j'indiquerai certain manuscrit du dixième siècle, conservé dans notre Bibliothèque impériale, et dans lequel la tristesse est appelée a le huitième péché capital. ))

Je ne parlerai pas des yatchez, que j'ai eu le courage de lire plusieurs fois et qui ne sont, à tout prendre, qu'une sorte d'Atala manquée. Œuvre d'un ennui transcendental, pleine de méchantes périphrases et de longueurs plus méchantes encore ; œuvre dont l'influence et le mérite sont nuls. Jamais Chateaubriand n'a été plus prétentieux. Jamais en revanche il n'a été plus simple que dans son Itinéraire, qui est celui de tous ses livres dont il faut conseiller le plus volontiers la lecture. On n'y pourrait peut-être pas signaler une seule périphrase : tout est dit sans apprêt, bien dit. Un très-noble enthousiasme s'y allie facilement à des descriptions savantes et naturelles. C'est une suite de beaux paysages et de dissertations ériidites qui ne se font mutuellement aucun tort. Modèle qu'il faut placer sous les yeux des jeunes gens ; livre que Chateaubriand écrivit en se jouant et dont il voulait faire seulement une introduction à ses Martyrs; cahier de notes qui est devenu un chef-d'œuvre.

Il semble, d'ailleurs, que cet homme étrange ne pouvait choisir que des sujets à la fois originaux et

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féconds. Son Essai sur la littérature anglaise et sa traduction du Paradis perdu sont, si vous le voulez, pleins d'imperfections regrettables ; mais ils ont contribué à ramener parmi nous ce goût pour la littérature anglaise, que le dix-huitième siècle avait outragée si grossièrement. Shakespeare, chassé de France par la main de Voltaire, y est rentré tout rayonnant, conduit par la main de Chateaubriand et par toute son école. 11 est vrai que l'auteur des Martyrs croyait avoir rendu à la littérature anglaise plus encore qu'elle ne lui avait donné : « Lord Byron, disait -il, est le fils de mon René. » Espérons, pour son honneur, que Chateaubriand se trompait. Mais, vous le voyez, il laissait partout l'empreinte forte de son activité et de son esprit. Nous n'avons point parlé, à dessein, de l'homme politique, que nous nous réservons de juger un jour d'après quelques brochures trop célèbres, et surtout d'après les Mémoires d'Outre-Tombe. Chateaubriand vécut longtemps entre le dernier de ses ouvrages et la mort. Il eut peut-être la coquetterie de la gloire, et ne voulut pas montrer les rides de son intelligence. Il cacha une réputation qu'il ne se sentait pas le courage de voir vieillir. On se disait à Paris, on se disait dans toute l'Europe : a C'est ici qu'il habite. On l'a vu ce matin. » Quelques indiscrétions mettaient le public au courant des habitudes austères de ce vieillard, dont la dignité ressemblait quelquefois à de l'orgueil. On répétait partout à voix basse : « Il écrit ses Mémoires d' Outre- Tombe ; il en a lu un livre à ses amis, et c'est, dit-on, d'un intérêt puissant. » Puis, on ne disait plus rien, et tout rentrait dans le silence autour de cette maison, devenue historique. Cependant, il assistait,

vivant, à sa gloire. Les éditions, les traductions de ses livres se multipliaient ; Victor Hugo et Lamartine semblaient ses élèves ; tout ce qu'il y avait de grand dans son siècle paraissait se tourner vers lui et lui crier : « Nous te devons la vie ! » Il vieillissait, néanmoins, ce glorieux. Il vieillissait, tristement paisible, travaillant à ces Mémoires^ où il devait exagérer toutes ses qualités littéraires et les transformer en défauts. Dieu permit qu'il ne quittât point la terre avant d'avoir vu les excès d'une révolution nouvelle, et il s'endormit du dernier sommeil au milieu d'une des crises les pliis épouvantables qu'ait traversées cette France, dont il avait si bien esquissé la grande histoire. Il eût fallu à cette mort plus de silence pour être plus vivement sentie, et les funérailles de ce grand homme ne firent pas battre les cœurs de ceux qui croyaient en ce moment avoir à conduire les funérailles de la patrie !

