Dans les Trois vérités
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aura effarouchés, échauffés, irrités. Les animaux sauvages se doivent avoir par finesse plutôt que Ê par force. » Ne reconnaît-on pas, dans l'irrévérence de sa plaisanterie, le ton et le timbre de Montaigne ?
Il était de la famille, et cette parenté se vérifiait au son de sa parole, malgré une diction moins fine et moins légère. Par cet assimilateur et ordonnateur de sa pensée, Montaigne a prolongé son influence et accru sa lignée. N'oublions pas qu'il fut une époque où l'on goûta ^Montaigne surtout à travers Charron. Gabriel Naudé ne fut pas seul, en son temps, à priser moins les Essais que la Sagesse et à tirer de ce dernier livre un scepticisme pareil à celui de La Mothe le Vayer, pareil aussi à celui de Huet, mitigé, il est vrai, et « recouvert de son manteau d'évèque ^ ». Plus tard, Bayle procédera encore de Pierre Charron, autant et plus directement peut-être que de Montaigne. Or, cet héritier et continuateur que le Gascon s'était choisi, nous le savons Parisien, mais par la résidence, les fonctions, la qualité de l'humeur, naturalisé Gascon et Bordelais.
1. Mot de Sainte-Beuve {Portraits littéraires^ t. II, p. 473). )
Une Bordelaise, non plus de naturalisation ^ mais de naissance et de vieille souche, c'était Françoise de la Ghassaigne, fille de Joseph de la Ghassaigne, conseiller au Parlement, petitefille de Geoffroy de la Ghassaigne, magistrat aussi et légiste réputé. Gomment devint-elle Mme de Montaigne ? Il y avait deux ans que La Boëtie était mort. Son ami, demeuré seul, moins attaché que jamais à une profession où plus qu'ailleurs encore il sentait sa perte, accoutumé qu'il était à siéger près de lui et, comme il dit, à « être deuxième »,ne songeait pas néanmoins à suivre le conseil pressant de ce « frère » aîné. Il avait trente-trois ans. Trente-cinq, Page que recommande Aristote, lui semblait le bon pour le mariage *. Eût-il, vingt-quatre mois plus
1. C'est du moins l'opinion (|u'il a exprimée plus tant dans ses Essais, Liv. II,chap. vm.
tard, songé de lui-même à prendre femme? Celte « religieuse liaison et dévote ^ » qu'est l'union conjugale lui semblait austère. C'est pourquoi il s'y sentait peu disposé. « Il n'est plus temps de regimber quand on s'est laissé entraver. » Il s'attardait d'autant plus volontiers à cette réflexion qu'il entendait, le cas échéant, prendre plus au sérieux les obligations de l'état matrimonial : « Si on ne fait toujours son devoir, au moins le faut-il toujours aimer et reconnaître-. » De son dessein, il le confesse, il eût « fui d'épouser la sagesse même », si elle avait voulu de lui. Il n'alla pas au mariage ; on l'y « mena ^ », la « coutume » et V « usage de la vie commune « aidant à le persuader, sa famille négocia pour lui. Son irrésolution nonchalante laissa faire. Il ne le regretta point, et il semble que le sentiment de 1' « entrave » lui fut, dès l'abord, adouci. Bientôt son indépendance devait — il eût volontiers usé de ce mot — « s'apprivoiser » au mariage, et le jour venir où il s'avouerait moins « rebours ».
Il fallait à Mme de Montaigne de la culture, certes, mais non pas de l'érudition à la mode du temps, de celle dont les pédants « entonnaient si fort les cabinets et oreilles des dames ». Une page des Essais^ qui ferait une