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premier de la lignée, après l'avoir porté à la cour des Aydes de Périgueux, à la cour du Parlement de Bordeaux et dans son contrat de mariage, il devait bien le savoir authentique. De père en fils gens de négoce, de père en fils se haussant dans la ville par leurs alliances et leurs fonctions municipales, en même temps qu'ils s'enrichissaient, mais sans quitter le commerce, telle fut, à Bordeaux, la dynastie des Eyquem. « Vendeurs de hareng «, disait Scaliger. Grimon Eyquem, le propre grand-père de Michel, s'il nous apparaît avec des airs de baron féodal, quand il s'intitule « seigneur de Montaigne », reprend figure bourgeoise, quand il se qualifie « honoraJ3le homme » et « mar- •chand », n'évitant pas le nom même de «bourgeois^ ». De fait, il vécut surtout rue de la Rousselle, à son comptoir. Il fallut que Pierre, son fils, prît l'épée et s'en allât, avec François I^"^, guerroyer en Italie, pour que les Eyquem perdissent toute odeur de caque et de roture-. Il fut maire de Bordeaux et dévoué aux intérêts de la cité. Le souvenir de ses services désigna, sans doute, à la confiance pu-
1. Il prenait ordinairement ces qualifications dans les actes qui consacraient son commerce. Lorsqu'il s'agissait ■de sa maison noble, il prenait la qualification seigneuriale. (Voy. Michel de Montaigne, son origine, sa famille, par Th. Malvezen, p. 57.)
2. C'est pourtant à Pierre Eyquem, c'est-à-dire au père -de l'auteur des Essais, que Scaliger appliquait l'épilhète que nous avons dite.
MONTAIGNE A BORDEAUX il
blique son fils, dont, au reste, la valeur personnelle ne dut pas peu influencer le choix de MM. de Bordeaux. Mais peut-être allèrent-ils surtout à lui comme à un modéré^ alors que le besoin de conciliation se faisait sentir très fort. Ils pensèrent ne pouvoir remettre les intérêts •et le gouvernement de leur ville en de meilleures mains qu'en celles d'un homme pacifique et pondéré, « ni remuant ni remué pour peu de chose 1 ».
L'annonce de son élection à la mairie vint le surprendre près de Lucques. Il voyageait depuis quinze mois, suivant l'itinéraire plein de fantaisie que dessine son Journal de route. Il chevauchait, attentif à toutes rencontres, notant ses remarques, ou les dictant, sur les moindres détails, n'omettant une recette de cuisine pas plus qu'un trait de mœurs, précurseur de cet autre pèlerin à l'œil très ouvert, qui, deux siècles après, sur le chemin de l'Italie, devait écrire à ses amis : « Villes, églises, tableaux, petites aventures, gîtes, repos..., vous aurez tout^. » Il avait parcouru la Suisse, la Bavière, le Tyrol, s'était u engouffré dans le ventre des Alpes », poussant l'étape au hasard de son humeur, sans cesse amusé et réjoui, heureux, à
1. C'est Du Plessy-Mornay qui, dans une lettre, lui rend ce témoignage.
2. Président de Bkosses, Lettres familières écrites d'Italie, lettre l".
l'occasion, d'allonger sa traite, « haïssant le voisinage du lieu où il devait se reposer ». A peine s'était-il arrêté, de temps à autre, pour prendre médecine ou pour soigner sa gravelle,. dont les vifs retours ne gâtaient guère son enjouement. Il avait traversé Vérone, Padoue,. Venise, Ferrare, Bologne, Florence, Sienne, Montefiascone ^.. 11 avait séjourné à Rome, en était parti, et, après quelques pérégrinations, avait fait halte aux bains délia Villa. Il y achevait une cure très longue et assez morose, qui faillit tourner mal 2, égayée toutefois de deux, bals^ offerts par lui-même aux gens du pays,, lorsque, le matin du 15 septembre 1581, un courrier lui fut remis, l'informant que, six se-
1. Voy. la nouvelle édition de son Journal de voyage, publiée par M, Louis Lautrey, et l'excellente étude qui la précède.