Finirons-nous sur ce dernier tableau ? Njin ; il vaut mieux nous transporter une dernière iois au moment où parut ce livre si jeune, le Génie du Christianisme. La France sortait du gouffre et jetait de joyeux cris vers la lumière enfin entrevue. On ne s'était pas aimé depuis si longtemps, et on était tellement en retard avec Dieu î La nature semblait renaître ; on n'avait pas eu le temps de la regarder depuis de si longues années ! On sentait partout la réaction de la foi, de l'amour, de l'espérance. On jetait aux églises ruinées et aux prêtres proscrits un regard ému qui voulait dire : « Revenez. » Enfin, on désirait faire des ovations à Dieu et à l'Église. Mais il fallait^ il fallait un homme qui résumât dans une œuvre vivante toutes ces aspirations un peu vagues, tous ces désirs un peu inavoués ; qui donnât un corps à

cette réaction insaisissable et invisible; qui opérât enfin la grande réconciliation. Chateaubriand parut, son Génie du Christmnisme à la main

Dans ce livre étaient contenus, comme nous venons de le voir, une nouvelle histoire, une nouvelle critique, une littérature et un art nouveaux, et, pour tout dire, un siècle nouveau. Oui, un siècle tout entier, et un grand siècle : le nôtre. Nous sommes tous par de certains côtés les fils spirituels de Chateaubriand, et notre reconnaissance à son égard doit revêtir un caractère filial.

Seulement, celui qui avait introduit ses contemporains dans la vérité reconquise laissa quelques-uns d'entre eux le devancer et y pénétrer plus profondément que lui. Chateaubriand ne connut guère que les beautés extérieures de ce grand édifice qui s'appelle l'Église, et c'est à lui que s'applique ce mot d'un de nos plus vigoureux critiques : a Sur le recueil des œuvres qu'il « consacra à la défense de la vérité et de l'Église, on (( pourrait écrire : Vues du dehors. » Oui, il fit entrer dans le sanctuaire certaines intelligences très-hautes, et n'y entra pas lui-même.

C'est, parmi tous les hommes d'une vaste intelligence, celui qui s'est peut-être le plus approché du génie... sans l'atteindre.

M^"" Gcrbet restera aux yeux de la postérité comme une des plus belles figures épiscopales de notre temps. Cette grande âme a su rompre énergiquement les liens qui l'attachaient à tout ce qui n'était pas l'Église , ni le génie ni l'amitié n'ont eu des droits sur cette intelligence qui ne reconnut jamais de droit qu'à la vérité. L'amour de l'Église a été la passion de cette vie prématurément éteinte. Quand il vit l'effort de l'impiété révolutionnaire se concentrer uniquement contre la Papauté, il sut donner à son indignation une forme digne d'elle et digne de cette cause : les catholiques se souviendront longtemps de cette page incomparable sur les larmes du Pape, qui se trouve en tête d'une brochure célèbre de l'évêque de Perpignan. D'ailleurs, ce mot « brochure » ne convient guère aux œuvres de M»' Gerbet, et nous avons quelque regret de l'employer ici. Dans un opuscule de ce substantiel écrivain, il y a plus d'idées que dans certaines encyclopédies de notre connaissance. Beaucoup de gros livres pourraient prendre pour épigraphe ces trois mots : Pauca in multis. Et, tout au contraire, c'est Multa in paucis qui serait

l'épigraphe légitime du Mémorandum des catholiques français, de la Conférence sur Rome, et de tous les livres de W^ Gerbet, dont nous nous proposons de faire ici une étude approfondie.

Il semble qu'en analysant avec attention les œuvres malheureusement trop peu nombreuses et trop courtes de l'évêque de Perpignan, on pourrait se rendre un compte exact du rôle qu'il a rempli dans les grandes luttes de l'Église, durant ces trente ou quarante dernières années. Et, en effet, dans ces rudes et immortels combats, tous nos évoques ont servi la même cause et poursuivi le môme but ; mais chacun d'eux a gardé sa physionomie propre. Une belle variété s'épanouit au sein de cette belle unité. M^"" Parisis, c'était la logique, vive, pressante, toujours au courant, toujours actuelle; M^' Pie, c'est l'orateur et c'est le théologien, c'est l'alliance d'une grande doctrine et d'une grande éloquence ; M^' Berteaud, c'est la réconciliation de la théologie et de la poésie, c'est Grégoire de Nazianze... Je pourrais ici les énumérer tous et essayer de tracer leurs portraits, et ce serait une belle galerie. Pas une figure ne s'y ressemblerait, et cependant toutes auraient le ciel dans les yeux et Dieu sur les lèvres.

M^' Gerbet a su prendre une place véritablement originale au milieu de ces nobles champions. Il fut à la fois théologien vigoureux, érudit aimable, polémiste subtil ; ce sont là ses trois titres de gloire, ce sont là les traits qui caractérisent son génie.

Nous nous souviendrons longtemps de l'impression

MONSEIGNEUR GERBET. 2o

très-profonde que produisit sur nous la lecture du «Cours de théologie dogmatique » que l'abbé Gerbet publia dans V Université catholique. Jamais peut-être Revue, mieux rédigée, n'eut de plus brillants commencements. On lisait au bas de chaque article ces noms illustres : « L'abbé de Salinis, l'abbé Gerbet, « Montalembert, » et vingt autres encore. Tous ces écrivains étaient jeunes et avaient un entrain de zouaves contre l'erreur qu'ils vainquirent à la française, avec un emportement discipliné. Dans chaque livraison de cette jeune et substantielle Revue se trouvaient des Cours écrits de théologie, de droit, d'histoire. Mais rien ne méritait l'attention au même degré que .les pages dues à la plume de l'abbé Gerbet. On ne pouvait les lire sans se passionner pour les études théologiques. Le théologien de V Université catholique était méthodique, clair, élevé. Il aimait la symétrie dans le raisonnement, et cette symétrie, tout à la fois réfléchie et spontanée, faisait que ses lecteurs retenaient aisément les doctrines les plus ardues.

Nul, peut-être, n'a mieux mis en lumière les harmonies du dogme du péché originel. Il établit que, dans le péché du premier homme, deux péchés sont contenus : l'orgueil et la volupté. Par l'un d'eux, l'homme s'élève PLUS haut que sa nature ; par le second, il s'abaisse PLUS BAS ; et Adam a transmis à toute l'humanité le triste héritage de ces deux tendances. Tous nos péchés, en effet, rentrent dans l'une ou dans l'autre de ces deux catégories immenses : ou l'homme se fait plus grand, ou il se fait plus bas qu'il ne doit être. Mais, voici que Dieu se penche vers son auguste et petite créature, voici que le grand Médecin entreprend la

double guérison de l'homme déchu et malade. Il exige d'Adam la confession, l'aveu de son péché ; c'est pour guérir l'orgueil. Il lui impose la souffrance ; c'est pour guérir la volupté. Désormais, le secret de cette double cure ne se perdra plus dans le monde. Chez le peuple de Dieu, on voit le grand prêtre faire à Dieu la confession des fautes de tout le peuple, et la souffrance volontaire, la mortification, le jeûne, sont largement imposés aux enfants de Moïse. Jésus-Christ paraît ; il se charge volontairement de tous nos péchés par orgueil et de tous nos péchés par volupté : au jardin des Oliviers il fait, d'après la tradition, l'aveu de toutes les fautes des hommes ; il s'impose en outre une vie de souffrances et une mort horrible pour expier toutes les voluptés et tous les abaissements du monde. L'Église continue cette œuvre : elle brise et guérit notre orgueil par l'aveu qu'elle exige de nous au tribunal de la pénitence ; elle brise et guérit notre sensualité par la mortification qu'elle nous prêche. L'imitation de Jésus-Christ devient ainsi la règle même, la règle essentielle de la vie de l'homme : par là nous reconquérons et gardons ici-bas notre vrai rang, qui avait été doublement compromis par le crime originel ; ni trop haut ni trop bas, soumettant notre âme à Dieu et notre corps à notre âme, sujets de Dieu et rois de l'univers (1) !

Tel était le raisonnement, telle était la méthode ordinaire de l'abbé Gerbet, et nous voudrions que ce pâle et informe résumé en donnât quelque idée. Joignez à cela une langue admirable, imagée, poétique et exacte en même temps, ayant la précision des mathématiques

(1} V. les premiers volumes de V Université catholique.

et le charme des beaux vers. Et, à propos de beaux vers, disons ici, comme par parenthèse, que le grand théologien savait les frapper avec une élégance et une vigueur peu communes : ce dont nous sommes trèsloin de lui faire un reproche. Mais il savait mettre autant de poésie dans sa prose que dans ses vers. Il le montra bien dans son Dogme générateur de la piété catholique, où il professa sur l'Eucharistie la plus magnilique doctrine. De tels livres étaient bien nécessaires et le sont encore aujourd'hui pour combattre cet affaissement déplorable de la piété catholique, que produit la lecture de tant de petits livres de dévotion sans théologie, sans substance et sans véritable élévation. Écoutez plutôt la voix de l'abbé Gerbet : « La foi à la présence réelle ou à l'incarnation permanente nous rapproche du Christ, comme l'incarnation nous a rapprochés de Dieu. Ce n'est plus seulement à l'humanité, c'est à chaque être humain que le Yerbe s'unit. Il entre, non pas seulement dans les limites de notre commune nature, mais encore dans les limites de notre personnalité; il divinise notre essence ; il nous christianise. Son incarnation en nous a pour emblème l'union qui transforme l'aliment en la substance même du corps qui se nourrit. Ne demandez pas une autre union plus intime : vous demanderiez à être l'Homme-Dieu. » Vous reconnaissez dans ces quelques lignes la belle élévation, la symétrie, la méthode qui éclataient tout à l'heure à vos yeux dans l'exposition des idées de notre auteur sur la chute et le péché originel. Notez que cette théologie profonde et rendue populaire en si bons termes éclatait, pour ainsi parler, dans un livre de 1829. Elle ne triompha pas immédiatement, et, avant d'être fortement intronisée dans la

chaire chrétienne, un long temps se passa. Le P. Ventura ne devait que vingt ans plus tard populariser, dans ses célèbres conférences, les doctrines de saint Thomas. Il faut en admirer davantage le grand et puissant esprit qui prit de si bonne heure une si heureuse initiative et qui fit ainsi l'éducation de son siècle.