2. Car il se soigna en dépit du bon sens, absorbant de l'eau sans mesure et se faisant doucher sur la tète un quait d'heure durant, et plus, si bien qu'il risqua son attaque. {Voy. Montaigne, ses voyages aux eaux minérales, par le docteur Constantin James, pp. 31, 32).
3. Le premier fut un bal de paysannes [un ballo di conladine). Six jours avant le second, Montaigne avait fait « publier la fête partoug^, les lieux voisins » et convié particulièrement gentilshommes et dames en traitement comme lui. Il vint « grande compagnie ». Moyennant un écu, cinq fifresfirent danser tout ce monde, où des villageoises gracieuses et bien vêtues coudoyaient des gentilsfemmes. Un souper suivit, dont le menu consista « en plusieurs pièces de veau et quelques paires de poulets e tutlo ». [Journal de voyage^ pp. 335-34G,) Ici et à d'autres endroits, les notes de Montaigne sont rédigées en un italien qui est un barbare mélange de latin, de français, de gascon. J'emprunte mes citations à la traduction de M. Louis Lautrey.
niaines auparavant, le corps de ville de Bordeaux l'avait élu pour chef. Rentré à Rome, il y trouva la lettre des jurats qui lui notifiait officiellement sa nomination et le priait de hâter sa venue.
On sait qu'il n'accepta pas d'enthousiasme. Son caractère et sa philosophie même lui conseillaient de refuser. Ami de son repos, il n'était pas de ceux qui volontiers « se donnent à louage »; il tenait qu'il ne faut point, sans nécessité, « hypothéquer » la « liberté de notre âme ». Il s'achemina vers la France à petites jou'rnées, résistant à peine à la tentation de quelque détour à droite ou à gauche. L'impatience d'arriver le gagne toutefois peu à peu, tout en marchant. Les monts franchis, il avance avec moins de lenteur, s'accordant néanmoins une huitaine à Lyon, dont le site lui agrée. Enfin, il revoit Périgueux et arrive le 30 novembre cà Montaigne, où l'attend une lettre de Henri III.
Lui restait-il encore l'arrière-pensée d'esquiver le fardeau qui s'ofïVait à lui ? Le roi ne le lui permit pas. Après un éloge de la « fidélité et zélée dévotion » du nouveau « maior », le souverain signifiait sa volonté :
« ... A l'occasion de quoi mon intention est, et vous ordonne et enjoins bien expressément cjue, sans délai ni excuse, reveniez au plus tôt (jue la présente vous sera rendue, faire le dû
et service de la charge où vous avez été si légitimement appelé. Et vous ferez chose qui me sera très agréable, et le contraire me déplairait grandement... » Ne pouvant éluder ce « commandement » précis, Montaigne se consola par la (( beauté » d'une charge qui « n'a ni loyer ni gain ». Du moins, en devait-il parler ainsi plustard; il devait même se féliciter du vote qui renouvela ses pouvoirs. Il lui plut de remplacer un maréchal de France et d'en avoir un autre pour successeur. « Glorieux de si noble assistance », il se comparait en badinant au roi de Macédoine, devenu bourgeois de Corinthe : « Alexandre hocha au nez les ambassadeurs corinthiens qui lui offraient la bourgeoisie de leur ville; mais, quand ils vinrent à lui déduire comment Bacchus et Hercules étaient aussi en ce registre, il les en remercia gracieusement ^ »
Ce qui, dans ses nouvelles fonctions, lui parut importun et incommode, ce fut, on l'imagine, l'obligation des parades et des « montres » . Les Bordelais, qui avaient du goût pour l'ostentation, voulaient voir, dans les cérémonies publiques, leur corps de ville en grande pompe. Robe de velours blanc et rouge, avec parements de brocatelle, telle était la tenue du maire, que précédaient quarante archers du guet, en ca-