Ce grand rôle ne devait pas être le seul auquel la Providence se proposait d'appeler l'abbé Gerbet. Les grandes traditions de l'érudition chrétienne étaient presque complètement etfacées quand il commença d'écrire. Il va quelque temps, une parole célèbre, celle de dom Guéranger, exposait en bons termes l'histoire des travaux sur les antiquités catholiques, et en particulier sur les catacombes. Si le dernier chapitre de cette histoire est glorieux et consolant, les autres sont tristes. Le dix-septième et le dix-huitième siècle n'eurent trop souvent qu'une curiosité profane, au lieu d'avoir une science sacrée : cela, du moins, est vrai en ce qui concerne les cimetières romains. Il était réservé à l'abbé Gerbet de réveiller la science qui sommeillait lourdement ; son Esquisse de Rome chrétienne fut , dans toute la force du mot, un événement. « Suppo- « sons, dit ce théologien qui se fait érudit, suppo- « sons qu'il existe encore au pied du Tésuve une popu- (' lation dont les usages , les mœurs, les croyances (( s'ajusteraient parfaitement aux monuments de Pom- « péi : vous en concluriez qu'elle a conservé les idées « du peuple qui circulait dans les rues de la ville, lors- (( qu'elle a été recouverte par les torrents de cendre du

« volcan. Le christianisme a aussi sa ville souterraine a qui a échappé aux ravages du temps : les dogmes (( primitifs restent pétrifiés sur ses murs ; mais il faut, (( pour s'y reconnaître, le fil conducteur du catholi- (( cisme. » Et il ajoute, avec une magnificence de langage que je n'ai pas besoin de faire admirer à mes lecteurs : « Toutes les nations chrétiennes doivent une a pieuse reconnaissance à Rome, qui nous a conservé (( les plus vieilles archives de la foi. Cette ville est le (( grand bibliothécaire de la chrétienté. Telle devait (( être, en effet, une des plus éminentes fonctions d'une (( ville destinée à être le centre du christianisme. Il fal- (( lait qu'elle gardât plus qu'aucune autre la vive em- <( preinte des clartés primitives de la révélation, qu'elle (( les réfléchit dans ses antiquités les plus hautes, voi- (( sines du temps où l'astre divin s'est levé ; pareille à (( une montagne qui, laissant les élégances humaines (( aux villas de la prairie, couronne chaque jour son (( austère sommet des premiers rayons du soleil de ((Dieu (1). )) Ces quelques Ugnes sont tout le programme de V Esquisse de Borne chrétienne, œuvre où l'on voit avec un attendrissement légitime l'érudition et la poésie marcher du même pas , les bras entrelacés , comme deux sœurs qui sont joyeuses de passer quelques heures ensemble avant de se séparer pour de longues années !

Et, de fait, le livre de l'abbé Gerbet a provoqué, dans le monde de la science, une double révolution. Tout d'abord, il a porté l'érudition d'un côté où elle ne voulait pas se diriger, du côté de nos antiquités sacrées ;

(I) Esquisse de Rome chrétienne, t. II, cli. ix»

puis, il a prouvé que l'érudition ne doit pas cire séparée de l'art ; et que faire de l'art sans science, ou de la science sans poésie, c'est se rendre coupable d'un odieux séparatisme. Essayons de préciser rapidement le rôle de notre grand écrivain dans ces deux rudes tâches que Dieu lui avait imposées.

Il apporta dans l'érudition cette méthode, cette clarté, cet amour de la symétrie, de l'ordre, de la transparence, qui était en philosophie le principal caractère de son beau talent. U Esquisse de Rome chrétienne, dont les deux volumes ont été publiés à de longs intervalles, présente cependant une parfaite harmonie, et le plan en est irréprochable. Quant à se servir des textes et à s'en bien servir, personne n'a su le faire avec plus de critique, avec autant de discrétion. Il a consulté avec fruit tous les ouvrages des grands archéologues romains et tous ceux de nos Bénédictins français ; mais, écrivant au milieu de tant d'in-folios, il garde une charmante aisance, une facilité tout aimable. Les inscriptions des catacombes ont trouvé dans M. de Rossi un investigateur plus patient, plus érudit, plus profond, je le veux bien ; mais je ne pense pas qu'elles trouvent jamais un interprète plus habile, plus sincère, plus éloquent. Les chapitres que l'abbé Gerbet a consacrés à la tradition monumentale sont notamment fort remarquables. Il parcourt fiévreusement tous les souterrains sacrés de Rome et de ses environs ; devant chaque peinture il s'arrête, devant chaque inscription il fait une halte ; puis, il s'écrie : Yoyez et entendez ; ces fresques, ces épitaphes sont des traités de théologie ; ils proclament que nos pères des premiers siècles avaient exactement les mêmes croyances que tous les catho-

liques de notre temps ; voici les preuves visibles, palpables, irrécusables de l'invocation des saints dans la primitive Église, de l'eucharistie, de la pénitence, de tous nos dogmes enfin. Oh ! les beaux traités en couleurs et en marbre !

Mais on ne se rendra bien compte des procédés de l'abbé Gerbet qu'enlisant attentivement tout son livre. Yoici du moins quelques lignes de cet éloquent érudit où il met en lumière les preuves de la croyance à l'unité de Dieu qu'il a trouvées inscrites ou peintes sur les sépultures des catacombes. Elles donneront peut-être quelque idée de la méthode employée dans tout le livre, autant du moins que quelques morceaux de marbre peuvent donner l'idée d'une belle statue :

« La foi à l'unité de la nature divine se trouve exprimée dans les épitaphes des catacombes sous une forme trùssimple. Le nom de Dieu est invariablement écrit au singulier et d'une manière absolue. Gela suffisait pour marquer un autre ordre de croyances que celles qui percent dans les épilaplies païennes, où ce mot est généralement écrit soit au pluriel, soit avec une adjonction qui lui donne un caractère relatif. Toutefois, le dogme chrétien est de temps en temps articulé dans ses propres fermes. J'aime à lire sur une tombe des anciens jours les premiers mots du symbole que nous chantons sous les voûtes de nos majestueuses cathédrales, et que les sauvages convertis redisent dans leurs églises de planches :

« IL A CRU A UN SEUL DIEU (t).

(( Le style lapidaire avait emprunté une autre formule du même dogme à ce passage de l'Apocalypse : « Je suis

(1) E cœmet. Gallist :

l'Alpha et l'Oméga, le Principe et la Fin, dit le Seigneur Dieu (1). » La théologie et la poésie chrétiennes ont commenté de bonne heure cette définition de la Divinité : « De même que l'alpha se déroule jusqu'à Yoméga, et que Voméga se replie vers l'aZ/^/ia, de même il y a en Dieu, disait Tertullien, le cours du commencement vers la fin^ et le retour de la fin vers le commencement. C'est pour cela que Dieu s'est revêtu de la première et de la dernière lettre de l'alphabet, figures du commencement et de la fin qui se rencontrent en lui (2). » Prudence dit aussi, dans son Hymne pour tous les jours et pour toutes les heures : « L'Alpha et l'Oméga ; voilà son surnom, parce qu'il est la source et la conclusion de tout ce qui est, a été et sera (3).

« Cette formule convenait très-bien pour les épitaphes, à raison de sa brièveté et de son tour hiéroglyphique. Aussi Valphaei Yoméga y sont très-fréquemment reproduits pour exprimer la notion du Créateur, que les systèmes des philosophes et les mythes du polythéisme avaient altérée et obscurcie. C'est là que cent mille martyrs de Dieu ont tracé ce nom que vous iriez lire parmi les débris d'Athènes, si Socrate mourant nous l'avait laissé écrit de sa main sur une pierre de sa prison 1 »

Cette citation est longue, mais certainement elle n'a pas fatigué nos lecteurs. Toutes nos croyances sont tour à tour étudiées avec cette clarté d'analyse, avec ce bon sens érudit. Et il est certains dogmes qui ont demandé de fort longs développements ; il en est pour lesquels une démonstration irréfutable était plus nécessaire que pour le dogme de l'unité de Dieu. Mais en même temps les derniers mots du chapitre que nous venons de citer

(1) Apoc, I, e. — ,2) De Monogamia, V. — (3) Hymn. XI.

peuvent aisément nous servir de transition pour arriver. à parler de la seconde révolution qui fut accomplie par l'abbé Gerbet dans le domaine de l'érudition. Il a échauffé la science, il y a jeté de la poésie, il lui a donné du cœur. Ce n'est pas devant l'auteur de Rome chrétienne qu'il aurait fallu exposer certaines théories un peu trop germaniques, d'après lesquelles il devrait être interdit à tous les érudits de savoir écrire, à tous les savants d'avoir un style. Je comprends fort bien qu'un éditeur de textes anciens nous fournisse ses textes avec le simple ornement de notes chronologiques, géographiques et historiques. Mais, dès que l'on se sert de ces textes pour en faire une dissertation, je dis qu'on est assujetti aux lois éternelles de l'art, qu'on est tenu à être beau. La vérité ne perd aucun de ses droits pour être entourée de son rayonnement naturel, qui est la beauté. Que je les aime, ces livres d'érudition dont V Esquisse admirable de l'abbé Gerbet restera le type immortel, qui sont pleins de clartés et de rayons, qui sont chauds, qui contiennent des éléments de soleil î Ils saisissent les entendements, ils entraînent les cœurs. On les lit avec une joie éclairée, et l'on sent presque matériellement la lumière qui descend peu à peu dans votre intelligence. Ne me forcez point à lire après cela une dissertation allemande glaciale, obscure, allourdissante, sans cœur, sans rayonnement et sans chaleur. Laissez-moi plutôt lire et relire encore des pages telles que la suivante, par laquelle l'abbé Gerbet commence un de ses chapitres les plus érudits et les plus critiques, celui ^wvY Invocation des Saints:

« L'Église croyait alors comme aujourd'hui que les âmes

justes, reçues dans le ciel, y contiiiuent par leur intercession le ministère de charilé qu'elles ont exercé par leur> prières en ce monde. Tout cœur chrétien prie pour scf frères et désire qu'ils prient pour lui : les apôtres nous onl appris à nous recommandera cet égard les uns aux autres. Ce don mutuel est, dans le monde des âmes, cette même loi de charité qui fait que nous nous entr'aidons pour le^ besoins matériels de cette vie. Les âmes d'élite sont le^ riches, dans cette communauté spirituelle ; elles se répandent continuellement en prières pour le salut des autres, ei leur aumône est grande de toute la grandeur de leuramoui pour Dieu. Lorsqu'une de ces âmes quitte la terre pour le ciel, croyez-vous que sa charité soit glacée à jamais parce que son cœur de chair et de sang est refroidi par la mort? Croyez vous qu'elle ait exhalé tous ses vœux pour vous dans le dernier souffle que vous avez recueilli sur ses lèvres ? Le glaive qui faisait tomber la tête des martyrs tranchait-il du même coup les liens de leur fraternité divine avec nous ? Vous figurez-vous que le ciel soit quelque chose qui étouffe dans un éternel égoïsme la piété de Tamour fraternel ? Ou bien vous semble-t-il qu'une âme est moins puissante parce qu'elle est transfigurée, que ses prières cessent d'être agréables à Dieu du moment qu'elle est fixée à jamais dans son amitié? Si la prière est la toute-puissance de la créature, suffit-il de monter au ciel pour perdre ce pouvoir ? Est-on destitué parce qu'on est couronné? Je vous tourmente de ces questions si votre cœur est étranger à cette consolante foi de la communion des âmes. J'oubliais que je dois me borner à vous faire lire cette foi sur les tombeaux du christianisme (1). »

Après la lecture de cette page que je n'hésite pas à proclamer une des plus belles de la langue française,

(I) Esquisse de Home chrt'-.tienne, ch. ix, § ^', hivocalion des Saints.

MOiNSEiGNEUR GERBET. 3o

nos lecteurs reconnaîtront sans doute que le regrettable évêque de Perpignan fut à la fois le modèle des théologiens et le modèle des érudits. Il fut un érudit éloquent, il fut un théologien substantiel; il créa un nouveau type en théologie comme en érudition ; il fit deux fois école. Mais il nous reste encore à démontrer qu'il fut un polémiste de premier ordre, et cette démonstration, nous la ferons avec l'œuvre posthume que la piété de ses amis et de ses disciples vient de publier, avec la Stratégie de M. Renan.

Quelque bibliographe voudra sans doute publier un jour la liste complète de tous les livres, articles et opuscules de tout genre auxquels ont donné lieu les deux derniers ouvrages de M. Renan. La liste en sera longue, et je pense qu'il faudra un volume pour énumérer les seuls titres de toutes ces réponses. Je n'ai pas besoin d'ajouter que quelques-unes de ces apologies sont de véritables chefs-d'œuvre de science, d'éloquence et d'indignation. Et cependant, chose singulière, après tant de travaux remarquables, après tant de clartés répandues, après tant de ténèbres dévoilées, il restait encore tout un côté de la question qu'on n'avait pas abordé.

Les uns s'étaient mesurés corps à corps avec le négateur de la divinité du Giirist ; ils avaient demandé à l'histoire et à l'archéologie des premiers siècles chrétiens les éléments d'une réfutation érudite et détaillée ; l'abbé Freppel, M. Wallon, le savant évêque de Grenoble, avaient pris la tète de ces combattants. D'autres s'étaient seulement proposé de relever les innombra-

}3lcs contradictions ou les incertitudes plus nombreuses encore de l'auteur de la Vie de Jésus ; ils y avaient aisément réussi. Des hommes d'esprit qui, pour être spirituels, n'en étaient pas moins profondément indignés, s'étaient emparés de cette arme tranchante et affdée, le pamphlet. Enfin, certains esprits très-élevés, au lieu de dresser une réfutation, avaient voulu faire une contre-partie : Louis Yeuillot en France, le docteur Sepp en Allemagne, avaient écrit chacun une Vie de d'Asus dont le retentissement légitime dure encore.

Tant de travaux divers avaient été menés à bien, et cependant une œuvre, une œuvre décisive restait encore à faire.

Celte œuvre, c'était l'analyse intime, profonde, complète de tous les procédés littéraires et dialectiques à l'usage de M. Renan. C'était presque une analyse chimique. Il fallait mettre dans un alambic puissant tous les raisonnements de l'auteur de la Vie de Jésus, et les décomposer énergiquement. Ou bien, il fallait faire l'anatomie de cette œuvre et de toutes les œuvres semblables, et se donner une idée très-exacte de leurs muscles, de leurs veines et de leurs nerfs. C'est ce qu'a merveilleusement compris l'évcque de Perpignan. Il a lu la Vie de Jésus avec une indignation, véritablement épiscopale, avec cette même indignation qui a couru dans le sang de tous les catholiques. Puis, il l'a relue avec le calme de l'indignation apaisée, et il a marqué au crayon rouge les sophismes qui étaient le plus habituels au panthéiste et à l'athée qui attaquait la divinité de notre Jésus. Or, le même sophisme se reproduit souvent dans les écrits des adversaires de la lumière. M^' Gerbet en a dressé la statistique ; puis, il a pris sa

bonne et forte plume^ et il s'est mis à écrire un véritable traité de sophistique. Ce n'est donc pas un livre spécial, ce n'est pas une réfutation particulière d'un certain nombre d'erreurs plus ou moins dangereuses, ce n'est pas un opuscule de circonstance que cette Stratégie de M. Renan. C'est un livre dont la renommée survivra à celle de l'œuvre qu'il attaque , fait pour durer, et pour durer longtemps ; c'est un manuel qu'il faudra mettre entre les mains des jeunes gens , en leur disant : « Voilà de quels vêtements se couvre l'erreur. Apprenez à vous défier d'elle, et à la reconnaître sous ces habits d'emprunt. Et vous-mêmes, sachez désormais éviter le sophisme et le laisser aux seuls ennemis de la vérité et de la foi. »

M^' Gerbet commence par établir que M. Renan se sert habituellement de deux procédés que le spirituel évoque appelle pittoresquement a les procédés du trépied et du boisseau. » Le .boisseau, vous le comprenez aisément, c'est la nuit dans laquelle un sophiste laisse à dessein certaines vérités et certains faits qui le gênent, pour mettre en pleinjour certains faits qui semblent le servir. Tout écrivain passionné pour la lumière doit tout dire et tout montrer ; il ne doit pas cacher le plus léger, le plus imperceptible élément de la question qu'il étudie. Ne rien laisser dans l'ombre : tel est le premier devoir d'un historien sérieux. Quant au (( procédé du trépied, » l'évoque de Perpignan lui consacre encore plus de détails précieux. C'est là que s'atteste la très-délicate subtilité de cet esprit d'élite. Le trépied, c'est la divination... Nous ne possédons, par exemple, aucun document sur telle ou telle époque historique, sur la vie de tel ou tel grand

38 MOiNSEIGNEUR GERBET.

homme. Un historien digne de ce nom saurait sans difficuhé se résigner à se taire. Mais il s'est fondé de nos jom^s une école qui prétend qu'au silence de l'histoire on peut suppléer par la pénétration de l'esprit. On ne sait pas : eh bien! on devine. Du fond de son cabinet, placidement assis sur son fauteuil, l'historien de la nouvelle école plonge ses regards dans les plus petits coins du passé, il sait ce que les contemporains n'ont pas su, il voit ce que les témoins oculaires n'ont pas vu, il entend, il comprend tout. M. Michelet fait ainsi notre histoire nationale : il connaît parfaitement ce qui s'est passé à neuf heures et demie du soir, le 16 janvier 172 ! , dans l'antichambre de M. le duc de Vendôme ou dans l'alcôve de la duchesse. Le grand mot qui est toujours dans la bouche de ces historiens fantaisistes , c'est celui-ci : « Les choses ont du se passer ainsi. » Elles ONT DU ! ! ! Avec un tel procédé, on fait de l'histoire tout ce qu'on veut. On la construit à l'image de ses idées, suivant son type et son idéal. Rien n'est réellement moins conforme à l'esprit critique. Mais, appliquée à l'histoire de Jésus-Christ, cette méthode est mille fois plus illéghime et mille fois plus condamnable. Vous nous dites que le divin Sauveur alla à l'école, qu'il savait peu de grec, qu'il ignorait ceci, qu'il connaissait cela. Vos textes, vos textes, où sont vos textes? Ils n'existent pas. «Les choses ont du se passer ainsi, » et alors on représente, dans un tableau de genre, l'enfant Jésus allant à l'école, avec ses rouleaux et ses tablettes. C'est charmant, mais c'est faux. Procédés de romancier, mais non d'historien. Le trépied, décidément, est plus dangereux que le boisseau.

C'est après avoir longuement dénoncé aux intelli-

gciices chrélieiuîcs ce double danger que l'évcque de Perpignan entre dans le détail de toutes les autres imaginations sophistiques qu'il est en droit de reprocher à l'auteur de la Vie de Jésus. La page où se trouve la seule énumération de ces procédés est singulièrement instructive, et nous la citons d'autant plus volontiers qu'elle peut servir de table des matières à tout le livre de M^' Gerbet : « Je vais, dit-il, vous présenter un état « sommaire des principales opérations fallacieuses qu'il (( s'agit de constater: Éliminer une question en prétenu dant la traiter. — Appuyer un thème sur l'escamo- « tage de trois ou quatre mots. — S'attaquer à ce qui ne (( gène point, et ne pas réfuter ce qui gène. — Altérer (( par vice d'addition un texte capital. — Fonder une ar- (( gumentation sur un double sens imaginaire. — Sous- « traire les citations importantes et multiplier les cita- (( tions nulles. — Diviser, scinder ce qui est uni. — (( Transposer des faits. — Favoriser une fausse nuance (( par la substitution systématique d'une expression à aune autre. — Imaginer un procédé arbitraire pour « l'attribuer à ceux que l'on combat. — Transformer des (( faits particuliers en faits généraux. — Affirmer grau tuitement un antagonisme entre les sentiments et les (( paroles. — Métamorphoser un enseignement. — Faire (( dire à une déclaration doctrinale l'opposé de ce (( qu'elle dit. — Procéder par voie d'omission collec- « tive... Vous voyez, Messieurs, d'après les articles de (( ce programme, que vous devez vous armer de pa- (( tience. » M^' Gerbet se trompait dans ces derniers mots ; mais dans ces derniers mots seulement. Jamais d'ailleurs cette vertu si enviable, la patience, n'a été moins nécessaire que dans la lecture de son

livre. Et, en effet, plein d'horreur pour la théorie de la divination, pour le procédé du trépied, le grand écrivain établit, d'après les meilleurs textes, la vérité de tout ce qu'il avance . Il est plein d'amour pour les preuves, pour les vérités prouvées. Sa dissertation est un modèle, à ce point de vue comme à tous les autres. Puis, quel esprit, quel style, quel bonheur étonnant d'expressions ! Tous figurez-vous l'alliance intime de l'esprit français avecl'indignation d'un évèque? Vous représentez-vous ce que c'est qu'un ouvrage où l'intelligence gauloise jette de brillantes étincelles, et où l'on entend les grands battements d'un cœur d'évêque ? Yoilà la Stratégie de M. Renan.

La Préface de Véditeur n'est pas indigne du livre. Elle se termine par un beau cri de charité que j'aime. Car je suis de ceux qui attendent avec un immense désir et qui osent encore espérer la conversion de M. Renan. Post tenebras lux.

Et après avoir esquissé de mon mieux toute la vie intellectuelle de M'"" Gerbet ; après avoir montré la triple influence qu'il exerça comme thélogien , comme érudit, comme apologiste; après l'avoir félicité d'avoir fait triompher en théologie les grandes doctrines des Pères, d'avoir fait triompher en érudition les invasions du style et de l'art, d'avoir fait triompher dans la polémique les procédés de la vraie critique et de l'analyse, je ne puis que répéter, avec l'éditeur de la dernière de ses œuvres, ces paroles profondément chétiennes et consolantes : (( Plût à Dieu que ce livre ouvrît les yeux de celui qui, nouveau Saul, persécute l'Église de Dieu ! 0 saint évèque, obtenez cette grâce. »

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